‹ Les œuvres de Bernard PalissyChapitre 18 sur 33 · PR A C'T I QUE · texte numérisé non relu

PR A C'T I QUE

Il faut donc que tu tiennes pour chose certaine, que toutes les eaux qui sont au monde, qui ont esté et seront, furent toutes créées en un mesme jour, et si ainsi est des eaux, je te di que les semences des métaux et de tous minéraux et de toutes pierres ont esté créées aussi en un mesme jour : autant en est il de la terre, de Pair et du feu, car le souverain créateur n'a rien laissé de vuide, et comme il est parfait, il n'a rien laissé d'imparfait. Mais (comme je t'ay dit tant de fois en te parlant des fontaines) il a commandé à nature de travailler, produire et engendrer, consommer et dissiper; comme tu vois que le feu consomme plusieurs choses, aussi il nourrit et soustient plusieurs choses; les eaux desbordées dissipent et gastent plusieurs choses, et toutesfois sans elles, nulle chose ne pourroit dire je suis. Et tout ainsi que l'eau et le feu dissipent d'une part, ils engendrent et produisent d'autre. Suyvant quoy, je ne puis dire autre chose des métaux, sinon que la matière d'iceux est un sel dissoult et liquifié parmy les eaux communes, lequel sel est inconneu aux horrjmes : d'autant qu'iceluy estant entremeslé parmi les eaux, estant de la mesme couleur que les eaux liquides et diafanes ou transparentes, il est indistinguible et inconnu à tous : n'ayant aucun signe apparent, par lequel les hommes le puissent distinguer d'avec les eaux .communes. Voilà un trait singulier, lequel (comme je pense) est caché et inconneu à beaucoup d'hommes qui pensent estre bons philosophes : et te souvienne de ce point et le garde pour t'en servir contre tous ceux qui te voudront faire accroire que la génération des métaux se peut faire par œuvre manuelle. Car quand tu n'aurais que ce seul poinct, il suffira pour convaincre toutes les opinions des alchimistes.

THÉORIQUE

Voire ! mais comment les pourroy-je vaincre par ce point ? je ne voy point que pour cela ils puissent estre vaincus.

PRAC TIQUE

Je me romps la teste en vain. Je te demande, di-moy par quel moyen les alchimistes besongnent à la génération, multiplication ou augmentation des métaux? et quand tu me l'auras dit, je te montreray que tu n'as pas bien entendu le principe que je t'ay baillé.

TH ÉORIQUE

Les Alchimistes besongnent par feux de réverbération, calcination, distillation, putréfaction et infusion.

PRACTIQUE

Et pourquoy usent-ils de tant de sortes de feux?

Parce qu'ils en font aucuns pour destruire le cuyvre, l'or et l'argent et autres métaux : et quand ils les ont destruits, calcinez et pulvérisez, ils font un amas de plusieurs desdites matières : Et par ce que le vif argent duquel ils usent volontiers, s'éxaleroit à un grand feu, il est requis qu'ils usent de feux guères chauds, et ayant enclos le vif argent, qu'ils appellent Mercure, dedans des vaisseaux bien lutez et fermez, ils taschent à le fixer petit à petit et le captiver à un petit feu pour le contraindre de se congeler (fixer, cristalliser) ; afin que puis après il puisse endurer un plus grand feu, C'est pourquoy ils ont beaucoup de sortes de vaisseaux et diverses espèces de fourneaux.

PRACTIQUE

Je ne demande autre preuve que celle que tu m'as alléguée pour te monstrer, et par ta confession mesme, que autant qu'il y a d'alchimistes en France, cherchent la génération des métaux par feu, et toutesfois je t'ay dit, pour règle certaine et méthode asseurée, que les métaux sont engendrez d'une eau, à sçavoir d'eau salée, ou pour mieux dire d'un sel dissout, et si ainsi est (comme la vérité est telle), tous les alchimistes cherchent à édifier par le destructeur. Le feu est destructeur de l'eau, et en quelque part qu'il entre, il faut qu'il chasse l'eau, ou s'il ne la chasse, elle le fera mourir : puis qu?ainsi est que le feu et l'eau sont contraires, c'est donc une pure folie de vouloir générer les métaux par feu : veu qu'il est ennemy et destructeur d'iceux.

THÉORIQUE

J'ay bien entendu que tu m'as dit que les métaux estoyent engendrez d'un sel liq.uifié : Mais cela ne fait rien contre mes propos ; ains au contraire il me justifie. La raison est telle, que ce sel qui est dissout parmy les eaux de la mer est inconneu, comme sont les sels métalliques : et toutesfois il se congèle et distingue d'avec les eaux par feu.

PRACTTQUE

Tu t'abuses. Toutes congélations faites par froidure se dissoudent par chaleur; et toutes congélations faites par chaleur, se dissoudent par humidité : comme le sel que tu as allégué, il se congèle par chaleur et se dissout par humidité. Or les métaux se dissoudent tous par chaleur, il s'ensuit donc qu'ils sont engendrez et congelez par humidité. Te voilà forclos de déffences à la mode des praticiens.

THÉORIQUE

Tu me la bailles belle, de me vouloir faire croire que les métaux soyent engendrez ou congelez en humidité.

PRACTIQUE

Et si tu ne le veux croire, va voir les minières où Ton tire l'or et l'argent et autres métaux, et tu trouveras dedans la pluspart d'icelles qu'il faut espuizer Peau nuit et jour, pour avoir le métal qui est dans icelles. Un jour Antoine, Roy de Navarre, commanda de poursuivre la veine de quelques mines d'argent qui avoyent esté trouvées aux montagnes Pyrénées. Mais quand Ton en eut tiré quelque quantité, les eaux qui y estoyent, contraignirent les maistres dSs minières de quitter tout. Et Ton sçait bien que plusieurs minières ont esté délaissées par tel moyen. Tu trouveras donc bien estrange, quand je te prouveray cy après, que nulle pierre ne peut estre congelée ni formée sans eau, et s'il y a de l'eau, c'est donc par humidité, chose directement contraire à ceux qui cherchent la génération des métaux par feu. Je t'en dirois beaucoup de preuves fort propres pour soustenir mon propos : Mais d'autant qu'il se trouvera beaucoup meilleur en parlant de l'essence, matière et congélation de toutes pierres : je laisseray le reste de mes preuves pour ce temps là.

Tu diras ce que tu voudras : mais j'ay veu un philosophe qui augmenta un teston devant moy : et afin qu'il n'y eust tromperie il me la fit faire à moy mesme.

PRACTIQUE

Et comment ?

THÉORIQUE

Il me fit peser un teston et autant de vif argent, et me fit mettre le tout dedans un creuset, lequel ayant mis dedans le feu, il me bailla d'une poudre pour mesler, laquelle avoit vertu d'arrester le vif argent : Et puis me fit soufler jusques à ce que le tout fut fondu ensemble, et estant fondu il se trouva le poids de deux testons de bon argent : car le vif argent s'estoit fixé parla vertu de la poudre qu'il m'avoit baillée, et moy-mesme avois mis toutes choses : parquoy n'y avoit nulle tromperie.

PRACTIQUE

Dy-moy un peu comment c'est que tu faisois ?

THÉORIQUE

Pendant que les matières fondoyent je les remuois d'un baston.

PRACTIQUE

Où avois-tu pris ce baston là ?

THÉORIQUE

En un coing, le premier que je trouvay à la main.

PRACTIQU E

Je sçavois bien que l'on t'avoit trompé. Car ce maistre philosophe avoit mis ce baston auprès de toy, sçachant bien qu'il te le feroit prendre pour mesler les matières : et voilà comment il te trompa, car il avoit mis de l'argent au bout du baston , et pendant que tu remuois les matières dedans le creuset, la cire, de laquelle il avoit fermé l'argent au bout du baston, se fondit, et l'argent tomba dedans le creuset, et le vif argent et la poudre s'en alloit en fumée ?

et par tel moyen ne demeuroit rien dans le creuset sinon l'argent du teston, et autant poisant d'argent qu'il avoit mis au bout du baston : Voilà comment il augmenta ton teston de moytié.

THÉORIQUE

Est-il bien possible qu'il se fut advisé de me tromper par ce moyen ?

PRACTIQUE

Et, mon ami, c'est la moindre des finesses desquelles ils trompent les hommes : si je voulois dire toutes les tromperies qu'ils sçavent faire et dont j'ay esté adverty, je n'aurois jamais fait. Si par tel moyen il n'eut mis l'argent dans le creuset, il t'eust baillé d'une poudre d'argent laquelle t'eust esté inconnue et t'eust fait acroire que ladite poudre auroit arresté le vif argent : et ceste poudre eut pesé autant comme il eut voulut faire l'augmentation : ou s'il n'eust mis l'augmentation par un tel moyen, il eut mis l'argent en cachette de toy, dedans un grand charbon , duquel il t'eut fait couvrir ton creuset, et le charbon et l'argent fut tombé dans ton creuset : par ainsi tu ne pouvois eschapper la tromperie. Di-moy je te prie, te monstra il à faire la multiplication de l'argent.

THÉORIQUE

Non.

Et pourquoy faisoit-il donc cela en ta présence ?

THÉORIQUE

C'estoit qu'il me le vouloit monstrer pour de l'argent.

PRACTIQUE

T'ay-je pas bien dit que ce n'estoit que tromperie ? Car si la science estoit véritable il n'auroit garde de te la monstrer : mais il tendoit ses filets pour attraper ton argent. Et quand tu eusses esté afronté, tu n'eusses eu garde de t'en venter. Car il n'en eust esté autre chose, sinon que tu eusses esté assez moqué; je sçay bien qu'il y a en France plus de deux mil qui ont esté afrontez pour cest affaire, que jamais l'on en vist un, qui ait intenté procès pour recouvrer son argent.

THÉORIQUE

Et tu estimes donc qu'il y a beaucoup de gens qui se meslent d'affronter les hommes par tels moyens ?

PRACTIQUE

Je nedi pas tels moyens seulement; car je say qu'ils ont un millier d'autres moyens plus subtils desquels ils afroïitent les plus fins, et ceux mesme qui se pensent mieux donner de garde. Le sieur de Courlange, valet de chambre du Roy, sçavoit beaucoup de telles finesses, s'il en eut voulu user. Car quelque jour venant à disputer de ces choses devant le Roy Charles neuvième, il se venta par manière de facétie, qu'il luy apprendroit à faire l'or et l'argent, pour laquelle chose expérimenter, il commanda audit de Courlange qu'il eut à besongner promptement : ce qui fut fait, et au jour de l'expérience ledit de Courlange apporta deux phioles plaines d'eau claire comme eau de fontaine, laquelle estoit si bien accoustrée que mettant une esguille ou autre pièce de fer tremper dans l'une desdites phioles, elle devenoit soudain de couleur d'or , et le fer estarit trempé dans l'autre phiole, venoit de couleur d'argent : puis fut mis du vif argent dedans lesdites fioles qui soudain

se congela; celuy de Tune des phioles, en couleur d'or, et celuy de l'autre en couleur d'argent : dont le Roy print les deux lingots et s'alla vanter à sa mère, qu'il avoit appris à faire de l'or et de l'argent. Et toutesfois c'estoit une tromperie, comme ledit de Courlange me Ta dit de sa propre bouche. Voilà pourquoy je t'ay dit que la tromperie de laquelle l'autre te vouloit empoigner, estoit des plus grossières.

T HEORIQUE

Or di ce que tu voudras : mais je sçay que plusieurs alchimistes ont trouvé de sçavoir faire un médium d'argent et un tiercelet d'or, desquels ils besongnent ordinairement : car j'en suis tout asseuré.

PRACT I QUE

Et moy je suis tout asseuré que si leur médium d'argent et tiercelet d'or estoit mis à la coupelle, il ne s'y trouveroit rien de bon que ce qui y auroit esté mis de naturel, et le surplus de ce qui y auroit esté adjousté seroit connu estre faux : et je sçay bien que toutes les additions et sophistiqueries qu'ils sçavent faire, ont causé un millier de faux monnoyeurs : par ce qu'ils ne se peuvent deffaire de leur marchandise sinon en monnoye, car s'ils la vendoyent en lingots la fausseté se trouveroit à la fonte. Mais ils se desfont aisément de monnoye à toutes gens. C'est pourquoy, quand ils ont bien travaillé et ne se peuvent relever de leurs pertes, ils sont contraints de se jetter sur la monnoye. Il fut pris un faux monnoyeur (Bearnois) au diocèse de Xaintonge, auquel fut trouvé quatre cents testons prêts à marquer, que s'ils eussent esté marquez, il n'y avoit orfèvre ni autre qui ne les eut pris pour bons. Car ils enduroyent le mail, la touche, la fonte et le ton; tout semblable aux bons. Mais quand ils furent mis à la coupelle, la faus-

seté fut descouverte. En ce temps là, il y avoit un prévost à Xaintes, nommé Grimaut, qui m'asseura qu'en faisant le procès à un faux monnoyeur, iceluy luy bailla le nom et surnom de huit vints hommes qui se mesloyent de son mestier, ensemble leurs âges, qualitez et demeurances et autres enseignements asseurez. Et quand je dis audit prévost pourquoy il ne faisoit prendre lesdits monnoyeurs nommez en son rolle, il me respondit qu'il n'oseroit l'entreprendre : par ce qu'au nombre d'iceux il y avoit plusieurs juges et magistrats, tant du Bordellois, Périgord, que de Limosin : et que s'il avoit entrepris de les fascher, qu'ils trouveroyent moyen de le faire mourir. Quand l'iniquité est entre les grands et entre ceux qui doivent punir les autres, c'est un si grand feu allumé qu'il n'est possible de l'esteindre par force dénommes. Si je voulois dire tous les abus qui se commettent sous ombre de juste labeur je Maurois jamais fait. Je t'ay donné seulement cet exemple, afin qu'il ne te prenne jamais envie de chercher génération, augmentation ni congélation des métaux : par ce aussi que c'est une œuvre qui se fait par le commandement de Dieu, invisiblement et par une nature si très-occulte qu'il ne fut jamais donné à homme de le connoistre.

THÉORIQUE

Tu m'as beau prescher, car je sçay qu'il y a plusieurs gens de bien et grands personnages qui cherchent tous les jours ces choses et qui pour rien du monde ne se voudroyent attacher à la monnoye : aussi qu'ils ont bien le moyen de s'en passer.

PRACTIQU E

Je confesse qu'il y a plusieurs Seigneurs, gens de bien et grands personnages, qui s'occupent à l'alchimie, et y despendent beaucoup. Laisse les faire : cela les garentist d'un

plus grand vice : et puis ils ont du revenu pour approuver ces choses. Quant aux médecins, en cherchant l'alchymie ils apprendront à connoistre les natures : et cela leur servira en leur art : et en ce faisant ils connoistront l'impossibilité de la chose. J'ay recouvert certaines pierres transparentes comme cristal, sans nulle couleur ni tâche, ce néantmoins par examen Ton peut faire apparoir directement qu'il y a du métal parmy lesdites pierres, combien quelles soyent aussi claires, nettes et transparentes, que lors qu'elles estoyent encor en eau.

THÉORIQUE

Tu dis tousjours qu'il est impossible : et ton opinion veut surmonter celles de plusieurs milliers d'hommes qui sont plus doctes sans comparaison que toy, lesquels te feroyent rougir, si tu avois entrepris de disputer contre eux : Car tu n'as pas beaucoup de raisons, et ils t'en amèneroyent un milier, ausquelles tu ne sçaurois contredire.

PRACTIQUE

S'il n'estoit question que de raisons, j'en ay un grand nombre que la moindre suffira pour vaincre toutes celles qu'ils me sçauroyent amener.

THÉORIQUE

Je te prie donc, donne moy une de ces belles raisons que tu dis.

PRACTIQUE

Quand les alchimistes veulent faire de l'or ou de l'argent, ils calcinent et pulvérisent leurs métaux, et les ayans pulvérisez par calcinations, ils se travaillent pour faire régénérer lesdites matières. Or, si par ce moyen ils peuvent faire nouvelle génération des métaux hors la matrice où ils

ont esté faits premièrement, ils leur seroyent beaucoup plus aisé de faire régénérer une noix, une poire ou une pomme qu'ils auroyent mise en poudre. Di donc au plus brave d'iceux qu'il pile une noix, j'entends la coquille et le noyau, et l'ayant pulvérisée qu'il la mette dedans son vaisseau alchymistal, et s'il fait rassembler les matières d'une noix, ou d'une chastaigne pilée, les remettant au mesme estât qu'elles estoyent auparavant, je dirai lors qu'ils pourront faire l'or et l'argent, voire mais je m'abuse, car ores qu'ils peussent rassembler et régénérer une noix ou une chastaigne, encore ne seroit ce pas la multiplier ni augmenter de cent parties, comme il disent que s'ils avoyent trouvé la pierre des philosophes, chascun poix d'icelles augmenteroit de cent. Or je sçay qu'ils feront aussi bien l'un que l'autre.

T H ÉOR I QU E

Pourquoy est ce que tu m'allègues des noix, des chastaignes et autres fruits? veu que ce sont âmes végétatives, ne pouvant estre formées sinon avec un longtemps, et faut que premièrement elles soyent venues de semences. Mais quant aux métaux, il n'y a nulle raison de les acomparager aux fruicts : d'autant que leurs corps et leur effect est insensible.

PRACT IQUE

A ce, je respond qu'il est beaucoup plus aisé de contrefaire une chose visible que non pas celle qui est invisible, les fruits sont formez visiblement et toutesfois, il est impossible de les contrefaire : mais encores est-il plus aisé que non pas les métaux. Et quant est de ce que tu dis que les fruits se forment par une action végétative et que les métaux sont corps morts et insensibles, en cest endroit je te veux recèler un secret que tu n'entends pas. Sçache donc

que deslors que Dieu créa la terre, il misî en icelle toutes les substances qui y sont et qui y seront : car autrement nulle chose ne pourroit végéter, ni prendre forme : et faut croire que les arbres plantez et semencés ont pris accroissement des le commencement de leur nature par le commandement de Dieu, et depuis (comme j'ay dit en parlant des fontaines) les hommes ayans des semences sauvages les ont semées, cultivées, transplantées. Mais lesdites semences ne pourroyent prendre accroissement si la matière de l'accroissement n'estoit en terre. Il faut donc conclure que deslors que la terre fust créée, qu'avec elle furent créées toutes matières végétatives, toutes douceurs et amertumes, toutes couleurs, senteurs et vertus, et de là vient que chacune des semences estant jettée en terre, attire à soy odeurs et vertus. Aucunes attirent des matières vénéneuses et pernicieuses, prenant toutes ces choses en la terre.

THÉORIQUE

Tout ce que tu m'as allégué cy dessus ne fait rien contre mon opinion.

PRACTIQUE

Si fait : car tout ainsi que je t'ay dit que les semences ou matières de toutes choses végétatives, estoyent créées dès le commencement du monde avec la terre : Aussi t'ay-je dit que toutes les matières minérales (que tu appelles corps morts) furent aussi créées comme les végétatives, et se travaillent à produire semences pour engendrer d'autres. Aussi les minérales ne sont pas tellement mortes qu'elles n^enfantent et produisent de degré en degré choses plus excellentes, et pour mieux te le faire entendre, les matières minérales sont entremeslées et inconnues parmy les eaux, en la matrice de la terre, ainsi que toute humaine créature et brutale est engendrée sous espèce d'eau en sa formation :

et estant entremeslées parmy les eaux, il y a quelque matière supresme qui attire les autres qui sont de sa nature pour se former. Et ne faut penser qu'auparavant leur formation et congélation, leur couleur fust connue parmy les eaux. Mais comme tu vois que les chastaignes sont blanches en leur première formation, et noires en leur maturité : les pommes noires au commencement, et rouges en leur maturité : les raisins verds en leur première essence, et noirs en leur maturité : Semblablement les métaux en leur premier estre n'ont aucune couleur que d'eau seulement : et cela ay-je connu avecques un grand travail; protestant que jamais je n'en ay rien cherché en intention de prétendre au fait de l'alchimie. Car j'ai tousjours estimé la chose impossible : je dis si fort impossible, qu'il n'y a homme qui me sçeust donner raisons légitimes, que cela se puisse faire. Quand j'ai contemplé les diverses œuvres et le bel ordre que Dieu a mis en la terre, je me suis tout esmerveillé de l'outrecuidance des hommes : car je vois qu'il y a plusieurs coquilles de poissons, lesquelles ont un si beau polissement qu'il n'y a perle au monde si belle. Entre les autres y en a une au cabinet de monsieur Rasce qui a un tel lustre, qu'elle semble une escarboucle, à cause de son beau polissement, et voyant telles choses je dy en moy-mesme, pourquoy est ce que ceux qui disent sçavoir faire l'or ne pulvérisent un nombre desdites coquilles et en faire de la paste pour en former quelque belle coupe? Je suis asseuré qu'une coupe bien faitte de telle matière seroit plus précieuse que l'or. Ou bien que ne regardent-ils de quoy le poisson a formé ceste belle maison, et prendre de semblables matières, pour faire quelque beau vaisseau. Le poisson qui fait sadite coquille n'est si glorieux que l'homme, c'est un animal qui a bien peu de forme, et toutesfois il sçait faire ce que l'homme ne sçauroit faire. En quelque partie de la mer Océane se trouve une grande

quantité de poissons portant chascun une coquille sur le dos, lequel Rattache contre le roc, et par ce qu'il est couvert de sa coquille, il forme au dessus d'icelle six trous, pour avoir air, ou pour recevoir nourriture; et ainsi qu'il augmente sa coquille il fait un nouveau trou, et en ferme un autre; La plus grande desdites coquilles n'est pas plus grande que la main de l'homme : Le dedans de ladite coquille est de couleur de perle, et plus beau : par ce qu'il tient des couleurs dè l'arc céleste, comme la pierre que l'on appelle opale : le dessus de ladite coquille est assez rude et mal plaisant, à cause de l'eau de la mer qui donne dessus : Mais quant la croûte en est ostée, le dessus de ladite coquille est aussi beau que le dedans. Ledit poisson n'a aucune forme, et toutesfois il sçait faire ce que les alchymistes ne sçauroyent faire. Il y a une isle en laquelle se trouve si grande quantité dudit poisson que les habitans d'icelle en engraissent les pourceaux, et pour les arracher de leurs coquilles, ils les font bouillir, et font brusler lesdites coquilles pour faire de la chaux.

THÉORIQUE

Pourquoy est ce que tu me fais un si long discours d'une coquille, veu que nostre propos n'est autre que du fait de l'alchimie ?

PRACTIQUE

C'est pour vaincre ton erreur et de tous ceux qui sont de ton opinion, que j'ay mis en avant un poisson le plus difforme que l'on sçauroit trouver en toutes les parties maritimes, lequel sçait faire une maison peinte d'une telle beauté que tous les alchimistes du monde n'en sçauroyent faire une semblable. J'ay plusieurs fois admiré leurs couleurs qui sont esdites coquilles, et n'ay pu comprendre la cause d'icelles : toutefois enfin j'ay considéré que la cause

de Tare céleste n'estoit sinon d'autant que le Soleil passe directement au travers des pluyes qui sont çpposites de Taspect du Soleil : car Ton ne vist jamais Parc céleste que le Soleil ne luy fust opposite ; aussi ne vist on jamais Tare céleste que la pluye ne tombast devers la partie de sa formation : Suyvant quoy, j'ay pensé que quand ledit poisson fait sa maison, il se met sur quelque roche, à l'endroit de laquelle Peau de la mer n'a pas beaucoup d'espoisseur et que pendant le temps que ledit poisson forme sa maison, le soleil donne au travers de Peau et cause les couleurs de Parc céleste en laditte eau, et les matières desdites coquilles estant aqueuses et liquides en leur formation et congélation retiennent les couleurs actionnées par la réverbération du Soleil passant au travers desdites eaux. Voilà comment il y a temps et saison aussi bien pour les hommes que pour les bestes, les végétatifs qui n'ont aucun sentiment nous donnent enseignement de ces choses, j'ai veu plusieurs fois besongner les limaces à bastir leurs maisons; mais jamais homme ne les vist bastir en temps d'hyver. Les abeilles ou mouches à miel et autres animaux ne le font pas aussi, parquoy il est aisé à conclure que les métaux et tous minéraux ont quelque saison pour leur formation qui nous est inconnue. Nous pouvons connoistre en ces choses la folie de ceux qui veulent entreprendre de générer Por et l'argent hors la matrice de la terre, et qui plus est, les veulent engendrer sans connoistre les matières propres à leur essence : et (encore pizj veulent faire par feu ce qui est naturellement fait par eau. Et (comme j'ay dit cy dessus) les matières des métaux sont en telle sorte cachées qu'il est impossible à l'homme de les connoistre au paravant qu'elles soyent congelées, non plus qu'une eau en laquelle l'on auroit fait dissoudre du sel, nul ne sçauroit dire qu'elle fust salée sans la taster à la langue.

THÉORIQUE

Et comment sçais-tu ces choses, et sur quoy te fondes-tu pour entreprendre de parler à rencontre de tant de sçavans philosophes qui ont fait de si beaux livres d'alchimie ? veu que tu n'es ni Grec ni Latin, ni guères bon François.

PRACTIQUE

Je te le diray. Il advint un jour que je fis bouillir et dissoudre une livre de salpêtre dedans un chauderon plein d'eau, et puis je la mis refroidir, et quand elle fust froide, je trouvay le salpêtre qui en se conglaçant s'estoit attaché audit chauderon par glaçons longs, ayant forme quadrangulaire. Quelque temps après j'achetay du cristal qui avoit esté apporté d'Espaigne qui estoit formé, ainsi que le salpestre que j'avois fait dissoudre. Je connuz lors que combien que les métaux soyent corps morts (comme tu as dit) toutesfois le cristal n'est pas tellement mort qu'il ne lui soit donné de se sçavoir séparer des autres eaux, et au milieu d'icelles se former par angles et pointes de diamants : et comme il est donné au cristal, salpestre et sel commun, de se sçavoir congeler et faire un corps à part au milieu de l'eau commune, il est donné aussi aux matières minérales de faire le semblable, comme je prouve par une ardoise que tu vois icy, en laquelle sont plusieurs marcassites formées. Et non sans cause t'ay-je mis en avant le propos de ceste ardoise : car èlle me donne à connoistre la conclusion de ce que j'ay allégué cy dessus. Tu vois que les marcassites métalliques qui sont en icelles sont quarrées par faces semblables à un dé. Si je te demande lequel des deux a esté formé le premier, ou l'ardoise ou la marcassite, tu ne me sçaurois respondre; je seray donc le prestre Martin, je me respondray moy-mesme, prenant pour argument les coquilles, lesquelles je preuve estre formées dedans l'eau qui

depuis ont esté pétrifiées, et Peau et les vases où elles habitoyent. Et tout ainsi comme les coquilles estoient formées au paravant qu'estre pétrifiées, et le lieu où elles habitoyent : semblablement les marcassites qui sont en ceste ardoise estoyent formées au paravant de l'ardoise, et est chose certaine que quand elles se formoyent elles estoyent couvertes d'eau meslée de terre, laquelle depuis s'est réduite en ardoise, et les marcassites ont demeuré en leurs propres formes enchâssées dedans laditte ardoise, comme les coquilles se trouvent enchâssées dedans la pierre. Conclus donc que lesdites marcassites sont formées d'une matière qui (au paravant sa formation) estoit inconnue dedans les eaux, et par un ordre que Dieu a mis en nature, les matières qui au paravant estoyent vagantes, se sont formées en telle sorte que les hommes devroyent grandement s'esmerveiller des œuvres de Dieu, et connoistre que c'est une grande folie de le penser imiter en telle chose. Quelque temps après que j'eus pris garde à ce que dessus, je m'en allois par les champs, la teste baissée, pour contempler les œuvres de nature : lors je trouvay certains mercenaires qui tiroyent de la mine de fer, assez bas dans la terre, et laditte mine estoit en pierres d'environ la grosseur d'un œuf, je nomme la grosseur par ce qu'és Ardennes la mine de fer y est fort menue. Or celle que lesdits mercenaires tiroyent n'avoit aucune forme, les unes pierres estoient longues et les autres rondes, bicornues, selon le lieu où la matière s'estoit arrestée au temps de sa congélation. Quelque temps après j'en trouvay certaines pierres assez grosses, que toute la superficie estoit formée à pointes de diamants, je fus plusieurs ans à songer qui pourroit estre la cause de la forme desdites pointes, et ne. pouvant entendre la cause je la mis quelque temps à nonchaloir, ne m'en souciant plus. Et comme une autre fois je cherchois la cause de la forma- ' tion de toutes pierres, qui d'un costé estoyent formées à

pointes 'de diamants, et estoyent lesdittes pointes pures, nettes, candides et transparentes comme cristal, et de l'autre costé elles estoyent ténébreuses, rudes et mal plaisantes. Or d'autant qu'elles avoyent esté congelées en ce mesme lieu, j'ay conneu que la partie diaphane estoit formée d'eau pure, et la partie ténébreuse d'une eau trouble meslée de terre : Mais quant aux pointes de diamants, je n'en sçeus encores pour lors entendre la cause, il advint un jour que quelqu'un me montra de la mine d'estain qui estoit ainsi formée par pointes, une autre fois me fust montré de la mine d'argent tenant encores avec la roche, ou les matières dudit argent avoyent esté congelées, laquelle mine estoit aussi formée en pointe de diamans. Quand j'ay eu considéré toutes ces choses, j'ay conneu que toutes pierres et espèces de sels, marcassites et autres minéraux, desquels la congélation est faite dans l'eau, apportent en soy quelque forme triangulaire, ou quadrangulaire, ou pentagone, et le costé qui est en terre et contre le roc, ne peut porter autre forme que celle de^ l'assiette du lieu où elle reposoit au temps de sa congélation. Voilà qui suffira pour renverser les opinions de tous ceux qui cherchent l'or et l'argent par son contraire. Car puisqu'il y a des formes de pointes de diamant és minières d'or, d'argent, de plomb, d'estain et autres métaux, tu te peux asseurer que la principale matière d'iceux n'est autre chose qu'un sel dissoult, lequel habitant avec les autres eaux se sépare d'avec icelles, attirant à soy les choses qu'il aime, pour les congéler et réduire en métal. Et combien que tous les philosophes ayent conclud que l'or est fait de souphre et d'argent vif, je maintiens que le souphre que nous voyons, ne se sçauroit mesler avec les matières minérales ou semences d'icelles ; bien confesseray-je que parmy les eaux il y a quelque genre d'huile, lequel estant meslé avec l'eau et le sel minéral, ayde à la génération des métaux, et les métaux estans parvenuz en

leur parfaite décoction, l'huile est lors congelée parmy le métal, et 'prend le nom de souphre. Il y a des secrets si fort cachez et inconneuz en toutes natures que de tant plus un homme sera sçavant en philosophie, de tant plus il craindra les hazards qui surviennent ordinairement en toutes entreprises fusibles, métalliques et vulcanistes. N'est ce pas chose estrange et de grande considération qu'il y a à Montpellier certaines eaux où Ton réduit le cuyvre en verd de griz, et tout auprez d'icelle, il y a autres eaux où Ton n'en sçauroit faire? N'y a il pas aussi des eaux qui sont bonnes aux teintures et à cuire légumes, et autres eaux bien près d'icelles n'y vaudront rien. J'ai veu du temps que les vitriers avoyent grand vogue, à cause qu'ils faisoyent des figures és vitreaux des temples, que ceux qui peignoyent lesdittes figures n'eussent osé manger aux, ni oignons. Car s'ils en eussent mangé la peinture n'eust pas tenu sur le verre, J'en ai connu un nommé Jean de Connet, par ce qu'il avait l'alêne punaise, toute la peinture qu'il faisoit sur le verre ne pouvoit tenir aucunement, combien qu'il fust sçavant en son art. Les historiens disent que s'il y a une palme plantée sur le bord d'un fleuve et une autre de l'autre costé dudit fleuve, que les racines iront de l'un à l'autre par dessous ledit fleuve, à cause de l'amitié ou affinité qu'elles ont ensemble. Il est certain aussi que les femmes alaictantes, estans loing de leurs enfans endormis, sentent à leurs mammelles quand ils crient estant esveillez. J'ay veu une femme pudique, sage et honorable, que quand son mary estoit aux champs, elle sentoit par quelque mouvement secret, le jour que son mary devoit arriver. Tels mouvements ne sont pas seulement aux créatures humaines et brutales, mais aussi aux végétatives et métalliques. Et tout ainsi comme les matières animées se servent de choses alimentaires, et en ayant pris la substance nutritive, envoyent le demeurant es vaisseaux

excrémentaires , semblablement les métaux engendrent quelques excréments inutiles après leur formation. Je prens donc le souphre comme une colofaigne (colophane), ou excrément qui a servi à la génération/ laquelle estant parfaite les excréments n'y servent plus de rien, et si cela advient és créatures humaines et brutales, aussi fait-il à tous végétatifs. Et qu'ainsi ne soit, tu vois les noix et les chastaignes qui ont une robbe excrémentale, et deslors qu'elles viennent à leur perfection, elles jettent en bas leurs robbes comme un excrément inutile. Ainsi toutes semences ou plantes végétatives produisent quelque chose pour leur aider et servir pour un temps seulement. Semblablement ceux qui affinent les mines des métaux, séparent le souphre d'avec le métal, comme chose inutile, tout ainsi comme le laboureur sépare le bled d'avec la paille. Voilà pourquoy je te di que le souphre vulgaire n'est pas tel comme lors qu'il a généré les métaux, et qu'au paravant ce ne pouvoit estre qu'une huile inconnue ; tout ainsi que tu vois que la gomme n'est qu'une eau quand elle est au dedans de l'arbre, et quand elle est sortie, et qu'elle découle le long de l'arbre elle se dessèche et endurcist, et lors elle prend le nom de gomme. La térébentine est une huile qui distille des piniers, et quand elle est cuitte elle s'endurcist, et puis s'appelle poix rasine. Voilà .comment il faut que tu entendes que la génération des métaux est faite par matières et vertus incognues aux hommes. Et ne pense pas que le vif argent soit autre chose qu'un commencement de métal, fait ou commencé par une matière aqueuse et salsitive. Je ne dis pas de sel commun : car je sçay que le nombre des espèces de sels est infiny à nostre connoissance, comme je te feray entendre cy après en parlant des sels.

THÉORIQUE

Tu es terriblement prompt à détracter des philosophes,

et c'est la plus belle chose du monde que la philosophie, car par philosophie Ton fait des distillations les plus utiles pour la médecine que chose que Ton sçauroit trouver : mesme Ton tire par philosophie toutes senteurs, vertus et saveurs, tant des espiceries que de toutes choses odoriférantes.

PRACTIQU E

Tu te moques bien de moy, de dire que j'ay en haine la philosophie, et tu sçais bien que je n'ay rien en plus grande recommandation et que je la cherche tous les jours, et ce que j'en parle, n'est pas contre les philosophes actuels et dignes de ce nom. Mais je parle contre ceux qui méritent plus d'estre appeliez antiphilosophes que philosophes. Car je loue grandement les distillateurs et tireurs d'essences, et estime cette science grandement utile et proufitable. Je n'entens parler sinon contre ceux qui veulent usurper (pour vivre à leur aise) un secret que Dieu a réservé à soy, aussi bien comme la puissance de faire végéter et croistre toutes plantes et toutes choses. Car c'est Dieu luy mesme qui a jetté la semence des métaux en la terre. Et ils veulent entreprendre de faire une œuvre qui se fait occultement dans la terre, de laquelle ils ne connoissent ni le moyen ni les matières, ni par quelle vertu ni comment, ni en combien de temps la chose peut parvenir à sa perfection. L'on a quelque connoissance du temps qu'il faut pour la maturité des bleds et autres semences : mais quant est de la semence des métaux, ils n'en ont aucun tesmoignage, ni connoissance de la vertu par laquelle les matières se lient et congèlent. Je sçay bien que ces choses ont quelque vertu d'attirer l'un et l'autre, comme l'aimant tire le fer. Aussi sçay-je bien que quelque fois j'ay pris une pierre de matière fusible, qu'après l'avoir pilée et broyée aussi finement que fumée, et l'ayant ainsi pulvérisée je la meslay parmy de la

terre d'argile, et quelques jours après quand je vouluz besongner de laditte terre, je trouvay que laditte pierre s'estoit commencée à rassembler, combien qu'elle fust meslée si subtilement parmy la terre, que nul homme n'en eut sçeu * trouver une pierre aussi grosse que les petits atomes que l'on void dedans les rayons du soleil, entrant dans la chambre, chose que j'ai trouvée merveilleusement admirable. Cela te doit faire croire que les matières des métaux se rassemblent et congèlent admirablement, suyvant l'ordre et vertu admirable que Dieu leur a ordonné.

THÉORIQUE

Tu as beau parler contre l'alchimie, toutefois j'ay veu plusieurs philosophes qui m'ont baillé de grandes raisons du fait de la génération de l'or et autres métaux.

PRACTIQUE

Je me doute que ceux que tu appelles philosophes, ne soyent les plus grands ennemis de philosophie. Car si tu sçavois que c'est que philosophie, tu connoistrois que ceux qui cherchent à faire l'or et l'argent, ne méritent pas ce titre : par ce que philosophe veut dire amateur de sapience. Or Dieu est sapience : l'on ne peut donc aimer sapience sans aimer Dieu. Et je m'émerveille comment un tas de faux monnoyeurs, lesquels ne s'estudient qu'à tromperies et malices, n'ont honte de se mettre au rang des philosophes. Or comme j'ay dit dès le commencement, l'avarice est racine de tous maux, et ceux qui cherchent à faire l'or et l'argent, ne peuvent estre exemps du titre d'avaricieux, et estants avaricieux, ne peuvent estre dits philosophes ni compris au nombre de ceux qui aiment sapience. J'ay mis ce propos en avant par ce que tous ceux qui cherchent à faire l'or et l'argent, ont toujours ce mot en la bouche, que les secrets de sçavoir faire les métaux n'appartiennent sinon

aux enfans de philosophie, et non seulement le disent de bouche, mais le mettent és livres imprimez : comme ainsi soit qu'il fut imprimé à Lyon un livre de l'or potable, du temps que le Roy Henry troisième y estoit à son retour de Polongne, auquel livre est clairement escrit que l'alchimie ne doit estre révélée sinon aux enfants de philosophie : S'ils sont enfants de philosophie, ils sont enfants de sapience, et conséquemment enfants de Dieu. Si ainsi estoit il seroit bon que nous fussions tous de la religion des alchimistes.

THÉORIQUE

Tu m'as allégué cy dessus des chastaignes, des noix et autres fruits : Mais cela ne fait rien contre moy, parce que les métaux sont un et les fruits sont un autre,

PRACTIQUE

J'ay grand honte que ce propos dure si longuement : toutesfois à cause de ton opiniatrise je parleray encores de ce fait. Que ne considères-tu le fait de l'aimant, qui par une vertu singulière attire à soy le fer : combien qu'il n'ait nulle âme végétative : et si ainsi est hors de la matrice de la terre, combien cuides-tu qu'il aye plus grande vertu en la terre, quand il est encores en matière liquide? l'aimant n'est pas seul qui ait pouvoir d'attirer à soy les choses qu'il aime : Ne vois-tu pas le jayet et l'ambre, lesquels attirent le festu? Item, de l'huile estant jettée dedans l'eau se ramasse à part de laditte eau, veux-tu meilleures preuves que du sel commun, du salpestre, de l'alun, de la coperoze et de toutes espèces de sels, lesquels estans dissouz dedans l'eau se sçavent séparer et faire un corps à part distingué et séparé d'avec l'eau? et en confirmant ce que j'ay dit cy dessus, je te di encores que la semence des métaux est liquide et inconnue aux hommes : Et tout ainsi que je t'ay dit que la

semence du sel liquide se sçait séparer de Peau commune, pour se congeler, autant en est-il des matières métalliques. Et te faut icy philosopher encores de plus près : regarde les semences quand on les jette en terre, elles n'ont qu'une seule couleur, et venant à lêur croissance et maturité elles se forment plusieurs couleurs : les fleurs, les branches, les feuilles et les boutons, ce seront toutes couleurs diverses, et mesme en une seule fleur il y aura diverses couleurs. Semblablement tu trouveras des serpens, des chenilles et papillons qui seront de plusieurs belles couleurs. Venons à présent à philosopher plus outre, tu me confesseras que d'autant que toutes ces choses prennent nourriture en la terre, que leur couleur procède aussi de la terre : Et je te diray par quel moyen? et qui en est la cause? Si tu peux attirer de la terre par art alchimistal, les couleurs diverses comme font ces petits animaux, je t'accorderay que tu peux aussi attirer les matières métalliques et les rassembler pour faire For et l'argent. Mais (comme je t'ay dit tant de fois) tu y procèdes tout au contraire de la nature. Tu as entendu par mes arguments que toutes matières métalliques sont aqueuses et se forment dedans Peau, et cependant tu les veux former par le feu qui est son contraire. Ne t'ay-je pas montré évidemment par une ardoise remplie de marcassites, que les matières métalliques estant encores fluides dedans les eaux , elles s'attirent l'une à l'autre pour se réduire en corps : et comme j'ay tousjours dit, elles sont inconnues et indistinguibles des autres eaux, jusques à leur congélation.

THÉORIQUE

Je trouve fort estrange que tu dis que les matières métalliques sont inconnues dedans les eaux, et toutesfois l'on void le contraire, car tous, tant qu'il y a de philosophes, disent que tous métaux sont composez de souphre et de vif

argent. S'il est ainsi pourquoy croiray-je qu'ils ne se peuvent connoistre dedans Peau? car je suis certain que s'il y en avoit dedans Peau je les connoistrois bien.

PRACTI QUE

Et comment n'as-tu point de souvenance que je t'ay allégué le sel commun et autres, pour te faire entendre que tout ainsi que le sel n'a aucune couleur, estant liquide dedans Peau, que aussi les matières métalliques n'ont aucune couleur, jusques à leur congélation. Mais ils la prennent en se rassemblant et congelant : tout ainsi que toutes espèces de fruits changent de couleur en leur croissance et maturité. Si je voulois alléguer les semences humaines et brutales, y trouvera on quelque couleur au paravant leur formation? non, non plus qu'aux métaux. Je t'ay desjà dit cy-dessus que tu n'as jamais veu souphre, ni vif argent qui ne fut congélé, et qu'au paravant ils n'estoyent pas de la couleur qui sont à présent, et qu'ils estoyent inconnus, comme le sel est inconnu dedans Peau de la mer. Il y a long temps que je pensois faire fin au propos de Palchimie, estimant qu'en parlant des pierres tu pourrois connoistre la vérité de mes preuves : Mais par ce que je te trouve de dure cervelle et -par trop arresté en ton opinion, je suis contraint pour conclure à ce que dessus, te dire qu'il ne se peut entendre autre chose des métaux, sinon ce que les natures humaines, brutales et végétatives me donnent à connoistre : Qui est, que quand la chastaigne, la noix et tous autres fruits, sont semez en terre, en iceux sont enclos les racines, les branches, les feuilles et toutes les parties, vertus, senteurs et couleurs que Parbre sçauroit produire quand il sera né. Aussi qu'en la semence des natures humaines et brutales, les os, la chair, le sang et toutes les autres parties sont comprises en laditte semence. Et tout ainsi que tu vois que nulle de ces choses ne demeure en sa première cou-

leur : mais en la croissance cTiceux ils changent de couleur, et en une mesme chose y a plusieurs couleurs : En cas pareil te faut croire que les semences des métaux (qui sont matières liquides et aqueuses) changent de couleur, pesanteur et dureté. La première connoissance que fayeu de ces choses, fut à une minière de terre argileuse qui estoit à une tuilerie près saint Sorlain de Marennes és iles de Xaintonge, là où je trouvay parmy laditte terre un grand nombre de marcassites de diverses grandeurs et pesanteurs, toutes lesquelles estoyent formées de telle sorte que Ton pouvoit juger que la matière de leur formation estoit liquide et quelle estoit cheute du haut en bas, és jours de sa congélation, tout ainsi que si Ton avoit laissé tomber de la cire fondue petit à petit pour la faire congeler.

THÉORIQUE

Pay bien entendu tes raisons. Mais ne seroit-ce pas un grand bien en France, s^il y avoit cinq ou six hommes qui fussent parvenuz à leur fin, touchant la pierre des anciens philosophes ? Car j^ay entendu par le dire de plusieurs alchimistes que s^ils y estoyent parvenuz, ils feroient assez d^or pour faire la guerre contre tous adversaires, et mesme contre le Turc.

PRAC TIQUE

Entre tous les propos que tu as dit par cy devant, il n'y en a pas un si esloigné de sapience que celuy que tu viens de dire : Mais je di au contraire qu^il vaudroit mieux une peste, une guerre et une famine en France, que non pas six hommes qui sçeussent faire Por en si grande abondance que tu dis. Car après que Ton seroit asseuré que la chose se pourroit faire, tout le monde mespriseroit le cultivement de la terre, et ^estudieroit à chercher de faire de For, et par ce moyen la terre demeureroit en friche, et toutes les

forests de la France ne sçauroyent fournir de charbon à tous les alchimistes l'espace de six ans. Ceux qui ont leu les histoires, disent qu'un Roy, ayant trouvé quelques mines d'or en son Royaume, employa la plus grande partie de ses sujets pour tirer et affiner laditte mine, qui causa que les terres demeuroyent en frische et la famine commença audit Royaume. Mais la Royne (comme prudente et esmeûe de charité envers ses sujets) .fist faire secrètement des chapons, poulets, pigeons et autres viandes de pur or, et quand le Roy voulust disner, elle le fist servir desdittes viandes, dont il fust joyeux, n'entendant pas à quoy la Royne tendoit : mais voyant qu'on ne luy apportoit point d'autres viandes, commença à se fascher; quoy voyant la Royne le supplia de considérer que l'or n'estoit pas nourriture, et qu'il valoit mieux employer ses sujets à cultiver la terre que non pas à chercher les mines d'or. Si tu ne te veux arrester à un si bel exemple, entre en toy mesme, et t'asseure que s'il y avoit six hommes en France, comme tu dis, qui sçeussent faire Tor, ils en feroyent si grande quantité que le moindre d'eux se voudroit faire monarque, et ils se feroyent la guerre entr'eux, et après que. la science seroit divulguée, il se feroit une si grande quantité d'or qu'il viendroit à tel mespris que nul n'en voudroit bailler pain ne vain pour eschange. Je ne di pas que ce ne soit chose juste que les princes commettent gens és minières, mesme des forfaires criminels, pour extraire lesdites mines, afin de s'en ayder, tant pour le commerce que pour les instruments nécessaires, que l'on forme desdits métaux.

THÉORIQUE

Tu m'as cy-dessus donné beaucoup d'arguments contre ceux qui veulent générer les métaux par la chaleur et mesme t'es vanté de prouver un cinquiesme élément : des-

quelles choses je ne puis me contenter, si je n'ay une conclusion plus certaine.

PR ACTI QUE

Je ne puis conclure autre chose sur le fait des métaux, sinon la mesme chose que j'ay dit cy dessus : que toutes matières métalliques4 sont liquides, fluides et diafanes, et inconneues parmy les eaux communes, jusques à leur congélation, et quand est du cinquiesme élément, je ne puis donner autre preuve que celle que j'ay donné publiquement devant mes auditeurs, où tu estois présent, dont la preuve a esté faite par une pierre que tu vois icy.

Ne te souvient-il pas -qu'en faisant la démonstration de ceste pierre, que je disois que toutes pierres ayans forme triangulaire ou pentagonne, quadrangulaire ou à pointes de diamants, estoyent formées dedans Peau, et qu'autrement elles ne pouvoient prendre les formes susdittes : ayant donc reconnu un tel argument, je leur monstrois laditte pierre, laquelle est composée de trois matières diverses, sçavoir est, le dessus de laditte pierre est de cristal pur et net, formé en la superficie supérieure en pointes de diamants, et l'autre partie suyvante au dessouz d'icelle, est de mine d'argent : et la troisiesme partie est d'une pierre commune, qui donne clairement à entendre que celle que j'appelle commune, qu'aucuns appellent tuf, semblable à celle des carrières, estoit formée la première, et depuis sa formation la matière d'argent descendant d'en haut auparavant sa congélation, s'est arrestée sur la carrière de laditte pierre, et quelque temps après s'est congelée en mine d'argent, et en un autre temps, la matière cristaline s'est arrestée sur laditte mine, et s'est congelée et formée en pointes de diamants, et ce durant le temps que les eaux communes estoyent plus hautes que lesdittes matières : car autrement jamais le cristal ne se fust formé par pointes. Tu sçais bien

que tous ceux à qui j'ay fait démonstration de laditte pierre, ont approuvé mes arguments, sans aucune contradiction. Et pour venir à la preuve du cinquiesme élément, laditte pierre m'a aussi servi de preuve : par ce que je leur ay prouvé que jamais ne se forma cristal ni autres pierres à pointes ou à faces, quelles ne fussent dedans les eaux communes, et que la vérité est telle que le cristal, le diamant et toutes pierres diaphanes ne sont formées que de matières aqueuses, et puis que le cristal et autres pierres diaphanes se forment au milieu des eaux communes, ne voulant avoir aucune affinité avec elles en leur congélation, non plus que le suif, la graisse, les huiles, la poix-rasine et autres telles matières, lesquelles se séparent des eaux communes ? Il faut conclure donc que Peau de laquelle le cristal est formé, est d'un autre genre que non pas les eaux communes : et si elle est d'un autre genre, nous pouvons donques asseurer qu'il y a deux eaux, Tune est exalative et l'autre essencive, congélative et générative, lesquelles deux eaux sont entremeslées Tune parmi l'autre, en telle sorte qu'il est impossible les distinguer auparavant que Tune des deux soit congelée.

THÉORIQUE

Si tu mets un tel propos en avant Ton se moquera de toy : par ce que les philosophes tiennent pour chose certaine qu'il n'y a que quatre éléments : et s'il y avoit deux genres d'eau, comme tu dis, il y en auroit cinq.

PRACTIQUE

Je te l'ay assez fait entendre par le cristal, lequel quand il se veut congeler le plus souvent dedans les neiges, il se sépare des autres eaux, et les eaux communes qui sont demeurées en neiges, se dissolvent, et le cristal ne se peut dissoudre, ni au soleil ni au feu : qui est un argument

bien certain que les eaux communes ne font qu'aller et venir, monter et descendre, comme j'ay dit en parlant des fontaines, et t'ose dire encores que les eaux congélatives sont aussi évaporatives et exalatives, et leur habitation et demeure est parmy Peau commune jusques à leur congélation.

THÉORIQUE

Il y a bien peu d'hommes qui veulent croire ce que tu dis : parce qu'ils voudront s'arrester aux philosophes antiques.

PRACTIQUE

Tu diras ce que tu voudras : Mais si est ce que quand tu auras bien examiné toutes choses par les effets du feu, tu trouveras mon dire véritable, et me confesseras que le commencement et origine de toutes choses naturelles est eau : Peau générative de la semence humaine et brutale n'est pas eau commune ; l'eau qui cause la germination de tous arbres et plantes n'est pas eau commune, et combien que nul arbre, ni plante, ni nature humaine, ni brutale, ne sçauroit vivre sans l'ayde de l'eau commune, si est ce que parmy icelle, il y en a une autre germinative, congélative, sans laquelle nulle chose ne pourroit dire je suis : c'est celle qui germine tous arbres et plantes et qui soustient et entretient leur formation jusques à la fin : et mesme quand la fin et consommation d'iceux est survenue par feu, icelle eau générative se trouve és cendres, desquelles l'on peut faire du verre semblable à l'eau de laquelle le cristal est formé, et ne faut que tu penses que autrement les bleds et autres plantes seiches se puissent soustenir : par ce que l'eau exalative qui estoit auparavant leur maturité, s'est exalée par l'attraction du Soleil : Mais l'eau congélative a tousjours soustenu la forme de la paille. En ce cas pareil te faut croire que combien que l'homme ne boive que de l'eau

commune en apparence, si est ce qu'en beuvant et mangeant, il attire de ladite eau générative, ce qui est en toutes matières nutritives : et selon l'effect de nature, la dureté des os est causée par Faction de Peau congélative, et pour ces causes, il y a plusieurs espèces d'os qui endurent plus grand feu que non pas les pierres naturelles. Il te sera plus aisé de consumer au feu une pierre naturelle, que non pas les os d'un pied de mouton ou les coquilles d'œufs. Tu peux par là connoistre que Peau cristalline qui cause la veuë, a quelque affinité avec Peau générative, de laquelle les lunettes, le cristal et miroir sont faits.

THÉORIQUE

Il me semble que tu te contredis en parlant de ceste eau générative : par ce qu'en parlant des sels tu dis qu'il y a du sel en toutes choses, et que sans iceluy nulle chose ne pourroit estre.

PRACTIQUE

Tu ne trouveras point de contradiction en mes propos, Veux-tu que j'appelle l'eau de la mer sel, tandis qu'elle sera vagante parmy les eaux communes ? je ne puis appeller les choses fluides et liquides ou aqueuses (pendant qu'elles son inconneues parmy les eaux communes) sinon eau. Non pas mesme les métaux au paravant leur congélation : par ce que je t'aydit que les matières métalliques n'ont aucune couleur sinon d'eau, jusques à leur congélation.

THÉORIQUE

Tu m'as tant de fois dit que les matières métalliques estoyent liquides comme Peau commune, au paravant leur congélation, toutesfois je ne puis comprendre comment cela peut estre véritable, si tu ne me donnes preuves plus intelligibles.

PRACTIQUE

Je ne te sçaurois donner preuves plus suffisantes que celles que j'ay monstré évidemment en ta présence à mes disciples, qui est (comme tu ^çais) un grand nombre de bois réduit en métal. Ne te souvient-il pas que quand je faisois montre desdits bois, je leur disois, comment seroit-il possible que le bois se fust réduit en métal, s'il n'eut premièrement long temps reposé dans les eaux métalliques entremeslées parmy les eaux communes? et si- les eaux métalliques n'eussent été autant liquides et subtiles comme les communes, comment eussent elles pu entrer dans le bois et l'embiber par toutes ses parties, sans luy oster aucunement sa forme première ? c'est un point que tous ceux qui le considèrent seront contrains condescendre à mon opinion : et te diray encores une autre preuve plus asseurée, pour te monstrer combien il faut que les matières métalliques soyent subtiles pour actioner et réduire en métal, sans les desformer, les ehoses desquelles je te veux parler. Premièrement il se treuve grand nombre de coquilles de poisson qui, pour avoir croupi quelque temps dans les eaux métalliques, sont réduites en métal sans perdre leur forme, desquelles coquilles j'en ay veu quelque quantité au cabinet de Monsieur de Roisi. De ma part j'en ay une que j'ay monstré au maistre Maçon des fortifications de Brest, en basse Bretaigne, qui m?a attesté qu'il s'en trouvoit grande quantité en icelle contrée. Au cabinet de Monsieur Race, chirurgien fameux de ceste ville de Paris, y a une pierre de mine d'airain, où il y avoit un poisson de mesme matière. Au pays de Mansfeld se trouve grande quantité de poissons réduits en métal, et cela est trouvé fort estrange à ceux qui vivent sans philosophie. Et ne peuvent jamais parvenir à la connaissance de la cause; combien qu'elle soit assez facile, comme je feray entendre cy après : mais première-

ment il faut que j'anticipe sur le discours que j'ay à te faire de la cause des coquilles et bois pétrifiez qui est que les coquilles sont formées d'une matière alise, serrée, fort compacte et bien fort dure : et toutesfois quand lesdites coquilles ont long temps crouppi dedans les eaux communes, elles font attraction d'une eau cristalline générative, de laquelle j'ay tant parlé, laquelle les rend de matières de coquilles en matière de pierre, sans rien changer de leur forme. Je n'en demande autre tesmoing que toy qui as esté présent quand j'ay montré à mes auditeurs un grand nombre de coquilles de diverses espèces réduites en pierre, et non seulement les coquilles, mais aussi les poissons : aussi plusieurs pièces de bois. 11 est donques aisé à conclure que les poissons qui sont réduits en métal ont esté vivants dans certaines eaux et estangs, esquelles eaux se sont entremeslées autres eaux métalliques, qui depuis se sont congelées en minière d'airain, et ont congelé le poisson et le vase, et les eaux communes se sont exalées suivant l'ordre commun, qui leur est ordonné, comme je t'ay dit cy dessus ; et si, lors que les eaux se sont congelées en métal, il y eut eu en icelles quelque corps mort, soit d'homme ou de beste, il se fut aussi réduit en métal : et de ce n'en faut aucunement douter. Et tout ainsi que tu vois que les eaux communes descendantes amènent avec elles plusieurs incom- *moditez, comme terres, sables et autres ordures, aussi les eaux métalliques estans impures en leur congélation, elles congellent toutes choses qui sont en icelles : parquoy les affineurs ont grand peine à séparer le pur d'avec l'impur, comme tu pourras plus clairement entendre en la conclusion que je feray sur le traité des pierres. Tu sçais bien que la cause qui m'a meu de te remonstrer ces choses, n'est autre sinon afin que jamais ne te prenne envie de t'associer avec ceux qui veulent générer les métaux. Car par les instructions que je t'ay donné, tu peux aisément connoistre

qu'ils s'abusent, de vouloir faire par feu ce qui se fait par eau. Je te puis asseurer avoir connu un grand nombre des cercheurs susdits qui sont si ignorants qu'ils pensent retenir les esprits enfermez dans des vaisseaux de terre, chose à eux impossible.

THÉORIQUE

Et qu'est ce qu'ils appellent esprits ?

PRACTIQUE

Ils appellent esprits toutes matières exalatiques, et singulièrement le vif argent qui est une eau qui s'exale comme l'eau commune, quand elle est pressée du feu, et ils ont opinion que s'ils pouvoyent trouver quelque terre, de laquelle ils pussent faire des vaisseaux pour faire chauffer le vif argent, estant enclos dedans iceux, qu'iceluy se congéleroit en argent et seroit rendu maléable. Mais les pauvres gens s'abusent si lourdement que j'ay honte de le dire. Car quand le vaisseau auroit cent toises d'espoisseur, il seroit impossible de le garder dercrever, s'il estoit tout clos, partant qu'il y eut au dedans tant soit peu d'humidité : comme je t'ay foit entendre en parlant des tremblements de terre, que les matières humides estans touchées par le feu font de merveilleux efforts et ne peuvent endurer estre encloses sans aër, comme tu as entendu par une pomme d'airain; et mesme les œufs, les chastaignes, les pommes et autres fruits sont contraints se crever, quand l'humeur est eschauffée : et voylà pourquoi l'on est contraint de crever la peau des chastaignes, afin que l'humeur eschauffée ne les fasse petter : si ces bonnes gens considéroyent ces effects, ils ne chercheroyent point de terre pour retenir les esprits.

THÉORIQUE

Tu m'as allégué cy dessus des chastaignes, des noix et

autres fruits, contre mon opinion de l'alchimie : mais cela ne fait rien contre moy : parce que les métaux sont un, et les fruits sont un autre.

PRACTIQUE

J'ay grand honte que ce propos dure si longuement : toutes fois à cause de ton opiniatrise je suis contraint de parler encores de ce fait. Es-tu si grand beste que tu ne considères le fait de l'aymant qui par une vertu singulière attire à soy le fer, combien qu'il n'ait aucun âme végétative, et si ainsi est hors de la matrice de la terre, combien cuides-tu qu'il aye plus de vertu estant en la terre, quand il est encore en matière liquide ? Et cuides-tu que l'aymant soit seul qui ait pouvoir d'attirer à soy les choses qu'il aime ? ne voy-tu pas bien que le jayet et l'ambre attirent à eux le festu ? Item, ne voy-tu pas bien que l'huile estant jetté dedans Peau se ramasse à part de l'eau ? Veux-tu meilleure preuve que du sel commun, du salpestre, de l'alun, de la coperoze et de toutes espèces de sels qui, estans dissoulz dedans l'eau, se sçavent très-bien séparer et faire un corps à part, distingué et séparé d'avec l'eau? En confirmant ce que je t'ay dit cy-dessus, je te dy encores que la semence des métaux est liquide et inconnue aux hommes, tout ainsi comme le sel dissoult, ne se peut connoistre parmy l'eau commune jusques à sa parfaite congélation : Aussi pour tout certain la semence des métaux ne se peut connoistre estant en matière liquide entremeslée parmi les eaux, jusqu'à sa congélation : Et tout ainsi que je t'ay dit que la semence du sel liquide se sçait séparer de l'eau commune pour se congeler, autant en est-il des matières métalliques. Et te faut ici philosopher encores de plus près. Regarde les semences, quand tu les jettes en terre, elles n'ont qu'une- seule couleur, et en venant à leur croissance et maturité, elles se forment plusieurs couleurs,

la fleur, les fueilles, les branches, les rameaux et les boutons, seront toutes couleurs diverses, et mesme à une seule fleur il y aura diverses couleurs. Semblablement tu trouveras des serpens, des chenilles et des papillons qui seront figurez de merveilleuses couleurs, voire par un labeur tel que nul peintre, ni brodeur ne sçauroit imiter leurs beaux ouvrages. Venons à présent à philosopher plus outre : tu me confesseras que d'autant que toutes ces choses prennent nourriture en la terre, que leur couleur procède aussi de la terre : et je te diray par quel moyen et qui en est la cause? Si tu me donnes raisons apparentes de ce que dessus, et que tu puisses attirer de la terre par ton art alchimistal, les couleurs diverses, comme font ces petits animaux, je te confesseray que tu peux aussi attirer les matières métalliques et les rassembler, pour faire l'or et l'argent. Mais quoy ! je t'ay dit tant de fois que tu y procèdes tout au contraire de la nature, et tu vois bien par mes arguments que les matières métalliques sont toutes aqueuses et se forment dedans Peau, et tu les veux former par le feu qui est son contraire. Ne t'ay-je pas montré évidemment cy-dessus par une ardoise remplie de marcassites, et autres pierres, et minéraux, que les matières métalliques estant encore fluides dedans les eaux, elles s'attirent l'une à l'autre pour se réduire en corps métallique et (comme j'ay tousjours dit) elles sont inconnues et indistinguibles des autres eaux, jusques à leur congélation.

THÉORIQUE

Je trouve fort estrange que tu dis que les matières métalliques sont inconnues dedans les eaux, et toutesfois on voit le contraire : car autant qu'il y a de philosophes disent : « que tous métaux sont composez de souphre et de vif argent ». S'il est ainsi, me veux-tu faire croire que le souphre et l'argent vif ne se peuvent connoistre dedans l'eau? Je me tiens

pour certain que s'il y avoit du souphre et du vif argent dedans Peau, je le connoistrois.

PRACTIQUE

Je voy bien que je pers mon temps : Tu es aussi grand beste aujourd'huy comme hier. Et n'as-tu point de souvenance que je t'ay allégué le sel commun et autres : pour te faire entendre que tout ainsi que le sel n'a aucune couleur cependant qu'il est liquide dedans l'eau, que aussi les matières métalliques n'ont aucune couleur jusques à leur congélation, mais prennent leur couleur en se rassemblant et congélant : tout amsi que tu vois toutes espèces de fruits changer de couleur en leurs croissances et maturitez. Si je voulois alléguer les semences des natures humaines et brutales, y trouveroit-on quelque couleur au paravant leur formation non plus qu'aux métaux? T'ay-je pas dit cydessus que tu ne sçaurois dire jamais avoir veu souphre ni vif argent qui ne fut congelé? penses-tu que le vif argent que tu vois et le souphre, ayent esté dès le commencement des couleurs qu'ils sont à présent ? je sçay bien que non, et qu'au paravant ils estoyent inconnuz, comme le sel est inconnu dedans l'eau de la mer.

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