TRAITÉ DES MÉTAUX ET ALCHIMIE
Ami lecteur, le grand nombre de mes jours et la diversité des hommes m'a fait connoistre les diverses affections
et opinions indicibles qui sont en l'univers : entre lesquelles j'ay trouvé l'opinion de la multiplication, génération et augmentation des métaux, plus invétérée en la cer- ■ velle de plusieurs hommes que nulle des autres opinions. Et par ce que je sçay que plusieurs cherchent ladite sçience sans penser en fraude ni malice, ains pour une asseurance qu'ils ont que la chose est possible; cela m'a causé protester par cet escrit que je n'entens aucunement blasmer trois manières de personnes. Sçavoir est, les seigneurs qui, pour occuper leurs esprits et par manière de récréation, sans estre menez d'affection de gain illégitime. Les seconds sont toutes espèces de physiciens, ausquels est requis de connoistre les natures. Les troisiesmes sont ceux qui ont le pouvoir et qui croyent la chose estre possible, et qui pour rien ne voudroyent en abuser. Et parce, que j'ay entrepris de parler contre un millier d'autres qui sont indignes d'une telle science, et totalement incapables, à cause de leur ignorance et peu d'expérience. Aussi parce qu'ils n'ont le pouvoir de supporter les pertes des fautes qui surviennent, ils sont contraincts abuser de teintures extérieures et sophistications de métaux. Pour ces causes ay-je entrepris de parler vivement, avec preuves invincibles, je dis invincibles à ceux desquels je parle, et s'il y a quelqu'un qui aye tant fait par son labeur qu'il ait esmeu la charité de Dieu à luy révéler un tel secret, je n'entend parler de tels personnages : Mais au contraire, d'autant que la capacité de monesprit ne peut s'accommoder à croire que telle chose se puisse faire, lors que je verray le contraire, et que la vérité me redarguera, je confesseray qu'il n'y a rien plus ennemy de science que les ignorans, entre lesquels je n'auray point de honte de me mettre au premier rang, en ce qui consiste la génération des métaux. Et s'il y a quelqu'un à qui Dieu aye distribué ce don, qu'il excuse mon ignorance : car suyvant ce que j'en croy, je m'en vay mettre la main à la
plume, pour poursuyvre ce que j'en pense, ou pour mieux dire, ce que j'en ay appris avec un bien grand labeur, et non pas en peu de jours, ni en la lecture de divers livres : Ains en anatomizant la matrice de la terre, comme Ton pourra voir par mon discours cy après :
THÉORIQU E
Il me semble que tu as assez parlé des fontaines : je voudroys que suyvant ta promesse tu m'eusses donné quelque connoissance du fait des métaux. Car je sçay qu'il y a un grand nombre d'hommes en France qui se travaillent tous les jours à l'œuvre de l'Alchimie, et plusieurs y font de grands proufîts, ayant trouvé de beaux secrets, tant pour augmenter l'or et l'argent, qu'autres effects : choses que je voudrois bien sçavoir et entendre.
PRA CTI QUE
Par là tu peux connoistre combien l'insatiable avarice des hommes amène de maux en ce bas siècle. Il n'est abus entre les hommes qui cause plus de larcins et tromperies que l'avarice, ainsi qu'il est escrit que l'avarice est racine de tous maux. Il est certain que plusieurs desirans d'estre riches se sont envelopez en plusieurs douleurs : suyvant quoy je ne puis mieux connoistre que tu. veux estre compris au rang des avaricieux, que de ce que tu desires sçavoir, faire ou augmenter l'or ou l'argent. Car plusieurs actes avaricieux se peuvent cacher par hypocrisie. Mais quant est de ceux qui veulent faire l'or et l'argent, leur avarice ne se peut cacher, et leurs intentions ne peuvent estre mises en autre rang qu'en celuy des convoiteux et ventres paresseux qui pour obvier à travailler à quelque art utile et juste, voudroyent sçavoir faire de l'or et de l'argent, afin de vivre à leur aise, et se faire grands à peu de labeur : et estants menez d'une telle convoitise, ne pou-
vant parvenir à faire ce qu'ils cherchent, ils usent de ce qu'ils peuvent, juste ou injuste. Voilà un point que tout homme de bon esprit auroit honte de me le nier : parquoy si tu m'en veux croire tu ne mettras jamais ton affection à ces choses.
THÉORIQUE
Tu me donnes ici de terribles traits, tu me veux quasi accuser d'un mal que je n'ay pas encores fait : d'autre part, me veux-tu faire croire que ce soit mal fait de prendre de l'huile d'antimoine ou de l'huile d'or, et avec lesdites huiles par un art philosophai puisse teindre en couleur d'or? est-ce mal fait de convertir l'argent en or ? Si je prens du fin cuyvre et que je vienne à lui oster son flegme, ou teincture rouge, et que je le puisse réduire en couleur d'argent, je dis en telle sorte qu'il endurera la coupelle et tous autres examens, quel mal est si je le puis faire, moyennant que ce soit bon argent ?
PR AC T IQUE
Tu as beau faire; et travaille tant que tu voudras, et consomme tes jours et tes biens comme tant de milliers d'autres ont fait, tu n'y parviendras jamais.
THÉORIQUE
Et ne sçay-je pas bien que plusieurs par cy devant sont parvenus à ce que je di ? n'avons-nous pas tant de beaux livres qu'ils nous ont laissé par escrit ; entre autres un Gébert, un Arnault de Villeneuve, le Roman de la Rose et tant d'autres : mesmes que quelqu'uns de nos anciens ont fait autrefois une pierre philosophale, laquelle en mettant un certain poids dedans l'or elle l'augmentoit de cent fois autant, et c'est ce que plusieurs cherchent aujourd'huy, sçachant bien que cela a esté fait autre fois, et cela s'appelle le grand œuvre.
PRACTIQUE
Et vray Dieu ! es-tu encores si ignorant de croire cela? cuides tu que les hommes du temps passé n'eussent en euxquelque mensonge, pour sçavoir attirer l'argent par fallace, aussi bien que ceux du jourd'huy? sçais-tu pas ce que dit David de son temps : Seigneur aide nous : car nous sommes tous desnuez d'hommes droits. Les hommes (dit-il) sont tous pleins de flaterie et parlent tout au contraire de leurs pensées. Et Salomon dit que l'iniquité est si grande qu'il n'y a pas un artisan qui ne soit envieux contre son semblable. Cuides-tu que je veuille croire un Gébert, un Arnauld de Villeneuve, ou un Roman de la Rose, en ce qu'ils auront parlé contre les œuvres de Dieu? Et cuidestu que je sois si mal instruit que je ne sçache bien que l'or et l'argent et tous autres métaux sont une œuvre divine, et que c'est témérairement entrepris contre la gloire de Dieu, de vouloir usurper sur ce qui est de son estât. Or tout ce qui est donné à l'homme de pouvoir faire envers les métaux, c'est d'en tirer les excrémens, et les purifier, et examiner, et en former telles espèces de vaisseaux ou monnoyes que bon luy semblera; et est chose semblable aux cueillettes et cultivement des semences. Car c'est à l'homme seulement de tirer le grain d'avec la paille, le son d'avec la farine, et de la farine d'en faire du pain et de pressurer les grappes pour en tirer le vin : Mais c'est à Dieu de leur donner le croistre, la saveur et couleur : je di qu'ainsi que l'homme ne peut rien en cet endroit, aussi ne peut-il envers les métaux.
THÉORIQUE
Comment? tu parles icy de semer; comme si les métaux venoyent de semence, comme le bled ou autres végétatifs.
PR AC TIQUE
Je n'ay pas entrepris un tel propos, ni mis un tel argument en avant sans quelque raison. Ne sçay-je pas bien que tous ces convoiteurs de richesses qui taschent de sçavoir faire l'or et l'argent, quand on leur dit qu'il y a longtemps qu'ils sont après et que l'on ne voit aucune expérience, ils disent que tout en cas pareil que le laboureur attend patiemment le temps et saison de la cueillette, après avoir semé : aussi faut qu'ils attendent, et que cela ne se peut faire qu'avec la génération qu'ils ont conclud faire dedans leurs vaisseaux, qu'ils ont destinez à besongner et servir comme une matrice à la génération des métaux. Et cela, disent ils, a esté bien considéré et preveu par les philosophes antiques : car tout ainsi que l'on jette la semence du bled pour causer l'augmentation en sa seconde génération : aussi (disent-ils) qu'après qu'ils ont séparé par calcinations, distillations ou autres manières de faire les matières l'une de l'autre, ils mettent couver ou générer selon leurs desseings, leurs matières, par poids et mesure, telle qu'ils ont imaginée, et ce fait ils mettent lesdites choses en un feu fort lent, voulant imiter la matrice de la femme ou de la beste : sçachant bien que la génération se fait par une lente chaleur : et afin d'avoir tousjours un feu continuel et d'une mesme sorte, ils se sont advisez de faire une lampe avec une mesche toute d'une grosseur, et leurs matières estans dedans la matrice, ils les font chauffer de la chaleur de la lampe, et attendent ainsi long-temps à couver les œufs : je di aucuns ont attendu plusieurs années, tesmoing le magnifique Maigret, homme docte et fort expérimenté en ces choses, qui toutesfois ne pouvant venir à son desseing, se venta que si les guerres n'eussent esteint sa lampe devant le temps, qu'il avoit trouvé la féve. Autres font des fourneaux que le feu vient d'un degré assez loing de là où l'on
a mis couver les œufs : Mais afin qu'il continue tousjours à une chaleur lente et de mesure, ils font quelques portes de fer, lesquelles ils ouvrent selon le degré qu'ils veulent donner à leur feu. Telles gens ne dorment guéres et ont beaucoup de pensées en leurs poitrines et tourments d'esprit, languissans après le temps de la Visitation de la couvée. Voilà l'un des points par lequel je preuve que les alchimistes usent (abusent) de ce mot de semence et autres termes. Ce n'est pas sans cause que j'ay dit que c'est l'œuvre de Dieu que de semer la matière des métaux et leur donner l'accroissement, et aux hommes de les recueillir, purifier et examiner, fondre et mallier, pour les mettre en telle forme que bon leur semblera pour leur service.
THÉORIQUE
Voilà un propos qui est assez long, et toutesfois je ne le puis entendre : d'autant que je sçay qu'il est permis à l'homme de semer de toutes espèces de semences, et cependant tu appelles les métaux semences divines, et tu me veux empescher de les semer.
PRAC TIQUE
Tu as beaucoup mieux dit que tu ne pensois, que les matières des métaux sont semences divines. Je di tellement divines qu'elles sont inconnues aux hommes, voire invisibles : et de ce n'en faut douter, et croy que si je me mets après pour te le prouver, je te le monstreray si clairement que tu seras contraint d'accorder mes fins et conclusions.
THÉORIQUE
Je te prie donc de m'en faire le discours tout au long, par lequel je puisse connoistre ton dire estre véritable.