‹ Les œuvres de Bernard PalissyChapitre 7 sur 33 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

SALUT

Ami lecteur, puisqu'il a pieu à Dieu que cest escrit soit tombé entre tes mains, je te prie ne sois si paresseux ou téméraire de te contenter de la lecture du commencement ou partie d'icelui : mais à fin d'en apporter quelque fruit, prens peine de lire le tout, sans avoir esgard à la petitesse et abjecte condition de Fautheur, ni aussi à son langage rustique et mal orné, t'asseurant que tu ne trouveras rien à cet escrit qui ne te profite, ou peu ou prou : et les choses qui au commencement te sembleront impossibles, tu les trouveras en fin véritables et aisées à croire : sur toutes choses, je te prie te sou-

venir d'un passage qui est en l'Escriture Saincte, là où sainct Paul dit : qu'un chacun selon qu'il aura receu des dons de Dieu, qu'il en distribue aux autres. Suivant quoy, je te prie instruire les laboureurs, qui ne sont literez, à ce qu'ils ayent soigneusement à s'estudier en la philosophie naturelle, suivant mon conseil : et singulièrement, que ce secret et enseignement des fumiers, que j'ai mis en ce livre, leur soit divulgué et manifesté : et ce jusqu'à tant qu'ils l'ayent en aussi grande estime, comme la chose le mérite : comme ainsi soit que nul homme ne sauroit estimer combien le profit sera grand en la France, si en cest endroit ils veulent suivre mon conseil. Il y a en certaines parties de la Gascogne et aucuns autres pays de France, un genre de terre qu'on appelle merle, de laquelle les laboureurs fument leurs champs, et disent qu'elle vaut mieux que fumier : aussi disent-ils que, quand un champ sera fumé de ladite terre, que ce sera assez pour dix années. Si je voy qu'on ne mesprise point mes escrits et qu'ils soyent mis en exécution, je prendray peine de cercher de ladite merle, en ce pays de Xaintonge, et ferai un troisième livre, par lequel j'apprendray toutes gens à cognoistre ladite merle, et mesme la manière de l'appliquer aux champs, selon la méthode de ceux qui en usent ordinairement. Je sais que mes haineux ne voudront approuver mon œuvre, ni aussi les malicieux et ignorans, car ils sont ennemis de toute vertu ; mais pour estre justifié de leurs calomnies, envies et détractions, j'appelleray à tesmoin tous les plus gentils esprits de France, philosophes, gens bien vivans, pleins de vertus et de bonnes mœurs, lesquels je say qu'ils auront mon * œuvre en estime, combien qu'elle soit escrite en langage rustique et mal poli : et s'il y a quelque faute, ils sauront bien excuser la condition de Tautheur. Je say qu'aucuns ignorans diront qu'il faudroit la puissance d'un Roy pour faire un jardin, jouxte le dessein que j'ay mis en ce livre; mais à ce je respons que la despense ne seroit si grande, comme aucuns pourroyent penser. Et puis il faut entendre que tout ainsi qu'à un livre de médecine il y a divers remèdes, selon les maladies diverses, et un chacun prend selon ce qui luy fait besoin, selon la diversité du mal : aussi en cas pareil, au dessein de mon jardin, aucuns pourront

tirer selon leurs portées et commoditez des lieux où ils habiteront. Voilà pourquoy nul ne pourra justement calomnier le dessein de mon jardin. Je say aussi que plusieurs se moqueront du dessein de la ville de forteresse que j'ay mis en ce livre, et diront que c'est resverie ; mais à ce je respons que s'il y a quelque Seigneur chevalier de l'ordre ou autres capitaines qui soyent tant curieux d'en savoir la vérité, qu'ils pensent de n'être ni sujets ni captifs sous la puissance de leur argent que, pour le contentement de leur esprit, ils ne m'en départent quelque peu pour leur faire entendre par pourtrait et modelle la vérité de la chose. Je say qu'ils trouveront estrange que je n'ay point mis en ce livre le pourtrait du jardin, ni aussi de la ville de forteresse; mais à ce je respons que mon indigence et l'occupation de mon art ne l'a voulu permettre. J'ay aussi trouvé une telle ingratitude en plusieurs personnes, que cela m'a causé me restraindre de trop grande libéralité : toutefois le désir que j'ay du bien public et de faire service à la noblesse de France, m'incitera quelque jour de prendre le temps pour faire le pourtrait du jardin, jouxte la teneur et dessein escrits en ce livre; mais je voudrois prier la noblesse de France, ausquels le pourtrait pourroit beaucoup servir, qu'après que j'auray employé mon temps pour leur faire service, qu'il leur plaise ne me rendre mal pour bien, comme ont fait les Ecclésiastiques Romains de cette, ville, lesquels m'ont voulu faire pendre pour leur avoir pourchassé le plus grand bien que jamais leur pourroit advenir, qui est pour les avoir voulu inciter à paistre leurs troupeaux suivant le commandement de Dieu. Et sauroit-on dire que jamais je leur eusse fait aucun tort? Mais parce que je leur avois remonstré leur perdition au dix-huitième de l'Apocalypse, tendant à fin de les amender, et que plusieurs fois aussi je leur avois monstré une authorité escrite au prophète Jérémie, où il dit : Malédiction sur vous, Pasteurs, qui mangez le lait et vestissez la laine, et laissez mes brebis esparses par les montagnes ! Je les redemanderay de vostre main. Eux voyans telle chose, au lieu de s'amender, ils se sont endurcis, et se sont bandez contre la lumière, à fin de cheminer le surplus de leurs jours en ténèbres, et ensuyvans leurs voluptez et désirs charnels accoustumez. Je n'eusse

jamais pensé que par là ils eussent voulu prendre occasion de me faire mourir. Dieu m'est témoin que le mal qu'ils m'ont fait n'a esté pour autre occasion que pour la susdite. Ce néantmoins, je prie Dieu qu'il les veuille amender. Qui sera l'endroit où je prieray un chacun qui verra ce livre de se rendre amateur de l'agriculture, suivant mon premier propos, qui est un juste labeur et digne d'estre prisé et honoré. Aussi, comme j'ay dit ci-dessus, que les simples soyent instruits par les doctes, afin que nous ne soyons redarguez à la grande journée d'avoir caché les talens en terre, comme bien savez que ceux qui les auront ainsi cachez seront bannis du règne éternel, de devant la face de celuy qui vit et règne éternellement au siècle des siècles. Amen.

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