‹ Les œuvres de Bernard PalissyChapitre 4 sur 33 · DE MONTMORANCY · texte numérisé non relu

DE MONTMORANCY

CHEVALIER DE L'ORDRE DU ROY, CAPITAINE DE CINQUANTE LANCES GOUVERNEUR DE PARIS ET DE L'iSLE DE FRANCE

it yr onseigneur, combien qu'aucuns ne voudroyent jamais

ouir parler des Escritures Sainctes, si est-ce que je n'ay

jL y A. trouvé rien meilleur que suivre le conseil de Dieu, ses esdits, statuts et ordonnances : et en regardant quel estoit son vouloir, j'ay trouvé que, par testament dernier, il a commandé à ses héritiers qu'ils eussent à manger le pain au labeur de leurs corps, et qu'ils eussent à multiplier les talens qu'il leur avoit laissez par son testament. Quoi considéré, je n'ay voulu cacher en terre les talens qu'il lui a pieu me distribuer : ains pour les faire profiter et augmenter, suivant son commandement, je les ay voulu exhiber à un chacun, et singulièrement à Vostre Seigneurie, sachant bien que par vous ne seront mesprisez, combien qu'ils soyent provenus d'une bien pauvre thésorerie, estant portée par une personne fort abjecte et de basse condition. Ce néantmoins, puisqu'il a pieu à Monseigneur le Connestable vostre père, me faire l'honneur de m'employer à son service, à l'édification d'une admirable Grotte rustique de nouvelle invention, je n'ay craint à vous adresser partie des talens que j'ay receus de celui qui en a en abondance. Monseigneur, les talens que je vous envoyé sont en premier lieu plusieurs beaux secrets de nature, et de l'agriculture, lesquels j'ay

mis en un livre, tendant à inciter tous les hommes de la terre, à les rendre amateurs de vertu et juste labeur, et singulièrement en Fart d'agriculture, sans lequel nous ne saurions vivre. Et parce que je voy que la terre est cultivée le plus souvent par gens ignorans, qui ne la font qu'avorter, j'ay mis plusieurs enseignemens en ce livre, qui pourront estre le moyen qu'il se pourra cueillir plus de quatre millions de boisseaux de grain, par chacun an, en la France, plus que de coustume, pourveu qu'on veuille suivre mon conseil : ce que j'espère que vos sujets feront, après avoir receu l'advertissement que j'ay donné en ce livre. Item, parce que vous estes un Seigneur puissant et magnanime, et de bon jugement, j'ay trouvé bon de vous désigner l'ordonnance d'un jardin autant beau qu'il en fut jamais au monde, horsmis celuy du Paradis terrestre, lequel dessein de jardin, je m'asseure que vous trouverez de bonne invention.

Item, en ce livre est contenu le dessein et ordonnance d'une ville de forteresse, telle que jusques ici on n'a point ouy parler de semblable. Il y a audit livre plusieurs autres choses fructueuses que je laisseray dire à ceux qui, en les lisant, les retiendront et vous en feront le récit. Je n'ay point mis le portrait * dudit jardin en ce livre, pour cause que plusieurs sont indignes de le veoir, et singulièrement les ennemis de vertu et de bon engin : aussi que mon indigence et occupation de mon art ne l'a voulu permettre. Je say qu'aucuns ignorans, ennemis de vertu et calomniateurs diront que le dessein de' ce jardin est un songe seulement, et le voudront peut estre comparer au songe de Polyphile, ou bien voudront dire qu'il seroit de trop grande despence, et qu'on ne pourroit trouver lieu commode pour l'édification dudit jardin, jouxte le dessein. A ce je responds, qu'il se trouvera plus de quatre mille maisons nobles en France auprès desquelles se trouveront plusieurs lieux commodes pour édifier ledit jardin, jouxte la teneur de mon dessein. Et quant à la despence, il y a en France plusieurs jardins qui ont plus cousté qu'icelui ne cousteroit. Quand il vous plaira me faire l'honneur de m'employer à cest affaire, je ne faudray à vous en faire soudain un pourtrait, et mesmes le mettray en exécution, s'il vous venait à gré de ce faire. Et quand est du dessein et ordonnance

de la ville forteresse, je say qu'aucuns diront qu'il ne se faut arrester à mon dire, d'autant que je n'ay point exercé Testât militaire, et qu'il est impossible de savoir faire ces choses sans avoir veu premièrement plusieurs batteries et assaux de villes. A ce je responds que l'œuvre que j'ay commencée pour Monseigneur le Connestable rend assez de tesmoignage du don que Dieu m'a donné pour leur clore la bouche : car s'ils font inquisition, ils trouveront que telle besogne n'a oncques esté veuë. Item, ayant fait une plus ample inquisition, ils trouveront que nul homme ne m'a apprins de savoir faire la besogne susdite. Si donques il a pieu à Dieu de me distribuer ses dons en l'art de terre, qui voudra nier qu'il ne soit aussi puissant de me donner d'entendre quelque chose en l'art militaire, lequel est plus apprins par nature, ou sens naturel, que non pas par pratique ? La fortification d'une ville consiste principalement en traits et lignes de géométrie, et on sait bien que, grâces à Dieu, je ne suis point du tout despourveu de ces choses. J'ay prins la hardiesse de vous proposer ces argumens, à fin d'obvier aux détractions qu'aucuns vous pourroyent persuader, en vous disant que la chose est impossible : toutesfois je me soumets à recevoir honteuse mort, quand je ne feray apparoir la vérité estre telle toutesfois et quantes il vous plaira m'employer à cest affaire. Si ces choses ne sont escrites à telle dextérité que Vostre Grandeur le mérite, il vous plaira me pardonner : ce que j'espère que ferez, veu que je ne suis ne Grec, ne Hébrieu, ne Poète, ne Rhétoricien, ains un simple artisan bien pauvrement instruit aux lettres : ce néantmoins, pour ces causes, la chose de soy n'a pas moins de vertu que si elle estoit tirée d'un homme plus éloquent. J'aime mieux dire la vérité en mon langage rustique, que mensonge en un langage rhétorique. Suyvant quoi, Monseigneur, j'espère que recevrez ce petit œuvre d'aussi bonne volonté que je désire qu'il vous soit agréable. Et en cest endroit, je prierai le Seigneur Dieu, Monseigneur, vous donner, en parfaite santé, bonne et longue vie.

Vostre très affectionné et très humble serviteur,

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