UNE OPINION SOCIALISTE : EUGÈNE FOURNIÈRE
… Et c’est Bertheroy, ‘‘ ce savant officiel, ce membre de l’Institut renté, pourvu de toutes les charges et de tous les honneurs ”?, à qui M. Zola donne le dernier mot, l’ultime pensée de l’auteur, ‘avec, à peine, une réserve pour l’optimisme mécanique, le fatalisme social, qu’il exprime en ces termes en montrant le moteur de la machine à coudre :
‘+ __ Mais c’est ça qui est la révolution, la vraie, l’unique! C’est avec ça et non avec les bombes stupides qu’on révolutionne le monde! ?”.…
.… ‘* La science seule est révolutionnaire... ”?
… M. Zola avoue que Bertheroy ‘* plaisante bien un peu ?”. Mais si peu, en réalité. Guillaume le déclare, lui aussi, que ‘* tout va quand même à la vérité et à la justice ”’. Donc, puisque les choses y vont d’elles-mêmes, ce n’est pas la peine que les hommes s’en mêlent. ‘* Il faut parfois des mille ans ””’, ajoute-t-il. Eh bien, il se résignera. Il mettra son explosif ‘* dans le commerce, pour que ceux qui en obtiendront l’autorisation s’enrichissent en le fabriquant. Il est désormais à tous ””. Pardon, il sera à ceux qui pouvant payer le brevet s’enrichiront en faisant travailler ceux qui n ont pu l’acheter. Guillaume n’a pas rompu le cercle capitaliste, il l’a
soudé plus étroitement, puisque les volontés, les prédications, les actes sont inutiles. Pierre, entre sa femme et son enfant, fait la fin bourgeoise qui convient à cette théorie de la résignation. Le moteur donnera des rentes au petit Jean qui vient de naître.
Qu’en feras-tu, petit, quand tu seras un homme? À quelle œuvre de vérité et de justice consacreras-tu le loisir qu’elles te font dès ton berceau ?
Le vaillant ouvrier qu'est M. Zola a vigoureusement débroussaillé la forêt sociale, mais la forêt s’est reformée derrière ses pas, plus touffue et plus impénétrable.
Petit Jean, né dans la ciairière fleurie où le maître a déposé la cognée, t’en armeras-tu pour nous aider à frayer la route ou bien en casseras-tu la tête des audacieux qui veulent aller à la vérité, à la justice ?.…
EUGÈNE FOURNIÈRE, La Revue Socialiste, mars 1898.
PosT-sCRIPTUM D’EUGÈNE FOURNIÈRE
D'une lettre que m’adresse M. Emile Zola, à propos de mon compte rendu de son beau livre j’extrais l’important passage qui suit :
‘4 J’ai bien envie de défendre ma conclusion, de vous faire remarquer que j’ai voulu simplement élargir l’action humaine de demain en ne la confiant à aucune formule, à aucun groupe, en la remettant à la science, je veux dire à la connaissance totale des êtres et des choses. Mais ce serait à discuter, et à quoi bon? puisque nous sommes certainement du même avis sur le but à atteindre, qui est de faire régner le plus de justice, le plus de bonheur possible ??.
Le maître écrivain, en effet, n’a pas à défendre sa conclusion. Il est très visible que son livre est un hymne à la vie agissante, rendue plus consciente, c’est-à-dire meilleure, grâce à la connaissance du réel. Et je ne crois pas m’y être trompé. J’ai seulement contesté, la thèse fataliste de M. Berthelot, épousée par M. Zola, que la science-outil puisse transformer le monde en mieux sans le concours de l’homme-ouvrier. Que Guillaume, un révolté plutôt qu’un révolutionnaire, se résigne à laisser tomber l'outil de ses mains découragées et se fie à l’action aveugle des forces, rien de plus naturel. Mais je tenais à faire savoir qu'entre les hommes qui attendent le mieux du seul effort de leurs volontés et de leurs colères et ceux qui l’attendent des progrès de la science et se reposent sur elle de leur devoir d’agir, également fatalistes et, par ce côté, très proches parents, il y a les hommes qui entendent faire servir la science à la réalisation de leur rêve de justice. Mon illustre contradicteur, qui aime la vie volontaire et réfléchie; et qui vient de la vivre si noblement en ces jours derniers, n’a pas vu ces hommes-ci, dans son œuvre. Je l’ai regretté comme citoyen. Le grand citoyen qui ajoute en ce moment une œuvre dé justice à ses œuvres de
lumière ne peut nous reprocher ce regret qui prouve quel prix nous attachons à sa pensée, et quel désir nous avons de n’être pas méconnus de lui.
EUGÈNE FOURNIÈRE, La Revue Socialiste, avril 1898.
L’Avis DE JAURÈS
Dans le beau livre que vient de publier Zola, Paris, il y a un admirable souffle de vérité et de justice, une protestation hardie contre toutes les puissances de mensonge et de servitude et une foi très haute dans la science et dans le travail. Mais comme Fournière l’a déjà remarqué dans une vigoureuse étude de La Revue Socialiste, le défaut du livre, sa faiblesse, est dans l’idée tout à fait inexacte et incomplète que Zola se fait du socialisme. 11 le voit sous la forme d’un petit groupe s’acharnant à faire tomber les ministères, s’imaginant qu'’ainsi, au bout de deux ou trois crises, il prendra le pouvoir et réalisera dictatorialement le bonheur humain. Naturellement, il y a des habiles autour de l’arbre secoué par ce petit groupe de rêveurs sectaires et ce sont eux qui recueillent toujours les fruits qui tombent.
Vraiment il est malaisé de reconnaître dans cette étude sommaire le vaste mouvement de doctrine, de passion, d’organisation, qui depuis quinze années se développe à travers le pays tout entier. Sans doute, le parti socialiste a des principes très fermes, sans lesquels il se dissoudrait en vaines intrigues ou serait une pauvre cohue sentimentale. Mais ces principes sont assez vastes pour qu'aucun problème, aucune forme de l’action humaine, aucune audace de la pensée puisse se mouvoir hors de la conception socialiste. Et c’est l’éducation incessante et multiple du prelitariat tout entier, s’éveillant à la conscience de son grand rôle historique qui prépare la société de demain.
Mais là n’est point à mon sens l’erreur principale du livre de Zola. C’est dans la conception du rôle de la science que M. Zola me paraît se méprendre. Oh! certes, nous pensons comme lui qu’elle est une admirable puissance d’affranchissement. Elle libère l’homme des servitudes sociales : car en multipliant les moyens de production et de richesses, elle permet d’universaliser le bien-être et la vie. Dans l’œuvre de Zola c’est le grand chimiste Bertheroy qui exprime: cette foi sereine dans la science et sa pacifique vertu de Révolution.
Et il n’est point malaisé de reconnaître dans ce personnage l’illustre Berthelot, qui, en même temps qu’il a réalisé tant de découvertes précises, ouvre devant l’humanité de si vastes horizons d'espérance. Mais où M. Zola se trompe, c’est lorsqu'il semble croire que la science toute seule, sans une action humaine militante, révolutionnera l’ordre social. Oui, en suscitant des moyens nouveaux de production, en créant le machinisme, la chimie, elle crée la possibilité de formes sociales nouvelles. Mais elle n’en crée que la possibilité.
… Non, il ne suffira pas que la science progresse pour que la justice soit. Elle ne fera qu’ajouter à la force du capitalisme si nous ne renversons pas le capitalisme.
… Au demeurant, M. Zola l’a bien vu lui-même en une récente expérience. Il a été effrayé de tout ce que la justice militaire enveloppait de ténèbres, d’intrigue, de mensonge, d’iniquité. Mais à quoi aurait servi la force tranquille de la seule vérité? Il a fallu qu’il se dressât, qu'il jetât un cri de colère, qu’il sortît de cette sorte de quiétisme scientifique où semble aboutir son livre. Et c’est par un acte révolutionnaire, par une sorte de noble scandale social, qu'il a avancé l’heure de la vérité et du droit.
JEAN JAURES, La Lanterne, 20 mars 1898.