DE ‘‘ L’ILLUSTRATION
C’est un véritable ‘* bloc *”’ qu’une œuvre de M. Zola : il faut la rejeter sans discussion ou l’accepter tout entière ; et à vouloir l’examiner de trop près on risque d’en dénaturer tout à fait le sens. Si nous disions par exemple que, dans cette dernière partie de sa trilogie des Trois Viiles, M. Zola nous montre l’abbé Pierre Froment jetant le froc, ravissant la fiancée de son frère, auprès duquel il est venu vivre, et, dans un cri de naïf orgueil, nous assurant qu'il a enfin réalisé par là ses aspirations, au bonheur, ce serait sans doute dépoétiser le personnage en qui M. Zola a voulu incarner le triomphe de l’esprit nouveau sur le dogmatisme religieux. Mais ce serait surtout laisser de côté toutes les pages où M. Zola évoque, avec une âpreté pleine parfois d’éloquence, l’égoïsme, la veulerie et les vices d’un monde qui n’est peut-être pas aussi réel qu'il le croit, mais à qui il sait du moins donner la couleur et le mouvement de la réalité.
Non signé.
L’Illustration, 26 mars 1898.
Du ‘‘ RAPPEL”?
Paris, tout entier ; Paris, avec toutes ses splendeurs, avec toutes ses épouvantes, avec tous ses vices ; Paris éblouissant de lumières, et Paris noir ; le Paris qui fait la fête, et le Paris qui souffre ; tous les bruits de Paris : rires éclatants, paroles sereines, grincements de dents, sanglots ; Paris qui s’épanouit, dans le ruissellement de l’or, dans le resplendissement des chairs nues, et Paris qui, dans l’ombre, écrase entre ses dents longues des imprécations de haine ; le Paris qui jouit, côtoyant le Paris qui râle ; Paris-noblesse, Parisfinance, Paris-politique, Paris-débauche, Paris-crime : tout fumant ensemble dans le même chaudron monstrueux ; les sommets de Paris, et ses bas-fonds ; Paris avec ses illusions, ses rêves, avec ses appétits aussi, ses faims voraces ; Paris jusque vers ses plus auda-
cieuses chimères, et jusque dans ses déjections ; le Paris des brasseurs d’affaires ; le Paris des trousseurs de jupes ; le Paris des remueurs d'idées ; le Paris qui rampe, pieds nus dans la fange, et le Paris que ses ailes immenses font planer au-dessus des petitesses, au-dessus des laideurs, dans le bleu ; le vacarme énorme de Paris, cette rumeur qui ressemble à l’éternel entrechoquement des vagues de la mer ; et aussi la grande lueur que Paris, le soir, épanche sur les campagnes environnantes ; — tel est ce livre, ce livre surprenant et magnifique, que viennent de tordre et de pétrir, et de mettre au monde les mains puissantes du maître Zola.
LUCIEN VicTor-MEUNIER, Le Rappel, 21 mars 1898.
OPINION DE M. Léon BLum
Il serait curieux de suivre, à travers l’œuvre de M. Zola, l’évolution qui, de L’Assommoir et de La Faute de L’ Abbé Mouret a pu le conduire à écrire Paris et Rome, c’est-à-dire des purs romans de recherche et d’intelligence, des romans moraux, sociaux, politiques, où le mépris du procédé va presque à affaiblir le souci de l’art. Peut-être pourrait-on, chez Balzac, avec toute la différence des natures et des temps, signaler une évolution analogue. Sans doute, la philosophie que M. Zola développe aujourd’hui se retrouve entière, dans toute son œuvre, dès qu’on la considère profondément. Mais jamais il n’avait développé, avec plus de lucidité et de force sa vision optimiste de l’humanité en marche, ce panthéisme naturaliste qui est celui de Darwin et de Fourier, mais aussi des Icniens, des Stoïciens et de Goethe. Et ma seule réserve grave, c’est que M. Zola paraïsse trop enclin à absorber cette doctrine dans l’idée de la science, si du moins il faut laisser à cette idée l’acception qu’elle comporte encore aujourd’hui.
S il ne s’agit que d’affirmer notre foi dans la science, je suis d’accord avec M. Zola. Mais il y a bien de l'illusion et une sorte de fétichisme à attendre docilement de la science le renouvellement de la société.
.… Certes, je ne viens pas faire le procès de la Science ; il faut l’aimer, la vénérer, attendre tout d’elle, mais non d’elle seule. Elle est l’instrument nécessaire, mais qu’il faut qu’on dirige, car il peut créer le bien\et le mal. Elle augmente chaque jour notre richesse ; elle étend notre empire sur le monde ; mais si rous ne remanions pas le vieux droit du monde, par là même s’accroîtra l’injustice et se multipliera l’iniquité.
C’est pourquoi la question qu’a posée M. Zola ne saurait, selon moi, être résolue uniquement par la science. C’est une idée trop étroite, malgré tout, qui ne répond que partiellement au problème et que d’ailleurs le livre même dépasse et déborde de toutes parts. Ce n’est pas la science qui guérit Pierre et Guillaume ; c’est la vie.
.. C’est ainsi que le réalisme, considéré profondément, est le seul idéalisme véritable. On ne saurait chercher l’idéal hors du réel ; il est dans la vie, il est la vie même ; il est la foi dans la beauté,
dans la justice ; il est la volonté courageuse de faire mûrir le meilleur homme et le meilleur monde. Belle doctrine que nous avons vue monter et croître au long de l’œuvre de M. Zola, avant de s’épanouir par ce dernier livre, avec une beauté si ardente et dans un don si généreux. Que diront ceux qui, dans le réalisme, s'étaient accoutumés à voir une bassesse nécessaire et une perpétuelle grossièreté? Que diront ceux qui, dans l’acte récent de M. Zola, signalaient une anomalie singulière et suspecte? C'était là, en vérité, la logique de toute une œuvre et de toute une vie.
Léon BLum, La Revue Blanche, 1 avril 1898.
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