TRAITÉ DE L'OR POTABLE
D'autant que j'ay réprouvé par le discours précédent, la médecine alchimistale sur l'effet de la génération, augmentation et fixation, sur le fait des métaux : j'ay trouvé bon et à propos de réprouver aussi les effects de l'or potable, lequel j'estime ennemy de la nourriture corporelle des humains.
THÉORIQUE
Quand tu m'allèguerois toutes les plus belles raisons du monde, si est ce que tu ne me saurois faire mépriser Palchimie : car je sçay que plusieurs font de belles choses, et quasi des miracles en la médecine, par le moyen d'icelle, tesmoing l'or potable que les alchimistes ont inventé : chose de grand poids et digne de louange. Car il fait quasi ressusciter les morts : il guarist toutes maladies, il entretient la beauté, il prolonge la vie, et tient l'homme joyeux : que sçaurois-tu contredire à cela?
PRACTIQUE
Et comment es-tu encore en ces resveries? n'as-tu point veu un petit livre que je fis imprimer durant les premiers troubles, par lequel j'ay suffisamment prouvé que For ne peut servir de restaurant, ains plustost de poison, dont plusieurs docteurs en médecine ayant veu mes raisons furent de mon party : tellement que depuis quelque temps, il y a eu un certain médecin docteur et régent en la faculté de médecine, lequel estant à Paris en la chaire, a confirmé mes propos, les proposant à ses disciples comme doctrine bien asseurée. Quand il n'y auroit que cela, c'est assez pour te rendre confus en tes arguments.
THÉORIQUE
Et comment oses-tu tenir un tel propos? veu que tant de médecins ont de si longtemps ordonné de l'or pour servir de restaurant aux malades, et même les médecins Arabes en usoyent, qui estoyent les plus excellens de tous les autres,
PRACTIQUE
Je t'accorde qu'il y a un nombre infini de médecins qui
ont fait boullir des pièces d'or dedans des ventres de chapons, et puis faisoyent boire le bouillon aux malades et disoyent que le bouillon avoit retenu quelque substance de l'or, par ce que lesdittes pièces estoyent un peu blanchies sur la superficie à cause du sel et de la graisse : Ce qui estoit faux, et s'ils eussent poisé lesdittes pièces, après les avoir bouilli, ils les eussent trouvé aussi poisantes que devant. Autres faisoyent limer lesdites pièces d'or, et faisoyent manger la limeure aux malades, parmy quelque viande, ce qui estoit pire que s'ils eussent mangé du sable. Autres prenoyent de l'or en feuilles de quoy usent les peintres : mais tout cela servoit autant d'une sorte que de l'autre.
THÉORIQUE
Encore que l'or ne serve rien aux malades en la sorte que tu dis, tu ne peux nier qu'il ne leur serve quand il est potable, car les alchimistes qui le rendent potable, le calcinent en poudre fort subtile, et quand il est meslé parmy quelque liqueur, il s'incorpore aussi bien, comme pourroit faire la graisse de chapon parmy le bouillon. Voilà comment et par quel moyen For peut servir à restaurer et nourrir le malade.
Tu n'entends pas bien ce que tu dis. Car tusçais bien que les fournaises de feu ne peuvent consommer l'or pur; comment seroit-il donc possible que l'estomac d'un malade le peut consommer? attendu qu'il est desjà si débile qu'il ne sçauroit consommer une pomme cuitte.
THÉORIQUE
Et tu te moques bien de moy; l'or n'est-il pas desjà con-
sommé quand il est potable? l'alchimiste qui Ta rendu potable Ta rendu aussi liquide que de Peau claire.
PRACTIQUE
Tu t'abuses et n'entens rien de tous mes propos, ou bien tu fais semblant de n'en vouloir rien entendre : Car quand tous les alchimistes auroyent mis For en potage plus subtil que la fine essence ou quinte distilation de vin, encores dirois-je qu'ils n'ont rien faict à ce qu'il puisse servir de nourriture. Vray est que, s'ils pouvoyent dissoudre l'or sans aucune addition, alors je serois de leur party, moyennant aussi qu'il se peut dissoudre à une chaleur du tout semblable à celle de l'estomac : Car autrement quel proufit pourroit faire une matière à l'estomac si la chaleur naturelle n'est capable de la dissoudre, comme elle fait les viandes qui lui sont données pour la nourriture? Mais quoy! ils ne font qu'adultérer, calciner et pulvériser, et puis mettent autres liqueurs pour le faire boire. Ne sçay-je pas bien que toutes choses dures, seiches et altérées, estant pulvérisées, se peuvent boire avec autres liqueurs ? ce n'est pas à dire, pourtant, qu'elles puissent servir de nourriture : tu pourras bien boire du sable et autres poussières : diras-tu pourtant que cela te soit nourriture? l'on sçait bien que non.
THÉORIQUE
Ce n'est pas tout un : car on prend l'or pour restaurant, comme le plus parfait de tous les aliments, et on dit qu'un homme qui se nourriroit d'or, seroit immortel, ainsi que l'or ne peut se consommer et dure à jamais.
PRACTIQUE
Vrayment tu as bien dit à ce coup : car si un homme se pouvoit nourrir d'or, ô que ce seroit un bel idole! Je m'es-
merveille que tu n'as honte de mettre un tel propos en avant : d'autant que ce propos est suffisant pour vaincre toutes tes disputes. Tu dis que l'or est éternel selon le cours de ce siècle. Or s'il est éternel, l'estomac de l'homme n'aura donc garde de le consommer, puis que le temps, la terre ni le feu ne le peuvent consommer, par quel moyen sera il donc consommé en l'estomac? car l'effect de Pestomac de l'homme est de cuire et consommer ce qui luy est donné : et ce qui est bon pour la nourriture, est envoyé par tous les membres, pour augmenter la chair et le sang de tout ce qui est en Phomme, et le surplus il Penvoye hors aux excréments. Or, je te demande, un homme qui seroit nourri d'or sans manger autre chose, pourroit-il. engendrer quelque excrément? si tu dis qu'ouy, Por n'est donc pas éternel : si tu dis que non, il ne faudra pas de privez, ni de chairs percées, pour ceux qui seroyent nourris d'or potable.
THÉORIQUE
Il est impossible de vaincre tes opinions : toutefois, plusieurs ont escrit que l'or potable a des vertus merveilleuses. N'as tu pas veu un livre imprimé depuis n'aguères, et qui dit que le Paracelse, médecin Alemand, médecinalement a guari un nombre de ladres (lépreux) par le moyen de l'or potable. Et toy qui n'es qu'un tarracier desnué de toutes langues, sinon de celle que ta mère t'a appris, oses-tu bien parler contre un tel personnage, qui a composé plus de cinquante livres de médecine, lequel est estimé unique, voire monarque entre les médecins?
PRACTIQUE
Quand le Paracelse et tous les médecins qui furent jamais m'auroient presché, je diray tousjours que si Por potable estoit mis dans un creuset, et soudé, que la liqueur qui
auroit esté mise avec For se viendroit à exaller, brusler et consommer, l'or qui auroit esté potage se rendroit en un lingot, et si l'estomac de l'homme estoit aussi chaud qu'une fournaise, il feroit aussi venir cest or potable en une masse ou lingot : et s'il estoit autrement, Por ne pourroit estre appellé fixe ou éternel, comme tu dis.
THÉORIQUE
Et que deviendra donc le dire du Paracelse qui en a guari tant de ladres ?
PRACTIQUE
Je me doute que le Paracelse est plus fin que toy ni moy : Car peut-estre qu'après qu'il a eu trouvé quelque rare médecine, par le moyen des métaux imparfaits, marcassites ou autres simples, il fait accroire que c'est or potable, pour la faire trouver meilleure, et s'en faire mieux payer. C'est la moindre finesse de quoy il se pourroit adviser : J'en ay bien veu de plus fines dans une petite ville du Poitou, où il y avoit un médecin aussi peu savant qu'il y en eust en tout le pays, et toutesfois par une seule finesse il se faisoit quasi adorer. Il avoit une estude secrète bien près de la porte de sa maison, et par un petit trou voyoit venir ceux qui lui apportoient des urines, et estants entrez dans la court, sa femme bien instruite se venoit asseoir sur un bois près de l'estude où il y avoit une fenestre fermée de châssis, et interrogeoit le porteur d'urines d'où il estoit, et que son mari estoit en la ville, mais qu'il viendrait bien tost, et les faisant asseoir auprès d'elle les interrogeoit du jour que la maladie print au malade, et en quelle partie du corps estoit son mal, et conséquemment de tous les effects et signes de la maladie; et pendant que le messager respondoit aux interrogations, Monsieur le Médecin escoutoit tout, et puis sortoit par une porte de derrière et rentroit par
la porte de devant, par où le messager le voyoit venir, lors la dame luy disoit : voilà mon mari, parlez à lui. Ledit porteur n'avoit pas si tost présenté l'urine que Monsieur le Médecin ne la regardast avec une fort belle contenance, et après il faisoit un discours de la maladie, suyvant ce qu'il avoit entendu du messager par son estude : Et quand ledit messager estoit retourné au logis du malade, il contoit comme par un grand miracle le grand sçavoir de ce Médecin, qui avoit conneu toute la maladie soudain qu'il avoit veu l'urine, et par ce moyen le bruit de ce Médecin augmentait de jour à autre. Voilà pourquoy je t'ai dit que peutestre Paracelse faisoit croire que sa médecine estoit d'or potable, et qu'il n'en usa jamais.
THÉORIQUE
Je ne sçay comment tu l'entends : tu as dit cy-dessus que peut-estre le Paracelse faisoit quelque médecine pour la lèpre, de quelques métaux ou autres simples, et puis faisoit accroire que c'estoit or potable, afin d'estre payé. Puis qu'il peut faire médecine de métaux, pourquoy l'or ne pourra il aussi bien servir à la médecine comme les autres métaux?
PRACTIQUE
Tu te trompes : le désir que tu as de trouver ta cause bonne, t'empesche d'entendre mon propos. Car je ne t'ay pas dit que le Paracelse prenoit des métaux, mais bien des métaux imparfaits, ou quelques marcassites, ou autre minéral, comme pourroit estre l'anthimoine, duquel plusieurs font estât en la médecine.
THÉORIQUE
Te voylà pris par ta propre bouche : car depuis que tu confesses que l'anthimoine peut servir à la médecine, je te
dy que l'or y peut bien aussi servir, car l'anthimoine est un métal, partant la victoire me demeure, et faut que tu confesses estre vaincu.
PRACTIQUE
Te voilà aussi sage qu'auparavant, de dire que l'anthimoine est un métal et qu'il sert en médecine. Et tu sçais bien que toute notre dispute n'est que sur le fait du restaurant, qui vaut autant à dire comme réparation' de nature : en premier lieu tu parles fort mal de dire que l'anthimoine est un métal ; car il est certain que ce n'est qu'une espèce de marcassite, ou bien un commencement de métal : d'autre part, tu dis que j'ay dit qu'il sert en médecine : ouy bien : mais non pas de restaurant. Car s'il pouvoit servir de restaurant, l'on en pourroit manger comme d'une autre viande. Mais tant s'en faut : car l'homme qui en prendra plus de quatre ou six grains se met en hazard de mourir. Or, ceux qui veulent faire valoir l'or potable disent qu'un malade en peut prendre deux fois par chacun jour : parquoy l'anthimoine n'est pas à propos de prouver le restaurant d'or. Car un métal parfait ne s« peut mouvoir à la chaleur de l'estomac. Mais il n'est pas ainsi de l'anthimoine. Car son action est vénéneuse, et par sa vénénosité il esmeut toutes les parties de l'estomac, du ventre et de tout le corps, et cela se fait par une exalation qui est causée de luy mesme, parce qu'il est imparfait et qu'il a esté tiré de la minière auparavant que sa décoction fut venue en sa perfection : comme ainsi soit que les métaux parfaits ne pourroyent esmouvoir aucune vapeur en l'estomac, comme fait l'anthimoine. Voilà comment il faut parler des choses avecques preuves fondées sur quelque raison, non pas aller chercher les corps célestes, comme aucuns qui, pour prouver le restaurant d'or, montent jusques au ciel, et vont chercher un sol, lune, mercure et autres planettes, jusques au nombre de sept : disans qu'elles ont
domination sur les métaux et sur les corps humains : je n^entends rien en l'Astrologie, mais bien sçay-je que le corps humain ne peut estre nourry que de choses sujettes à putréfaction : et doutant que l'or ne se peut putrifier ni consommer dans le corps de Fhomme, je dy et maintiens qu'il ne peut servir de médecine, ni de restaurant; et que toutes choses desquelles la langue ne peut faire attraction de saveur, ne peuvent servir à la nourriture. Car Dieu ' a mis la langue pour sonder les choses qui sont utiles pour les autres parties du corps et faut noter que quand un homme est fort malade, on lui baille des viandes les plus tendres : si on luy baille du fruit on le fait cuire afin qu'il soit plutost mis en putréfaction : Autrement l'estomac débile ne les pourroit consommer pour envoyer la liqueur nutritive à toutes les parties du corps, et le marc aux parties excrémentales. Si ainsi qu'un estomac débile travaille beaucoup à digérer une pomme cuitte, comment peux-tu croire qu'il peut consommer l'or et veu que le corps ne peut rien consommer, sinon des choses desquelles la langue puisse tirer quelque saveur auparavant, qu'elles aillent plus outre, comment pourra il consommer l'or? tu l'as beau taster à la langue, tu n'as garde d'en tirer aucune saveur. Veux-tu que je te die un beau trait avant de finir mon propos? Si la langue pouvoit tirer quelque saveur d'une pièce d'or, je te puis asseurer qu'elle amoindriroit de poids, d'autant que la langue en auroit attiré. Aussi je djt que quelque fleur que tu flaires avec le nez, que tu diminues sa vertu, d'autant que tu en prends avec le nez. Et note encore ce poinct que toutes les choses que tu présentes à la langue, et que tu en tires quelque saveur, ladite saveur n'est autre que le sel qui est en la chose que tu tastes. Car le sel est de telle nature qu'il se dissoult à l'humidité et quand l'humidité est chaude il se dissoult plus promptement. Or
la langue apporte avec soy une humeur chaude qui cause soudain faire son attraction de quelque peu de sel de la chose qui luy est présentée. Voylà pourquoy je dis que, si la langue pouvoit tirer quelque saveur de l'or, ce seroit du sel, et For diminueroit, d'autant que la langue en auroit attiré, et n'en pouvant rien tirer comme des aliments nutritifs, il est aisé à conclure que l'or ne peut servir de nourriture.
DU MITRIDAT OU THERIAQUE
Or ayant desconfit une erreur de si long temps invétérée, touchant le restaurant d'or, il m'est pris envie de parler un peu du Mitridat, avant que de parler des sels.
THÉORIQUE
Et as-tu quelque chose à dire contre le Mitridat?
PRACTIQUE
Ouy bien : mais afin de ne rendre mal contents les médecins, et que par là ils ne prennent occasion de détracter de mes autres œuvres, je n'en parleray sinon par manière de dispute, prenant mon argument sur ce que aucuns disent qu'il faut de trois cents sortes de drogues pour le composer, ce que je trouve bien fort eslongné de ma capacité, et ne puis penser que tant de sortes de simples puissent loger ensemble dans un estomac, sans faire ennuy l'un à l'autre.
THÉORIQUE
Si tu mets un tel propos en avant tu te feras hayr de beaucoup de gens, voudrois tu bien entreprendre de contredire
à tant de notables médecins, qui ont plusieurs fois examiné diligemment une telle matière, et a esté disputé plusieurs fois aux universitez et escoles de médecine? je sçay qu'en une ville d'Alemaigne fut commandé aux médecins dudit lieu par les magistrats de s'assembler pour adviser ensemble de donner quelque moyen contre le venin de la peste, qui estoit pour lors en ladite ville. Suyvant quoy les médecins ne trouvèrent rien meilleur que le mitridat qu'ils ordonnèrent, et fut composé du nombre des simples susdits. Voilà pourquoy je te di que si tu parles contre tant de sçavans hommes, l'on t'estimera fol.
PRACTIQUE
Mais n'est-il pas aussi possible que les médecins se puissent tromper en la composition du mitridat, comme ils se sont trompez, adhérant à l'opinion des Arabes, touchant le restaurant d'or ? Car tu as bien entendu cy dessus que c'est un abus manifeste, les médecins sages n'auront garde de trouver mauvais ce que j'en dis : par ce que c'est par manière de dispute, et cela les incitera à penser s'il y a quelques raisons en mes arguments.
THÉORIQUE
Et quels sont tes arguments ?
PRACTIQUE
Ils sont bien notables, et entre les autres j'en ay trois singuliers : le premier est la considération d'un bouquet composé de plusieurs fleurs ; jamais la senteur dudit bouquet ne sera si amiable comme s'il estoit d'une fleur seulement, et par là tu connoistras que les senteurs meslées ensemble font une confusion telle que tu ne sçaurois juger laquelle est la suprême et meilleure d'icelles. Item, si tu prens un chapon, une perdrix, une bécasse, un pigeon et de
toutes sortes de chairs, le tout bien cuit et préparé, puis que tu les mettes dans un mortier et les pilles ensemble pour les manger, elles seront bonnes ; mais y trouveras tu aussi bon goust comme si tu les mangeois particulièrement ? Ton sçait bien que non. Item, si tu prens de l'azur, du vermillon, du massicot et de toutes autres couleurs, et que tu les broyés toutes ensemble, et en face un meslinge, tu connoistras que la moindre de toutes estoit plus belle à part soy, qu'elles ne sont toutes meslées ensemble. Cela me fait penser que tant de simples ensemble ne peuvent estre qu'ils n'effacent et destruisent la vertu l'un de l'autre: tout ainsi que les senteurs, saveurs et couleurs. Je te prie aussi, considère un peu quel accord pourroit estre en une musique de trois cens musiciens chantans tous ensemble. Depuis quelques jours j'ay veu un livre duquel les apotiquaires se servent pour les compositions de leurs drogues, et ayant demandé à l'apotiquaire qu'il me dit en françois les drogues du mitridat, il le fit volontiers, entre autres il me nomma le gif (gypse) et l'alebastre : ce qui me fait parler plus asseurément, par ce que je sçay que l'un et l'autre sont indigest : Et quand ils sont calcinez, ce n'est autre chose que piastre. J'ay veu quelque livre ancien qui dit que le piastre est mortel: par ce (dit-il), qu'il estoupe les conduits, par là je connois que plusieurs escrivent des choses qu'ils n'entendent pas. Car par ce qu'ils ont veu quelques fois fermer des trous de murailles avec du piastre, ils ont pensé qu'il pourroit faire le semblable dans le corps de l'homme, chose fort mal entendue : car le piastre ne durcist jamais quand il est rendu potable, et si l'on y met de l'eau plus qu'il n'en faut, il perd toute sa force. L'argument est donc mal fondé, de dire que le piastre estoupe les conduits. Je croy qu'il est aussi bon au mitridat comme à autre médecine. Si je voulois composer un électoire ou médecine de pierreries, je voudrois premièrement connoistre deux choses : l'une de
quelle matière les pierres sont formées, et l'autre, si l'estomac est capable de les digérer. Or puis que les pierres verdes sont teintes par la couperose elles ne peuvent estre qu'ennemies de nature.
THÉORIQUE
Or ça, pour les mesmes causes que tu dis, Ton met plusieurs simples ensemble, par ce qu'aucuns sont trop rudes, mordicatifs, corrosifs et laxatifs : et mesmes aucuns pernicieux, estants pris particulièrement : mais pour les corriger Ton y mesle des matières douces.
PRACTIQUE
En cela je trouve une difficulté bien grande, qui est telle, que je sçay qu'une composition de trois cents simples ne peut estre qu'il n'y en ait plusieurs d'iceux de plus dure digestion que les autres qui me fait penser qu'estans dans l'estomac, les plutost cuittes sont envoyées les premières en nourriture, suyvant l'ordre naturel ; tout ainsi que je t'ay montré par certaines marcassites, que les matières qui ont quelque affinité, se sçavent séparer et joindre ensemble en la matrice de la terre ; cela, dis-je, se peut aussi bien faire dans l'estomac, sçavoir est que les matières nutritives seront dispersées par les membres, et les ennemies de la nature seront envoyées aux excrémens, et si entre tant de simples il y en a quelqu'un que l'estomac ne puisse digérer, comment pouvons nous espérer qu'il puisse servir ? Aussi je trouve fort estrange des électoires, qui est une médecine faite de pierres pilées, lesquelles je sçay qu'il y en a aucunes si fixes, qu'il est impossible à l'estomac de les digérer. Or une matière indigeste ne peut servir à un estomac.
THÉORIQUE
Comment oses-tu réprouver le mitridat ? lequel de si long temps a esté approuvé, et plusieurs en ayans mangé à jeun, ont esté garantis de poison, et mesme que le Roy Mitridates fut mort, Ton trouva en son cabinet la recepte dudit mitridat au milieu de ses besongnes les plus précieuses, et parce qu'il en prenoit tous les matins, il ne peut estre empoisonné.
PRACTIQUE
Ce propos ne fait rien contre moy : parce que le contrepoison de Mitridates n'estoit composé que de quatre simples, sçavoir est, de noix, de figues, de rue et de sel; c'est » bien loing de trois cens. Pour connoistre si une matière peut servir contre le poison, il faut premièrement sçavoir que c'est que poison. Quelqu'un a mis en ses escrits qu'il y en a de trois cens sortes. Si ainsi est, qui sera celuy qui dira qu'un mitridat puisse servira toutes espèces de poison? Quand est du contrepoison de Mitridates, il y a quelque grande raison par laquelle l'on peut juger de son utilité, et pour en donner quelque jugement, il faut avoir esgard à ce que le sublimé, qui est le plus commun poison, n'est pas de matière oléagineuse, ains d'une matière aqueuse et les matières oléagineuses n'ont aucune affinité avec les aqueuses : il faut donc croire que celuy qui composa le contrepoison du mitridat de quatre simples, eut esgard à ce que le sublimé et aucuns autres poisons, estans dans l'estomac ou boyaux, s'attachent et incisent la partie où ils reposent, et par tel moyen leur action est pernicieuse et mortelle : et pour obvier à un tel effet il estoit de besoin que ledit contrepoison fut composé de matières oléagineuses et bonnes à manger, afin que l'estomac ne les abominast. Nous ne pouvons nier que les noix ne soyent oléagineuses et plai-
santés à manger, les figues conséquemment ont un sel en elles si fort corrosif et dissolutif, qu'au pays cTAgenés et lieux circonvoisins, où il y a grande quantité de figuiers, ceux qui mangent les figues avant quelles soyent meures ont les lèvres fendues, à cause de la mordication du laict desdittes figues. Le laict desdittes figues a grande vertu de dissoudre les choses visqueuses : quand les peintres se veulent servir de blanc d'œuf pour destremper leurs couleurs, ils y mettent des petites figues découpées, ou bien des gittes des branches de figuier, et soudain que cela est remué parmy ledit blanc d'œuf, il se vient à dissoudre et se rend aussi clair qu'eau de fontaine, sans aucune visquosité. Je dis cecy pour donner à entendre que le mitridat composé de ces quatre choses pouvoit engraisser l'estomac et les boyaux, par la vertu oléagineuse des noix, et dissoudre le poison par la vertu des figues et de la rue : quant est du sel, c'est une chose certaine qu'il est contraire au venin, comme je te diray en parlant des sels. Voilà comment le mitridat ne peut estre mauvais : non pas qu'il soit utile pour tous poisons ou venins. Si je connoissois la cause, j'en pourrois parler. Le venin de la peste est invisible. Il va de jour et nuit ainsi que Dieu luy a commandé. Aucuns disent que les causes de la vérole, de la peste et de la lèpre sont inconnues. Je sçay que toutes maladies se guarissent par leurs contraires : et si je ne connois la maladie, comment connoistray-je son contraire ? il ne faut point douter qu'il n'y ait aucunes choses qui sont mortelles par leur frigidité, et autres par leur grande chaleur et mordication extrême, et autres qui estoufent les esprits vitaux, se rangeant communément au cerveau, s'eslevant en quelque vapeur aërée. En la mer Océane, environ le temps de Pasques, il se prend un grand nombre de poissons qui sont grands comme enfans, que l'on nomme maigres, desquels les pescheurs font grand argent. J'ai veu plusieurs fois des hommes et des femmes,
qui ont pelé par le corps, les mains et le visage, pour avoir mangé du foye desdits poissons, et dit on que cela se fait quand ledit poisson se prend lors qu'il est en chaleur. Or parce que les natures des divers venins sont si mal aisées à connoistre, j'ai dit par manière de dispute, que je ne puis croire qu'une composition de trois cents simples puisse estre si bonne comme celle de Mitridates, qui n'est composée que de quatre seulement.