‹ Les Œuvres complètesChapitre 20 sur 34 · PRE TO EE · texte numérisé non relu

PRE TO EE

— Non, non! je ne veux pas... Entrons toujours ici. Nous verrons bien si, du balcon, on distingue quelque: chose.

La salle du premier étage avait un vaste balcon, que : des femmes et des messieurs envahissaient. Ils parvinrent pourtant à s’y glisser, et ils restèrent là quelques minutes. regardant, tâchant de percer l’ombre, au loin. Entre les. deux prisons, la grande et la petite Koquette, la rue . montante s’élargissait, il y avait là une sorte de place . carrée, que quatre massifs de platanes, plantés dans les terre-pleins des trottoirs, ombrageaient. Les constructions basses, les arbres chétifs, toute cette laideur pauvre semblait s’étendre au ras de terre, sous un ciel immense. où les étoiles, renaissaient, derrière la lune déclinante. Et la place était absolument vide, on n’apercevait qu’une petite agitation vague, là-bas ; tandis que deux cordons. de gardes maintenaient la foule, la repoussaient au fond de: toutes les rues voisines. Il n’y avait de hautes maisons à. cinq étages, d’un bout, qu’à l’amorce de la rue Saint- Maur, beaucoup trop éloignée, et de l’autre, qu'aux . angles de la rue Merlin et de la rue de la Folie-Regnault ;. de sorte qu'il était à peu près impossible de rien distinguer de l’exécution, même des fenêtres les mieux situées. Quant aux curieux du pavé, ils ne voyaient que les dos des gardes, ce qui n’empêchait pas l’écrasement de cette marée humaine, dont on entendait monter la clameur croissante.

Cependant, grâce aux conversations des femmes qui se penchaient près d’eux, guettant là depuis longtemps déjà, les deux frères finirent par apercevoir quelque chose. Il était trois heures et demie, on devait achever de monter la guillotine. Devant la prison, là-bas, sous les arbres, cette petite agitation vague, c’étaient les aides du bourreau qui attachaient le couperet. Une lanterne allait et venait lentement, cinq ou six ombres dansaient sur le sol. Et rien autre, la place était comme un grand trou de ténèbres, battu de tous côtés par le flot contenu de cette foule grondante, qu’on ne voyait pas. Au delà, il n’y avait plus que les boutiques braisillantes des marchands de vin. qui luisaient, pareilles à des phares. Puis, aux alentours, le quartier de pauvreté et de travail dormait encore, les.

ateliers et les chantiers restaient noirs, les hautes cheminées refroidies des usines n’avaient toujours pas leur panache de fumée.

— Nous ne verrons rien, dit Guillaume.

Mais Pierre le fit taire. Il venait de reconnaître, dans un monsieur élégant accoudé près de lui, l’aimable député Dutheil ; et il l’avait cru d’abord avec la petite princesse

de Harth, qu’il pouvait bien amener à l’exécution, puisqu'il l’avait fait assister à la condamnation ; puis, il finit par comprendre que la jeune femme emmitouflée,

. serrée contre lui, était la belle Silviane, au pur profil de

vierge. D'ailleurs, elle ne se cachaït guère, elle se mit à parler très haut, grise sans doute, de sorte que les deux frères furent vite renseignés. Duvillart, Dutheïil et d’autres amis soupaient avec elle, lorsque, vers une heure du matin, au dessert, en apprenant qu’on allait exécuter Salvat, elle avait eu le brusque caprice de voir ça. Vainement, Duvillard l’avait suppliée, et comme cette fois il était parti furieux, reculant devant le mauvais goût d’assister à l’exécution de l’homme qui avait voulu faire sauter son hôtel, elle s’était pendue au bras de Dutheil, en lui promettant tout ce qu’il voudrait, s’il contentait son envie. Très ennuyé, ayant l’horreur des vilains spec-

tacles, d’autant plus méritoire qu’il avait refusé déjà

d’accompagner la petite princesse, il s’était résigné pourtant, dans le vif désir, toujours déçu, qu’il avait de Silviane.

… — Îl ne comprend pas qu ’on s’amuse, dit-elle en parlant du baron. Pourtant, c’était gentil de venir... Bah! demain vous le verrez à mes pieds.

— Alors, demanda Dutheil, la paix est faite, vous ui avez rendu ses droits de maître et seigneur, depuis que votre engagement est signé à la Comédie?

Elle se récria.

— Hein? quoi? la paix? Rien du tout, pas ça, entendez-vous! J’en ai fait le serment, pas ça, tant que je n’aurai pas débuté... Le soir où je sortirai de scène, nous ‘verrons.

Tous deux riaient, et Dutheil, pour faire sa cour, lui conta avec quelle bonne grâce le nouveau ministre de

linstruction publique et des Beaux-Arts, Dauvergne,

s'était empressé d’aplanir les difficultés, qui avaient jusque-là fermé les portes de la Comédie dévant son caprice et devant les assauts désespérés dé Duvillard. Un homme charmant, ce Dauvergne, ‘une main de velours, la grâce, la fleur même de ce ministère acclamé. dont fé terrible Monferrand était la poigne de fer. PAR 3

— Il a dit, ma belle amie, qu’ ’üne 1e fille: était à sà place partout.

Puis, comme, Hrrée) ME se serrait contre lui :

:— Et c’est après -demain, cette fameuse reprise de Polyeutte, où vous allez UD .iNous irons tous vous s applaudir. {LA PERS | Mn TA NME © — Oui, après-demain, le soir justement du jour où le baron marie sa fille. Il en aura des émotions, ce jour-là!

— Tiens! c’est vrai, c’est ce jour-là que notre ami Gérard. épouse Mlle Camille Duvillard. On s’écrasera à la Madeleine, avant de s’écraser à la Comédie. Et, vous avez raison, quels battements de cœur, rue Godot-de-Mauroy! * ‘De nouveau, ils s’égayèrent, ils plaisantèrent sur 1é ‘père, la mère, l’amant, la fille, avec des allusions d’une férocité, d’une crudité abominables, simplement pour rire, et par drôlerie parisienne. Puis, tout d’un coup :

— Vous savez, mon petit Dutheil, je m’assomme, moi, ici. Je ne vois rien, et je veux être tout près, pour bien voir. Vous allez me mener là-bas, tout près de leur machine.

Cela le consterna, d’autant plus qu’à ce moment L elle aperçut Massot dans la rue, à la porte du marchand de vin, et qu’elle l’appela violemment du geste et de la voix. À la volée, une conversation s 'engagea, du balcon au trottoir.

: — N'est-ce pas, Massot, qu’un député force toutes les consignes et peut mener uné dame où il veut?

— Jamais de la vie! Massot sait bien qu’un député doit être le premier à s’incliner devant la loi. Fi « À ce cri de Dutheil, le Has GE Hi ne voulait pas quitter le alor.

— Il vous aurait fallu une invitation, nadaties On vous aurait casée à une des fenêtres de la Petite-Roquette. Pas une femme n’est tolérée ailleurs... ne vous ARE pas, vous êtes très bien où vous êtes.

— Mais, mon petit Massot, je ne vois rien du tout.

— Vous en verrez toujours davantage que la princesse de Harth, dont je viens de rencontrer la voiture, rue du Chemin-Vert, et que les agents refusent de laisser avancer.

Cette nouvelle remit Silviane en gaîté, tandis que Dutheïl frémissait du danger couru; car, sûrement, si Rosemonde l’apercevait avec une autre femme, elle lui ferait une scène désastreuse. Il eut une idée, il fit servir une bouteille de champagne et des gâteaux à sa belle amie, comme il la nommait. Elle se plaignait de mourir de soif, elle fut ravie d’achever de se griser, lorsque le garçon eut réussi à installer une petite table près d'elle, sur le balcon même. Dès lors, elle trouva cela très gentil, très crâne, de boire et de souper de nouveau, en attendant la mort de cet homme, qu’on allait guillotiner, là-bas.

Guillaume et Pierre ne purent rester plus longtemps. Ce qu’ils entendaient, ce qu’ils voyaient les soulevait de dégoût. Peu à peu, ennU de l’attente avait transformé en consommateurs tous les curieux du balcon et de Ia salle voisine. Le garçon ne suffisait plus à servir des bocks, des fins vins, des biscuits, même des viandes froides. Il n’y avait là pourtant que des spectateurs bourgeois, des messieurs riches, le public élégant. Mais il faut bien tuer les heures, lorsqu'elles sont longues ; et les rires montaient, les plaisanteries faciles et atroces, tout un vacarme fiévreux, exaspéré, dans la fumée des cigares. En bas, quand les deux frères traversèrent la salle du rez-de-chaussée, ils y trouvèrent le même écrasement, le même tumulte braillard, aggravé par la tenue des grands gaillards en blouse qui buvaient du vin au litre, sur le comptoir d’étain luisant comme de l’argent. Les petites tables aussi étaient occupées, la salle regorgeaïit d’un va-et-vient continu du menu peuple qui entrait désaltérer son impatience. Et quel peuple! toute l’écume, tout le vagabondage, tout ce qui traînait dès l’aube, en quête du hasard, hors du travail!

Puis, dehors, sur le pavé, Guillaume et Pierre souffrirent davantage. Dans la cohue, que maintenaient les gardes, il n’y avait plus que la boue remuée des. bas-

fonds, la prostitution et le crime, les meurtriers de demain qui venaient voir comment il fallait mourir. D’immondes ‘filles en cheveux se mêlaient à des bandes de rôdeurs, courant au travers de la foule, burlant des refrains obscènes.. D’autres bandits, en groupe, causaient, se ‘querellaient sur la façon glorieuse dont les guillotinés ‘élèbres étaient morts ; et il y en avait un sur lequel tous s’entendaient, parlant de lui ainsi que d’un grand capitaine, d’un héros au grand courage immortel. C’étaient des bouts de phrase effroyables surpris au passage, des détails sur la guillotine, d’ignobles fanfaronnades, des ‘saletés ruisselantes de sang. Et, sur tout cela, une fièvre ‘bestiale, un rut de la mort qui faisait délirer ce peuple, ‘une hâte que la vie fraîche et rouge coulât sous le couteau, pour la voir à terre, pour s’y tremper. Seuls, à cette exécution qui n’était pas celle d’un assasin ordinaire, des hommes muets, aux yeux ardents, passaient, circu- ‘laient, dans une visible exaltation de foi, où l’on sentait grandir la folie contagieuse de la vengeance et du martyre. Guillaume songeait à Victor Mathis, lorsqu'il crut le reconnaître, au premier rang, parmi les curieux que le cordon de gardes maintenait. Il était là, avec sa maigre face imberbe, blème et pincée, forcé de se grandir pour voir, à cause de sa petite taille; et, près d’une grande fille rousse qui gesticulait, il ne bougeait pas, ne parlait “pas, tout à l’attente, les yeux là-bas, des yeux ronds, “ardents et fixes d’oiseau de nuit, perçant les ténèbres. Un garde le répoussa , brutalement ; mais il revint, ‘patient, saturé de haine, “voulant. voir ques à même ‘pour. tâcher de haïr davantage. ira met gps Cette fois, lorsque Massot aperçut He sans OUT il ne s’étonna même pas, lui parla de son air gai: : PA - Ah! monsieur Froment, vous avez ‘eu la: curiosité ‘de venir voir ça? FAR | Oui, j ‘ai accompagné mon frère. Mais je crains bien que nous ne puissions voir grand ‘chose. ie M Certes. ‘si;vous restez là...

IF Et, tout de suite, obligeamment, en garçon qui aimait à montrer sa puissance. de. journaliste connu. devant lequel tombaient les CONSIENES res nn el min

M Sur

52 Voulez-vous passer avec moi? AJATCRERES l'officiär se paix est mon ami. : FUI

:. Sans’ attendre la réponse, il arrêta ce en lui parls Re vivément, en lui contant une histoire, deux de ses confrères qu’il.avait aménés, pour des articles. L’officier, ‘d’abord, hésita, se débattit. Puis, il eut un geste las de ‘consentement, dans la sourde crainte que la pois @. ‘toujours de: la presse. £ :: — Venez US dit Massot en entraînant les deux ‘frères. MT APE Det ;

- Surpris de voir le AE ty ts gardes s’ouvrir si brusquement devant eux, ceux-ci se trouvèrent. dans le vaste espace libre. Au sortir de la cohue tumultueuse, il régnait «là, sous les petits platanes, une solitude, un silence, d’une ‘tranquillité reposante. La nuit pâlissait, une lueur .-d’aube commençait à PÉUVÈL du ciel comme une cendre fine. te

Lorsqu'il leur eut fait couper la place de biais, Mas les arrêta près de la prison, en reprenant :

:: — Moi, jé vais entrer, je veux assister au lever et à 1 ‘toilette. Promenez-vous, regardez, personne ne vous ‘demanderä rien. D'ailleurs, je vous rejoindrai.

Il y avait, éparses dans l’ombre, une centaine de per- “sonnes, des journalistes, des curieux. Aux deux bords dti ‘bout de chaussée pavée qui menait de la porte de l4 : Roquette à la guillotine, on avait posé des barrières, de ‘ces barrières de bois mobiles qui servent à maintenir les queues des théâtres. Des gens, déjà, s’y tenaient accou- ‘dés, pour être le plus près possible sur le passage du

condamné. D’autres se promenaient lentement, causaient à demi-voix. Et les deux frères s’approchèrent. La guillotine était là, sous les branches, dans la vet- .dure tendre des premières feuilles. D’abord, ils ne virent qu elle, éclairée d’une lueur louche par un bec de gaz Voisin, dont le jour naissant jaunissait la clarté. On venait d’achever dela monter, à petit bruit, sans qu’on entendit autre chose que de sourds et rares coups de maillet ; et, maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapénux de soie noire, attendaient, erraient d’un ‘air de patience. Mais elle, quel air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bête immonde, dégoûtée

elle-même de la besogne qu’elle allait accomplir! Quoi? c'était ça, la machine à venger la société, la machine à. faire des exemples! c’étaient ces quelques poutres par, terre, au ras du sol, sur lesquelles s’emmanchaient, en. l'air, deux autres poutres de trois mètres à peine, qui retenaient le couteau! Où donc se trouvait le grand échafaud peint en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait d’immenses bras sanglants, domi-. nant les foules accourues, osant montrer au peuple l’hor-. reur du châtiment? Désormais, on avait terré la bête, elle. en était devenue ignoble, sournoise et lâche. Si, dans la. salle pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majesté, le jour où elle condamnait un homme à mort, ce n’était plus, le jour terrible où elle l’exécutait, qu’une boucherie affreuse, à l’aide de la plus barbare et de la plus répugnante des mécaniques.

Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nausée soulevait leur être. Le jour grandissait peu à peu, le quartier apparaissait, la place d’abord avec les, deux prisons basses et grises, face à face, puis les maisons: lointaines, les boutiques des marchands de vin et des mar: briers funéraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que multiplie le voisinage du Père-Lachaise. On commen: çait à distinguer nettement, au loin, en un cercle élargi, la ligne noire de la foule, ainsi que les fenêtres, les balcons: débordant de têtes ; et il y avait du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait changée en, une sorte de discrète tribune, pour les invités. Seuls, au: milieu du vaste espace libre, des gardes à cheval passaient, lentement. Mais, de plus en plus, le ciel s’éclairait, et, c'était au delà de la foule, dans le quartier entier, le: réveil du travail, le long des larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occupés que par. des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement courait, les machines, les métiers allaient reprendre leur branle, et déjà les fumées sortaient de la forêt des hautes, cheminées de briques, qui, de toutes parts, surgissaient, de l’ombre. | : Alors, Guillaume sentit que la guillotine était là bien à, sa place, dans ce quartier de misère et de travail. Elle s’y dressait chez elle, comme un aboutissement et comme.

une menace. L'ignorance, la pauvreté, la souffrance ne: conduisaient-elles pas à elle? et n’était-elle pas chargée,’

chaque fois qu’on la plantait au milieu de ces rues ouvrières, de tenir en respect les déshérités, les meurtde-faim, exaspérés de l’éternelle injustice, toujours prêts à la révolte? On ne la voyait point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu’elle n’avait pas à terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute sa monstruosité farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que cet homme, qui avait jeté sa bombe, fou de misère, fût guillotiné à; sur ce pavé de misère.

Maintenant, le jour était né, il allait être quatre heures: et demie. La foule lointaine, en rumeur, sentait la minute: HORS

Un frisson passa dans l’air.

— Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce: Salvat, c’est tout de même un brave!

Il raconta le réveil, l’entrée dans la cellule du directeur de Îa prison, du juge d’instruction Amadieu, de l’aumônier et de quelques autres personnes, la façon dont Salvat, qui dormait profondément, avait compris en ouvrant les yeux, tout de suite maître de lui, pâle et debout. Il s’était vêtu sans aide, il avait refusé le verre: de cognac et la cigarette que l’aumônier brave homme lui offrait, de même qu’il avait écarté le crucifix d’un geste doux et têtu. Puis, la toilette, les mains attachées: derrière le dos, les jambes retenues par une corde lâche, la chemise échancrée jusqu'aux épaules, avait eu lieu rapidement, sans qu’une parole fût échangée. Il souriait, quand on l’exhortait au courage, il se raiïdissait, dans l’unique crainte d’une faiblesse nerveuse, n’ayant plus qu’une volonté où se bandaït tout son être, mourir en héros, rester le martyr de la foi ardente de vérité et de justice, pour laquelle il mourait.

— On dresse l’acte de décès sur le Livré d’écrou, continua Massot. Approchez-vous, mettez-vous contre la barrière, si vous voulez voir de près. Vous savez que j'étais plus pâle et plus tremblant que lui. Je crois bien: que je me fiche de tout ; n’importe, ce n’est pas gai, cet homme qui va mourir... Vous né vous imaginez pas les: démarches, les efforts qu’on à faits pour le sauver. Une

partie de la presse a demandé sa grâce. Et rien n’a réussi, l’exécution était inévitable, paraît-il, même aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait pourtant une si touchante occasion de le grâcier, lorsque sa fillette, cette petite Céline a écrit au président de la république une belle lettre, que j’ai publiée le premier, dans Le Globe... En voilà une lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir! |

Au nom de Céline, Pierre, déjà bouleversé par l’attente de l’horrible spectacle, se sentit ému aux larmes. Il revoyait la fillette, il la revoyait avec la résignée et dolente Mme Théodore, dans le dénoûment de leur chambre froide, où le père ne rentrerait plus. C’était de là qu’il était parti, un matin de colère, le ventre vide, le crâne brûlant ; et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.

Massot continuait à donner des AStarl racontant maintenant que les médecins étaient furieux, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir se faire livrer le corps du supplicié, immédiatement après l’exécution. Mais Guillaume ne l’écoutait plus. Accoudé à la barrière de bois, il attendait, les yeux fixés sur la porte de la prison, toujours close. ‘Un frémissement agitait ses mains, il avait un visage d’angoisse, comme si lui-même fût du supplice. Le bourreau venait de reparaître, un petit homm:> quelconque, l’air fâché, ayant hâte d’en finir. Puis, dans un groupe d’autres messieurs en redingotes, les assistants se montraient le chef de la Sûreté Gascogne, d’air froidement administratif, et le juge d'instruction Amadieu, celui-ci ‘souriant, très soigné, malgré l’heure matinale, venu là par devoir et importance, comme au cinquièm> acte d'un ‘drame célèbre dont il se croyait l’auteur. Une rumeur plus haute monta de la foule lointaine, et Guillaume, en Jevant un instant la tête, revit les deux prisons grises, les platanes printaniers, les maisons débordant de monde, sous le grand ciel d’azur pâle, où le soleil triomphant ‘allait renaître.

— Le voilà, attention!

: Qui avait parlé? Un petit bruit sourd, la porte qui ‘s’ouvrait, brisa tous les cœurs. Il n’y eut plus que des cous tendus, des regards fixes, des respirations oppres-

sées. Salvat était sur le seuil. Comme l’aumônier sortait ‘devant lui, à reculons, pour lui cacher la guillotine, il s’arrêta, il voulut la voir, la connaître, avant de marcher à elle. Et, debout, le col nu, il apparut alors avec sa face longue, vieillie, creusée par la vie trop rude, transfigurée ‘par l'extraordinaire éclat de ses yeux de flamme et de songe. Une exaltation le soulevait, il mourait dans son rêve. Quand les aides se rapprochèrent pour le soutenir, il refusa de nouveau. Et il s’avança, à petits pas, aussi vite, aussi droit que la corde, dont ses jambes étaient entravées, le lui permettait.

Guillaume, tout d’un coup, sentit les yeux de Salvat sur ses yeux. En s’approchant, le condamné l’avait Aperçu, l’avait reconnu ; et, comme il passait à deux mètres à peine, il eut un faible sourire, il entra en lui son regard, si profondément, que Guillaume à jamais devait en garder la brûlure. Quelle pensée dernière, quel testament suprême lui laissait-il donc à méditer, à exécuter peut-être? Cela fut si poignant, que Pierre redoutant que son frère ne criât sans le vouloir, lui posa la main sur le bras.

— Vive l’anarchie! :

C'était Salvat qui avait crié. Mais la voix, changée, étranglée, se déchirait dans le grand silence. Les quelques personnes présentes blémissaient, la foule semblait morte, au loin. Au milieu du large espace vide, on entendit s’ébrouer le cheval d’un garde.

Alors, ce fut une bousculade immonde, une scène d’une brutalité et d’une ignominie sans nom. t Les aides se ruèrent sur Salvat, qui arrivaient lentement, le front haut. Deux lui saisirent la tête, n’y trouvèrent que de rares cheveux, ne purent l’abaisser qu’en se pendant à la nuque; tandis que deux autres lui empoignaient les jambes, le .jetaient violemment sur la planche qui bascula, qui roula. Et la tête fut portée, enchâssée à coups de bourrades dans la lunette, tout cela au milieu d’une telle confusion, d’une sauvagerie si iude, qu’on aurait cru à l’extermination d’une bête gênante, dont on avait hâte de se débarrasser. Le couteau tomba, un grand choc, pesant et sourd. Deux longs jets de san 8. avaient jailli des artères tranchées, Jes pieds s’étaient agités convulsivement. On ne vit rien

autre, le bourreau se frottait les mains, d’un geste machinal, pendant qu’un aide prenait la tête coupée et ruissc-: lante dans le petit panier, pour la mettre dans le grand, où le corps, déjà, venait d’être jeté, d’une secousse.

Ah! ce choc sourd, ce choc pesant du couteau, Guillaume l’avait entendu retentir au loin, dans ce quartier de misère et de travail, jusqu’au fond des chambres pauvres, où des milliers d'ouvriers, à cette heure, se levaient pour la dure besogne du jour! Il prenait là un sens formidable, il disait l’exaspération de l’injustice, la folie du martyre, l’espoir douloureux que le sang répandu hâterait la victoire des déshérités. Et Pierre, lui: dans cette basse boucherie, dans cet égorgement abject de la machine à tuer, avait senti croître le frisson qui le glaçait, à la vision brusque d’un autre corps, l’enfart blonde et jolie, frappée au ventre par un éclat de la bombe, étendue là-bas, sous le porche de l’hôtel Duvilard. Le sang ruisselait de sa chair frêle, ainsi qu'il venait de jaillir de ce cou tranché. C'était le sang qui payait le sang, et c'était comme la dette éternellement rachetée du malheur humain, sans que jamais l’homme s’acquittât de la souffrance.

Au-dessus de la place, au-dessus de la foule, le grand silence du ciel clair continuait. Combien l’abomination avait-elle duré? une éternité peut-être, deux ou trois minutes sans doute. Enfin, il y eut un réveil, on sortait de ce cauchemar, les mains frémissantes, les faces blêmies, avec des yeux de pitié, de dégoût et de crainte.

— Encore un, c’est le quatrième que je vois, dit Massot, le cœur mal à late. J’aime mieux, tout de même, faire les mariages... Allons-nous-en, j’ai mon article.

- Guillaume et Pierre, talent le suivirent, retraversèrent la place, se retrouvèrent au coin de la rue Merlin. Et, là, ils revirent, debout à l’endroit où ils l’avaient laissé, le petit Victor Mathis, avec ses yeux de flamme, dans son visage blanc et muet. Il n’avait rien dû “voir distinctement : mais le bruit du couteau retentissait ‘encore dans son crâne. Un agent le bouscula, lui cria de ‘circuler. Lui, un instant, le dévisagea, secoué d’une rage soudaine, prêt à l’étrangler. Puis, tranquillement, il ‘s’éloigna, il monta la rue de la Roquette, en haut de

laquelle, sous le soleil levant, on apercevait les grands ombrages du Père-Lachaise.

Mais les deux frères tombaient sur toute une scène d’explication, qu’ils entendirent sans le vouloir. La princesse de Harth arrivait enfin, lorsque le spectacle était fini ; et elle était d’autant plus furieuse, qu ’elle venait d” apercevoir, à la porte du marchand de vin, son nouvel ami Dutheil, accompagnant une femme.

— Ah bien! vous êtes gentil, vous, de m’avoir lâchée comme ça! Impossible d’avancer avec ma voiture, j’ai dù venir à pied, au travers de ce vilain monde, bousculée, injuriée.

Tout de suite, sachant ce qu’il faisait il lui présenta Silviane ; et il lui glissa qu’il remplaçait un ami près de cette dernière. Rosemonde, qui brûlait de connaître l’actrice, sans doute excitée par les bruits qui couraient sur elle d’extraordinaires fantaisies amoureuses, se calma, devint charmante,

— J'aurais été si heureuse, madame, de voir ce spectacle avec une artiste de votre mérite, que j’admire tant, sans avoir encore trouvé l’occasion de le lui dire.

— Oh! mon Dieu! madame, vous n’avez pas perdu grand’chose, en arrivant trop tard. Nous étions là-haut, à ce balcon, et je n’ai guère entrevu que des hommes qui en bousculaient un autre, voilà tout... Ça ne vaut pas la peine de se déranger.

— Enfin, les maintenant que la connaissance est faite, j'espère que vous me permettrez d’être votre amie.

— Certes, madame, mon amie, comme je serai moimême flattée et enchantée d’être la vôtre.

La main dans la main, elles se souriaient, Silviane très grise, mais retrouvant son visage pur de vierge, Rosemonde enfiévrée d’une curiosité nouvelle, voulant goûter à tout, même à cela.

Dès lors, égayé, Dutheil n’eu plus que le désir de ramener Silviane chez elle, pour tâcher d’être payer de son obligeance. Il appela Massot, qui arrivait, il lui demanda où il trouverait une station de voitures. Mais déjà Rosemonde offrait la sienne. expliquait que le cocher attendait dans une rue voisine, s’entêtait à vouloir

remettre l'actrice, puis le député à leurs portes. Et celui-ci, désespéré, dut consentir.

— Alors, demain, à la Madeleine, dit Massot ragaillardi, en secouant la main de la princesse.

— Oui, demain, à la Madeleine et à la Comédie. :

— Tiens, c’est vrai! s’écria-t-il, en prenant la main de Silviane, qu’il baisa. Le matin à la Madeleine, le soir à la Comédie. Nous serons tous là pour vous faire - un gros succès.

— J'y compte bien... À demain.

— À Mlénin.

: La foule s’écoulait, bourdonnante, lasse, Sr une sorte de déception et de malaise. Quelques passionnés s’attardaient seuls, afin de voir partir le fourgon qui allait emporter le corps du supplicié ; tandis que les bandes de rôdeurs et de filles, hâves au grand jour, sifflaient, s’appelaient d’une ce rire pour retourner à leurs ténèbres. Vivement, les aides du bourreau démontaient la guillotine. Bientôt, la place serait nette. : Pierre, alors, voulut emmener Guillaume, qui n’avait pas desserré les lèvres, comme étourdi encore par le choc sourd du couteau. Et vainement, du geste, il lui avait montré les persiennes du logement de Mège, restées vbstinément closes, dans la façade de la haute maison, au milieu de toutes les autres fenêtres grandes ouvertes. C'était sans doute une protestation du député socialiste contre la peine de mort, bien qu’il exécrât les anarchistes. Pendant que la foule se ruait à l’affreux spectacle, lui, couché, la face vers le mur, rêvait de quelle façon il finirait bien par forcer l’humanité à être heureuse, sous là loi autoritaire du collectivisme. La perte d’un enfant venait de bouleverser sa vie intime de père tendre et pauvre. [à toussait beaucoup, mais il voulait vivre. Et, maintenant, c'était lorsque le ministère Monferrand aurait succombé sous sa prochaine interpellation, qu’il devait prendre le pouvoir, abolir la Hvine décréter la jets et la félicité parfaite.

:— Tu vois, Guillaume, répéta Pierre See Mègé n’a pas ouvert ses fenêtres, c’est un brave homme tout de même, bien que nos amis Bache et Morin ne F aiment guère. SET | A PRAN EE Se POP ASS EAN NAN TA EU

:’ Puis, comme 'son frère ne DÉPÉROETS GNT pass hante perdu : He Un Allons: viens, 1l faut que nous rentrions.

Tous deux prirent la rue de la Folie- “Reda dll gagnèrent la ligne des boulevards extérieurs par la rue du Chemin-Vert. À cette heure, dans le clair soleil levant, tout le travail du quartier était enfin debout, les longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers: et des usines, s’animaient du ronflement des générateurs, tandis que les fumées des hautes cheminées, dorées par les premiers rayons, devenaient roses. Mais ce fut surtout lorsqu’ils débouchèrent sur le boulevard Ménilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils continuèrent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de toutes les misérables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode sans fin des travailleurs, levés à l’aube, allant reprendre la dure besogne dans le petit frisson du matin. C’étaient des bourgerons, des blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers alourdissant la marche, des mains ballantes, déformées par l’outil. Les faces dormaient encore à moitié, sans un sourire, grises et lasses, tendues là-bas, vers la tâche éternelle, toujours recommencée, avec l’unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait pas, l’armée innombrable des corps de métier, des ouvriers sans cesse après des ouvriers, toute la chair à travail manuel que Paris dévorait, dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu’à la butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le défilé continua, d’autres, encore d’autres descendirent des chambres vides et froides, se noyèrent dans l’immense ville, d’où, harassés, ils ne devaient rapporter le soir qu’un pain de rancune. A présent, c'était aussi le flot des ouvrières, des jupes vives, des coups d'œil aux passants, les salaires si dérisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les laides, ravagées, vivaient d’eau claire. Et, plus tard, c’étaient enfin les employés, :la misère décente en paletot, des: messieurs qui achevaient un petit pain, marchant. vite,

tracassés par la terreur de ne pouvoir payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme mangeraient jusqu’à la fin du mois. Le soleil montait à l'horizon, toute la fourmilière était dehors, la journée laborieuse recommençait, avec sa dépense continue d’énergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n’avait encore éprouvé si nettement la sensation du travail nécessaire, réparateur et sauveur. Déjà, lors de sa visite à l’usine Grandidier, et plus tard. quand lui-même avait senti le besoin d’une besogne, il s’était bien dit que la loi du monde devait être là. Mais, après l’abominable nuit, ce sang versé, ce travailleur égorgé, dans la folie de son rêve, quelle compensation, quelle espérance, à voir ainsi le soleil reparaître et l’éternel travail reprendre sa tâche! Si écrasant qu’il fût, si monstrueux de répartition injuste, n’était-ce pas le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur ?

Tout d’un coup, comme les deux frères gravissaient le flanc raide de la butte, ils aperçurent, en face d’eux, audessus d’eux, la basilique du Sacré-Cœur, souveraine et triomphale. Ce n’était plus une apparition lunaire, le songe de la domination, dressé devant le Paris nocturne. Le soleil la baignait d’une splendeur, elle était en or, et orgueilleuse, et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard d“ Salvat, parut soudain conclure, prendre une décision Gernière. Et il la regarda de ses yeux brûlants, il la condamna.

LL REP L vu A OPA EEL à EU | 4 MURAT AE AU | Dont À ï Ge } k LRU N'a

PES Eu 4 LH X ! ?

F Î Ra PA

1 ñ JM Ï

4 ñ " à AE are Pan ee EN mas LS ge Lu À, LE Para A) Les RE TAREUIK Le sn (HIAU 1 cé | ACTE NME CS LAPS LORS AM A AU VAL ON RARE SSP NRES Le Las

IT

Le mariage était pour midi; et, depuis une demi- ‘heure, les invités avaient envahi l’église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte à deux battants, laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d arbustes, les marches recouvértes d’un large tapis, la foule curieuse, entassée sur la place, et jusque dans la rue Royale. :

Dutheil, qui venait encore dé trouver trois chaises pour ‘des. dames en retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet :

“— Ma foi! celles aus viendront en TE ren resteront debout. | “ — Comment Les: nomme-t-on, ces trois-là? demanda ie ejournaliste.

La duchesse de FR et ses deux. filies.

dl = Bigre! tout. l’armorial de la France, et toute la finance, et toute la de di est mieux encore Sue ’un Dhise bien parisien.

«En effet, tous les mondes: se A, réunis là, un

peu gênés d’abord de s’y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de l’argent, les hommes au pouvoir, Mme de Quinsac et son fils étaient assistés des plus grands noms de l’aristocratie. Le choix des témoins disait à lui seul ce mélange étonnant : pour Gérard, le général de Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny ; pour Camille, le grand banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances, président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd’hui d’être le témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d’insolence. Et, comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction nuptiale devait être donnée par Mgr Martha, évêque de Persépolis, l’agent de la politique du pape en France, l’apôtre du ralliement, de la république conquise au catholicisme.

— Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C’est un symbole, ce mariage. L’apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l’autel du veau d’or, et cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit :

— D'ailleurs, il n°y a plus de socialistes, on leur " coupé la tête, hier matin.

Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, con fide tiellement : |

— Vous savez que ça n’a pas été commode... Vous avez lu, ce matin, l’ignoble article de Sanier?

— Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le ons savait.

Et, à demi-voix, se comprenant d’un mot, ils continuèrent. Chez les Duvillard, la mère n’avait fini par donner son amant à sa fille que dans les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de rivale vaincue. Chez Mme de Quinsac, un combat s'était. livré aussi douloureux, la comtesse n’avait consenti, révoltée, que pour sauver son fils du danger où élle le savait depuis J’enfance, si touchante d’abné-

À An

gation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à celle qu’il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin, avait contée dans La Voix du Peuple, sous des pseudonymes transparents ; et il avait trouvé même moyen d’ajouter à l’ordure, mal renseigné comme toujours, l’esprit tourné au mensonge, ayant besoin que l’égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente, charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné. Depuis que la vietoire de Monferrand l’avait forcé de laisser dormir l’affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales privés, il salissait et détroussait les familles.

Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné dans sa redingote douteuse.

— Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce convenu, passera -t-il?

Duvillard avait eu l’idée d’utiliser Chaigneux, toujours à vendre, toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l’avait donné à celle-ci, qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, Le forçait à battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une publicité triomphale. Sa fille aînée n’était pas mariée encore, jamais ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras ; et c’était l’enfer, il finissait par être battu, s’il n’apportait pas un billet de mille francs, le premier de chaque mois.

— Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour Le Globe. Il m’a demandé si je me fichais de l’austérité bien connue de son journal.

Chaigneux devint blême. C’était un article fait d’avance, au point de vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la Comédie, dans Polyeucte. Le journaliste, pour lui être agréable, le lui avait même communiqué ; de sorte que, ravie, elle comptait bien maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.

— Grand Dieu! qu’allons-nous devenir! murmura le

député lamentable. Îl faut absolument que cet article

passe.

— Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au

patron... Tenez! il est là-bas debout, entre Vignon et

le ministre de l’Instruction publique, Dauvergne.

— Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu’il occupe la loge des Beaux- Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l’a promis a Duvillard.

Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après l'engageme nt de l’actrice. #4

— TE ministère Silviane.…. {l doit bien ça à sa marraine.

Mais la petite princesse de Hart, qui arrivait en coup de vent, tomba au milieu des trois hommes.

— Vous savez que je n’ai pas de place, cria-t-elle.

Dutheil crut qu’il s’agissait de trouver là une chaise, bien placée.

— Ne comptez pas sur moi, j’y renonce. Je viens d’avoir toutes les peines du monde à caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.

— Eh! je parle de la représentation de ce soir... Mon bon Dutheil, il faut absolument que vous me fassiez donper un petit coin, dans une loge. J’en mourrai, c’est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable, notre délicieuse tamie. Nr

Depuis la veille, depuis qu’elle avait mis Silviane à sa porte, après l’exécution de Salvat, elle professait pour elle une admiration fougueuse. r.

— Vous ne trouverez plus une seule place, madame, déclara Chaigneux, important. Nous avons tout donné, on vient de m'offrir trois cents francs d’un fauteuil.

— C’est exact, on s’est arraché les moindres strapontins, reprit Dutheil. Et je suis désolé, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul pourrait vous prendre dans sa loge. Il m’a dit qu’il m’y réservait une place. Mais je crois bien que nous n’y sommes encore que trois, en comptant son fils... Demandez donc tout à l'heure à à Hyacinthe qu il vous fasse inviter. vai Art FE

Rosemonde, tombée aux bras de l’aimable député, un soir qu'Hyacinthe l’avait rendue malade d’ennui, sentit

PARIS pe 467

Page 1