‹ Les œuvres de Bernard PalissyChapitre 5 sur 33 · LA ROYNE MÈRE · texte numérisé non relu

LA ROYNE MÈRE

Madame, quelque temps après que, par vostre moyen et faveur, à la requeste de Monseigneur le Connestable, je fus délivré des mains de mes plus cruels ennemis, j'entray en un débat d'esprit sur le fait de l'ingratitude des hommes : sachant bien que la cause pour laquelle ils me vouloyent livrer à la mort n'estoit si non pour leur avoir pourchassé leur bien, voire le plus grand bien qui leur pourroit jamais advenir. Quoy considéré, j'entray en moy-mesme, pour fouiller les secrets de mon cœur et entrer en ma conscience, pour savoir s'il y avoit en moi quelque ingratitude, comme celle de ceux qui m'avoient livré au péril de la mort. Lors me vint à souvenir du bien qu'il vous a pieu me faire, quand de vostre grâce vous employastes l'authorité du Roy pour ma délivrance. Quoy voyant, je trouvay que ce seroit en moy une grande ingratitude si je ne recognoissois un tel bien : ce néantmoins, mon indigence n'a voulu permettre que je me transportasse jusques en vostre présence pour vous remercier d'un tel bien, qui est la moindre récompense que je pourrois faire. Et combien que Dieu m'aye donné plusieurs inventions desquelles je pourrois vous faire service, ce néantmoins je n'ay eu moyen vous le faire entendre, qui m'a causé mettre en récompense de ce, plusieurs secrets en lumière contenus en ce livre, lesquels tendent à fin de multiplier les biens et vertus de tous les habitans du Royaume. Ma petitesse n'a osé desdier mon œuvre au Roy, sachant bien qu'aucuns voudroyent dire que j'aurois ce fait, tendant à fin d'estre récompensé : quand ainsi seroit, ce ne seroit rien de nouveau. Madame, il ne fut jamais que les bonnes inventions

ne fussent recompensées par les Roys; ce néantmoins, que j'ay espérance que cest œuvre sera plus utile au Roy que pour nul autre : toutes fois, à cause de ma petitesse, je l'ay desdié à Monseigneur de Montmorancy, bon et fidèle serviteur du Roy, lequel j'espère qu'il saura très bien faire entendre à son souverain Prince et Roy. Il y a des choses escrites en ce livre qui pourront beaucoup servir à l'édification de vostre jardin de Chenonceaux : et quand il vous plaira me commander vous y faire service, je ne faudray m'y employer. Et s'il vous venoit à gré de ce faire, je feray des choses que nul autre n'a fait encores jusques ici. Qui sera l'endroit, Madame, où je prieray le Seigneur Dieu vous donner, en parfaite santé, longue et heureuse vie.

Vostre très humble et très affectionné serviteur, BERNARD PALISSY.

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