‹ Les Œuvres complètesChapitre 19 sur 34 · SARA TRACE. PRE TRE · texte numérisé non relu

SARA TRACE. PRE TRE

‘Guillaume voulut assister à l’exécution de Salvat : et:

Pierre, inquiet de n'avoir pu l’en détourner, resta le soir à ‘Montmartre, pour s’y rendre avec lui. Autrefois, lorsqu ’il accompagnait l’abbé Rose dans ses visites de cha- *

rité, au travers du quartier de Charonne, il avait su que,

d'uné maison où habitait le député socialiste Mège, située à l’angle de la rue Merlin, on voyait la guillotine.

Il s’était donc offert comme guide. Et, l’exécution devant

avoir lieu au jour légal, vers quatre heures et demie du matin, en ces premiers jours clairs de mai, les deux frères. ne se couchèrent pas, veillèrent dans le vaste atelier, à demi ensommeillés, n ‘échangeant que de rares paroles.

Puis, à deux heures, ils partirent.

‘La nuit était d’une paix, d’une clarté admirables. Dans

le vaste ciel pur, la lune pleine avait un éclat de lampe d’argent, et sur Paris endormi, déroulant son immensité vague, elle laissait pleuvoir à l'infini sa calme lumière de rêve. On aurait dit l’évocation de la ville enchantée du sommeil, d’où ne montait plus un murmure, dans l’anéantissement de la fatigue. Un lac de douceur et de sérénité la recouvrait, la berçait, assoupissant jusqu’au lever du

“soleil le grondement de son effort et le cri de son souffrance ; tandis que, là-bas, dans un faubourg écarté,

“on besognait obscurément, on suspendaït un. couperet, ,

pour tuer un homme.

Rue Saint-Eleuthère, Pierre et Guillaume s’étaient

-arrêtés, regardant ce Paris d’oubli, vaporeux et tremblant, couché en un rayon de légende. Et, comme ils se retournaient, ils aperçurent la basilique du Sacré-Cœur, “encore découronnée de son dôme, d’une masse colossale

déjà, sous la pleine lune. Elle semblait agrandie par :

cette clarté nette et blanche, qui accentuait les arêtes, “en les détachant sur les grandes ombres noires. C'était, vue ainsi, sous le pâle ciel nocturne, une floraison monstrueuse, d’une provocation et d’une domination souveraines. Jamais encore elle n’avait semblé à Guillaume si énorme, dominant Paris, même endormi, d’une royauté plus têtue et plus écrasante.

Dans l’état d’esprit où il se trouvait, la sensation fut si forte, si blessante, qu’il ne put s’empêcher de dire tout haut :

— Ah! ils ont bien choisi leur emplacement, et quelle

stupidité de le leur avoir laissé prendre!... Je ne connais :

pas de non-sens plus imbécile, Paris couronné, dominé

par ce temple idolâtre, bâti à la glorification de l’absurde. , Une telle impudence, un tel soufflet donné à la raison, . après tant de travail, tant de siècles de science et de;

lutte! et cela justement en face, au-dessus de notre grand ,

aris, la seule ville au monde qu’on n’aurait pas dû P | le vill mond ‘on n° t d

souiller de cette tâche au front !... À Lourdes, à Rome, . cela s’explique. Mais à Paris, dans ce champ de l’intelli- . gence, si profondément labouré, où pousse l’avenir!.

‘C'est la guerre déclarée, c’est la conquête espérée, affirmée insolemment.

D'habitude, il se montrait d’une belle tolérance de savant, pour qui les religions ne sont que des phénomènes sociaux. Même il reconnaissait volontiers la grandeur ou

la grâce des légendes catholiques. Mais la fameuse vision

de Marie Alacoque, qui a donné lieu à l'institution du Sacré-Cœur, l’irritait, lui causait une sorte de dégoût * physique. Il souffrait de cette poitrine ouverte et sai- . gnante de Jésus, du cœur énorme que la sainte avait vu

battre au fond de la plaie, dans lequel Jésus avait mis l’autre, le petit cœur de femme, pour le rendre ensuite: tout gonflé et brûlant d’amour. Quelle matérialité basse et répugnante, quel étal de boucherie, avec les viscères, les muscles, le sang? Et il était outré surtout de la gravure qui représentait cette horreur, qu'il rencontrait partout,

à sa porte, chez les marchands d’objets religieux, enluminée violemment, telle qu’une planche d’anatomie naïve, avec du bleu, du jaune et du rouge. 1.

Pierre se taisait, regardait aussi la basilique, blanche. de lune, surgissant des ténèbres ainsi qu’une rêve géant de forteresse, chargée de foudroyer et de conquérir la. ville assoupie à ses pieds. Il avait souffert d’elle, dans les derniers temps où il y venait dire des messes, lorsqu'il ‘8e débattait encore en sa torture de prêtre incroyant. Et, -à son tour, il dit son ancien malaise.

— Le Vœu national, ah! certes, oui, un vœu national: de travail, de santé, de force et de relèvement !.… Mais ils me |” entendent pas ainsi. Si la France a été frappée par la défaite, c’est qu’elle méritait d’être punie. Elle était : coupable, elle doit aujourd’hui être repentante. De quoi? de la Révolution, d’un siècle de libre examen et de science, de sa raison émancipée, de son œuvre d’initiative et de délivrance, répandue aux quatre coins du monde... Voilà la vraie faute. et c’est pour nous faire expier notre grande besogne, toutes les vérités conquises, la connaissance ‘élargie, la justice désormais prochaine, qu’ils ont bâti là cette borne géante, que Paris verra de toutes ses rues, et qu’il ne pourra voir sans se sentir méconnu et Rip dans son effort et dans sa gloire.

Il avait, d’un geste large, montré Paris endormi ane Je. clair de lune, comme dans un drap d’argent, et il se remit en marche, suivi de son frère, tous les deux silen- : cieux, descendant les pentes, vers les rues noires et désertes encore.

Jusqu'au boulevard extérieur, ils ne rencontrèrent pas une âme. Mais là, quelle que fût l’heure, la vie ne s’arrê- . tait guère ; et les marchands de vin, les cafés-concerts, : les bals, n’étaient pas plus tôt fermés, que le vice et la misère, jetés à la rue, y continuaient leur existence nocturne. C’étaient ceux qui n’avaient point de logis, :

la basse prostitution en quête d’un grabat, les vagabondé couchant sur les bancs, les rôdeurs cherchant un bon coup. Grâce aux ténèbres complices, toute la vase des basfonds de Paris remontait à la surface, et toute la souffrance aussi. La chaussée vide était aux meurt-de-faim: sans pain et sans toit, n’ayant plus de place au grand jour, masse grouillante, confuse et désespérée, qui n’apparaissait que la nuit. Et quels spectres de l’absolu dénûment, quelles apparitions de douleur et d’effroi, quel: gémissement de lointaine agonie, dans le Paris de ce matin-là, où l’on devait, à l’aube, guillotiner un homme, un de ceux-là, un pauvre et un souffrant! |

.Comme Guillaume et Pierre allaient ‘descendre par ls rue des Martyrs, le premier aperçut, sur un banc, un vieillard couché, dont les pieds nus sortaient d’immondes' souliers béants ; et, d’un geste muet, il le montra. Puis,: à quelques pas, ce fut Pierre qui, du même geste, indiqua, terrée dans l’angle d’une porte, une fille en loques, dormant la bouche ouverte. Ils n’avaient point besoin de se dire tout haut quelle pitié, quelle colère soulevaientleur cœur. De loin en loin, des agents qui passaient lente: ment, deux par deux, secouaient les misérables, les for-: çaient de se remettre debout et de marcher encore.’ D'autres fois, s’ils les trouvaient louches ou désobéissants, : ils les emmenaient au poste. Et c'était la rancune, la contagion des maison centrales s’ajoutant à la misère chez ces déshérités, faisant souvent d’un simple vagabond” un voleur ou un assassin. :

. Rue des Martyrs, rue du Faubourg-Montmartre, la population nocturne changeaït, et les deux frères ne rencontrèrent plus que des noctambules attardés, des. femmes rasant les maisons, des hommes et des filles qui se rouaient de coups. Puis, sur les grands boulevards, ce furent des sorties de cercle, des messieurs blêmes allu-: mant des cigares, au seuil de hautes maisons noires, dont: les fenêtres de tout un étage flambaient seules dans la nuit. Une dame, en grande toilette, en manteau de bal, s’en allait doucement à pied, avec une amie. Quelques : fiacres nonchalants circulaient encore. D’autres voitures stationnaient depuis des heures, comme mortes, le cocher et le cheval endormis. Et, à mesure que les boulevards:

défilaient, le boulevard Bonne-Nouvelle après le bou- Jlevard Poissonnière, et les autres, le boulevard Saint- Denis, le boulevard Saint-Martin, jusqu’à la place de la République, la misère et la souffrance recommençaient, s/aggravaient, des abandonnés et des affamés, tout le déchet humain poussé à la rue et à la nuit ; tandis que, déjà, l’armée des balayeurs apparaissait, pour enlever les ordures de la veille et faire que Paris, se retrouvant en toilette convenable, dès l’aurore, n’eût pas à rougir de tant d’immondices et de tant d’horreurs, entassées en ‘un jour.

Mais, surtout, lorsqu'ils eurent suivi le boulevard Vol- ‘taire et qu'ils approchèrent des quartiers de la Roquette -et de Charonne, les deux frères sentirent bien qu’ils rentraient en un milieu de travail, où le pain manquait souvent, où la vie était une douleur. Et Pierre se retrouvait là chez lui, car il n’était pas une de ces longues rues populeuses qu’il n’eût jadis parcourue cent fois, avec le bon abbé Rose, visitant les désespérés, portant des -aumônes, ramassant les petits tombés au ruisseau. Aussi était-ce en lui toute une évocation effroyable, tant de -drames auxquels il avait assisté, tant de cris, de larmes et de sang, les pères, les mères, les enfants en tas mourant de besoin, de saleté et d’abandon, un enfer social où il avait fini par laisser la dernière espérance, sanglotant lui-même, s’enfuyant, convaincu désormais que la Charité était une simple distraction de riches, illusoire, inutile. Et cette sensation lui revenait, à cette heure matinale, dans le frisson de son attente, avec une intensité extraordinaire, en revoyant le quartier aussi douloureux, aussi foudroyé, voué à l’éternelle détresse. Là, au fond de ce taudis, ce vieil homme que l’abbé Rose avait ranimé un soir, n’était-il pas mort de faim la veille? Cette fillette, que lui-même avait un matin rapportée entre ses bras, après la mort de ses parents, ne venait-il pas de la rencontrer, grandie, roulée au trottoir, hurlante sous le poing d’un souteneur? Ils étaient légion, les misérables qu’on ne pouvait sauver, et ceux qui sans cesse naissaient à la misère comme on naît infirme, et ceux qui, de toutes parts, tombaient à cette mer de l'injustice humaine, le même océan depuis des siècles, qu’on s’ef-

force en vain d’épuiser et qui toujours s’élargit. Quel silence lourd, quelles ténèbres épaissies, dans ces rues ouvrières, où il semble que le sommeil soit le bon compa- gnon de la mort! Et la faim rôde, le malheur se lamente, des formes specirales, indistinctes, passent et se perdent au fond des ténèbres.

À mesure que Guillaume et Pierre avançaient, ils se

mêlaient à des groupes noirs, tout le troupeau des curieux en marche, tout un piétinement confus et passionné vers.

la guillotine. Cela ruisselait, venait de Paris entier,

comme poussé par une fièvre brutale, un goût de la mort

et du sang. Et, malgré le sourd grondement de cette

foule obscure, les rues pauvres restaient sombres, pas une fenêtre des façades ne s’éclairait, on n’entendait même

pas le souffle des travailleurs écrasés de fatigue, sur leur

triste lit de misère, qu’ils ne devaient quitter que plus tard, au petit jour.

En arrivant à la place Voltaire, Pierre, devant la cohue: qui s’y bousculait déjà, comprit qu'il leur serait impos-

sible de remonter la rue de la Roquette. D'ailleurs, cette

rue était sûrement barrée. Îl eut alors l’idée, pour gagner

l’encoignure de la rue Merlin, d’aller prendre plus loin

la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrière la prison. Là, en effet, ils ne trouvèrent que désert et que ténèbres.

La masse énorme de Ia prison, avec ses grands murs nus éclairés par la lune oblique, semblait tout un amas de

pierres froides, mortes depuis des siècles. Puis, au bout, ils retombèrent dans la foule, un flot compact et pullulant, une agitation embrumée, où l’on ne distinguait que:

les taches pâles des visages. Ils eurent grand’peine à

gagner la maison que Mège habitait, à l’angle de la rue

Merlin. Mais les persiennes du logement que le député

socialiste occupait, au quatrième étage, étaient hermétiquement closes, tandis que, dans l’encadrement de

toutes les autres fenêtres, grandes ouvertes, on voyait moutonner des têtes. Et, en bas, la boutique du marchand

de vin, ainsi que la salle du premier étage qui en dépen-

dait, flambaient de gaz, bondées déjà de consommateurs, très bruyants, dans l’attente du spectacle.

— Je n’ose monter frapper chez Mège, dit Pierre. Guillaume se récria.

Page 1