RECEPTE VERITABLE
Pour avoir plus facile intelligence du présent discours, nous le traiterons en forme de Dialogue, auquel nous introduirons deux Personnes, Tune demandera, l'autre respondra comme s'ensuit.
Puisque nous sommes sur les propos des honnestes délices et plaisirs, je te puis asseurer, qu'il y a plusieurs jours que j'ay commencé à tracasser d'un costé et d'autre, pour trouver quelque lieu montueux, propre et convenable pour édifier un jardin pour me retirer, et récréer mon esprit en temps de divorces, pestes, épidimies, et autres tribulations , desquelles nous sommes à ce jourd'huy grandement troublez.
DEMANDE
Je ne puis clairement entendre ton dessein, parce que tu dis que tu cerches un lieu montueux, pour faire un jardin délectable. C'est une opinion contraire à celle de tous les Antiques et Modernes; car je sçay qu'on cerche communément les lieux planiers, pour édifier jardins : aussi sçay-je bien que plusieurs ayans des bosses et terriers en leurs jardins , se sont constituez en grands fraits pour les
applanir. Quoy considéré, je te prie me dire la cause qui fa meu de cercher un lieu montueux pour édifier ton jardin.
RESPONCE
Quelques jours après que les esmotions et guerres civiles furent appaisées, et qu'il eut pieu à Dieu nous envoyer sa paix, j'estois un jour me pourmenant le long de la prairie de cesté ville de Xaintes , près du fleuve de Charante : et ainsi que je contemplois les horribles dangers, desquels Dieu m'avoit garenti au temps des tumultes et horribles troubles passez , j'ouy la voix de certaines vierges, qui estoyent assises sous certaines aubarées, et chantoyent le Pseaume cent quatriesme. Et parce que leur voix estoit douce et bien accordante , cela me fit oublier mes premières pensées, et m'estant arrêté pour escouter ledit Pseaume, je laissay le plaisir des voix, et entray en contemplation sur le sens dudit Pseaume, et ayant noté lespoincts d'iceluy, je fus tout confus en admiration, sur la sagesse du Prophète Royal, en disant à moy-mesme : O divine et admirable bonté de Dieu! A la miene volonté, que nous eussions les œuvres de tes mains en telle révérence, comme le Prophète nous enseigne en ce Pseaume! et dèslors je pensayde figurer en quelque grand tableau les beaux paysages que le Prophète descrit au Pseaume susdit : mais bien tost après, mon courage fut changé, veu que les pein-' tures sont de peu de durée, et pensay de trouver un lieu convenable, pour édifier un jardin jouxte le dessein, ornement, et excellente beauté, ou partie de ce que le Prophète a descrit en son Pseaume, et ayan* desja figuré en mon esprit ledit jardin, je trouvay que tout par un moyen, je pourrois auprès dudit jardin édifier un Palais, ou amphithéâtre de refuge pour recevoir les Chrestiens exilez en temps de persécution, qui seroit une saincte délectation, et honneste occupation de corps et d'esprit.
DEMANDE
Je te trouve fort eslongné de toute opinion commune en deux instances : la première est, parce que tu dis qu'il est requis trouver un lieu montueux pour édifier un jardin délectable : et l'autre, parce que tu dis que tu voudrois aussi édifier un amphithéâtre de refuge pour les Chrestiens exilés : ce que ne puis prendre à la bonne part, considéré que nous avons la Paix. Aussi que nous espérons que de brief on aura la liberté de prescher par toute la France, et non-seulement en France, mais aussi par tout le monde : car il est escrit en saint Mathieu, chapitre xxiiii, là où le Seigneur dit que l'Evangile du Royaume sera presché en l'universel monde, en tesmoignage à toutes gens. Voilà qui me fait dire et assurer qu'il n'est plus de besoin de cercher des Citez de refuge pour les Chrestiens.
RESPONCE
Tu as fort mal considéré les sentences du Nouveau- Testament : car il est escrit que les enfans et esleus de Dieu seront persécutez jusqu'à la fin, et chassez et moquez, bannis et exilez ; et quant à la sentence que tu as amenée escrite en sainct Matthieu, vrai est qu'il est escrit que l'Evangile du Royaume sera presché à l'universej monde; mais il ne dit pas qu'il sera receu de tous, mais bien -dit, qu'il sera en tesmoignage à tous, savoir est, pour justifier les croyans et pour condemner justement les infidèles. Suyvant quoy, il est à conclurre que les pervers et iniques, symoniaques,avaricieux et toutes espèces de gens meschans, seront tousjours prests à persécuter ceux qui par lignes directes voudront suivre les statuts et ordonnances de nostre Seigneur.
DEMANDE
Quant au premier poinct, je te le donne gagné; mais
quant est de ce que tu dis, qu'il est requis un lieu montueux pour édifier jardins, je ne puis à ce accorder.
Je sçay que toute folie accoustumée est prinse comme par une loy et vertu : mais à ce je ne m'arreste, et ne veux aucunement estre imitateur de mes prédécesseurs, sinon en ce qu'ils auront bien fait selon l'ordonnance de Dieu. Je voy de si grands abus et ignorances en tous les arts, qu'il semble que tout ordre soit la plus grand part perverti, et qu'un chacun laboure la terre sans aucune Philosophie, et vont tousjours le trot accoustumé, en ensuivant la trace de leurs prédécesseurs, sans considérer les natures, ny causes principales de l'agriculture.
DEMANDE
Tu me fais à ce coup plus esbahir de tes propos que je ne fus oncques. Il semble à t'ouyr parler qu'il est requis quelque Philosophie aux laboureurs, chose que je trouve estrange.
RESPONCE
Je te dis qu'il n'est nul art au monde, auquel soit requis une plus grande Philosophie qu'à l'agriculture, et te dis que si l'agriculture est conduite sans Philosophie, que c'est autant que journellement violer la terre et les choses qu'elle produit; et m'esmerveille que la terre et natures produites en icelle ne crient vengeance contre certains meurtrisseurs, ignorans et ingrats, qui journellement ne font que gaster et dissiper les arbres et plantes, sans aucune considération. Je t'ose aussi bien dire que si la terre estoît cultivée à son devoir, qu'un journaut produiroit plus de fruit, que non pas deux, en la sorte qu'elle est cultivée journellement. Te souvient-il point avoir leu une histoire,.
qu'il y avoit un certain personnage agriculteur, qui estoit si très, bon Philosophe et subtil ingénieux, que par son labeur et industrie, il faisoit qu'un peu de terre qu'il avoit, luy rendoit plus de fruict, que non pas une grande quantité de celles de ses voisins, dont s'en ensuivit une envie : car ses voisins, voyans telles choses, furent marris de son bien et l'accusèrent qu'il étoit sorcier, et que, par sa sorcèlerie, il faisoit que sa terre portoit plus de fruict que non pas celles de ses voisins. Quoy voyant, les Juges de la Cité le feirent convenir, pour luy faire déclarer qui estoit la cause que ses terres apportoyent si grande abondance de fruicts : quoy voyant, le bon homme print ses enfans et serviteurs, son chariot* et hastelage, et avec ce, plusieurs outils d'agriculture, lesquelles il alla exhiber devant les Juges, en leur remonstrant que la sorcèlerie de laquelle il usoit en ses terres estoit le propre labeur de ses mains et des mains de ses enfans et serviteurs, et les divers outils qu'il avoit inventez, dont le bon homme fut grandement loué, et renvoyé en son labourage; et par tel moyen l'envie de ses voisins fut amplement cognuë.
DEMANDE
Je te prie,di moy en quoy est-ce qu'il est besoin que les laboureurs ayent quelque Philosophie : car je sçay que plusieurs se moqueront d'une.telle opinion ; mesme, je sçay que S. Paul le défend aux Colossiens, chapitre n, disant : Donnez vous garde d'estre séduits par vaines Philosophies.
RESPONCE
Tu t'abuses, en m'allégant ce passage de sainct Paul en cest endroit, d'autant qu'il ne fait rien contre moy : car quand sainct Paul dit : Donnez vous garde d'estre séduits par Philosophie, il adjouste vaine, mais celle dont je te parle n'est point vaine. Parquoy, je conclus que cela ne
fait rien contre mon opinion. Comment cuides-tu qu'un laboureur cognoistra les saisons de labourer, planter ou semer, sans Philosophie? Je t'ose bien dire qu'on pourra labourer la terre en telle saison, que cela luy causera plus de dommage que de profit. Item, comment cognoistra un laboureur la différence des terres, sans Philosophie? Les unes sont propres pour les froments, les autres pour les pois, et autres pour les febves. Les febves creuës en un champ sont cuisantes, et, tout auprès d'icelles, y aura un autre champ, duquel les febves qui y seront produites ne seront jamais cuisantes : pareillement en est-il de toutes espèces de légumes. Aussi il y a des eaux, desquelles les légumes ne pourront cuire, et il y a d'autres eaux, desquelles les légumes seront cuisans. Brief, il est impossible de te pouvoir réciter combien la Philosophie naturelle est requise aux agriculteurs. Et ce n'est sans cause, que je t'ay mis ces propos en avant : car les actes ignorans que je voy tous les jours commettre en Part d'agriculture, m'ont causé plusieurs fois me tourmenter en mon esprit, et me cholérer en ma seule pensée, parce que je voy qu'un chacun tasche à s'agrandir et cerche des moyens pour sucer la substance de la terre, sans y travailler, et cependant on laisse les pauvres ignares pour le cultivement de la terre, dont s'en ensuit que la terre et ce qu'elle produit est souvent adultérée, et est commise grande violence ès bestes bovines, que Dieu a créées pour le soulagement de l'homme.
t DEMANDE
Je te prie me monstrer quelque faute commise en l'agriculture à fin de me faire croire ce que tu dis.
RESPONCE
Quand 'tu iras par les villages, considère un peu les fumiers des laboureurs, et tu verras qu'ils les mettent hors
de leurs estables, tantost en lieu haut, et tantost en lieu bas, sans aucune considération, mais qu'il soit appilé, il leur suffit : et puis, pren garde au temps des pluyes, et tu verras que les eaux, qui tombent sur lesdits, emportent une teinture noire, en passant par ledit fumier, et trouvant le bas, pente ou inclinaison du lieu où les fumiers seront mis, les eaux qui passeront par lesdits fumiers emporteront ladite teinture, qui est la principale, et le total de la substance du fumier. Parquoy, le fumier ainsi lavé, ne peut servir, sinon de parade : mais estant porté au champ, il n'y fait aucun profit. Voilà pas doncques une ignorance manifeste, qui est grandement à regretter?
DEMANDE
Je ne croy rien de cela, si tu ne me donnes autre raison.
Tu dois entendre premièrement la cause pourquoy on porte le fumier au champ, et ayant entendu la cause, tu croiras aisément ce que je t'ay dit. Il faut que tu me confesses que quand tu apportes le fumier au champ, que c'est pour luy rebailler une partie de ce qui luy a esté osté : car il est ainsi qu'en semant le blé, on a espérance qu'un grain en apportera plusieurs : or cela ne peut estre sans prendre quelque substance de la terre, et si le champ a esté semé plusieurs années, sa substance est emportée avec les pailles et grains. Parquoy, il est besoin de rapporter les fumiers, boues et immondicitez, et mesme les excrémens et ordures, tant des hommes que des bestes, si possible estoit, à fin de rapporter au lieu la mesme substance qui luy aura esté ostée. Et voilà pourquoy je dis que les fumiers ne doivent estre mis à la merci des pluyes, parce que les pluyes, en passant par lesdits fumiers, emportent le sel, qui est la principale substance et vertu du fumier.
DEMANDE
Tu m'as dit à présent un propos qui me fait plus resver que tous les autres, et sçay que plusieurs se mocqueront de toy, parce que tu dis qu'il y a du sel ès fumiers : je te prie, donne moy quelque raison apparente pour me le faire croire.
RESPONCE
Par cy devant tu trouvois estrange que je te disois qu'il est requis aux laboureurs quelque Philosophie, et à présent tu me demandes une raison, qui est assez despendante de mon premier propos ; je te la diray, mais je te prie l'avoir en tel estime, comme elle le requiert de soy : en entendant icelle, tu entendras plusieurs choses que par cy devant tu as ignoré. Note doncques qu'il n'est aucune semence tant bonne que mauvaise, qui n'apporte en soy quelque espèce de sel, et quand les pailles, foins et autres herbes sont putréfiées, les eaux, qui passent à travers, emportent le sel qui estoit esdites pailles, et autres herbes, ou foins : et tout ainsi comme tu vois qu'un merlu salé ou autre poisson, qui auroit longtemps trempé, perdroit en fin toute sa substance salsitive, et en fin n'auroit aucun goust, en cas pareil te faut croire que les fumiers perdent leur sel, quand ils sont lavez des pluyes. Et quant est de ce que tu me pourrois alléguer, en disant que le fumier demeure fumier, et qu'estant porté en la terre, il pourra encore beaucoup servir, je te donneray un exemple contraire : ne sçais-tu pas bien que ceux qui tirent les essences des herbes et espiceries, ils tireront la substance de la canelle, sans desfaire aucunement la forme? toutesfois tu trouveras qu'en la liqueur qu'ils ont tiré de la canelle, ils auront emporté de ladite canelle la saveur, la senteur, et entièrement la vertu d'icelle; ce néantmoins, la canelle demeurera en sa forme, et aura
apparence de canelle comme auparavant : mais si tu en manges, tu n'y trouveras ni senteur, ni saveur, ni vertu. Voilà un exemple qui doit suffire pour te faire croire ce que dessus.
DEMANDE
Quand tu m'aurois presché l'espace de cent ans, si est-ce que -tu ne me sçaurois faire à croire qu'il y eust du sel és fumiers, ny à toutes espèces de plantes, comme tu me veux faire croire.
RESPONCE
Je te donneray à présent des arguments, qui te feront croire ce que tu ignores, ou bien il faudroit que tu eusses la teste d'un asne sur tes espaules. En premier lieu, il faut que tu me confesses que le salicor est une herbe qui croist . communément és terre des marais de Narbonne et de Xain- ' tonge. Or ladite herbe, estant bruslée, se réduit en pierre de sel, lequel sel les Apoticaires et Philosophes Alchimistes appellent sal alcaljr, brief, c'est un sel provenu d'une herbe.
Item, la fougère aussi est une herbe, et, estant bruslée, se réduit en pierre de sel, tesmoins les verriers, qui se servent dudit sel à faire leurs verres, avec autres choses que nous dirons quand le propos se présentera, en traittant des pierres. Item, considère un peu les cannes desquelles on fait le sucre, c'est une herbe nouée et creuse comme une jambe de seigle, faite en façon de roseau : ce néantmoins, (ficelle herbe le sucre est tiré, qui n'est autre chose que sel. Vray est que tous les sels n'ont pas une mesme saveur, ny une mesme vertu, et ne font une mesme action, néantmoins, je te puis asseurer qu'il y a un nombre infini d'espèces de sels sur la terre. Si elles n'ont une mesme saveur et une mesme apparence et une mesme action, cela n'empesche toutesfois qu'elles ne soyent sel, et t'ose bien dire derechef et souste-
nir hardiment, qu'il n'est aucune plante, ny espèce d'herbe sur la terre, qu'elle n'aye en soy quelque espèce de sel, et te dis encore qu'il n'est nul arbre de quelque genre que ce soit, qu'il n'en aye consequemment les uns plus, et les autres moins. Et qui plus est, je t'ose dire que s'il n'y avoit du sel és fruits, qu'ils n'auroient ne saveur, ne vertu, ne odeur, et ne pourroit-on empescher qu'ils ne fussent putréfiez: et afin que tu ne dises que je parle sans raison, je te baille en premier lieu le principal fruit qui est à nostre usage, à sçavoir le fruit de la vigne. Il est chose certaine, que la lie estant bruslée, elle se réduit en sel, que nous appelons sel de tartare : or ce sel est grandement mordicatif et corrosif. Quand il est mis en lieu humide, il se réduit en huile de tartare, et plusieurs guérissent les enderces dudit huile, par ce qu'il est corrosif. Le sel de l'herbe salicor, quand il est tenu en lieu humide, il est ainsi oligineux comme celuy de tartare. Voilà des raisons, qui te doivent faire croire qu'il y a du sel aux arbres et plantes. Qui me demanderoit combien il y a d'espèces de sel, je voudrois respondre qu'il y en a d'autant d'espèces que de diverses saveurs. Il est donc à conclure que le sel du poivre et de la maniguette est plus corrosif que celui de la canelle, et que de tant plus les vins sont forts et puissans, de tant plus il y a abondance de sel, qui cause la force et vertu dudit vin. Qu'ainsi ne soit, contemple un peu les vins de Montpellier, ils ont une puissance et force admirable, tellement que les râpes de leurs raisins bruslent et calcinent les lamines d'airain, et les réduisent en vert de gris: et si quelqu'un ose dire que cela ne se fait par la vertu du sel qui est ausdites râpes, mon dire est aisé à . vérifier, par ce que c'est chose certaine que si on met du sel commun, ou du sel de tartare dedans une poêle d'airain, elle deviendra verde en moins de vingt et quatre heures, pourveu que le sel soit dissout, et cela se fera à cause de son acreté. Voilà un argument qui te doit suffire
pour le tout; toutesfois, pour mieux te faire entendre ces choses, je te veux apprendre à présent de tirer du sel de toutes espèces d'arbres, herbes et plantes, et si te le feray entendre présentement, sans mettre la main à l'œuvre. Tu me confesseras aisément, que toutes cendres sont aptes à la buée, aussi tu me confesseras qu'elles ne peuvent servir qu'une fois en ladite buée; si tu me confesses cela, c'est assez : car par là tu dois entendre que le sel, qui estoit aux cendres, s'est dissout et meslé parmi la lessive, et cela a causé d'emporter les saletez et ordures des linges, à cause de sa mordication: dont s'ensuit, que la lessive est teinte et oligineuse dudit sel, qui est dissout parmi, et la lessive estant venue en sa perfection, elle a emporté tout le sel qui estoit ausdites cendres, d'où vient que les cendres demeurent altérées et inutiles, et la lessive, qui a emporté le sel desdites cendres, a tousjours quelque vertu de nettoyer. Si tu ne veux croire ces raisons, pren un chauderon de lessive, et le fay bouillir jusques à ce que l'humide soit tout évaporé, et lors tu trouveras le sel au fons de la chaudière. Si les argumens susdits ne sont suffisans, pren garde à la fumée du bois : car il est ainsi que les fumées de toute espèce de bois font cuire les yeux et endommagent la veuë, et ce, pour cause de certaine salsitude, qu'elle attire du bois, lors que les autres humeurs sont exhallées par la véhémence du feu, qui chasse les matières haineuses et humides. Et qu'ainsi ne soit, tu le cognoistras, lors que tu feras bouillir l'eau dans quelque chaudière, parce que la fumée de ladite eau ne te nuira aucunement à la veuë, combien que tu présentes les yeux sur ladite fumée. Et pour mieux encore te prouver qu'il y a du sel és bois et plantes, considère l'escorce, de laquelle les taneurs courrayent leurs peaux : si elle est séchée et pulvérisée, elle endurcist et garde de putréfier les peaux des bœufs et austres bestes. Cuides-tu que les escorces de chesne eussent vertu d'empescher la putréfaction desdites
peaux, sans qu'il y eust du sel esdites escorces? Non pour vray, et si ainsi estoit que l'escorce eust ceste vertu, elle pourroit servir plusieurs fois, mais dès quelle a servi une fois, Thumidité de la peau a fait attraction et a dissout le sel qui estoit en l'escorce, et Ta prins et attiré à soy, pour se fortifier et endurcir. Et ainsi, ladite escorce ne sert plus de rien que de mettre au feu, après, qu'elle a servi une fois seulement.
Autre exemple. lime souvient avoir veu certaines pierres, qui estoient faites de pailles bruslées, ce qui ne peut estre fait, sans que lesdites pailles tiennent en soy grande quantité de sel. Item, le feu se print une fois à une grange pleine de foin, le feu* fut si grand, que ledit foin en fin fut réduit en pierre, de la manière que je t'ay conté du salicor et de la fougère : mais parce qu'en iceluy foin, il y a moins de sel qu'au salicor et au tartare, lesdites pierres de foin et de paille "ne sont sujettes à dissolution, ains endurent l'injure du temps, comme pourroit faire un lopin d'excrément de fer. Je sçay aussi que plusieurs verriers, de ceux qui font les verres des vitres, se servent de la cendre du bois de fayan en lieu de salicor, qui vaut autant à dire, que la cendre dudit fayan n'est autre chose que sel : car autrement elle ne pourroit servir à cest affaire. Quand je voudrois mettre par escrit tous les exemples que je pourrois trouver, il me faudroit un bien longtemps: mais pour conclusion, je te dis, 'comme dessus, qu'il y a un nombre infini d'espèces de sel, voire autant d'espèces diverses, que de diverses saveurs. La couppe rose et vitriol ne sont que sel, le bourras n'est que sel, l'alun sel, le salpestre sel, et le nitre sel. Je te dis que, sans qu'il y eust du sel en toutes choses, elles ne pourroient se soustenir, ains soudain seroyent putréfiées et annichilées. Le sel affermit et garde de putréfier les lards et les autres chairs, tesmoins les Egyptiens, qui faisoient de grandes pyramides pour garder
les corps de leurs Roys trespassés : et pour empescher la putréfaction desdits corps, il les poudroyent de nhre, qui est un sel, comme j'ay dit, et de certaines espiceries, qui tiennent en soy grande quantité de sel. Et par tels moyens leurs corps estoient conservez sans putréfaction : mesme jusques à ce jourd'huy, on en trouve encore esdites pyramides, qui ont esté si bien conservez, que la chair desdits morts sert aujourd'hui d'une médecine, qu'on appelle Momie. Je te demande, as-tu pas veu certains laboureurs, que quand ils veulent semer une terre deux années suivantes, ils font brusler le gleu, ou paille restée du blé, qui aura esté couppé, et en la cendre de ladite paille, sera trouvé le sel que la paille avoit attiré de la terre, lequel, se demeurant dans le champ, aidera derechef à la terre ? Et ainsi la paille estant bruslée dedans le champ, elle servira d'autant de fumier, parce qu'elle laissera la mesme substance qu'elle avoit attirée de la terre. Il est temps que je face fin à ce propos : car si tu ne veux croire les raisons susdites, ce seroit grand folie de te donner autres exemples : toutesfois, parce que nostre propos a esté dès le commencement pour te remonstrer que les pluyes emportent le sel des fumiers qui sont au descouvert, je te donneray encore, pour conclurre mon propos, un exemple qui te suffira pour le tout. Pren garde au temps des semailles, et tu verras que les laboureurs apporteront leurs fumiers aux champs, quelque temps auparavant semer la terre, ils mettront iceluy fumier par monceaux ou pilots dans le champ, et quelque temps après, ils le viendront espandre par tout le champ: mais au lieu où ledit pilot de fumier aura reposé quelque temps, ils n'y laisseront rien dudit fumier, ains le jetteront deçà et delà, mais au lieu où il aura reposé quelque temps, tu verras qu'après que le blé qui aura esté semé sera grand, il sera en cest endroit plus espes, plus haut, plus verd et plus droit. Par là tu peux aisément cognoistre
que ce n'est pas le fumier qui a causé cela, car le laboureur le jette autre part : mais c'est que quand ledit fumier estoit au champ par pilots, les pluyes qui sont survenues ont passé à travers desdits pilots, et sont descendu à travers du fumier jusqu'à la terre, et en passant, ont dissout et emporté certaines parties du sel qui estoit audit fumier. Tout ainsi que tu vois que les eaux, qui passent à travers des terres salpestreuses, emportent avec elles le salpestre, et après que les eaux ont passé par lesdites terres, lesdites terres ne peuvent plus servir à faire salpestre, car les eaux qui ont passé ont emporté tout le sel : autant en est-il des cendres, desquelles les salpestreurs se servent, et semblablement de celles qui servent aux buées : et voylà pourquoy elles sont après inutiles, qui est le poinct qui te doit faire croire ce que je t'ay dit dès le commencement : c'est à sçavoir que les eaux qui passent par les fumiers, emportent tout le sel et rendent le fumier inutile, qui est une ignorance de très grand poids. Et si elle estoit corrigée, on ne sçauroit estimer combien le profit seroit grand. A la mienne volonté, qu'un chacun qui verra ce secret soit aussi soigneux à le garder, comme de soy il le mérite.
DEMANDE
Dy moy, comment donc pourrois-je garder de gaster mon fumier?
RESPONCE
Si tu yeux que ton fumier te serve à plein et à outrance, il faut que tu creuses une fosse en quelque lieu convenable, près de tes estables, et icelle fosse creusée en manière d'un claune ou d'un abruvoir, faut que tu paves de caillous, ou de pierres ou de briques, ledit claune ou fosse, et iceluy bien pavé avec du mortier de chaux et de sable, tu porteras des fumiers pour garder en ladite fosse, jusques
au temps qu'il le faudra porter aux champs. Et afin que ledit fumier ne soit gasté par les pluyes, ni par le soleil, tu feras quelque manière de loge pour couvrir ledit fumier : et quand il viendra au temps des semailles, tu porteras ledit fumier dans le champ, avec toute sa substance, et tu trouveras que le pavé de la fosse, ou réceptacle, aura gardé toute la liqueur du fumier, qui autrement se fust perdue, la terre eust sucé partie de la substance dudit fumier : et te faut icy noter, que si au fons de la fosse ou réceptacle dudit fumier, se trouve quelque matière claire, qui sera descendue des fumiers, et que ladite matière ne se puisse porter dans des paniers, il faut que tu prenes des basses, qui puissent tenir l'eau, comme si tu voulois porter de la vendange, et lors tu porteras ladite matière claire, soit urine des bestes, ou ce que voudras. Je t'asseure que c'est le meilleur du fumier, voire le plus salé : et si tu le fais ainsi, tu rapporteras à la terre la mesme chose qui luy avoit esté ostée par les accroissemens des semences, et les semences, que tu y mettras après, reprendront la mesme chose que tu y auras porté. Voilà comment il faut qu'un chacun mette peine d'entendre son art, et pourquoy il est requis que les laboureurs ayent quelque Philosophie : ou autrement, ils ne font qu'avorter la terre et meurtrir les arbres. Les abus qu'ils commettent tous les jours és arbres, me contraignent en parler ainsi d'affection.
DEMANDE
Tu fais icy semblant que des arbres ce sont des hommes, et semble qu'ils te font grand pitié : tu dis que les laboureurs les meurtrissent, voilà un propos qui me donne occasion de rire.
RESPONCE
C'est le naturel des fols et des ennemis de science :
toutesfois, je sçay bien ce que je dis, car en passant par les taillis, j'ay contemplé plusieurs fois la manière de coupper les bois, et ay veu que les buscherons de ce pays, en couppant leurs taillis, laissoient la seppe ou tronc qui demeurait en terre tout fendu, brisé et esclatté, ne se souciant du tronc, pourveu qu'ils eussent le bois qui est produit dudit tronc, combien qu'ils espérassent que toutes les cinq années les troncs en produiroyent encores autant. Je m'esmerveille que le bois ne crie d'estre ainsi vilainement meurtry. Penses-tu que la seppe qui est ainsi fendue et esclattée en plusieurs lieux, qu'elle ne se ressente de la fraction et extorsion qui luy aura esté faicte? Ne sçais-tu pas bien que les vents et pluyes apporteront certaines poussières dans les fentes de ladite seppe, qui causera que la seppe se pourrira au milieu et ne se pourra résoudre, et sera à tout jamais malade de l'extorsion qui luy aura esté faicte? Et pour mieux te faire entendre ces choses, contemple un peu les aubiers, lesquels sur un mesme degré produisent plusieurs branches, qui croissent directement en haut en peu de temps, et icelles parvenues à la grosseur ou environ du bras d'un homme, on les vient à coupper, et la mesme année que lesdites branches auront esté couppées, près et joignant la couppe d'icelles, il sortira un nombre de gittes, qui derechef viendront à la mesme grosseur que les susdites : et par tel moyen la teste de l'aubier s'engrossira en cest endroit, après que plusieurs années on luy aura couppé ses branches, desquelles aucuns font des cercles, et des paux pour soustenir les seps des vignes : dont s'en ensuivra que les couppes de la multitude des branches qui auront esté couppées sur la teste dudit aubier, feront un receptale d'eau sur ladite teste, laquelle eau estant ainsi retenue entrera petit à petit dans le centre et moile de l'aubier, et pourrira la jambe et tronc, comme tu peux apercevoir en plusieurs aubiers, lesquels tu trou-
veras communément pourris par le dedans : et s'ils estoient couppés par science, ce mal seroit obvié par la prudence de rhomme. Veux-tu que je te produise tesmoignage de mon dire? Va à un chirurgien, et luy fay un interrogatoire en disant ainsi : Maistre, il est advenu à ce jourd'huy, que deux hommes ont eu chacun d'eux un bras couppé, et y en a un d'iceux à qui on Ta couppé d'un glaive tranchant, du beau premier coup tout nettement, à cause que le glaive estoit bien esguisé : mais à l'autre, on luy a couppé d'une serpe toute esbréchée, en telle sorte qu'il luy a fallu donner plusieurs coups, devant que le bras fust couppé : dont s'ensuit que les os sont froissez, et la chair meurtrie et lambineuse, ou serpilleuse à l'endroit où le bras a esté couppé. Je vous prie me dire, lequel des deux bras sera le plus aisé à guérir. Si le chirurgien entend son art, il te dira soudain que celuy qui a eu le bras couppé nettement par le glaive tranchant, est beaucoup plus aisé à guérir que l'autre. Semblablement je te puis asseurer qu'une branche d'arbre couppée par science, la playe de l'arbre sera beaucoup plustost guérie, que non pas celle qui par violence et inconsidérément sera froissée. Voilà pourquoy je voudrois que les laboureurs et buscherons eussent ceste considération, quand ils couperont les branches des arbres, en espérance que la seppe apporte encore branches, qu'ils eussent esgard de faire la couppe nettement et en pente, à fin que les eaux, ni aucune chose, ne se peust retenir sur ladite couppe. Et sur toutes choses, qu'on se donnast bien garde de les froisser, ni fendre en les couppant. Veux-tu ouyr un bel exemple? Il y avoit deux laboureurs, qui avoient arrenté une terre nouvelle, et pour icelle clorre, ils avoient fait un fossé, par égale portion : et sur le bord dudit fossé, ils avoyent planté des espines un mesme jour l'un et l'autre : quelque temps après que les espines furent grandes et bonnes à faire fagots, pour
chauffer les fours, ils vont ensemble accorder, qu'il laloit estaucer leur palice ou haye, à fin que les espines produisissent de rechef multitude de gittes et branches : cela fait et accordé, au jour déterminé l'un d'iceux print un volant, qui est un ferrement comme une serpe, mais il est emmanché au bout d'un baston; et ainsi, celuy qui avoit le volant, couppoit ses espines de bien loin, à grands coups, craignant s'espiner, et en les couppant, faisoit plusieurs fautes et fractions aux seppes et racines desdites espines : mais son compagnon, plus sage que luy, monstra qu'il ayoit quelque Philosophie en son esprit : car il prist une sie, et ayant des gans aux mains, il sia toutes les branches de ses espines, avec ladite sie, en telle sorte qu'il ne fut fait aucune fraction : mais plusieurs se moquoient de luy, dont à fin ils furent moquez : car la partie de la haye qui avoit esté siée ainsi sagement, elle se trouva avoir produit derechef ses branches en deux années plus grosses et plus grandes, que non pas celles de son compagnon en cinq années : voilà un tesmoignage qui te doit donner occasion de préméditer et philosopher les choses devant que les commencer. Ce n'est donc pas sans cause, que je t'ay dit qu'il est requis une grande Philosophie en l'art d'agriculture.
DEMANDE
Tu m'as dit que les aubiers estoyent creux et pourris au dedans du cœur, à cause des eaux qui sont retenues sur la teste, pour la faute ou imprudence de ceux qui couppent les branches ; toutesfois , j'ay veu plusieurs Chesnes és forests, qui avoyent la jambe creuse, et n'avoient jamais esté estaucez ou couppez.
RESPONCE
Cela n'empesche pas que ma raison ne soit légitime, mais
en cest endroit tu dois entendre que plusieurs arbres ont des carrefours sur la rencontre des fourches, et plusieurs branches, qui ont prins leur accroissement en un mesme endroit, et en se dilatant Tune deçà, et l'autre delà, elles font un certain réceptacle entre lesdites branches, sur lesdits carrefours : et en temps de pluyes, les eaux qui descoulent le long des branches sont retenues sur lesdits carrefours; et ainsi, par succession de temps, elles percent et pénètrent la jambe de l'arbre jusques à la racine, parce que le naturel de Peau est de tirer toujours en bas; voilà qui cause que lesdits arbres sont creux dedans le corps. Veux-tu bien clairement entendre ces choses? pren garde au bois de Noyer, et tu trouveras que quand il est vieux, le bois est madré, ou figuré, et de couleur noire par le dedans du tronc : et pour ceste cause, les vieux Noyers sont plus estimez à faire menuserie, que non pas les jeunes : car le bois des jeunes est blanc, et n'y a aucune figure. Cela te doit asseurer que les eaux qui distillent le long des branches, se retienent et arrestent sur les carrefours desdits Noyers, et petit à petit lesdites eaux entrent par les porres dudit Noyer. Et si tu ne veux croire que le bois de Noyer soit porreux, va chez un mentisier, et tu trouveras, que quand il rabote quelque table ou membrure dudit Noyer, il se fait des escoupeaux longs et terues comme papier : pren un desdits escoupeaux et le regarde contre le jour, et tu verras là un nombre infini de petits permis, qui est la cause que ledit bois est fort espongieux, et sujet à s'enfler, soudain qu'il reçoit quelque humidité. Je te donneray encore un exemple fort aisé ; il faut que tu me confesses que le bois d'Érable est plus madré, figuré et damasquiné que nul. autre bois, et pour ceste cause, les Flamans en font des cables merveilleusement belles : car ayans un bois bien damasquiné, ils le siéront bien terue et l'enchâsseront dans quelque autre table de moindre
estime en joignant et assemblant plusieurs desdites tables ensemble : ils cercheront le racord des figures de la damasquine, tellement qu'il semblera que toutes lesdites tables jointes ensemble ne sont qu'une mesme pièce, à cause que le racord des figures empesche la cognoissance de l'assemblage. Veux-tu sçavoir à présent qui est la cause que ledit bois se trouve ainsi figuré? Note qu'il est tout branchu, depuis la racine jusques aux branches, et parce qu'il ne produit aucun fruit profitable, on couppe souvent les branches et on laisse le tronc; lors les branches estant coupées, la teste du tronc se renforce d'escorce et de gittes, et fait un réceptacle, sur lequel sont retenues quantités d'eaux és temps des pluyes, ainsi que je t'ay dit cy dessus. L'eau a son naturel de percer toujours en bas, et passant par les porres le long du tronc, en tirant en bas, elle trouve qu'à l'endroit des branches de la jambe, le bois est plus dur et moins porreux , parce que les nœuds desdites branches prennent leur origine dés le centre du tronc. Et ainsi que ladite eau descend en bas, et qu'elle trouve le dur de la naissance et la branche, elle est contrainte se desvier par autre voye en tenant lignes obliques, et tant plus il y a de branches audit tronc, d'autant plus se trouvent diverses figures au bois d'Erable. Et pour bien cognoistre cela, va à un ruisseau où il n'y a guères d'eau et mets plusieurs pierres dedans le cours de l'eau, environ distantes de quatre doits l'une de l'autre : si les pierres sont un peu plus hautes que l'eau, tu verras que les pierres feront divertir l'eau en la manière que dessus. Si ce secret estoit cogneu de tous les bois d'Erable, ils ne seroyent bruslez, ains seroyent gardez précieusement, desquels on pourroit faire de belles colonnes, et autres telles choses. Puis que nous sommes sur le propos des arbres, et des abus que les ignorans commettent au gouvernement d'iceux, combien penses tu qu'il y ait de gens , qui regardent le temps et
JOUjO'V- JUat
saison convenable pour coupper les bois de haute futée? De ma part, je pense qu'il y en a bien peu : vray est que communément ils ne les couppent pas en esté, parce qu'ils ont d'autres affaires qui les pressent : et parce qu'ils n'ont rien à faire en hyver, et qu'il fait bon travailler pour s'eschauffer , ils couppent communément leurs bois en hyver : car en esté ils ne pourroient finer de journalliers, par quoy sont contrains d'attendre l'hiver : mais il faut philosopher plus outre, car si les bois sont coupez és jours que le vent est au Sus ou au Ouest, ce sont les vents humides, lesquels par leurs actions font enfler les bois et remplir les porres d'humidité : et estans ainsi enflez, humectez et abreuvez, s'ils sont couppez en tel estât, l'humeur qui est dedans les porres s'eschauffera et engendrera quelques cossons ou vermines, qui quelque temps après gasteront le bois. Quoy qu'il en soit, la charpante d'un bois couppé en la saison susdite sera de petite durée : mais si le bois est couppé en temps de froidures, et que le vent soit au Nord, les porres desdits bois sont resserez en telle sorte, que comme l'homme est plus sain et plus fort en temps de froidure, que non pas au temps que par sueur les humeurs sont dilatées et les porres ouverts, semblablement le bois qui est couppé au temps que le vent est au Nord, il est plus halis et plus fort que non pas en esté. Et te faut aussi noter que nulle nature ne produit son fruit sans extrême travail, voire et douleur : je dis autant bien les natures végétatives, comme les sensibles et raisonnables. Si la Poule devient maigre, pour espellir ses poulets, et la Chienne souffre en produisant ses petits, et conséquemment toutes espèces et genres, et mesme la Vipère, qui meurt en produisant son semblable, je te puis aussi asseurer que les natures végétatives et insensibles souffrent en produisant leurs fruicts. J'estois quelque fois és iles de Xaintonge, où j'apperceu une vigne plus chargée de fruits que
toutes les autres , et m'enquerrant de la raison, on me respondit qu'elle estoit chargée à la mort : lors ayant demandé l'interprétation de cela, on me dist qu'on lui avoit laissé plus de rameaux que de coustume, parce qu'on la vouloit arracher après la cueillie, et qu'autrement on n'eust voulu permettre qu'elle eust chargé si abondamment, ce qui vaut autant dire que si on laissoit faire ausdites vignes ce qu'elles voudroyent, qu'elles se tueroyent, à cause de l'abondance des fruits, qu'elles s'efforceroyent de produire. Pay contemplé plusieurs fois des arbres et plantes, qui par sécheresse ou autre accident se mouroyent : toutesfois, devant que mourir, ils se hastoyent de fleurir et produire graines et fruits devant le temps accoustumé. Or si ainsi est que les arbres et autres végétatifs travaillent, et sont malades en produisant, il faut conclurre que si tu couppes tes arbres au temps des fruits, des fleurs, et des feuilles, tu les couppes en leur maladie, dont la foiblesse de ladite maladie demeurera ausdits arbres, et la charpente qui sera faite desdits arbres ne sera jamais si forte, ni de si grande durée que celle qui sera faite des arbres qui seront couppez au temps d'hyver et froidures sèches, comme j'ay dit cy dessus. Si tu es un homme de bon jugement, tu peus à présent cognoistre par les argumens susdits, que ce n'est pas sa is cause, que j'ay dit qu'il est requis quelque Philosophie à ceux qui exercent l'art d'agriculture, et si tu eusses entendu ce qu'un bon laboureur devroit entendre, tu n'eusses trouvé estrange ce propos que je t'ay dit au commencement, c'est à sçavoir, que je cerchois un lieu montueux, pour édifier un jardin excellent et de grand revenu.
DEMANDE
A la vérité, j'ay trouvé cela fort estrange, et ne puis encore entendre la cause : parquoy, je te prie me la dire à fin de m'oster de ceste fantasie.
RESPONCE
Tu dois entendre que les terres des lieux montueux sont plus' salées, que non pas celles des vallées : et pour ceste cause, les arbres fruitiers qui croissent sur les hauts terriers produisent leurs fruits plus salez et de meilleur goust que ceux des vallées : voilà une raison qui te doit suffire pour le tout.
DEMANDE
Cuides-tu que je te croye, de ce que tu dis à présent, qu'il y aye du sel en la terre, et mesme en toutes espèces?
RESPONCE
Véritablement tu as un pauvre jugement : je t'ay prouvé cy devant que, en toutes espèces d'arbres, herbes et plantes, il y avôit du sel, et à présent tu veux ignorer qu'il y en aye en toutes terres. Et où penses-tu que les arbres, herbes et plantes prennent leur sel, s'ils ne le tirent de la terre? Tu trouverois bien estrange, si je te disois qu'il y a aussi du sel en toutes espèces de pierres, et non seulement és espèces de pierres, mais je te dis aussi qu'il y en a en toutes espèces de métaux : car n'y en ayant point, nulle chose ne se pourroit tenir en son estre; ains se réduiroit soudain en cendre.
DEMANDE
Si de ces choses tu ne me donnes des raisons bien apparentes, je ne croiray rien de tout ce que tu m'en as dit.
RESPONCE
Il te faut icy entendre que la cause qui tient la forme et bosse des montagnes, n'est autre chose que les rochers qui y sont, tout ainsi comme les os d'un homme tiennent la
forme de la chair de laquelle ils sont revestus. Et tout ainsi que si l'homme avoit les os froissez et escachez, la forme du corps se viendroit à encliner, perdre et rabaisser son estre : semblablement, si les pierres qui sont és montagnes se venoyent à réduire en terre, lesdites montagnes perdroyent leur forme : car les eaux, qui descendent des nues, emmèneroyent les terres desdites montagnes aux vallées, et ainsi il n'y auroit plus de montagnes, mais les pierres, comme je t'ay dit, tiennent ladite forme. Et parce qu'esdites pierres il y a plus de sel que non pas en la terre, les terres qui sont sur les rochers se ressentent du sel desdites pierres : car, tout ainsi que je t'ay dit que Pacreté de la fumée du bois estoit tesmoignage qu'elle portoit en soy quelque salsitude, qui faisoit cuire etgaster les yeux, semblablement la vapeur qui sort des rochers desdites montagnes apporte quelque salsitude és terres qui sont dessus, qui causent que les fruits qui y croissent sont plus salez et de meilleur goust, et ne sont si sujets à putréfaction et pourriture, comme ceux qui sont produits és vallées, et ceux des vallées sont communément plus fades et de mauvaise saveur, et sujets à pourriture. Et ce, pour cause que les terres des vallées sont sujettes à recevoir et donner passage és eaux qui descendent des montagnes, lesquelles eaux font dissoudre et emportent le sel des terres desdites vallées, qui causent que les fruits ne sont guères salez. Item, les arbres, qui sont plantez és vallées, ne peuvent porter si grande abondance de fruits que ceux des montagnes ou terriers hauts : et la cause est, parce que les arbres des vallées sont trop guais, à cause de l'abondance d'humeur, qui fait qu'ils employent leur temps et force à produire grande quantité de bois et branches , et cerchent le Soleil, et deviennent plus hauts et plus droits que ceux qui sont aux terriers hauts : aussi lesdits arbres des vallées en cas pareil n'ont point si grande quantité d'huile en leur bois, comme
ceux des hauts terriers et montagnes. Voilà aussi pourquoy ils ne bruslent pas si bien que ceux des hauts lieux, et ne sont lesdits arbres de si longue durée. Et si tu neveux croire qu'il y aye du sel és fruits, contemple un peu quelque arbre de Serisier, Pommier ou Prunier; si tu vois une année qu'il n'aye guère de fruit, et que le temps se porte sec, tu trouveras ce fruit là d'une excellente saveur : et s'il advient une année fort mouillée, et que ledit arbre aye grande quantité de fruit, tu trouveras que ledit fruit sera fade et de mauvaise saveur, et de peu de garde. Et cela adviendra pour deux causes : la première est parce que le tronc et branches dudit arbre n'ont pas assez de sel , pour en distribuer abondamment à si grande quantité de fruit : l'autre, parce que l'année a esté pluvieuse, et que les pluyes ont emporté partie du sel dudit fruit, comme il seroit d'un poisson salé qui seroit pendu à une branche dudit arbre.
DEMANDE
Quant est de ces raisons que tu m'as données des fruits, elles sont aisées à croire : mais de croire qu'il y aye du sel aux pierres et métaux, il n'y a homme qui me le sçeut faire accroire.
RESPONCE
Tu trouves bien estrange que je dise qu'il y a du sel en toutes espèces de pierres et métaux : tu t'esbahiras donc beaucoup plus, quand je te diray qu'aucunes pierres sont presque toutes de sel, et je te prouveray par bonnes raisons, qu'il y a certains métaux qui ne sont autre chose que sel : et à fin que n'ayes occasion de t'en aller mal édifié de mes propos, commençons du mineur au majeur. Tu me confesseras, en premier lieu, que les pierres de chaux empeschent la putréfaction et endurcissent et mondifient les peaux des bestes mortes; ou autrement, elles ne pour-
royent servir aux Corrayeurs. Tu es bien asne, si tu penses que la pierre de chaux aye ceste vertu sans qu'il y eust du seL Passons outre, je te demande pourquoi est-ce que les Corrayeurs jettent ladite chaux après qu'elle a servi une fois? N'est-ce pas parce que son sel s'est dissout, et, estant dissout, a salé lesdites peaux, et le résidu de la pierre est demeuré inutile? Car autrement ladite chaux pourroit servir plusieurs fois. Je t'ay donné cy dessus un exemple du sel de l'écorce du bois, duquel se servent les Tanneurs : l'une raison te doit assez suffire pour te faire croire l'autre. Si tu tàstes de la chaux dissoute sur le bout de la langue, tu trouveras une mordification salsitive beaucoup plus poignante que celle du sel commun. Item, tout ainsi que le sel du vin qu'on appelle cendre gravelée, nettoyé les draps et est bonne à la buée, aussi fait le sel qui est aux cendres du bois. Semblablement le sel de la pierre de chaux est bon à la buée, quelque chose qu'on die qu'il brusle les draps : cela ne peut estre, si ce n'estoit que dedans un peu d'eau, on mist une grande quantité de ladite chaux : mais si une moyenne quantité de chaux est mise et dissoute dedans assez bonne quantité d'eau, et que ladite chaux aye trempé quelque temps dedans ladite eau, le sel qui y est se viendra à dissoudre et mesler parmi l'eau : lors ladite eau, estant salée du sel de la chaux, sera fort apte pour servir à la buée, comme je t'ay dit cy devant, que l'eau qui distille des fumiers est presque le total de ce qui deust estre porté en la terre. Voilà les raisons qui te doivent faire croire le total, toutesfois je te donneray encore certains exemples, qui te feront croire ce que tu ignores à présent. Considère un peu certaines pierres qu'on appelle gélices ou venteuses, et tu verras qu'elles se consomment journellement et se réduisent en cendre ou menue poussière. Veux-tu sçavoir la cause de cela? C'est parce qu'il n'y a pas longtemps que ladite pierre a esté faite et a esté tirée de sa racine, devant que sa dis-
crétion fust parachevée : dont s'ensuit que l'humidité de Pair et pluyes qui donnent contre, font dissoudre le sel qui est en ladite pierre, et le sel estant ainsi dissout et réduit en eau, il laisse ses autres parties ausquelles il s'estoit joint : et de là vient que ladite pierre se réduit de rechef en terre, comme elle estoit premièrement, et estant réduite 'en terre, elle n'est jamais oisifve : car si on ne luy donne quelque semence, elle se travaillera à produire espines et chardons, ou autres espèces d'herbes, arbres ou plantes, ou bien quand la saison sera convenable, elle se réduira de rechef en pierre. Pour bien cognoistre ces choses , quand tu passeras près des murailles qui sont gastées par l'injure du temps, taste de la langue de la poussière qui tombe desdites pierres, et tu trouveras qu'elle sera salée, et que certains rochers, qui sont descouverts, combien qu'ils soyent encore au lieu de leur essence, ils sont sujets à l'injure du temps : et dois icy noter que les murailles et rochers qui sont ainsi incisez par l'injure du temps, le sont beaucoup plus devers la partie du Sus et du Ouest, que non pas du Nord, qui est attestation de mon dire, c'est à sçavoir que l'humidité fait dissoudre le sel, qui estoit la cause de la tenance , forme et discrétion de la pierre : et mesme tu vois que le sel commun, estant dedans les maisons, se dissout de soy-mesmes en temps de pluyes, qui sont agitées par lesdits vents du Ouest et Sus.
DEMANDE
L'opinion que tu m'as dite à présent est la plus menteuse que oui jamais parler : car tu dis que la pierre, qui depuis peu de temps a esté faite, est sujette à se dissoudre, à cause de l'injure du temps, et je sçay que dès le commencement que Dieu fit le ciel et la terre, il fit aussi toutes les pierres, et n'en fut fait onques depuis. Et mesme le Pseaume sur lequel tu veux édifier ton jardin, rend tesmoignage que
le tout a esté fait dès le commencement de la création du monde.
RESPONCE
Je ne vis onques homme de si dure cervelle que toy : je sçay bien qu'il est escrit au livre de Genèse, que Dieu créa toutes choses en six jours et qu'il se reposa le septiesme : mais, pourtant, Dieu ne créa pas ces choses pour les laisser oisifves, ains chacune fait son devoir, selon le commandement qui luy est donné de Dieu. Les astres et planètes ne sont pas oisifves, la mer se pourmeine d'un costé et d'autre et se travaille à produire choses profitables, la terre semblablement n'est jamais oisifve : ce qui se consomme naturellement en elle, elle le renouvelle et le reforme de rechef, si ce n'est en une sorte, elle le refait en une autre. Et voilà pourquoy tu dois porter les fumiers en terre, afin que de rechef la terre prenne la mesme substance qu'elle luy avoit donnée. Or faut icy noter que, tout ainsi que l'extérieur de la terre se travaille pour enfanter quelque chose , pareillement le dedans et matrice de la terre se travaille aussi à produire : en aucuns lieux elle produit du charbon fort utile, en d'autres lieux elle conçoit et engendre du fer, de l'argent, du plomb, de l'estain, de l'or, du marbre, du jaspe> et de toutes espèces de minéraux et espèces de terre argileuse, et en plusieurs lieux elle engendre et produit du bitume, qui est une espèce de gomme oligineuse qui brusle comme résine : et advient souvent que dedans la matrice de la terre s'allumera du feu par quelque compression, et quand le feu trouve quelque minière de bitume ou de souffre ou de charbon de terre, ledit feu se nourrist et entretient ainsi sous la terre : et advient souvent que par un long espace de temps aucunes montagnes deviendront vallées par un tremblement de terre ou grande véhémence que ledit feu engendrera, ou bien que les pierres, métaux,
et autres minéraux qui tenoyent la base de la montagne se brusleront, et en se consommant par feu, ladite montagne se pourra encliner et baisser petit à petit : aussi autres montagnes se pourront manifester et eslever, pour l'accroissement des roches et minéraux qui croissent en icelles, ou bien il adviendra qu'une contrée de pays sera abysmée ou abaissée par un tremblement de terre, et alors1, ce qui restera sera trouvé montueux : et ainsi, la terre trouvera toujours dequoy se travailler, tant és parties intérieures qu'extérieures. Et quant est de ce que tu te mocques, que je t'ay dit que les pierres croissent en terre, il n'y a aucune occasion ni raison de se mocquer de moy : mais ceux qui s'en mocqueront se déclareront ignorans devant les Doctes : car il est certain que si, depuis la création du monde, il n'estoit creu aucune pierre en la terre, il seroit difficile d'en trouver aujourd'huy une charge de cheval en tout un Royaume, sinon en quelques montagnes et déserts, ou autres lieux non habitez , et donneray à présent à cognoistre qu'il est ainsi que je t'ay dit. Considère un peu combien de millions de pippes de pierres sont journellement gastées à faire de la chaux. Item, considère un peu les chemins, tu trouveras qu'un nombre infiny de pierres sont réduites en poussière par les chariots et chevaux, qui passent journellement par lesdits chemins. Item, regarde un peu travailler les Massons, quand ils feront quelque bastiment de pierre de taille, et tu verras qu'une bien grande partie de ladite pierre est gastée et mise en poussière ou en farine par lesdits Massons. Il n'y a homme au monde ny esprit si subtil qui sçeust nombrer la grande quantité de pierres qui sont journellement dissoutes et pulvérisées par l'effet des gelées, non comprins un nombre infini d'autres accidens, qui journellement gastent, consument et réduisent les pierres en terre. Parquoy je puis asseurément conclurre que si les pierres n'eussent esté aucunement formées, creuës et augmentées
depuis la première création escrite au livre de Genèse, qu'il seroit aujourd'huy difficile d'en pouvoir trouver une seule, sinon, comme j'ay dit cy devant, és hautes montagnes et lieux déserts et non habitez, et sera bien gros d'esprit celuy qui ne le croira ainsi, s'il a esgard és choses susdites.
DEMANDE
Donne moy donc quelque raison qui me face entendre comment les pierres croissent journellement entre nous, et lors je ne t'importuneray plus.
RESPONCE
Sur toutes les choses qui m'ont fait croire et entendre que la terre produisoit ordinairement des pierres, ça estér parce j'ay trouvé plusieurs fois des pierres, qu'en quelque part qu'on les eust peu rompre, il se trouvoit des coquilles, lesquelles coquilles estoyent de pierre plus dure que non pas le résidu, qui a esté la cause que je me suis tourmenté et débatu en mon esprit l'espace de plusieurs jours, pour admirer et contempler, qui pouvoit être le moyen et cause de cela. Et quelque jour, ainsi que j'estois és isles de Xaintonge, en allant de Marennes à la Rochelle, j'ay apperceu un fossé creusé de nouveau, duquel on avoit tiré plus de cent charetées de pierres, lesquelles en quelque lieu ou endroit qu'on les sçeust casser, elles setrouvoient pleines de coquilles, je dis si près à près, qu'on n'eust sçeu mettre un dos de Cousteau entre elles sans les toucher : et dèslors je commençay à baisser la teste, le long de mon chemin, à fin de ne rien voir qui m'empeschast d'imaginer qui pourroit estre la cause de cela : et estant en ce travail d'esprit, je pensay dèslors, chose que je crois encore à présent et m'asseure qui est véritable, que près dudit fossé il y a eu d'autres fois quelque habitation , et ceux qui pour lors y habitoient, après qu'ils avoient mangé le poisson qui estoit
dedans la coquille, ils jettoyent lesdites coquilles dedans cette vallée, où estoit ledit fossé, et par succession de temps lesdites coquilles s'estoient dissoutes en la terre, et aussi la terre de ce bourbier s'estoit mondifiée, et les saletez pourries et réduites en terre fine, comme terre argileuse; et ainsi que lesdites coquilles se venoient à dissoudre et liquéfier, et la substance et vertu du sel desdites coquilles faisoient attraction de la terre prochaine, et la réduisoyent en pierre avec soy, toutefois, , parce que lesdites coquilles tenoient plus de sel en soy qu'elles n'en donnoient à la terre, elles se congeloient d'une congélation beaucoup plus dure que non pas la terre : mais l'un et l'autre se réduisoyent en pierre, sans que lesdites coquilles perdissent leur forme. Voilà la cause qui, depuis ce temps là, me fit imaginer et repaistre mon esprit de plusieurs secrets de nature, desquels je t'en monstreray aucuns. Item, une autre fois je me pourmenois le long des rochers de cette ville de Xaintes, et en contemplant les natures, j'apperceu en un rocher certaines pierres, qui estoyent faites en façon d'une corne de mouton, non pas si longues, ny si courbées, mais communément estoient arquées et avoyent environ demipied de long. Je fus l'espace de plusieurs années devant que je cogneusse qui pouvoit estre la cause que ces pierres estoyent formées en telle sorte : mais il advint un jour qu'un nommé Pierre Guoy, Bourgeois et Eschevin de cette ville de Xaintes, trouva en sa mestairie une desdites pierres, qui estoit ouverte par la moitié et avoit certaines denteleures, qui se joignoyent admirablement l'une dans l'autre : et parce que ledit Guoy sçavoit que j'estois curieux de telles choses, il me fit un présent de ladite pierre, dont je fus grandement resjouy, et dèslors je cogneu que ladite pierre avoit esté d'autres fois une coquille de poisson duquel nous n'en voyons plus. Et faut estimer et croire que ce genre de poisson a d'autres fois fréquenté à la mer de Xaintonge :
car il se trouve grand nombre desdites pierres, mais le genre du poisson s'est perdu, à cause qu'on l'a pesché par trop souvent, comme aussi le genre des Saumons se commence à perdre en plusieurs contrées des bras de mer, parce que sans cesse on cerche à le prendre à cause de sa bonté. J'estois quelque fois à Sainct-Denis d'Olleron, qui est la fin d'une isle de Xaintonge, où je prins une vingtaine de femmes et enfans, pour me venir aider à cercher sur les roches maritimes certaines coquilles desquelles j'avois nécessairement affaire, et m'estant rendu sur un rocher, qui estoit journellement couvert de l'eau de la mer, il me fut monstré un grand nombre de poisson armé, qui estoit fait en forme d'un pellon de chastagne, plat par dessous, et un trou bien petit, duquel il s'attachoit à la roche et prenoit nourriture par ledit trou : or ledit poisson n'a aucune forme, ains est une liqueur semblable à l'huitre, toutesfois elle remplist toute sa coquille. Le dehors et dessus de sa coquille est tout garny d'un poil dur et poignant, comme celui d'un hérisson, aussi ledit poisson s'appelle hérisson. Je fus fort aise de l'avoir trouvé, et en ayant prins et emporté une douzaine en ma maison, je fus grandement déceu : car quand le dedans de la coquille fut osté, la racine du poil qui tenoit contre la coquille se putréfia en peu de jours, et ledit poil tomba : et après que le poil fut tombé, la coquille demeura toute nette, et à l'endroit de la racine de chacun poil, se trouva une bossette, lesquelles bossettes sont mises par un si bel ordre, qu'elles rendent la coquille plaisante et admirable. Or quelque temps après, il y eut un Advocat, homme fameux et amateur des lettres et des arts, qui en disputant de quelque art, il me monstra deux pierres toutes semblables de forme ausdites coquilles d'hérisson qui toutesfois estoyent toutes massives : et soustenoit ledit Advocat, nommé Babaud, que lesdites pierres avoyent seté ainsi taillées par la main de quelque Ouvrier, et fut
fort estonné, quand je lui maintins que lesdites pierres estoyent naturelles, et trouva fort estrange, que* je disois que je sçavois bien la cause pourquoy elles avoyent prins une telle forme en la terre : car j'avois desjà considéré que c'estoit de ces coquilles d'hérisson, qui à succession de temps s'estoyent liquéfiées et en fin réduites en pierre, voire que la salsitude de ladite coquille avoit ainsi congelé et réduit en pierre la terre qui estoit entrée dans ladite coquille : or ay-je recouvert depuis ce temps-là plusieurs desdites coquilles qui sont converties en pierre. Voilà qui te doit faire croire que journellement la terre produit des pierres, et qu'en plusieurs lieux la terre se réduit en pierre par Faction du sel, qui fait le principal de la congélation, comme tu peux cognoistre que pour cause que les coquilles sont salées, elles attirent à soy ce qui leur est propre, pour se réduire en pierre. Item, ay trouvé plusieurs coquilles de sourdon, qui estoyent réduites en pierres : toutesfois elles estoyent massives, combien qu'elles fussent jointes, comme si le poisson eust esté dedans. Et que dirastu de ceux qui ont trouvé des os d'hommes enclos dedans des pierres, et autres ont trouvé des monnoyes antiques? N'est-ce pas bien attestation que les pierres augmentent en la terre? Veux-tu encore un bel exemple? Il y a certaines pierrières, desquelles la pierre a un nombre infini de fins, combien qu'elles se tiennent en une masse, si est-ce qu'en mettant des coins par dessous, elle se fendra aisément et se lèvera en sus. Veux tu sçavoir comme on la tire, sçache que parce que les veines ou fins de ladite pierre sont en traversant, Vitruve dit qu'en couppant laditte pierre il faut marquer son lict : car si les Massons mettoyent la pierre qui estoit couchée en son lict debout, le bout qui estoit de travers, cela causeroit que ladite pierre se fendroit et s'esclatteroit, pour la pesanteur de celles qui seroyent mises dessus. Toutes pierrières ne sont pas ainsi, il y en a aucune
qui n'ont ne long ne travers; mais sont si bien congelées ^qu'on ne regarde pas du costé qu'on les met. Venons à présent à la cause, qu'aucunes pierres ont si grand nombre de veines, lesquelles sont aisées à fendre, et pourquoy c'est que les veines ne sont aussi bien descendantes d'en haut, comme elles vont en traversant. La cause de cela est, parce qu'au-dessus la pierrière, il y a une grande espesseur de terres : il est bien vray que quand la pierre se faisoit, l'eau qui tomboit des pluyes, passant à travers de ladite terre, prenoit avec soy quelque espèce de sel et l'eau estant descendue jusques à la profondeur du lieu où elle s'arrestoit, ladite eau ainsi salée convertissoit et congeloit la terre où elle estoit arrestée en pierre : et pour ce coup se formoit une couche ou lict de ladite pierre, et estant endurcie, elle servoit après de receptable pour les autres eaux qui tomboyent après et passoyent à travers des terres, jusques audit réceptacle, et ayant prins encores un coup quelque sel en passant par les terres, il se formoit une autre couche ou lict, qui se formoit et se joignoit avec le premier : et ainsi à diverses fois, années et saisons, plusieurs minières de pierres ont esté augmentées et augmentent journellement en la matricedelaterre. Et il advient quelquefois qu'un lict et couche de pierre aura par dessus quelque couche de terre glueuse qui causera quelque saleté au dessus du terrier ou lict : les autres eaux qui se congèleront avec la terre, qui est dessus ledit lict, ne se pourroyent joindre ou souder ensemble, à cause de la saleté contraire. Dont se commencera un lict à part, et se trouvera une séparation en ladite roche, que les pierreurs appellent une fin.
DEMANDE
Penses-tu me trouver si beste que je croye à présent une telle folie, que tu m'as icy proposé? Ne sçay-je pas bien, si ainsi estoit, que, depuis la création du monde, toutes les
eaux et la terre seroyent converties en pierre, et qu'à présent les poissons seroyent à sec?
RESPONCE
Je t'asseure que je ne cogneus onques une si grande beste que toy; j'ay perdu mon temps de tout ce que je t'ay dit cy devant : car tu n'as rien conceu. T'ay-je pas dit, que tout ainsi que journellement les pierres estoyent augmentées d'une part, qu'en cas pareil, elles estoyent diminuées d'une autre part, et en se diminuant par fractions, brisures, et dissolution des vents, pluyes et gelées, lorsquelles sont dissoutes, elles rendent l'eau, le sel, et la terre, de laquelle elles avoyent prins leur essence?
DEMANDE
Voire, mais je voy bien souvent des pierres qui sont fort blanches, et toutesfois la terre qui est dessus est noire : s'il y avoit de ladite terre, comme tu dis, la pierre ne seroit ainsi blanche, ains seroit de la couleur de la terre qui est dessus, puis qu'elle a esté formée de partie d'icelle.
RESPONCE
Si tu avois quelque Philosophie, tu n'eusses ainsi argumenté : car c'est chose certaine que le sel blanchist la terre en la congélation, et non seulement la terre, mais plusieurs autres choses, tesmoins les experts Alchimistes, qui souventesfois prendront du sel de tartare ou du sel de salicor ou quelque autre espèce de sel, pour blanchir le cuivre et le faire ressembler argent. Le plomb, aussi, qui est noir, quand il est calciné par la vapeur salsitive du vinaigre, il se réduit en blanc de plomb, dequoy la ceruse est faite, et blanc rasis, qui est la plus blanche de toutes les drogues. Et quant est de ce que tu as allégué, que depuis le commencement du monde, toutes les eaux eussent esté converties
en pierre, s'il estoit ainsi que je t'ay dit, tu as fort mal entendu ce poinct : car je ne t'ay point dit que toute Peau, qui passoit à travers des terres, se convertissoit en pierre, mais seulement une partie : et qu'ainsi ne soit, qu'il n'y aye de l'eau dedans les pierres, considère celles qu'on fait cuire pour faire la chaux, et tu trouveras qu'elles sont pesantes devant qu'estre cuites, et après qu'elles sont cuites, elles sont légères. N'est-ce pas attestation, que l'eau, qui estoit jointe avec le sel de la terre, s'est évaporée par la véhémence du feu, et les autres parties sont demeurées altérées, qui cause que soudain qu'on met de l'eau dessus lesdites pierres de chaux, se trouvans altérées, emboivent si très violemment que cela les cause soudain réduire en farine? et te faut icy noter que les pierres qui sont faites d'un bien long-temps, l'eau et les autres parties se sont si bien unies, qu'elles ne peuvent estre propres à faire la chaux, à cause que leur congélation est plus parfaite, comme je te feray bien entendre, en te parlant des cailloux : mais les pierres bonnes à faire chaux, il n'y a pas long-temps qu'elles sont congelées et fermées : et si autrement estoit, qu'ainsi que je te dis, toutes pierres seroyent bonnes à faire chaux. Et quant est de l'autre poinct, que l'eau qui passe à travers des terres se réduit en pierre, et que je t'ay dit que cela ne s'entendoit pas du tout, ains d'une partie, considère un peu la manière de faire le salpestre. On fera bouillir l'eau qui aura passé par la terre salpestreuse et par les cendres : est-ce pourtant à dire que toute ladite eau se convertisse en salpestre ? Non. Pareillement, toute l'eau qui passe à travers des terres, ne se convertist pas en pierre, mais une partie: et ainsi, il y a bien peu d'endroits en la terre qui ne soyent foncez de pierre, ou d'une espèce, ou d'autre : car autrement il seroit difficile de trouver une seule fontaine.
DEMANDE
Je te prie, laisse pour cette heure le propos des pierres, et me fay une petite énarration de ces fontaines, puis que le propos s'y présente.
RESPONCE
Je fay dit cy devant, qu'il y a bien peu de terre, qui ne soit foncée par dessous de pierres ou de mines de métaux, ou de terre argileuse, voire bien souvent foncée de toutes les trois espèces : dont s'ensuit que, quand les eaux des pluyes tombent de Pair sur la terre, elles sont retenues sur lesdits rochers, et lesdits rochers servent de vaisseau et réceptacle pour lesdites eaux : car autrement, les eaux descendroyent jusques aux abysmes ou au centre de la terre : mais estans ainsi retenues sur les rochers, elles trouvent quelque fois des jointures et veines esdits rochers, et ayans trouvé tant peu soit-il d'aspiration, soit terve ou fente, ou quoy que ce soit, lesdites eaux prendront leurs cours devers la partie pendante, pourveu qu'elles trouvent tant peu soitil d'ouverture : et de là vient le plus souvent que des rochers et lieux montueux sortent plusieurs belles fontaines : et de tant plus elles viennent de loin, sortans et passans par des bonnes terres, d'autant plus lesdites eaux seront saines et purifiées, et de bonne saveur. Aussi communément les eaux qui sortent desdits rochers sont plus salées et de meilleur goust que les autres, parce qu'elles font tousjours quelque peu d'attraction du sel qui est esdits rochers.
DEMANDE
Tu reviens tousjours au propos de ce sel, et on ne te sçauroit oster de la teste qu'il n'y aye du sel aux pierres.
RESPQNCE
Je ne t'ay pas dit aux pierres seulement, mais aussi aux cailloux et en toutes choses.
DEMANDE
Je te nie à présent qu'il y aye aucun sel aux cailloux, et te prouveray le contraire, par certains argumens, que tu m'as cy devant baillez. Tu m'as dit que les pierres qu'on appeloit gelices ou venteuses, se dissolvoyent à l'humidité du temps, à cause du sel qui estoit en elles : aussi tu m'as dit que des pierres à faire chaux, l'humide s'évaporoit, pour la véhémence du feu : or est-il chose certaine que les cailloux ne sont sujets à nuls de ces accidens : car je n'en vis jamais dissoudre par l'injure du temps, aussi le feu ne chasse aucunement l'humeur desdits cailloux : te voilà donc vaincu par tes mesmes raisons.
RESPONCE
Je veux à présent prouver mon dire véritable, par les mesmes raisons que tu prens pour le rendre menteur. Tu dis qu'aux cailloux il n'y a aucune espèce de sel, parce qu'ils ne sont sujets à se dissoudre, ne par eau, ne par feu : cela n'empesche point qu'il n'y en aye, voire beaucoup plus abondamment, que non pas és pierres tendres, bonnes à massonner : et qu'ainsi ne soit, as-tu jamais veu faire verre, qu'il n'y eust du sel ? As-tu aussi jamais veu aucun qui sceust faire fondre ou liquifier des cailloux sans sel? Il faut nécessairement que, pour faire liquifier les cailloux, on y mette quelque espèce de sel : or le plus apte pour ceste affaire est le salicor, et, après cestuy là, le sel de tartare y est fort propre, car il a pouvoir de contraindre les autres choses à se liquifier, combien que d'elles-mesmes soyent liquifiables. Tu m'as dit que les cailloux n'estoyent sujets à nulle dissolution par
humidité, ne par feu : et par là tu as voulu prouver qu'ils ne tenoyent point de sel en leur nature, mais tu n'as pas dit ce qui est du caillou : car véritablement, quand il est mis en une fournaise extrêmement chaude, comme les fournaises à faire chaux ou verre, ou autres telles fournaises, esquelles le feu est extrêmement violent, lesdits cailloux se viennent à vitrifier d'eux-mesmes, sans aucune mixtion, ce qui est une attestation bien notoire que les cailloux ont en eux grande quantité de sel, qui leur cause se vitrifier, voire que le sel qui est en soy tient si bien fixes les autres espèces, que lesdits cailloux ont retenu leur humeur, en telle sorte qu'ils ne se peuvent jamais exhaller, ains toutes les matières desdits cailloux sont fixes et inséparables : et qu'ainsi ne soit, pren un certain poids de verre, qui aura esté fait desdits cailloux et du salicor, fay le chauffer le plus violemment que tu pourras, si est-ce que tu trouveras encore son poids. Par cy devant je t'avois bien dit que l'humidité de la pierre de chaux s'exhalloit au feu, mais quant est du sel qui est en ladite pierre, je ne t'avois pas dit qu'il fust sujet à exhallation, mais bien à se dissoudre. Voilà une raison qui te doit faire croire que tant plus il y a de sel en une pierre, d'autant plus elle est fixe. J'ay encore un exemple, pour te le mieux prouver. Il est ainsi que le verre le plus beau est fait de sel et de cailloux : or est-il fixe autant que matière de ce monde, comme je t'ay dit : toutesfois, il est transparent, qui est signe et apparence évidente, qu'il n'y a guère de terre. Il s'ensuit donc qu'il y en a bien peu au caillou et au salicor. Que dirons-nous donc que c'est de ces matières ainsi diaphanées ? Nous pourrons dire qu'il n'y a guère autre chose que de l'eau et du sel, et bien un peu de terre: car la terre n'est pas diaphane de soy, et s'il y en avoit quantité, le verre ne pourroit estre transparent : suivant quoy, que pourrons nous dire du caillou, sinon qu'il est engendré de semblables matières que
— Go —
le verre ? Et ce, d'autant qu'il est diaphane comme le verre, et aussi sujet à se vitrifier de soy-mesme, sans aucun aide, et la vitrification ne se pourroit faire sans sel. Parquoy, il est à conclurre, que esdits cailloux, il y a une bonne portion de sel.
DEMANDE
Tu m'as cy devant dit qui estoit la cause que la pierre s'augmentoit assiduellement és minières, mais quant est des cailloux, qui sont faits de petites pièces, tu ne m'as pas dit la cause, ne l'origine de l'essence.
RESPONCE
En ce pays de Xaintonge nous avons grande quantité de terres vareneuses, ausquelles se trouve un nombre de cailloux, qui se forment annuellement en la terre, qui sont fort cornus et raboteux, et mal plaisans par le dehors : mais par le dedans, ils sont blancs et cristalins, fort plaisans, et propres à faire verres et pierreries artificielles. La cause que lesdits cailloux sont ainsi cornus et raboteux par le dehors, c'est à cause de la place et lieu où ils ont esté formez, qui est que quelque temps après que les herbes et pailles dudit champ ont esté pourries, et qu'il aura demeuré long-temps sans pleuvoir, il viendra quelque temps après, qu'il fera une certaine pluye, qui prendra le sel de la terre et des herbes qui avoyent esté pourries dans le champ : et ainsi que l'eau courra le long du sillon du champ, elle trouvera quelque trou de taupe ou de souris, ou autre animal, et l'eau ayant entré dedans le trou, le sel qu'elle aura amené prendra de la terre et l'eau ce qu'il luy en faut, et selon la grosseur du trou et de la matière, il se congèlera une pierre ou caillou tel que je t'ay dit cy-dessus, qui sera bossu, raboteux et mal plaisant, selon la forme de la place où il aura esté congelé. Veux-tu que je te
donne des raisons, qui m'ont fait cognoistre qu'il est ainsi ? Quelquefois je cerchois des cailloux, pour faire de l'esmail et des pierres artificielles : or, après avoir assemblé un grand nombre desdits cailloux, en les voulant piler, j'en trouvay une quantité qui estoyent creux dedans, où il y avoit certaines pointes, comme celles de diamant, luisantes, transparentes et fort belles : alors je me commençay à tormenter, pour sçavoir qui estoit la cause de cela, et ne la pouvant entendre par Théorique, ne Philosophie naturelle, il me print désir de l'entendre par pratique, et ayant prins une bonne quantité de salpestre, je le fis dissoudre dans une chaudière avec de Peau, laquelle je fis bouillir : et estant ainsi bouillie et dissoute, je la mis refroidir, et l'eau estant froide, j'apperceu que le salpestre s'estoit congelé aux extrémitez de la chaudière, et lors je vuiday Peau de ladite chaudière, et trouvay que les glaçons du salpestre estoient formez par quadratures et pointes fort plaisantes. Quoy considéré dèslors en mon esprit, je vi que les cailloux dont je t'ay parlé estoient aussi congelez : mais ceux qui se trouvèrent massifs, c'est signe et évidente preuve qu'il y avoit assez de matière pour remplir la fosse, et ceux qui estoient creux, c'est qu'il y avoit une superfluité d'eau, laquelle s'estoit desséchée, pendant que la congélation se faisoit aux extrêmes parties : et quand l'humidité du milieu se désséchoit, les matières propres pour le caillou demeuroient fermes et congelées par le dedans, comme petites pointes de diamant. Je ne te dis chose, que je ne te monstre de quoy, si tu veux venir en mon cabinet, car je te monstreray de toutes espèces de pierres, que je t'ay parlé. J'ay trouvé quelques espèces de cailloux qui ont un trou ou canal, qui passe tout à travers desdits cailloux; cela m'a faict asseurément croire que l'eau qui apportoit les matières du caillou passoit tout à travers, pendant que ledit caillou se congeloit : et parce que le cours de l'eau ne trou-
voit aucune fermure qui Farrestast, elle a tousjours passé à travers dudit caillou, et en passant de ceste sorte, la vitesse de Peau a empesché qu'il ne se fist congélation au milieu dudit caillou : dont s'en est ensuivi que le caillou est demeuré creux comme une canelle tout à travers. Tu peux prendre cest exemple par les ruisseaux courans au temps des gelées, lesquels se congèlent aux extrémitez, mais non pas au cours principal, à cause de la vistesse de Peau. Il y a un autre exemple qui m'a fait croire que les pierres ont esté congelées de certaine liqueur, par la vertu du sel .Quelquefois ainsi que j'allois de Xaintes à Marennes, passant par les brandes de Sainct-Sorlin, je vy certains manouvriers, qui tiroient de la terre d'argile pour faire de la thuile : et ainsi que j'estois arresté pour contempler la nature de la terre susdite, j'apperceu un grand nombre de petits tourteaux de marcacites, qui se trouvoient parmy ladite terre : et ayant contemplé plus outre, je cogneus que lesdites pierres de marcacites avoient une forme telle, comme si quelqu'un avoit coulé de la cire fondue petit à petit avec une cuillère : car lesdites marcacites estoient faites par rotonditez conglacées, la première plus évasée que la seconde, et la seconde plus que la tierce, et conséquemment toutes les circulations et rotonditez estoyent faites en appétissant, en montant en haut, et en la fin de ladite pierre, il y avoit une pointe qui me faisoit naturellement cognoistre que c'estoit la fin et dernière goutte de la liqueur, qui avoit distillé lors que lesdites marcacites se congeloyent : si de cela tu ne me veux croire, va t'en ausdits terriers, et tu trouveras quantité desdites marcacites, et si tu les gardes long-temps, tu trouveras qu'elles chaumineront, et taste au bout de la langue, et tu trouveras qu'elles sont salées, qui te fera croire que les métaux ont en eux du sel, aussi bien comme les pierres : car les marcacites ne sont autre chose que commencement de quelque métal: et
qu'ainsi ne soit, pren deux desdites pierres, et les frotte Tune contre l'autre, et tu trouveras qu'elles sentiront comme le soufre, et mesme si tu les frappes, il en sortira du feu, comme fait des autres mines de métaux. Je te veux alléguer encore un exemple de la congélation des cailloux. Quelque fois que j'estois à Tours durant les grands jours de Paris, qui estoyent lors audit Tours, il y eut un grand Vicaire dudit Tours, Abbé de Turpenay, et maistre des requestes de la Roynede Navarre, homme Philosophe et amateur des lettres et des bonnes inventions; il me monstra en son cabinet plusieurs et diverses pierres, mais entre toutes les plus admirables, il me monstra une grande quantité de cailloux blancs, formez à la propre semblance de dragées de diverses façons, et en faisoit ledit Abbé plusieurs présens, comme de chose admirable : quelques jours après, il me mena en son Abbaye de Turpenay, et en passant par un village, qui est le long de la rivière de Loire, il me monstra une grande caverne, par laquelle on alloit bien avant sous terre par le dessous des rochers : et me dist qu'au dedans de ladite caverne, il y avoit un rocher, duquel tomboit de l'eau par petites gouttes, bien lentement : et en distillant, elle se congeloit et se réduisoit en une masse de caillou blanc, et me dit qu'on mettoit par dessous l'eau qui distilloit de la paille, à fin que les gouttes qui distilleroyent se congelassent sur ladite paille, pour faire des dragées de diverses façons, et m'asseura ledit Abbé que la dragée qu'il m'avoit monstrée, avoit esté prinse en ce lieu là, et qu'elle avoit esté faicte par le moyen susdit : aussi plusieurs gens dudit village m'attestèrent la chose estre telle. Tu peux bien donc croire à présent que l'eau des pluyes qui passe à travers des terres, qui sont au dessus du rocher, apporte quelque espèce de sel, qui cause la congélation de ces pierres, qui est le propos que je t'ay tous jours tenu. Cela se peut encores aujourd'huy vérifier : nous pouvons aussi juger par là que
le cristal et autres pierres transparentes sont congelées la plus grande part cTeau et de sel.
DEMANDE
Par quel argument me voudrois-tu faire croire que le cristal soit fait d'une eau congelée ?
RESPONCE
Pavois une fois une boule de cristal, qui estoit bien nette, ronde et bien polie : quand je la regardois en Pair, j'appercevois certaines estincelles à travers dudit cristal ; après, je prenois une phiole pleine d'eau claire, et voyois aussi des bluettes ou estincelles semblables à celles du cristal. Je prenois aussi une pièce de glace, et la regardois en Pair, et en cas pareil, j'appercevois des petites bluettes et estincelles comme dessus : et me sembloit que les trois choses susdites se ressembloyent de couleur, de pesanteur et de froidure. Voilà qui me donna occasion d'entendre et cognoistre que toutes les pierres transparentes sont la pluspart de matière haineuse, et de tant plus elles sont haineuses, elles résistent plus vaillamment au feu, et de tant plus qu'elles sont de nature froide, de tant plus elles se cassent en se froidissant, quand elles sont une fois eschauffées.
DEMANDE
Entre toutes les choses que tu m'as conté de la croissance des pierres, je ne trouve rien de si estrange que ce que tu m'as dit des varaines : car tu dis qu'en ceste terre là il y a quelque espèce de sel, qui cause la congélation desdites pierres.
RESPONCE
Veux-tu que de cela je te donne présentement un bon argument? Va t'en à un four à chaux, duquel le mortier sera
fait de ladite varaine ; si ledit four a chauffé deux ou trois fois, tu verras que son mortier se sera vitrifié. J'en ay veu aucuns duquel le mortier estoit si fort vitrifié qu'il y avoit plusieurs tétines de verre qui pendoyent és voûte dudit fourneau. Penses-tu que la terre se fust ainsi vitrifié, s'il n'y avoit quelque espèce de sel ? Tu trouverois bien estrange, si quelqu'un te disoit qu'il y a du bois qui se réduist en pierre : il te fascheroit beaucoup de le croire, toutesfois je croy qu'il est ainsi : et sçay bien les causes pourquoy cela se fait. Il y a un gentilhomme près de Peyrehorade qui est Thabitation et ville du Viscomte d'Orto, cinq lieux distante de Bayonne, lequel Gentil-homme est Seigneur de la Mothe et Secrétaire du Roy de Navarre, homme fort curieux et amateur de vertu : il se trouva quelquefois à la Cour, en la compagnie du feu Roy de Navarre, auquel il fut apporté audit Roy une pièce de bois qui estoit réduite en pierre, dont plusieurs furent esmerveillez : et après que ledit sieur eust reçeu ladite pierre, il commanda à un quidam de ses serviteurs de la luy serrer avec ses autres richesses : lors le Seigneur de la Mothe, Secrétaire susdit, pria ledit quidam de luy en donner un petit morceau, ce qu'il fit, et ledit de la Mothe, passant par ceste ville de Xaintes, m'en fit un présent, sçachant bien à la vérité que j'estois curieux de telles choses. Cela te peut estre dur à croire : mais de ma part, je sçay, à la vérité, qu'il est ainsi, et depuis, je me suis enquis, d'où c'estoit que le bois réduit en pierre avoit esté apporté : il me fut dit qu'il y avoit une certaine forest de Fayan qui estoit une partie marescageuse, dont je conclus en mon esprit que le bois de Fayan tient en soy plus de sel que nulle autre espèce de bois : parquoy il faut croire que quand ledit bois est pourri et que son sel est humecté, il réduit le bois qui est desjà pourri, en espèce de fumier, ou terre, et dèslors le sel qui est dissout dudit bois, endurcist l'humeur pourrie
du bois et la réduist en pierre, qui est la mesme raison que je t'ay dit, des coquilles, c'est que pour se mollifier et réduire en pierre, elles ne perdent aucunement leur forme : semblablement, le bois estant réduit en pierre, tient encore la forme du bois, tout ainsi comme les coquilles. Et voilà comment nature n'est pas si tost destruite d'un effet, qu'elle ne recommence soudain un autre, qui est ce que je t'ay tousjours dit que la terre et aultres élémens ne sont jamais oisifs. Sçais-tu ce qui me fait croire que le bois de Fayan est plus apte à réduire en pierre que non pas les autres bois? C'est parce qu'il a en soy une si grande quantité de sel, qu'il y a aucunes verrières de verre de vitre, où après qu'ils ont chauffé leur fourneau dudit Fayan, ils prennent la cendre pour se servir à faire verres de vitres, en lieu de salicor ou de fougère. Il ne faut donc trouver estrange, si ledit bois estant pourri, est propre pour se réduire en pierre, attendu qu'il est propre et utile à faire verres : car tout bien considéré, le verre n'est autre chose qu'une pierre. Pourquoy est-ce que tu trouves estrange, que je dis que les pierres s'engendrent annuellement en la terre, veu qu'elles s'engendrent bien dedans le corps des hommes et dedans la teste des bestes? Il n'est pas jusques aux limaces rouges qui n'en ayent. Les Médecins disent que les poissons portans coquilles sont dangereux d'engendrer la pierre, c'est une attestation de tout ce que j'ay dit cy devant, que si le poisson qui porte coquille engendre la pierre, la coquille a esté formée de la propre substance du poisson; et ainsi ils sont d'une mesme nature. Je finiray donc mon propos en concluant que tout ce que j'ay dit cy dessus contient vérité. Combien que j'eusse cy devant conclu ce que je prétendois traitter de l'essence des pierres et de l'action du sel, si est-ce qu'à fin que le secret que j'ay donné des fumiers serve à l'universel, et qu'on ne méprise en cest endroit mon conseil, pour
tousjours mieux asseurer que le sel a affinité avec toutes choses, et que, sans iceluy, toutes choses se putréfieroyent soudain, j'ay voulu encore t'advertir que j'ay leu quelque historien qui dit qu'en Arabie se trouve quelques Contrées de pierre de sel, desquelles on bastit les maisons. Tu ne dois donc trouver estrange, si je t'ay dit que les cailloux, qui sont transparens comme verres, sont congelez par le sel. Et quant à ce que je t'ay dit qu'aucunes pierres se consomment à l'humidité de l'air, je te dis à présent non seulement les pierres, mais aussi le verre, auquel il y a grande quantité de sel : et qu'ainsi ne soit, tu trouveras és temples de Poitou et de Bretagne, un nombre infini de vitres qui sont incisées par le dehors, par l'injure du temps, et les vitriers disent que la Lune a ce fait, mais ils me pardonneront : car c'est l'humidité des pluyes qui a fait dissoudre quelque partie du sel dudit verre : je te dis de rechef que le sel fait des congélations merveilleuses. Les Alchimistes en ont senti quelque chose : car ils se tourmentent fort après ces selz préparez. Il me souvient avoir veu un potier qui faisoit broier du plomb calciné à un moulin à bras : et ainsi qu'on lui annonça l'heure du disner, il envoya ses serviteurs devant, et print une poignée de sel commun et le mesla parmi sondit plomb qui estoit destrampé clair comme eau, et l'ayant meslé, il donna deux ou trois tours à son moulin, à fin que ses serviteurs n'apperceussent le beau secret qui luy avoit esté apprins, de mettre du sel dedans son plomb, pour faire la couleur plus belle, mais au retour du disner, ce fut une fort belle risée : car il trouva que le sel, le plomb et l'eau s'estoyent bien endurcis et congelez par la vertu du sel, qu'il ne fut possible de plus virer les meules, et estoit le dessus et le dessous si bien prins • l'un à l'autre, qu'il fut difficile de les séparer. Voilà une histoire que je t'ay voulu dire, pour mieux t'asseurer
que le sel a vertu de congeler et les métaux et les pierres.
DEMANDE
Puis que tu as cerché la manière de cognoistre ainsi les pierres et cailloux, et reflet de leur essence, me sçaurois-tu donner quelque raison des douze pierres rares lesquelles Sainct Jean, en son Apocalypse prend comme par une figure des douze fondemens de la Saincte Cité de Jérusalem? Car il faut entendre que les douze pierres sont dures et indissolubles, puis que Saint Jean les prend par figure d'un perpétuel bastiment.
RESPONSE
Le jaspe qui est une desdites pierres, est une eau qui a passé par beaucoup de terres, et, en passant, elle a prins la substance salsitive et est tombée sur un certain réceptacle, et estant ainsi cheute, devant qu'estre congelée, sont tombées autres gouttes d'eau qui, en passant à travers des terres, ont trouvé quelque espèce de marcacites, ou métaux parfaicts, et ayant prins teinture és choses susdites, les gouttes d'eau, qui estoyent ainsi teintes, sont cheutes sur l'autre eau : et ainsi, l'eau teinte tombant sur la blanche, a fait plusieurs figures, idées ou damasquinées en ladite pierre de jaspe. Et parce qu'une partie de l'eau a apporté avec soy une substance de sel métallique, la congélation de la-pierre s'est faite merveilleusement dure, et sa dureté est cause que, quand ladite pierre est polie, le polissement est merveilleusement beau et ses figures fort plaisantes.
Quant est du Calcidoine, je t'en dis en cas pareil.
La Thopasse est une eau qui aussi a passé par quelque minière de fer, où elle a prins sa teinture jaune, et de là vient que la substance métallique lui donne quelque dureté d'avantage.
L'Esmeraude est une eau fort nette, qui a passé à travers des minières d'airain, ou de coupe-rose, de laquelle l'airain est fait, et là a prins sa teinture de verre et le sel qui a causé sa congélation : car ladite coupe-rose n'est autre chose que sel, qui est tousjours tesmoignagë de ce que je t'ay dit cy devant.
La Turquoise est aussi une eau qui a distillé et passé par certaines veines des minières d'airain* et de saphre, et de là vient qu'elle tient aucunement couleur des deux espèces des minéraux, et y a parmy lesdites espèces quelque quantité de terre qui cause que ladite pierre n'a point de transparence, comme l'Esmeraude.
Le Saphyr est comme dessus, une eau bien pure, mais parce qu'elle a passé par quelque minière de saphre, elle tient un peu de la couleur et teinture dudit saphre.
Le Diamant n'est autre chose qu'une eau, comme le cristal, mais il est congelé par quelque rare espèce de sel pur et munde, lequel est tellement endurci en sa congélation, qu'il est plus dur que mille des autres pierres; et faut icy noter que son excellente beauté procède en partie de sa dureté, et ce, d'autant que le polissement est plus beau, de tant plus la pierre est dure. Les Lapidaires disent ainsi, voilà un Diamant qui a une belle eau, ils parlent bien, mais il y a du cristal que s'il estoit ainsi dur qu'est le Diamant, il se trouveroit aussi lumineux et excellent en beauté, comme. le Diamant, et ne cognoistroit-on aucunement la différence de l'un avec l'autre.
DEMANDE
Jusques icy tu as tousjours persisté, en disant qu'en toutes espèces de pierres il y avoit du sel, j'en ay rompu plusieurs, et principalement certains cailloux qui avoyent la propre semblance de sel : toutesfois, quand je tastais à la langue, je n'y trouvois aucune saveur.
RESPONSE
Cela n'empesche point qu'il n'y aye du sel : si tu tastes à la langue une pesle d'airain, tu n'y trouveras aucun goust, toutesfois l'airain est venu de coupe-roze qui n'est autre chose que sel. Veux-tu bien sçavoir la cause pourquoy en tastant à la langue, tu n'aperçois aucun goust de sel ? La cause est, parce que les matières sont si bien fixes qu'elles ne se peuvent dissoudre par l'humidité de la langue, comme fait le sel commun. Le sel commun, la coupe-roze, le vitriol, l'alun, le sel armoniac et le sel de tartare, toutes ces espèces, soudain qu'elles sont tant peu soit-il humectées du bout de la langue, elles se dissoudent, et lors la langue trouve aisément le goust, parce que l'humidité de ladite langue fait attraction et dilate les parties de toutes ces espèces de sel : mais quand un sel est bien fixe avec l'eau et la terre, ou autres choses à luy jointes, lors il ne se peut dissoudre que par bonne Philosophie, ou par le moyen et pratique de Philosophie. Exemple : Le verre est la plus grande partie de sel et d'eau; je dis de sel, à cause du salicor qui est un sel d'herbe : après, je dis d'eau, parce que les cailloux ou sable joints au sel de salicor sont partie d'eau et de sel. Or, est-il ainsi que si tu tastes un verre à la langue, tu n'as garde de le trouver salé, combien que ce ne soit la plus grande partie que sel. Qui est donc la cause que l'humidité de la langue ne peut faire attraction de la saveur dudit sel? C'est pour la mesme cause que j'ay dit que les matières terrestres, aineuses et salsitives sont si bien jointes ensemble qu'elles ne se peuvent dissoudre, sinon par industrie et pratique. Un jour, un Alchimiste trouva fort estrange que je luy dis que je tirerois du sel d'un verre, il pensoit estre bon Philosophe, mais il n'avoit pas encore pratiqué là, combien que la chose fust assez aisée. Je ne te parleray plus de ces choses, sçachant bien
que si tu ne reçois les raisons que je t'ay données, ce seroit folie de t'en monstrer d'avantage.
DEMANDE
Je ne t'en feray aussi plus de question : mais je voudrois que tu m'eusses dit quelque chose de l'essence des métaux.
RESPONSE
C'est une règle bien accordée entre les Philosophes, que les métaux sont engendrez de souphre et d'argent vif, ce que je leur accorde : ce néantmoins il y a quelque espèce de sel qui aide à la congélation. Nous ne pouvons nier que l'argent, l'estain, le plomb et le fer ne tiennent la plus grande part de la couleur et du poids de l'argent vif. Item, nous sçavons qu'auparavant que les métaux soyent purifiez, ils sentent le souphre, et toutesfois je ne puis accorder que le souphre qui estoit à la minière d'argent soit fixe avec ledit argent, parce que les Orphèvres disent que le souphre empesche de souder l'argent et est grandement ennemy de l'argent. Bien croiray-je que ledit souphre aye aidé à la discrétion dudit argent, et qu'ainsi que la minière estoit à la fournaise, le souphre se soit exhalé. Quant est de l'or, les Philosophes disent qu'il est engendré de souphre rouge et de vif argent, voulans dire par là que le souphre rouge a donné la teinture à l'or. Quant est de moy, je ne vy oncques souphre rouge, mais quand ainsi seroit, qu'il s'en trouveroit quantité, si ne pourrois-je accorder que l'or print sa teinture dudit souphre : car il faut nécessairement que ce qui a teint ledit or, soit de plus haute couleur que rouge, car un rouge ne peut augmenter un autre rouge sans se palesir. Je crois plustost que la teinture de l'or seroit venue de l'antimoine que non pas du souphre : et ce, à cause que sa teinture jaune est de si haute couleur
qu'une livre d'antimoine pourra teindre un grand nombre de livres d'argent vif, ou autre métal blanc. Je suis fort esmerveillé, comment on peut croire que For puisse servir à restaurer les personnes sans estre dissout; c'est pour les mesmes causes que je t'ay dit que tu ne peux trouver le goust du sel, si premièrement il ne se dissout : et si ainsi est qu'on ne trouve point de saveur és pierres salées ausquelles le sel est fixé parfaitement, combien moins de goust trouvera un malade en l'or, s'il n'est dissout? Or, il est ainsi qu'il n'y a rien plus fixe que l'or : tu l'as beau tremper et bouillir, tu n'as garde de le dissoudre. Il me semble que la nourriture de l'homme est en ce que son estomac cuist et dissout les choses qu'il prend par la bouche; et puis la substance se départ par toutes les parties du corps, et voilà une nourriture et restaurant : mais comment l'estomac d'un homme débile et quasi mort pourra-t-il dissoudre l'or et le départir par toutes les parties de son corps, veu que les fournaises, voire mesme eschauffées d'une chaleur plus que violente, ne le peuvent consommer? Il faudroit que l'estomac de l'homme malade fust plus chaud que les fournaises, ou je n'y entens rien. Vray est qu'aucuns Philosophes Alchimistes disent sçavoir rendre l'or en eau par quelque dissolution : véritablement s'ils le peuvent dissoudre, il est potable : or venons à présent à sçavoir si estant potable, il peut servir de nourriture. Les Philosophes disent qu'il est de souphre et d'argent vif, estant donc dissout, ce sera du souphre et de l'argent vif que tu donneras à boire aux malades, autre chose n'en peux-tu tirer, que ce qui y a esté mis, et toutesfois tu dis que le vif argent est un poison. Veux-tu donc nourrir le malade de poison pour le restaurer? Je ne puis entendre autrement cest affaire : parquoy je m'en tairay pour le présent, et le laisseray disputer à ceux qui le croyent autrement que moy.
DEMANDE
Comment oses-tu tenir un tel propos, contre la commune opinion de tous les médecins ? Car il ne fut oncques qu'on ne fist du restaurant d'or.
RESPONCE
Je ne t'ay pas dit mal des Médecins, j'en serois bien marry : car il y en a en ceste Ville à qui je suis grandement tenu, et singulièrement à Monsieur l'Amoureux lequel m'a secouru de ses biens et du labeur de son art : toutesfois comme par une manière de dispute, ils ne doivent trouver mauvais si je dis ce qu'il m'en semble. Je sçay bien que plusieurs Médecins et Apothicaires ont fait bouillir de l'or dans les ventres des chapons gras pour restaurer les malades et disoyent que l'or se diminuoit, ce qu'on n'a garde de me faire croire : tu l'as beau bouillir et fricasser, tu n'as garde de le faire amoindrir de poids. Si le sel ou graisse du pot fait trouver sa couleur plus pâle sur la superficie seulement, cela ne fait rien contre mon opinion. Si l'or se pouvoit diminuer en bouillant, les Alchimistes auroyent gagné le prix, et ne se faudroit tant travailler pour dissoudre l'or : car après qu'ils en auroyent fait bouillir une grande quantité, ils prendroyent l'eau où ledit or auroit esté bouilli, et ayant fait évaporer l'humide, ils trouveroyent l'or au fonds de leur vaisseau duquel ils se serviroyent à ce qu'ils prétendent. Je te demande : sais tu ce que c'est à dire restaurant ? N'est-ce pas à dire nourriture et réparation de nature ? Veux-tu un peu penser l'effet et le naturel des choses qui restaurent les corps des humains ? Considère un peu toutes les choses qui sont bonnes à manger et à restaurer, et tu trouveras que soudain qu'elles sont sur la langue, elles se commencent à dissoudre : car autrement la langue ne pourroit juger de la saveur de la chose :
et si la langue ne reçoit aucune saveur ni goust bon, ni mauvais de ce qui luy est présenté, tu peux par là aisément juger que le ventre ni l'estomac ne pourront aussi recevoir quelque saveur de ce qui leur sera présenté. Considère aussi que nulle chose n'est bonne pour nourriture, que d'elle-mesme ne soit sujette à s'eschauffer, corrompre et putréfier : c'est un argument bien notable pour soustenir mon propos. Or, il est ainsi que l'or n'est sujet à nul de ces accidens : tu as beau appiler des escus ensemble, ils n'ont garde de s'eschauffer, ni putréfier, comme font les choses bonnes à manger. Que diras-tu là? As-tu quelque chose pour légitimement contredire à ce propos? Peutestre que tu diras qu'il faut croire les Doctes et Anciens qui ont escrit ces choses, il y a un bien long temps, qu'il ne se faut arrester à mon dire, d'autant que je ne suis ni Grec ni Latin, et que je n'ay rien veu des livres des Médecins. A ce, je respons que les Anciens estoyent aussi bien hommes comme les Modernes et qu'ils peuvent aussi bien avoir failli comme nous : et qu'ainsi ne soit, regarde un peu les œuvres d'Ysidore, et du Lapidaire, et de Dioscorides, et plusieurs autres autheurs anciens : quand ils parlent des pierres rares, ils disent que les unes ont vertu contre les diables et les autres contre les sorciers et les autres pour rendre l'homme constant, plaisant, beau et victorieux en bataille et plus d'un millier d'autres vertus, qu'ils attribuent ausdites pierres. Je te demande : n'est-ce pas une fausse opinion et directement contre les authoritez de l'Escriture Saincte ? Si ainsi est que ces Docteurs anciens et tant excellens ayent erré en parlant des pierres, pourquoy est-ce que tu voudrois me nier qu'ils ne puissent avoir erré en parlant de For? Si tu dis que peut estre que l'or estant dans le corps a pouvoir d'attirer à soy les mauvaises humeurs, comme Témant tire le fer, je te demande pourquoy est-ce donc que tu le sépares en tant de parties ? Car les uns le mangent
estant limé et les autres battu par fueilles et d'espèce bien menu : or si l'émant estoit ainsi pulvérisé, il n'auroit pouvoir d'attirer le fer, comme il a, estant joint en une masse. Parquoy je conclus que si on ne me donne meilleure raison que celles que j'aye alléguées, je ne sçaurois croire que l'or sçeust restaurer un malade, non plus que feroit du sable dedans l'estomac, et ce d'autant qu'il est impossible à nul estomac le pouvoir dissoudre.
DEMANDE
Dès le premier commencement de nostre propos, tu m'as dit que tu cerchois un lieu montueux pour édifier un jardin de plaisance : tu sçais que j'ay trouvé fort estrange une telle opinion : et toutesfois tu ne m'as aucunement contenté, comme des autres choses que nous avons parlé. Je voudrois te prier de m'en donner quelque raison.
RESPONCE
Es-tu encore si ignorant que tu ne sçaches qu'il ne fut jamais montagne qu'au pied d'icelle n'y eust une vallée ? Quand je t'ay dit que je cerchois un lieu montueux pour édifier mon jardin, je ne t'ay pas dit que jevoulois faire le jardin sur la montagne : mais pour avoir la commodité du jardin, il faut nécessairement qu'il y aye des montagnes auprès d'iceluy.
DEMANDE
Je te prie me faire un discours de l'ordonnance du jardin que tu veux édifier.
RESPONCE
Le propos sera bien prolixe, mais toutesfois je te le feray assez bien entendre. Il est impossible d'avoir un lieu propre pour faire un jardin, quiil n'y aye quelque fontaine ou
ruisseau qui passe par le jardin : et pour ceste cause, je yeux eslire un lieu planier au bas de quelque montagne ou haut terrier, à fin de prendre quelque source d'eau dudit terrier pour la faire dilater à mon plaisir par toutes les parties de mon jardin, et alors ayant trouvé telle commodité, je désigneray et ordonneray mon jardin de telle invention que jamais homme n'a veu le semblable. Et m'asseure qu'ayant trouvé ce lieu, je feray un autant beau jardin qu'il en fut jamais sous le ciel, hors-mis le jardin de Paradis terrestre.
DEMANDE
Et où penses-tu trouver un haut terrier, où il y aye quelque source d'eau et une plaine au bas de la montagne, comme tu demandes ?
RESPONCE
Il y a en France plus de quatre mille maisons nobles où ladite commodité se pourroit aisément trouver, et singulièrement le long des fleuves, comme tu dirois le long de la rivière de Loire, le long de la Gironde, de la Garonne, du Lot, du Tar et presque le long des autres fleuves. Cela n'est point impossible quant à la commodité : je penserois trouver bientost un lieu commode le long d'une rivière.
DEMANDE
Dy moy donc comment tu prétens orner ton jardin, après que tu auras acheté la place?
RESPONCE
En premier lieu, je marqueray la quadrature de mon jardin, de telle longueur et largeur que j'aviseray estre requise, et feray ladite quadrature en quelque plaine qui soit environnée de montagnes, terriers ou rochers devers le costé du vent de Nord et du vent d'Ouest, à fin que lesdites mon-
tagnes, terriers ou rochers me servent ès choses que je te diray ci après. J'aviseray aussi de situer mon jardin au dessous de quelque source d'eau sortant desdits rochers et venant de lieu haut, et ce fait, je feray madite quadrature : mais quoy qu'il soit, je veux édifier mon jardin en un lieu où il y aye une prée par dessous pour sortir 'aucunesfois dudit jardin en la prée : et ce, pour les causes qui seront desduites cy après, et ayant ainsi fermé la situation du jardin, je viendray lors à le diviser en quatre parties esgales, et pour la séparation desdites parties, il y aura une grande hallée qui croisera ledit jardin, et aux quatre bouts de ladite croisée, il y aura un amphithéâtre tel que je te diray cy après, aux quatre anglets dudit jardin. Il y aura en chacune un cabinet, qui sont en nombre huit cabinets et un amphithéâtre qui seront édifiez au jardin : mais tu dois entendre que tous les huit cabinets seront diversement estoffez, et de telle invention qu'on n'en a encore jamais veu ni ouy parler. Voilà pourquoy je veux ériger mon jardin sur le Pseaume cent quatre, là où le Prophète descrit les œuvres excellentes et merveilleuses de Dieu, et en les contemplant, il s'humilie devant luy et commande à son âme de louer le Seigneur en toutes ses merveilles. Je veux .aussi édifier ce jardin admirable à fin de donner occasion aux hommes de se rendre amateurs du cultivement de la terre, et de laisser toutes occupations ou délices vicieux et mauvais trafics pour s'amuser au cultivement de la terre.
DEMANDE
Je te prie me désigner ou me faire un discours de ces beaux cabinets que tu prétens ainsi ériger.
RESPONCE
En premier lieu, tu dois entendre que je feray venir la
source d'eau, ou partie (ficelle du rocher, aux huict cabinets susdits. Ce qui me sera assez aisé à faire : car ainsi que Peau distillera de la montagne ou rocher, je prendray sa source et la meneray par toutes les parties de mon jardin où bon rrîe semblera : et en donneray à chacun cabinet une portion, ainsi que je verray estre nécessaire, et édifieray mes cabinets de telle invention que de chacun d'eux sortira plus de cent pisseures d'eau : et ce par les moyens que je te feray entendre en te faisant le discours de la beauté des cabinets. Venons donc au discours de tous mes cabinets l'un après l'autre.
Du premier Cabinet.
Le premier cabinet qui sera devers le vent du Nord, au coin et anglet du jardin, au bas, et joignant le pied de la montagne ou rocher, je le bastiray de briques cuites, mais elles seront formées de telle sorte que ledit cabinet se trouvera ressembler la forme d'un rocher qu'on auroit creusé sur le lieu mesme, ayant par le dedans plusieurs sièges concaves au dedans de la muraille, et entre deux d'un chacun des sièges, il y aura une colomne, et au-dessous d'icelle, un piédestal, et au dessus des testes des chapitaux des colomnes, il y aura un architrave, frise et corniche qui régnera autour dudit cabinet : et au long de la frise, il y aura certaines lettres antiques pour orner ladite frise, et aussi au long de ladite frise, y aura en escrit, Dieu ri a prins plaisir en rien, sinon en l'homme, auquel habite Sapience : et ainsi mon cabinet aura ses fenestres devers le costé du Midi, et seront lesdites fenestres, et entrée dudit cabinet, en manière d'un rocher : aussi ledit cabinet sera du costé du Nord, et du costé du Ouest, massonné contre les terriers, ou rochers, en telle sorte qu'en descendant du haut terrier, on se pourra rendre sur ledit cabinet, sans cognoistre qu'il y aye aucun bastiment dessous, et à fin de rendre ledit cabinet plus
plaisant, je feray planter sur la voûte cTiceluy plusieurs arbrisseaux portants fruits bons pour la nourriture des oiseaux et aussi certaines herbes desquelles ils sont amateurs de la graine, à fin d'accoustumer lesdits oiseaux à se venir reposer et dire leurs chansonnettes sur lesdits arbrisseaux pour donner plaisir à ceux qui seront au dedans dudit cabinet et jardin, et le dehors dudit cabinet sera massonné de grosses pierres de rochers, sans estre polies, ni incisées, à fin que le dehors dudit cabinet n'aye en soi aucune forme de bastiment : et en massonnant le dehors dudit cabinet, j'améneray un canal d'eau, lequel je feray passer au dedans de la muraille, et estant ainsi massonné dans le mur, je le dilateray en plusieurs parties de pisseures qui sortiront par le dehors dudit cabinet, en telle sorte que ledit cabinet ressemblant un rocher, on pensera que lesdites pisseures sortent dudit cabinet, sans aucun artifice, à cause que le dehors d'iceluy cabinet semblera un rocher, et lesdites pisseures estans cheutes, se rendront à un certain lieu que je te diray cy après : mais je te veux premièrement discourir la beauté du polissement du dedans du cabinet. Quand le cabinet sera ainsi massonné, je le viendray couvrir de plusieurs couleurs d'esmails, depuis le sommet des voûtes, jusques au pied et pavé d'iceluy : quoy fait, je viendray faire un grand feu dedans le cabinet susdit : et ce, jusques à temps que lesdits esmails soient fondus ou liquifiez sur ladite massonnerie : et ainsi, les esmails, en se liquéfiant, couleront, et en se coulant s'entremesleront, et en s'entremeslant, ils feront des figures et idées fort plaisantes, et le feu estant osté dudit cabinet, on trouvera que lesdits esmails auront couvert la jointure des briques desquelles le cabinet sera massonné : et en telle sorte que ledit cabinet semblera par le dedans estre tout d'un pièce, parce qu'il n'y aura aucune apparition de jointures" : et si sera ledit cabinet luisant d'un tel polissement que les lézars et langrottes qui entreront
dedans se verront comme en un miroir et admireront les statues : que si quelqu'un les surprend, elles ne pourront monter au long de la muraille dudit cabinet, à cause de son polissement, et par tel moyen, ledit cabinet durera à jamais, et n'y faudra aucune tapisserie : car sa parure sera d'une telle beauté, comme si elle estoit d'un jaspe, ou porphyre, ou calcidoine bien poli.
Du second Cabinet.
Le second Cabinet qui sera en l'autre coin ou anglet qui aura aussi son regard devers la partie méridionale, sera par le dehors de semblable ornement et parure que le premier : aussi par dessus sa voûte, il y aura certains arbrisseaux plantez, ainsi que je t'ai dit du premier : aussi le dedans dudit cabinet sera tout massonné de briques, mais lesdites briques seront massonnées et façonnées d'une telle industrie, qu'il y aura au dedans du bastiment plusieurs figures de termes qui serviront de colomnes et seront posez lesdits termes sur un certain embassement qui servira de siège pour ceux qui seront assis dedans ledit cabinet, et au * dessus desdites figures de termes, il y aura un architrave, frise et corniche qui régnera à l'entour du dessus desdites figures, et au dedans de la frise y aura plusieurs grandes lettres antiques, et y aura en escrit, La crainte de Dieu est le commencement de la Sapience : lesdits termes, qui feront gestes et grimaces estranges, seront esmaillez de plusieurs et diverses couleurs, qui seroyent trop longues à desduire : aussi tout le résidu dudit cabinet sera esmaillé de diverses couleurs d'esmails, et tout ainsi que je t'ay dit que les esmails du premier cabinet seroient fondus sur le lieu mesme, ainsi en sera fait de cestuy second, et ce, afin que les jointures et la massonnerie ne soit aperceuë, et que le tout luise comme une pierre cristaline.
Du troisiesme Cabinet. %
Le troisiesme cabinet qui sera à l'autre coin, devers la partie du midy, du costé de la prairie, sera voûté et couvert des terres et arbres, en telle forme que le premier : aussi sortiront du dehors du cabinet plusieurs pisseures d'eau, comme du premier, et le dedans sera aussi massonné de briques, mais sa façon sera aussi différente aux autres : car il sera tout rustique, comme si un rocher avoit esté creusé à grands coups de marteaux : toutesfois, il y aura tout à l'entour dudit cabinet certaines concavitez creusées dedans la muraille qui serviront de sièges, et au dessus il y aura espèce ou manière d'architrave, frise et corniche, non pas proprement insculpées, mais comme qui se mocqueroit, en les formant et les insculpant à grands coups de marteaux : toutesfois elles auront quelque apparence et seront gravées certaines lettres antiques au long de ladite frise, qui dénoteront que la Sapience ri habitera point au corps sujet à péché, ny en Vâme mal affectionnée : or ce cabinet sera couvert d'un esmail blanc maderé, moucheté et jaspé de diverses couleurs par dessus ledit blanc, de telle sorte que lesdits émails et diversitez de couleurs couvriront les jointures des briques et de la massonnerie; et ainsi ledit cabinet apparoistra estre tout d'une mesme pièce, comme le premier, et ses esmails seront luisans et plaisans, comme ceux du premier et du second.
Du quatriesme Cabinet.
Le quatriesme cabinet sera massonné de briques comme les trois susdits : mais la façon sera fort différente des trois premiers : car il sera massonné par le dedans d'une telle industrie qu'il semblera proprement que ce soit un rocher qui auroit esté cavé pour tirer la pierre du dedans : or ledit cabinet sera tortu, bossu, ayant plusieurs bosses et conca-
vitez biaises, ne tenant aucune apparence ny forme cTart d'insculpture, ni labeur de main cThomme : et seront leS voûtes tortues de telle sorte qu'elles auront quelque apparence de vouloir tomber, à cause qu'il y aura plusieurs bosses pendantes : toutesfois, parce qu'aux trois susdits il y a à chacun d'iceux une authorité notable escrite, et prinse en la Sapience, en ce quatriesme cy sera escrit : sans Sapience, est impossible de plaire à Dieu. Et ledit cabinet sera comme d'un esmail de couleur d'un calcidoine, jaspe maderé et moucheté d'un esmail blanc qui, en se fondant ou liquifiant, fera plusieurs veines, figures et idées estranges, en se dilatant et dissoudant d'en haut au bas dudit cabinet : et en ce faisant, il couvrira les jointures des briques desquelles ledit cabinet sera massonné, en telle sorte qu'il semblera qu'il soit d'une mesme pièce comme les trois susdits et par le dehors sera massonné de grosses pierres, telles comme elles seront prinses au rocher, sans estre aucunement taillées ny façonnées, à fin que le dehors dudit cabinet ressemble proprement un rocher naturel : et parce que ledit cabinet sera érigé joignant le pied de la montagne qui est devers le costé du Ouest, en l'anglet qui est devers le midy, icelui cabinet estant dessus couvert de terre, et ayant plusieurs arbres plantez sur ladite terre, il y aura bien peu d'apparence de bastiment, parce qu'en descendant du terrier haut, on pourra marcher sur la voûte dudit cabinet, sansappercevoir qu'il y aye aucune forme de bastiment : et tout ainsi que je t'ay dit qu'au premier cabinet il y auroit plusieurs pisseures d'eau qui sortiront de la muraille par le dehors, aussi en ce quatriesme en sortira abondamment, qui sera chose de grande récréaction : et ainsi qu'au premier cabinet, je t'ay dit qu'il y auroit certains arbres portans fruits pour les oiseaux, il y en aura aussi à ce quatriesme cy. Aussi les fenestres seront de telle monstruosité que les premières : voilà le discours des quatre cabinets.
Des Cabinets qui seront aux quatre bouts de la croisée, qui traversera le milieu du jardin du travers et du long.
Quand est de ces quatre cabinets cy, ils seront faits de certains hommeaux (ormeaux), que je planteray tout à l'entour de la circonférence de la place que j'aurai pourtraite, pour la grandeur de mes cabinets susdits, et combien qu'au commencement de mon propos, tu pourras peut estre juger en toy-mesme que ce n'est rien de nouveau que de faire des cabinets d'hommeaux ou autres arbres, toutefois, si tu veux ouyr patiemment mon propos, je te feray bien entendre que ce sera une grandissime chose, voire telle qu'homme n'a veu la semblable : ayes donc patience et ne me redargue point de proxilité. Au premier des quatre cabinets qui seront ainsi faits d'hommeaux, y aura au dedans et dessous de la couverture des branches desdits cabinets, à chacun un rocher qui sera massonné avec la muraille de la closture du jardin. Ce premier rocher donc qui sera au cabinet du costé du vent du Nord sera fait de terre cuite insculpée et esmaillée en façon d'un rocher tortu, bossu et de diverses couleurs estranges, ainsi que je fay la grotte de Monseigneur le Connestable, non pas proprement d'une telle ordonnance, parce que ce n'est pas aussi une œuvre semblable. Note donc qu'au bas et pied du rocher, il y aura un fossé naturel ou réceptacle d'eau qui tiendra autant en longueur comme ledit rocher. Pour ceste cause, je ferai plusieurs bosses en mon rocher, le long dudit fossé, sur lesquelles bosses je mettray plusieurs grenouilles, tortues, chancres, escrevisses et un grand nombre de coquilles de toutes espèces, à fin de mieux imiter les rochers. Aussi y aura plusieurs branches de corail duquel les racines seront au pied du rocher, à fin que lesdits couraux ayent apparence d'avoir creu dedans ledit fosé. Item, un peu plus haut dudit rocher, y aura plusieurs trous et concavitez sur lesquelles y aura
plusieurs serpents, aspics et vipères,, qui seront couchées et entortillées sur lesdites bosses et au dedans des trous : et tout le résidu du haut du rocher sera ainsi biais, tortu, bossu, ayant un nombre d'espèce d'herbes et de mousses insculpées qui coustumièrement croissent és rochers et lieux humides, comme sont scolopendre, capilli Veneris,adianthe, politricon et autres telles espèces d'herbes et au dessus desdites mousses et herbes, il y aura un grand nombre de serpents, aspics, vipères, langotres et lézars qui ramperont le long du rocher, les uns en haut, les autres de travers et les autres descendans en bas, tenans et faisans plusieurs gestes et plaisans contoijrnemens, et tous lésdits animaux seront insculpez et esmaillez si près de la nature que les autres lézars naturels et serpents les viendront souvent admirer, comme tu vois qu'il y a un chien en mon hastelier de Part de terre que plusieurs autres chiens se sont prins à gronder à rencontre, pensans qu'il fust naturel : et dudit rocher distillera un grand nombre de pisseures d'eau qui tomberont dedans le fossé qui sera dans ledit cabinet, auquel fossé y aura un grand nombre de poissons naturels et des grenouilles et tortues. Et parce que sur le terrier joignant ledit fossé, il y aura plusieurs poissons et grenouilles insculpées de mon art de terre, ceux qui iront voir ledit cabinet, cuidront que lesdits poissons, tortues et grenouilles soyent naturelles et qu'elles soyent sorties dudit fossé, d'autant qu'audit fossé il y en aura de naturelles. Aussi audit rocher sera formé quelque espèce de buffet pour tenir les verres et coupes de ceux qui banquéteront dans le cabinet. Et par un mesme moyen seront formez audit .rocher certains parquets et petits réceptacles pour faire rafraischir le vin pendant l'heure du repas, lesquels receptables auront tousjours l'eau froide, à cause que quand ils seront pleins à la mesure ordonnée de leur grandeur, la superfluité de l'eau tombera dedans le fossé et ainsi l'eau sera tousjours vive dedans lesdits recep-
tacles : aussi audit cabinet y aura une table de semblable estoffe que le rocher, laquelle sera assise aussi sur un rocher et sera ladite table en façon ovale, estant esmaillée, enrichie et colorée de diverses couleurs d'esmail qui luiront comme un cristallin. Et ceux qui seront assis pour banqueter en ladite table pourront mettre de Teau vive en leur vin sans sortir dudit cabinet, ains la prendront és pisseures des fontaines dudit rocher.
Et quant est à présent des hommeaux qui feront la closture et couverture dudit cabinet, ils seront mis et dressez par un tel ordre que les jambes de hommeaux serviront de colomnes et les branches feront un architrave, frise et corniche, et tympane et frontispice, en observant l'ordonnance de la massonnerie.
DEMANDE
Véritablement je pense que tu es insensé de vouloir observer les reigles de l'architecture és bastimens faits d'arbres et tu sçais les arbres croissent tous les jours et qu'ils ne peuvent tenir longuement quelque mesure que tu leur sçaurois donner : et nous sçavons que les anciens Architectes n'ont rien fait qu'avec certaines mesures et grandes ^considérations, tesmoins Victruve et Sébastiane qui ont fait certains livres d'architecture.
R ES PONCE
Tu te devois bien effrayer et eslever contre moy : tu as allégué de belles raisons pour me prouver d'estre insensé et mespriser l'invention de mon jardin, veu que c'est une chose de si grande estime. Si tu as leu les livres que tu dis d'architecture, tu trouveras que les anciens inventeurs des excellent édifices ont prins leurs pourtraits et exemplaires de leurs colomnes és arbres et formes humaines, et qu'ainsi ne soit mesuré un peu leurs colomnes, et tu trouveras
qu'elles sont plus grosses par le bas de la jambe que non pas en haut, qui est une des raisons qu'ils ont prins en formant leurs colomnes : et aussi les colomnes faites d'arbres seront trouvées tousjours plus rares et excellentes que non pas celles des pierres : et si tu veux tant honorer celles des pierres que tu les veuilles préférer à celles qui seront faites de jambes d'arbres, je te diray que c'est contre toute disposition du droit Divin et humain : car les œuvres du Souverain et premier édificateur doivent estre en plus grand honneur que non pas celle des édificateurs humains. Item, tu sçais qu'une pourtraiture qui aura esté contrefaite à l'exemple d'une autre pourtraiture, la contrefacture d'une pourtraiture qui aura esté faite, ne sera jamais tant estimée comme l'original sur lequel on aura prins le pourtrait. Parquoy, les colomnes de pierre ne se peuvent glorifier contre celles de bois, ne dire, nous sommes plus parfaites, et ce, d'autant que celles de bois ont engendré ou pour le moins ont aprins à faire celles de pierre. Et puis que le Souverain Géométrien et premier édificateur y a mis la main, il les faut plus estimer que celles des pierres, quelques rares qu'elles soyent, hors-mis qu'elles fussent de pierre de jaspe ou d'autres pierres rares.
DEMANDE
Voire, mais les colomnes des pierres qui ont esté insculpées par nos anciens édificateurs, ont chacune un chapiteau pour imiter la teste de l'humaine nature. Aussi les anciens édificateurs ont insculpé au pied d'une chacune desdites colomnes une base qui signifie le pied de l'homme. Et quand ceux de Corinthe inventèrent leurs genres de colomnes, desquelles ils édifièrent le Temple de la grand Diane qui estoit un merveilleux bastiment, ils firent au corps de leurs colomnes certains canaux et voyes creuses qui denotoyent les plis et froncis des robes et côtes de leur Déesse Diane.
Aussi au chapiteau de leurs colomnes, ils mirent certains rouleaux façonnés en manière d'une ligne aspiralle, lesquels entortillemens signifioyent les cheveux et coiffure de ladite Diane. Voilà comment nos anciens édificateurs n'ont rien fait sans grande considération et raison bien asseurée : mais toy, quelle raison, mesure, ni ordre pourrois-tu tenir à ton bastiment fait de pieds et branches d'hommeaux, veu que lesdits hommeaux augmentent tous les jours en grosseur et hauteur ?
RESPONCE
Pour vray, je pense que tu as une teste sans cervelle : n'as-tu point considéré tant de beaux jardins, qui sont en France, ausquels les jardiniers ont tondu les romarins, lizos et plusieurs autres espèces d'herbes, les unes auront la forme d'une grue, les autres la forme d'un coq, les autres la forme d'une oye et conséquemment de plusieurs autres espèces d'animaux : et mesme j'ay veu en certains jardins qu'on a fait certains gens-d'armes à cheval et à pied et grand nombre de diverses armoiries, lettres et devises : mais toutes ces choses sont de peu de durée et les faut refaçonner souvent. Si ainsi est, que les choses qui sont de peu de profit et de petite durée soyent tant estimées, combien penses-tu que le bastiment de mes cabinets méritera d'estre estimé, veu que la chose sera de longue durée et aisée à entretenir, utile et profitable ? voire si profitable que quand par vieillesse elle sera inutile au bastiment et closture desdits cabinets, si est ce qu'encore les colomnes auront grandement profité, à cause du bois qû'elles rendront à leur possesseur. Et quand est de l'entretien, tant il s'en faut qu'il ne soit de si grands frais que celuy des petites herbes sus escrites : car ces petites herbes ne sçauroyent tenir leur forme guère long temps sans estre tondues : mais les colomnes de mes cabinets dureront pour le moins la vie d'un homme ou de deux, sans
y faire aucune réparation. Quant est des branches, il les faudra estaucer et arranger une fois ou deux Tannée, c'est pour le plus, cognois-tu pas par là que mon bastiment, ainsi fait de pieds d'hommeaux, sera grandement utile, excellent et louable ?
DEMANDE
Voire, mais je ne puis entendre Tordre, que tu prétens tenir au bastiment et édification de ton cabinet. Fay m'en présentement quelque discours, par lequel je le puisse aisément entendre.
Après que les hommeaux seront plantés jouxte la quadrature et circonférence de mon cabinet, et que je seray asseuré que lesdits hommeaux auront prins racine, je couperay toutes les branches jusques à la hauteur des colomnes : et ce fait, je marqueray ou inciseray le pied de Thommeau à l'endroit où je voudray faire la base de la colomne : semblablement à l'endroit de là où je voudray faire le chapiteau, je feray quelque incision, marque o,u concussion, et lors nature se trouvant grevée en ces deux parties, elle envoyera secours et abondance de saveur et humeur pour renforcer et guérir lesdites playes: et de là adviendra qu'en ces parties blessées s'engendrera une superfluité de bois qui causera la forme du chapiteau et base de la colomne; et ainsi que les colomnes croistront et augmenteront, la forme aussi du chapiteau et base augmentera. Voilà comment les jambes des hommeaux auront toujours une chacune la forme d'une colomne, et les branches qui auront leur naissance sur le bout dudit chapiteau, je les ployeray de travers pour se rendre directement depuis la naissance qui sera sur ledit chapiteau, jusques au dessous du chapiteau de l'autre prochaine colomne et les branches ou parties d'icelles
qui seront en la colomne circonvoisine, je les feray directement coucher pour se rendre sur le chapiteau de la première colomne: toutesfois je laisseray toujours une quantité de branches pour faire les autres membres despendans de la massonnerie et architecture dudit cabinet. Et par tel moyen, les premières branches ainsi couchées d'une colomne à autre feront directement une forme d'architrave, parce que je leur donneray quelque avancement en les couchant l'une sur l'autre pour former les mollures de l'architrave. Et quant est de la frise qui s'ensuit après, je ne l'occuperay d'aucunes branches traversantes, mais je prendray pemièrement certaines branches de celles que j'auray laissé debout, et les ayans couchées de la manière des autres, j'en feray la forme de la corniche, en telle sorte que je t'ay dit de l'architrave: car je feray avancer les branches par degrez mesurées par art de Géométrie et Architecture, à fin de faire trouver et apparoistre les mollures de ladite corniche, de la mesure que lesdites mollures doivent avoir. Et ainsi l'architrave et la corniche estans formez à leur raison, la frise demeurera vuide, et pour l'ornement et excellence de ladite frise, je plieray certaines gittes qui procéderont de l'architrave et delà corniche: et en les pliant et arrangeant au dedans de ladite frise, je feray tenir à une chacune gitte ou branche, une forme de lettre antique bien proportionnée. Et à fin que l'ingratitude ne soit redarguée mesme par les choses insensibles et végétatives, il y aura en escrit en ladite frise une authorité prinse au livre de Sapience où il est escrit, Que lorsque les fols périront, ils appelleront la Sapience et elle, se moquera d'eux, parce qu'ils n'ont tenu comte d'elle lorsqu'elle les appelloit par les carrefours, rues, lieux, assemblées et sermons publics. Voilà qui. sera escrit en ladite frise, à fin que les hommes qui rejetteront Sapience, discipline et doctrine soyent mesme condamnez par les tesmoignages des âmes végéta-
tives et insensibles: quoy fait, je prendray le résidu des branches et en formeray un frontispice en chacune face dudit cabinet, et seront les mollures dudit frontispice formées des branches qui resteront, qui sera la fin et total des branches et de la massonnerie. Et parce qu'en ce faisant, les tympanes se trouveront vides et percez à jour, je mettray à un chacun desdits tympanes une devise de lettres antiques et romaines, lesquelles lettres seront formées de petites gittes qui procéderont des branches de la corniche et du frontispice: et ainsi lesdits tympanes seront enrichis de devises aussi bien que la frise, et quant est des devises qui y seront, je te les mettray par ordre cy après. Pour conclusion, sçaches que le cabinet estant ainsi fait, les branches qui croistront au-dessus des frontispices et sommité du bastiment, je les feray coucher Tune sur l'autre d'une telle invention qu'il ne pleuvra aucunement dedans ledit cabinet, non plus que s'il estoit couvert d'ardoise. Voilà toute l'édification du premier des quatre cabinets verds.
Du second Cabinet verd.
Le second cabinet verd, qui sera du costé du vent de Est,, sera érigé et construit d'hommeaux en la propre forme que les susdits : mais le rocher du dedans, qui sera joint avec la muraille de la cloison et fermure du jardin, sera d'une autre invention : car il sera massonné de certains cailloux blancs et diaphanes, lesquels j'ay amassez en plusieurs et divers champs, rochers et montagnes: et seront lesdits cailloux arrangez et massonnez en ladite muraille d'un si bel ordre qu'il y aura plusieurs riches concavitezet retraittes qui serviront d'autant de sièges pour reposer ceux qui iront audit cabinet: et d'iceluy rocher sortira un nombre infini de pisseures d'eau qui feront mouvoir certains moulinets, et les moulinets feront jouer certains soufflets,.
et les soufflets jetteront leur vent dedans certains flajols qui seront dedans un ruisseau, qui sera au pied du rocher, en telle sorte que les soufflets contraindront les flajols rendre leur voix, eux estans dedans Peau: dont s'en ensuivront plusieurs voix de flajols gargouillantes qui en leurs gargouillemens imiteront de bien près les chants de divers oiseaux, et singulièrement le chant du rossignol : or ledit rocher sera tenu luisant et net, à cause des eaux qui journellement distilleront dessus. Et quant est de la devise, qui sera en la frise dudit cabinet, il y aura en escrit : Les enfans de Sapience sont V Eglise des Justes. Ecoles. 3.
Et à celle qui sera aux tympanes, dedans le tympane de la première face, y aura en escrit : Les cogitations perverses se séparent de Dieu. Sapience i.
Et au tympane de la seconde face, il y aura en escrit : En lame mal affectionnée n entrera point de Sapience. Sapience i .
Et au tympane de la troisiesme, aura en escrit : Celuy est malheureux, qui rejette Sapience. Sapience 3.
Du troisiesme Cabinet verd.
Le troisiesme Cabinet sera érigé comme les deux premiers, et n'y aura rien à dire qu'ils ne se ressemblent, hors-mis le rocher du dedans et font dudit cabinet: car parce que cecabinet cy sera au bout de l'allée devers le costé du vent d'Ouest, au pied de la montagne, le rocher dudit cabinet sera taillé de la mesme pièce de la montagne, et en le formant et taillant, les secrets des canaux et pisseures d'eau seront enclosés, fermés et massonnés au dedans dudit rocher, à fin qu'il semble que les eaux sortent naturellement de ce rocher : mais pour rendre ledit rocher plus admirable, je feray enchâsser dedans ledit rocher plusieurs co'uraux, tels qu'ils viennent de leur nature ; sans estre polis,
à fin qu'il semble qu'ils ayent creu audit rocher. Aussi dans iceluy rocher, enchâsser plusieurs pierres rares que je feray apporter de divers pays et contrées, comme sont Calcidoines, Jaspes, Porfires, Marbres, Cristals et autres cailloux riches et plaisans à la veuë, et seront lesdites pierres enchâssées en la roche sans aucun polissement, et seront si bien jointes dedans l'incision qu^on fera en ladite roche, qu'il n'y aura aucune apparence d'artifice, ainsi semblera que lesdites choses soyent ainsi venues de sa propre nature, et d'iceluy rocher sortiront plusieurs pisseures d'eau, comme des trois susdits, et dedans ce cabinet cy, il y aura une table de quelque pierre rare, laquelle sera assise sur un rocher propre pour cest affaire, auquel rocher seront ainsi enchâssées plusieurs et diverses espèces de pierres rares comme dessus, et en la frise dudit cabinet sera escrit : Le fruit des bons labeurs est glorieux. Sapience 3.
Et au tympane de la première face sera escrit : Désir de Sapience meine au Règne Eternel. Sapience 6.
Et au tympane de la seconde face sera escrit : Dieu n'aimé personne que celuy qui habite avec Sapience. Sapience 7.
Et au troisiesme et dernier tympane, il y aura en escrit : par Sapience Y homme aura immortalité. Sapience 8.
Et y aura audit cabinet à dextre et à senestre, plusieurs sièges entre les côlomnes, lesquels seront faits de certaines gittes que les racines des hommeaux et colomnes auront produites en bas, car c^est chose certaine, que les hommeaux ont en eux ce naturel de produire plusieurs gittes de la racine.
Du dernier Cabinet verd.
Le dernier Cabinet, qui sera au bout de Pallée, devers le vent de Sus, il sera de la semblable forme que les trois susdits, sçavoir est d'hommeaux : mais le rocher, qui sera joignant la muraille de la closture, sera fort estrange et plai-
sant : car je feray cercherplusieurs pierres et divers cailloux. Ils se trouvent souvent és ports et havres de ceste mer Océane plusieurs pierres diverses que les marchands d'estrange pays apportent au fonds de leurs navires pour garder qu'il ne soit trop léger : car autrement le navire estant vuide verseroit soudain parla violence des vents. Et quand ils sont arrivez, ils jettent lesdites pierres sur le bord de la mer. Il s'en trouve bien souvent qui sont toutes semées de petites estincelles ressemblantes argent et de plusieurs diverses couleurs. Au pays de Poictou s'en trouve de- toutes grosseurs qui sont si blanches qu'estans rompues elles ont couleur d'un sel très blanc ou de sucre fin: et en ay veu d'aussi grosses que barriques. En ce pays de Xaintonge, ès parties limitrofes de la mer, s'en trouve grande quantité qui en quelque part ou endroit qu'on les puisse rompre, elles sont toutes pleines de coquilles qui sont formées en la mesme pierre. Ayant donc amassé un grand nombre de toutes ces diverses pierres, je massonneray mon rocher plus estrangement que les susdits. Je les formeray en telle sorte qu'il y aura par dessus plusieurs voûtes et en icelles y aura plusieurs grandes pierres pendantes : et pour donner grâce audit rocher, il y aura plusieurs piliers qui seront conduits par lignes obliques et indirectes. Ce rocher sera trouvé fort estrange, parce qu'auparavant le massonner, jetailleray plusieurs serpents, aspics et vipères, où par le derrière d'iceux y aura une languette ou queue de la mesme estoffe, sçavoir est, de terre : et ayant cuit et esmaillé lesdits animaux, je les massonneray parmi les cailloux, pierres et rocher, en telle sorte qu'il semblera proprement qu'ils soyent en vie et qu'ils rampent au long dudit rocher. Aussi de mon art de terre, je formeray certaines pierres qui seront émaillées de couleur de turquoise, lesquelles pierres, ayans une queue par derrière, seront liées et massonnées avec ledit rocher: et en iceluy
rocher je formeray quelque manière d'architrave, frise et corniche, toutesfois sans aucunement tailler les pierres, ains seront massonnées en la propre forme qu'on les trouvera: et à fin de mieux enrichir ledit rocher, je feray que le champ de la frise sera d'une mesme couleur de pierre, et en massonnant ladite frise, je l'enrichiray de certaines lettres antiques qui seront formées de petits cailloux ou pierres, d'autre couleur que ladite frise : et en ce faisant, j'escriray une sentence prise en Esaïe le Prophète, chap. 55, qui dit ainsi : Vous tous ayans soif, vene\ et buve% pour néant de Veau de la fontaine vive. Et ladite devise sera convenable en ce lieu, parce que dudit rocher sortira grand nombre de pisseures d'eau, qui tomberont dedans un fossé qui sera pavé, orné, enrichi et muraillé desdites pierres et cailloux estranges. Et sur le bord dudit fossé, il y aura une certaine plate-forme pour mettre les vases, coupes et verres pour le service dudit cabinet. Et y aura audit cabinet une table sur un pilier, et rocher de semblable parure que ledit rocher. Et entre les colomnes et pieds desdits hommeaux qui feront la cloison et couverture dudit cabinet, y aura plusieurs sièges de semblable parure et estoffe que le rocher : et en la frise qui sera faite de branches d'hommeau, y aura plusieurs lettres, comme és autres susdites, et ' en cestuy-cy y aura en escrit : La fontaine de Sapience est la parole de Dieu. Ecclésiast. i.
Aussi semblablement y aura des lettres dedans les trois tympanes, faites par branches d'hommeaux. Au tympane de la première face, sera escrit : Dilection du Seigneur est Sapience honorable. Ecclésiast. i .
Au tympane de la seconde face sera escrit : Le commencement de Sapience est la crainte ■ du Seignenr. Ecclésiast. i.
Item, au tympane de la troisiesme face sera escrit : La
crainte du Seigneur est la couronne de Sapience. Ecclésiast. i.
Voilà ce que je te diray pour le présent des huit cabinets qui seront en mon jardin.
Du Rocher ou Montagne.
J'ay à présent à te faire le discours d'une commodité, qu'il y aura en mon jardin, merveilleusement utile, belle et plaisante. Et quant je te l'auray contée, tu cognoistras que ce n'est pas sans cause que j'ay cherché de faire mon jardin joignant les rochers.
Les deux costez de mon jardin, sçavoir est de devers le vent du Nord et du Ouest, qui seront circuits, clos et environnez des rochers et montagnes, me causeront de faire mon jardin merveilleusement délectable : car tout le long des deux costez de la montagne, je feray croiser un grand nombre de chambres dedans lesdits rochers, lesquelles chambres, les unes serviront à serrer les plantes et herbes qui sont sujettes és gelées et nuitées d'hyver, lesquelles plantes, les unes seront portées dedans les vaisseaux de terre, les autres sur certains engins faits en forme de boyards ou brouettes : aucunes sur certains vaisseaux de bois, drescées sur certaines roues : aucunes desdites chambres serviront aussi pour retirer les graines qui sont encore en leurs plantes : aucunes autres serviront pour serrer grande quantité de perches, pau-fourches, vismes (osiers) et toutes telles choses requises pour le service dudit jardin : aucunes desdites chambres serviront pour retirer les jardiniers au temps des pluyes, et lors qu'il faudra aiguiser leurs paufourches, estaipes (pieus) et perches : aussi aucunes serviront pour serrer les outils d'agriculture, autres pour serrer pour quelque temps les naveaux, aulx, oignons, noix, chastagnes, glans, et autres telles choses nécessaires et -requises à un père de famille.
Item, au dessus desdites chambres le rocher sera couppé pour servir d'une grande allée en manière d'une plateforme : mais il te faut noter qu'à présent je te vay discourir une chose fort utile et plaisante qui est, qu'au dessus desdites chambres, je feray aussi croiser dedans ledit rocher un nombre de chambres hautes tout le long de l'allée qui sera ainsi faite surlesdites chambres basses et icelles chambres hautes estans ainsi formées dedans la montagne et rocher, elles seront fort utiles et plaisantes : car Tune sera toute taillée en façon de popitres, pour servir de librairie et estude : l'autre sera toute taillée par autre manière de popitres, pour tenir les eaux distillées et divers vinaigres, l'autre sera faite par petites armoires pour tenir et garder la diversité des graines. Il y en aura une autre qui sera toute faite en manière de rayons de marchans, pour tenir diversité de fruits meslez, comme pruneaux, cerises, guignes et autres telles espèces. Il y en aura aussi une qui sera fort utile pour dresser certains fourneaux, à tirer les eaux et essences des herbes de bonne senteur: et y aura d'autres chambres qui seront fort utiles pour garder les fruits et toutes espèces de légumes, comme fèves, pois, lentilles et autres telles choses semblables, Toutes ces chambres seront à ce utiles, parce qu'elles seront en un lieu chaud modérément et bien aëré, mais voici à présent le cause pourquoy lesdites chambres et montagnes seront fort utiles, plaisantes et belles.
En premier lieu, il te faut noter, qu'au devant desdites chambres, il y aura une grande et spatieuse allée qui sera au dessus des chambres basses qui seront érigées pour la commodité des jardiniers, comme je t'ay dit cy-dessus, laquelle allée servira comme d'une gallerie, au devant desdites chambres hautes. Et pour mieux la faire ressembler à une gallerie, je feray une muraille tout du long sur le devant de l'allée, devers les deux costez du jardin, qui sera à
fleur du devant, et entre les chambres basses, laquelle muraille sera plate par dessus, pour servir d'accotouër à ceux qui se pourmeneront au devant desdites chambres hautes, sur ladite allée, plate-forme et gallerie. Et à fin de rendre la chose plus plaisante et admirable, je planteray au dessus des portes et fenestres des chambres hautes, tout le long du terrier, un grand nombre d'aubépins et autres arbrisseaux, portans bons fruits, pour la nourriture des oiseaux lesquels aubépins et autres arbrisseaux serviront comme d'un pavillon au dessus des portes et fenestres desdites chambres hautes , voire et couvriront tout du long de l'allée ladite plateforme ou gallerie : et par tel moyen, ceux qui seront esdides chambres hautes et ceux qui se pourmeneront au devant d'icelles, auront ordinairement le plaisir de diverses chansonnettes qui par les oiseaux seront dites sur lesdits arbrisseaux. Il y a deux causes qui rendront les oiseaux amateurs de dire leurs chansonnettes en ce lieu. La première cause, est le Soleil qui dès le matin jettera ses rayons sur lesdits arbrisseaux : la seconde raison est, parce que lesdits oisillons trouveront ordinairement quelque chose à se repaistre audits arbrisseaux : aussi pour mieux les accoustumer en ce lieu, je jetteray en temps d'hyver des graines de plusieurs semences sur l'allée, gallerie et plate-forme susdite, à fin que les oiseaux trouvent quelque chose à manger en ce lieu, lors que Thyver aura rendu les arbres stériles. Voilà comment en tout temps lesdites chambres hautes inculpées dedans les rochers seront utiles et de grande récréation. En outre ces choses, les accotouër qui seront érigez devers le costé du jardin, seront grandement utiles à faire mêler les pruneaux, guignes, serises et autres tels fruits qu'on a accoustumé faire mêler au Soleil parce que ce lieu sera orienté en telle sorte que le Soleil y envoyera ses rayons tout le long du jour : car le regard desdits rochers, chambres et
galleries seront vers le costé du vent d'Es et Sus. Et voilà comment ceux qui auront affaire à estudier, distiller ou autres labeurs esdites chambres hautes, quand ils voudront se récréer, ils sortiront sur ladite plate-forme et gallerie, et en se pourmenant, ils auront les arbrisseaux et les oiselets au dessus de leurs testes. Et après, voulans regarder toute la beauté du jardin, ils se viendront appuyer sur Taccotouër qui sera fait exprès et propre pour cest affaire, et estans là accotez, ils verront entièrement toute la beauté du jardin et ce qui s'y fera : Aussi ils auront la senteur de certains damas, violettes, marjolaines, basilics et autres telles espèces d'herbes qui seront sur ledit accotouër, plantées dedans certains vases de terre, esmaillez de diverses couleurs, lesquels vases, ainsi mis par ordre et esgalles portions, décoreront et orneront grandement la beauté du jardin et gallerie susdite. Aussi au dessus desdits accotouërs, il y aura certaines figures feintes, inculpées de terre cuite et seront esmaillées si près de la nature, que ceux qui de nouveau seront venus au jardin, se descouvriront, faisans révérence ausdites statues qui sembleront ou apparoistront certains personnages appuyez contre Taccostuër de ladite gallerie et plate-forme; or pour monter sur ladite plateforme il y aura deux escaliers, Pun devers le costé du vent de Nord et Pautre devers le costé du vent de Sus, et seront lesdits escaliers taillez de la mesme roche, et sur le mesme lieu qui sera une beauté et commodité cent fois plus grande que je ne te sçaurois desduire. Si tu es un homme de bon jugement, tu pourras assez aisément entendre combien la chose sera plaisante, estant érigée en la forme que je fay dit : venons à présent au cabinet qui sera au milieu du jardin.
Du Cabinet du milieu.
Pour ériger le cabinet du milieu, à telle dextérité que le
dessin de mon esprit l'a conceu, tu dois entendre que la source de Peau de laquelle je me serviray és fontaines de mes cabinets ou rochers d'iceux, sera prise un peu plus haut que le jardin, devers le costé du Nord, et en prenant l'eau pour dilater à mes cabinets et fontaines, tout par un moyen je feray du résidu de la source un ruisseau lequel passera tout à travers dudit jardin, en tirant vers le costé du vent de Sus. Et quand il sera à l'endroit du milieu, je sépareray le cours dudit ruisseau en deux parties, Tune à dextre et l'autre à senestre, en ensuivant le traict d'une rotondité que j'auray formée au compas : et après qu'une chacune des deux parties aura circuit la moitié de ladite rotondité, lors les deux parties du ruisseau se viendront rassembler à un mesme cours, comme dessus, et en telle sorte se trouvera au milieu du jardin une petite isle,à l'entour de laquelle je planteray certains pibles ou populiers (peupliers) qui en peu de jours seront creus d'une bien grande hauteur, lesquels populiers ou pibles je formeray, sçavoir est, les jambes en manière de colomnes, par les moyens que je t'ay dit cy-dessus, ente parlant des cabinets des hommeaux : aussi au dessus des testes desdites colomnes, il y aura architrave, frise et corniche qui seront érigées des branches des mesmes arbres, comme je t'ay conté des hommeaux : et en ceste sorte, lesdits populiers et pibles feront la cloison d'un cabinet rond lequel cabinet sera fait en forme pyramidale. Et combien qu'il sera fait à peu de frais, toutefois il ne sera moins à estimer que les pyramides d'Egypte, combien qu'elles coustassent tant de millions d'or : et te diray à présent, comment je formeray mon cabinet en forme de pyramide. Depuis la racine des arbres jusques à la corniche, le tout sera à plomb, en ensuivant les règles de nos anciens architectes : mais depuis la corniche tirant en haut, j'ameneray lesdits arbres près l'un de l'autre petit à petit, jusques à ce que tous ensemble se
réduisent en une pointe, au bout de laquelle pointe y aura un engin attaché avec les pointes de tous les arbres, lequel engin aura un entonnoir pour recevoir le vent, et au bout de l'entonnoir plusieurs flajols se rendant en un mesme trou, en telle sorte que le vent estant enfermé dans ledit entonnoir, fera sonner lesdits flajols qui seront de diverses grosseurs, à fin détenir et ensuivre la mesure de la musique, et en quelque part ou endroit que le vent se vire, l'entonnoir aussi se virera : et ainsi les flajols joueront à tous vents. Il y aura aussi plusieurs lettres en la frise qui seront formées des mesmes branches des arbres, comme je t'ay dit des hommeaux, et y aura en escrit en la devise de ladite frise : Malédiction à ceux qui rejettent Sapience. Et ainsi, le dessous de ladite pyramide sera un cabinet rond, merveilleusement frais et plaisant, à cause que le ruisseau sera tout à l'entour de la petite Isle dudit cabinet, et les pieds des colomnes ou arbres de ladite pyramide seront plantez sur le bord du ruisseau qui causera que ledit ruisseau en passant grondera et murmurera à l'entour de ladite petite isle en laquelle il faudra certaines planches pour y entrer, et y aura au milieu de la petite isle une table ronde, et à l'entre-deux des colomnes qui seront lesdits pieds des pibles, il y aura certains vismes doux qui seront tissus, entrelassez et arrangez, en telle sorte qu'ils serviront de cloison, chaires et doussiers entre lesdites colomnes, et le dessus de la voûte desdites chaires et doussiers d'icelle sera tissu en façon plate, sur laquelle plate-forme seront arrangez plusieurs vaisseaux et vases pour le service dudit cabinet. Voilà comment lesdits populiers formeront une pyramide excellemment belle au milieu dudit jardin, laquelle pyramide servira par le dessous d'un cabinet rond merveilleusement utile, auquel cabinet y aura quatre portes correspondantes aux quatre allées de la croisée du jardin, et par le dehors dudit cabinet, un peu au delà du terrier et bord du fossé du
dehors dudit cabinet ou pyramide, seront plantez plusieurs aubiers qui formeront une autre rotondité, environ cinq pieds distante de la pyramide susdite, et si seront lesdits aubiers tous clissez d'une chemise de fil d'archal : aussi depuis la sommité desdits aubiers, jusques aux colomnes de la pyramide, en cas pareil : pareillement, entre lesdites colomnes jusques à Pendroit susdit de la sommité des aubiers. Et sera ledit fil d'archal tissu par diverses cloisons, parcelles et moyens, au dedans desquels moyens, il y aura un grand nombre d'oiseaux, grands et petits, de diverses espèces, tant de ceux qui se plaisent en Pair que de ceux qui se plaisent és arbres et en la terre. Et par tel moyen, ceux qui banqueteront au dessous et dedans de ladite pyramide, ils auront le plaisir du chant des oiseaux, du coax des grenouilles qui seront au ruisseau, le murmurement de Peau qui passera contre les pieds et jambes des colomnes qui soustiendront ladite pyramide, la frescheur du ruisseau et des arbres qui seront à Pentour, la freschure du doux vent qui sera engendré par le mouvement des feuilles desdits pibles ou populiers. On aura aussi le plaisir de la Musique, qui sera sur la sommité et pointe de ladite pyramide, laquelle Musique se jouera au soufflement du vent, comme je Paydit cy dessus: voilà à présent le dessein de tous les cabinets de mon jardin.
Quant est à présent des tonnelles qui pourront estre à Pentour de la circonférence du jardin et autres membres semblables, je ne Pen parleray point : mais je veux à présent que tu confesses que sans les montagnes, terriers et roches, il me seroit impossible d'ériger un jardin qui eust ses commoditez requises. Tu as veu ci dessus en combien de sortes lesdits rochers me servent à cest affaire, et à présent te faut noter que tous mes arbres et plantes qui seront sujets aux gelées, seront plantez du long et au pied du bas desdites montagnes. Et ce, pour cause que lesdites
montagnes les garentiront des froidures du vent de Nord et Ouest qui sont les vents les plus fascheux qui régnent en ce pays de Xaintonge, je dis de Xaintonge, parce qu'il y a aucuns Astrologues qui disent que les vents qui sont icy les pires, sont les meilleurs en aucunes autres contrées de pays. Les herbes, plantes et arbres qui seront au pied, et joignant lesdits rochers et montagnes, seront garantis desdits vents, parce que lesdites montagnes, terriers et rochers leur serviront de pavillon et défense contre lesdits vents. Item, ils se ressentiront la nuict de la chaleur qu'ils auront receu le jour, parce que lesdites montagnes auront leur regard devers Es et Sus, en telle sorte que lesdites montagnes auront tout le jour l'aspect des rayons du Soleil, tellement que les arbres et plantes qui seront au pied desdites montagnes, seront eschauffées par le Soleil et aussi par la réverbération d'iceluy mesme qui frappera contre les terriers et rochers. Item, la liqueur et l'humidité qui descendra desdits terriers et montagnes, sera plus salée que non pas celle des autres parties du jardin qui causera que les fruits des arbres qui seront au pied des montagnes, seront plus savoureux et de meilleure garde que non pas les autres, comme tu peux avoir entendu dès le commencement de mon propos, quand je t'ay parlé des fumiers: et ainsi, chacune espèce d'arbre et plante sera plantée selon ce qu'on cognoistra estre requis, sçavoir est, celles qui demandent les lieux hauts, secs et montueux, aux lieux montueux, et celles qui demandent l'humidité, seront plantées le long du ruisseau qui passera à travers du jardin. Item, au jardin y aura plusieurs petites isles qui seront environnées de petits ruisseaux qui distilleront d'un chacun des rochers des cabinets, et seront amenez les cours desdits ruisseaux droit au grand ruisseau qui sera par le milieu du jardin. Et par tel moyen, je feray que lesdits ruisseaux feront en eux en allant au grand ruisseau certaines circu-
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lations qui causeront des petites isles fort plaisantes et propres pour arrouser les herbes qui seront plantées esdites petites isles. Je dresseray aussi un autre petit moyen pour arrouser les parties du jardin, d'aussi peu de frais qu'il est possible d'ouyr parler : Et ledit moyen est tel, que je feray percer un grand nombre de bois de Seu (Sureau) ou autre, que je verray estre convenable et propre pour cest affaire, et après en avoir percé plusieurs pièces, je feray qu'elles entreront et s'assembleront le bout de l'une au dedans du bout de l'autre : et ainsi conséquemment toutes les autres. Et quand je voudray arrouser quelques plantes ou semences de mon jardin, je présenteray un bout desdits bois percez contre l'une des pisseures des fontaines, et ladite eau de la pisseure entrera dedans le canal ou bois percé, et dedans le bout d'iceluy bois, j'emmancheray une autre pièce de chenelle ou autre bois percé, et selon la distance du lieu que je voudray arrouser, j'en assembleray plusieurs ainsi, bout à bout l'une de l'autre, et pour soustenir lesdites chenelles, j'auray certaines fourchettes que je piqueray en terre, tout le long de la voye où je voudray aller, lesquelles fourchettes et piquets soustiendront et conduiront mesdites chenelles jusques au lieu que je voudray arrouser; mais à fin que la chose soit arrousée amiablement sans fouler la terre, le derrière de mes chenelles sera fermé au bout d'un tapon qui aura un nombre infiny de petits trous, et par tel moyen, le canal distillera l'eau, comme une amiable rosée, sans faire aucun dommage ny aux plantes, ny à la terre. Et par tel moyen, je tourneray mes chenelles et bois percez d'un costé et d'autre par toutes les parties de mon jardin et lieux que je voudray arrouser. Et quant est des engins qu'aucuns ont fait cy devant, sçavoir est, certaines trapes desquelles ils trompent les nouveaux venus au jardin, et les font tomber dedans Teau pour avoir leur passe-temps, je ne voudrois estre leurs imiteurs en
cest endroit : mais bien voudrois-je faire certaines statues qui auroient quelque vase en une des mains et en l'autre quelque escriteau, et ainsi que quelqu'un voudroit venir pour lire ladite escriture, il y auroitun engin qui causeroit que ladite statue verseroit le vase d'eau sur la teste de celuy qui voudroit lire ledit Epitaphe. Item, je voudrois aussi faire d'autres statues qui auroient une certaine boucle, ou anneau pendu en une main, à fin que quand les Pages courroyent la lance contre ladite boucle, ainsi qu'ils frapperoyent ledit anneau, la statue leur viendroit bailler un grand coup sur là teste d'une esponge abruvée d'eau, en telle sorte que ladite esponge rendra grande quantité d'eau, à cause de la compression et du grand coup qu'elle frappera. Si je voulois te desduire entièrement le dessein de mon jardin, je n'aurois jamais fait, parquoy, ne t'en diray plus rien : mais venons à présent ès confrontations d'iceluy.
Des Confrontations.
Les confrontations du jardin devers le costé du vent de Sus seront prairies, ainsi que je t'ay dit cy dessus, et au milieu desdites prairies passeront les mesmes ruisseaux qui passent au jardin. A dextreet à senestre dudit ruisseau seront plantez plusieurs belles aubarées, et tout à l'entour et le long des deux extrémitez de la prairie seront plantez nombre d'aubépins qui serviront de closture et muraille pour la défense de ladite prée, et au long de ladite haye et bord de la prée, un sentier et allée fort plaisante et de récréation, pour les causes que je te diray cy après et la confrontation du jardin devers le vent d'Es, seront certains champs plantez par esgales parcelles de diverses espèces d'arbres fructiers qui seront de grand revenu ; sçavoir est, un champ de noyers, un autre de chastagners, et un autre de nousillers (noisetiers), poiriers, pommiers, brief de
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toutes espèces de fruits: et du costé du vent de Nord, seront les mottes pour les cherves (chanvre), lins et aubiers doux, et certains vimiers pour servir à la ligature du jardin, et devers le costé du vent d'Ouest seront les bois, montagnes et rochers que je t'ay dit cy dessus. Voilà à présent l'ordonnance de mon jardin avec ses confrontations.
DEMANDE
Véritablement tu m'en as bien conté et de bien piteuses : et où cuiderois-tu trouver un lieu commode selon ton dessein ? Serois-tu bien si fol de faire si grand despense pour avoir un beau jardin ?
RESPONCE
Je t'ay dit cy dessus qu'il se trouvera plus de quatre mille mestairies ou maisons nobles en France, auprès desquelles on trouvera la commodité requise pour ériger le jardin susdit, et de ce ne faut douter, et quant est de la despence que tu dis estre excessive, il se trouvera plus de mille jardins en France qui ont coûté plus que cestuy ne coûtera ; et puis, regardes-tu au coust pour avoir une telle délectation et revenu de grandes louanges ?
DEMANDE
Voire, mais on auroit plus grand plaisir et vaudroit mieux acheter dé bons chevaux et de bonnes armures pour parvenir à quelque degré et charge de l'art fnilitaire, et lors en passant pays, plusieurs viendroyent au devant te présenter logis, vivres et tapisserie : l'un te donneroit un mulet et l'autre un cheval qui ne te cousteroit qu'à souffler : et ainsi, tu recevrois beaucoup plus de plaisir, que non pas à ton jardin. Aussi tu attraperois quelque bénéfice que tu ferois tenir'par quelque cuisinier de prestre, et tu prendrois le revenu : car je say plusieurs qui, par tels moyens, ayant
acheté estât de séneschal de robe longue, sont parvenus à avoir estât de séneschal de robe courte, qui a été le moyen qu'ils ont esté prisez et honorez, crains et redoutez. Et par tels moyens ont rempli leurs bourses de butin : et mesme en ces troubles passez, tu sais comme aucuns d'iceux ont reçu de grands présens pour favoriser aux huguenots, lesquels n'épargnoient rien pour sauver leurs vies, lesquelles on cerchoit de bien près.
RESPONCE
Tu m'as allégué des raisons fort meschantes et mal à propos : tu sçais bien que dés le commencement je t'ay dit que je voulois ériger mon jardin pour m'en servir, comme pour une cité de refuge, pour me retirer és jours périlleux et mauvais : et ce, à fin de fuyr les iniquitez et malices des hommes, pour servir à Dieu, et à présent tu me viens tenter d'une exécrable avarice et meschante invention. Et cuides tu si un homme a acheté un ofice de séneschal, soit de robe courte ou de robe longue, et qu'il aie ce fait par avarice et ambition, qu'il soit homme de bien en ce faisant? Je say bien qu'aucuns ont acheté les grandeurs susdites pour se faire craindre et se venger et pour emplir leurs bourses de présens. Est-ce pourtant à dire que telles gens soient gens de bien ? Et tant il s'en faut. Tu sais bien que saint Paul dit qu'il n'y a rien de plus méchant que l'avaricieux. Item, il dit que l'avarice est la racine de tous maux : comment me prouveras tu que telles gens puissent vivre en repos de conscience ? Item, on sait bien qu'en plusieurs lieux des escritures sainctes, il est défendu aux Juges de prendre présens, parce que les présens corrompent le jugement : et ainsi, je puis conclurre qu'il n'y a rien de bon au conseil que tu m'as donné. Item, tu m'as dit que si j'avois acheté quelque authorité ou office de sénescjial ou autre, que je pourrois crocheter quelque bénéfice que je ferois tenir par
un cuisinier de prestre : tu me conseilles donc d'estre meschant symoniaque et larron, et tu sais que le revenu des bénéfices ne doit estre donné, sinon à ceux qui fidèlement administreront la parole de Dieu : et quant est des autres qui jouiront du revenu, ils sont maudits, damnés et perdus : et je te le puis asseurément dire, puisqu'il est escrit au prophète Ezechiel, chap. 34 : Malédiction sur vous, Pasteurs, qui mangez le laict et vestissez la laine et laissez mes brebis esparses par les montagnes, je les demanderai de vostre main. Ne voilà pas une sentence qui deust faire trembler ces symoniaques ? et à la vérité, ils sont cause des troubles que nous avons aujourd'hui en la France : car s'ils ne craignoient de perdre leur revenu ecclésiastique, ils accorderoient aisément tous les poincts de l'Escriture saincte : mais je puis aisément juger par leurs manières de faire, qu'ils aiment mieux et ont en plus grande révérence leur propre ventre, que non pas la divine Majesté de Dieu, devant lequel il faudra qu'ils rendent conte au jour de son advénement, et lors désireront de mourir, et la mort s'enfuira d'eux, et diront lors aux montagnes, Montagnes, tombez sur nous, et nous cachez de la face de ce grand Dieu vivant, comme il est escrit en l'Apocalypse. Or, regarde maintenant si tu m'as donné un bon conseil, ouy pour me damner. Item, penses-tu que ces pauvres misérables ayent quelque repos en leur conscience ? J'ose dire, qu'eux et leurs complices, quoy qu'il soit, ils ont toujours quelque remords en leurs consciences, et qu'ils craignent plus de mourir que non pas ceux qui n'ont point leurs consciences cautérisées : toutesfois, ils ne sont jamais rassasiez ni de biens ni d'honneurs : mais si quelqu'un les desobeyst, ils crèveront, jusques à tant qu'ils en soyent vengez : et ainsi, les pauvres misérables n'ont repos, ni en leurs esprits ni en leurs corps, quelque grasse cuisine qu'ils puissent avoir. Pour lesquelles causes je n'ay trouvé rien meilleur que de
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fuyr le voisinage et accointance de telles gens, et me retirer au labeur de la terre qui est chose juste devant Dieu et de grande récréation à ceux qui admirablement veulent contempler les ouvres merveilleuses de nature : mais je n'ay trouvé en ce monde une plus grande délectation que devoir un beau jardin : aussi Dieu ayant créé la terre pour le service de l'homme, il le colloqua dans un jardin auquel y avoit plusieurs espèces de fruits, qui fut cause, qu'en contemplant le sens du Pseaume cent quatriesme, comme je t'ay dit cv dessus, il me prit deslors une affection si grande d'édifier mondit jardin que depuis ce temps-là je n'ay fait que resver après l'édification d'iceluy : et bien souvent en dormant, il me sembloit que j'estois après, tellement qu'il m'advint la semaine passée que comme j'estois en mon lict endormy, il me sembloit que mon jardin estoit desjà fait en la mesme forme que je t'ay dit cy dessus, et que je commençois desjà à manger des fruits et me recréer en iceluy, et me sembloit qu'en passant au matin par ledit jardin, je venois à considérer les merveilleuses actions que le Souverain a commandé de faire à nature, et entre les autres choses, je contemplois les rameaux des vignes, des pois et des coyes (courges) lesquelles sembloyent qu'elles eussent quelque sentiment et cognoissance de leur débile nature car ne se pouvans soustenir d'elles-mesmes, elles jettoyent certains petits bras, comme filets en l'air, et trouvans quelque petite branche ou rameau, se venoyent lier et attacher sans plus partir de là, à fin de soustenir les parties de leur débile nature. Et quelque fois en passant par le jardin, je voyois un nombre desdits rameaux qui n'avoyent rien à quoy s'appuyer et jettoyent leurs petits bras en l'air, pensans empoigner quelque chose pour soustenir la partie de leurdit corps, lors je venois leur présenter certaines branches et rameaux, pour aider à leur débile nature : et ayant ce fait au matin, je trouvois au soir que
les choses susdites avoyent jetté et entortillé plusieurs de leurs bras à l'entour desdits rameaux : lors tout esmerveillé de la providence de Dieu, je venois à contempler une authorité qui est en saint Matthieu où le Seigneur dit que les oiseaux mesmes ne tomberont point sans son vouloir, et ayant passé plus aultre, j'apperceu certaines branches et gittes d'aubelon (houblon), lequel combien qu'il n'eust ni veuë, ni ouye, ni sentiment, ce néantmoins Dieu luy a donné cognoissance de la débilité de sa nature et le moyen de se soustenir, tellement que je vis, que lesdittes gittes dudit aubelon s'estoyent liées et entortillées plusieurs ensemble, et estans ainsi fortifiées et accompagnées Tune de l'autre, elles se dilatoyent au long de certaines branches pour se consolider encore toutes ensemble et s'attacher auxdites branches : lorsque j'eu apperceu et contemplé une telle chose, je ne trouvay rien meilleur que de s'employer en Part d'agriculture et de glorifier Dieu et se recognoistre en ses merveilles : et ayans passé plus oultre, j'apperceu certains arbres fruictiers, qu'il sembloit qu'ils eussent quelque cognoissance : car ils estoyent soigneux de garder leurs fruits, comme la femme son petit enfant, et entre les autres, j'apperceu la vigne, lesconcombres et poupons (melons, pepo) qui s'estoyent faits certaines feuilles desquelles ils couvroyent leurs fruits, craignans que le chaud ne les endommageast, je vis aussi les rosiers et gruseliers qui à fin de défendre ceux qui voudroyent ravir leurs fruits, ils s'estoyent faits des armures et espines piquantes au devant desdits fruits. J'apperceu aussi le froment et autres bleds ausquels le Souverain avoit donné sapience de vestir leur fruit si excellemment, voire plus excellemment, que Salomon ne fut oncques si justement vestu avec toute sa sapience. Je considéray aussi que le Souverain avoit donné au chastagner de sçavoir armer et vestir son fruit d'une industrie et merveilleuse robe : semblablement le noyer,
allemandier et plusieurs autres espèces cTarbres fructiers lesquelles choses me donnoyent occasion de tomber sur ma face et adorer le vivant des vivans qui a fait telles choses pour Futilité et service de l'homme : lors aussi cela me donnoit occasion de considérer notre misérable ingratitude, et mauvaistié perverse et de tant plus j'entrois en contemplation en ces choses, d'autant plus j'estois affectionné de suivre Part d'agriculture et mespriser ces grandeurs et gains déshonnestes lesquels à la fin, faut qu'ils soyent récompensez selon leurs mérites ou démérites. Et estant en un ravissement d'esprit, il me sembloit que j'estois proprement audit jardin, et que je jouyssois de tous les plaisirs contenus en iceluy, et non seulement d'iceluy jardin, mais aussi des confrontations et lieux circonvoisins : car il me sembloit proprement que je sortois du jardin pour m'aller pourmener à la prée qui estoit du costé du Sus et qu'y estant je voyois jouer, gambader et penader certains agneaux, moutons, brebis, chèvres et chevreaux, en ruant etsautelant, en faisant plusieurs gestes et mines estranges, et mesmement me sembloit que je prenois grand plaisir à voir certaines brebis vieilles et morveuses, lesquelles sentens le temps nouveau et ayans laissé leurs vieilles robbes , elles faisoyent mille sauts et gambades en ladite prée qui estoit une chose fort plaisante et de grande récréation. Il me sembloit aussi, que je voyois certains moutons qui se reculoyent bien loin l'un de l'autre, et puis courans d'une vistesse et grande roideur, ils se venoyent frapper des cornes l'un contre l'autre. Je voyois aussi les chèvres qui se levans des deux pieds de derrière, se frappoyent des cornes d'une grande violence : aussi je voyois les petits poulains et les petits veaux qui se jouoyent et pénadoyent auprès de leurs mères. Toutes ces choses me donnoyent un si grand plaisir que je disois en moy-mesme que les hommes estoyent bien fols d'ainsi mespriser les lieux champes-
très et Fart cTagriculture lequel nos pères anciens, gens de bien et Prophètes ont bien voulu eux-mesmes exercer et mesme garder les troupeaux. Il me sembloit aussi que pour me récréer, je me pourmenois le long des aubarées. et en me pourmenant sous la couverture d'icelles, j'entendois un peu murmurer les eaux du ruisseau qui passoit au pied desdites aubarées, et d'autre part j'entendois la voix des oiselets qui estoyent sur lesdits aubiers : et lors me venoit à souvenir du Pseaume cent quatriesme, sur lequel j'avois édifié mon jardin, auquel le Prophète dit : Que les ruisseaux passent et murmurent aux vallées et bas des montagnes : aussi dit-il, Que les oiselets font résonner leurs voix sur les arbrisseaux, plantez sur les bords des ruisseaux courans. Il me sembloit aussi que quand je fus las de pourmener en ladite prairie, je me tournay devers le costé du vent d'Ouest, où sont les bois et montagnes, et lors me sembloit que j'apperceu plusieurs choses qui sont déduites et narrées au Pseaume susdit : car je voyois les connils jouans, sautans et pénadans le long de la montagne, près de certaines fosses, trous et habitations que le Souverain Architecte leur avoit érigé, et soudain que les animaux appercevoyent quelqu'un de leurs ennemis, ils sçavoyent fort bien se retirer au lieu qu'il leur avoit esté ordonné pour leur demeurance. Je voyois aussi le renard qui se ralloit le long des buissons, le ventre contre terre, pour attraper quelqu'une de ces petites bestes, à fin de^ contenter le désir de son ventre. Brief, il me sembloit que j'aurois les plaisirs de voir chèvres, dains, biches et chevreaux le long desdites montagnes, en la mesme sorte, ou bien près du devis que le Prophète David nous descrit en ce Pseaume cent quatrième. Item, m'estoit avis que j'entendois la voix de plusieurs vierges qui gardoyent leurs troupeaux : pareillement me sembloit que j'oyois certains bergers jouans mélodieusement de leurs flajols : et lors me
semble que je disois en moy-mesme, je m'esmerveille d'un tas de fols laboureurs que soudain qu'ils ont un peu de bien qu'ils auront gagné avec grand labeur en leur jeunesse, ils auront après honte de faire leurs enfants de leur estât de labourage, ains les feront du premier jour plus grands qu'eux-mesmes, les faisans communément de la pratique, et ce que le pauvre homme aura gagné à grande peine et labeur, il en dépendra une grand1 partie à faire son fils Monsieur, lequel Monsieur aura enfin honte de se trouver en la compagnie de son père et sera desplaisant qu'on dira qu'il est fils d'un laboureur. Et si de cas fortuit, le bon homme a certains autres enfans, ce sera ce Monsieur là qui mangera les autres et aura la meilleure part, sans avoir esgard qu'il a beaucoup cousté aux escholes pendant que ses autres frères cultivoient la terre avec leur père. Et en cependant, voilà qui cause que la terre est le plus souvent avortée, et mal cultivée, parce que le malheur est tel qu'un chacun ne demande que vivre de son revenu et faire cultiver la terre par les plus ignorans, chose malheureuse. A la mienne volonté, disois-je lors, que les hommes eussent aussi grand zèle et fussent aussi affectionnez au labeur de la terre, comme ils sont affectionnez pour acheter les offices, bénéfices et grandeurs, et lors la terre seroit bénite, et le labeur de celuy qui la cultiveroit, et lors elle produiroit ses fruits en sa saison. Ayant contemplé toutes ces choses, je m'en allay pourmener devers le costé du vent d'Est, et en me pourmenant pardessous les arbres fructiers, j'y reçeu un grand contentement et plusieurs joyeux plaisirs : car je joyois les Escurieux (écureuils) cueillans les fruits et sautans de branche en branche, faisans plusieurs belles mines et gestes. Je voyois d'autre part cueillir les noix aux groles (corneilles) qui se resjouyssoient en prenant leur repas et disner sur lesdits Noyers. D'autre part, je trouvois sous les Pommiers certains hérissons qui s'estoyent roulez
en forme ronde, et avoyent fait piquer leurs poils ou aiguillons sur lesdites pommes et s'en alloyent ainsi chargez. Je voyois aussi la sagesse du renard, lequel se trouvant persécuté des puces, prenoit un bouchon de mousse dedans sa bouche et s'en alloit à un ruisseau et s'estant culé dedans ledit ruisseau, il entroit petit à petit pour faire fuyr toutes les puces du corps en sa teste : et quand elles s'en estoyent fuyes jusques à la teste, le renard se plongeait encore tousjours, jusques à ce qu'elles fussent toutes sur le museau, et quand elles estoyent sur le museau il se plongeait jusqu'à ce qu'elles fussent sur la mousse qu'il avoit mise en sa gueule et quand elles estoyent sur la mousse, il se plongeait tout à un coup, et s'en alloit sortir au dessus du courant de l'eau : et ainsi, il laissoit ses puces sur ladite mousse, laquelle mousse leur servoit de bateau pour s'en aller d'un autre costé. J'apperceu aussi une finesse que le renard fit en ma présence la plus fine et subtile que j'ouys oncques parler : car iceluy se trouvant dénué de vivres, et voyant que l'heure du disner s'approchoit, et qu'il n'avoit encore rien de prest, il s'en alla coucher en un champ, près et joignant l'aile d'un bois, et estant là couché, il dilata les jambes en sus et ferma les yeux, et estant ainsi couché à la renverse faisant du mort, et tirant son membre : dont advint qu'une grole n'ayant aussi rien à disner, pensant que ledit renard fust mort, se va poser sur son ventre, pensant de son membre que ce fust quelque chair déjà commencée à détailler : mais la grole fut bien affinée, car dès le premier coup de bec qu'elle commença à donner sur ledit membre, le renard d'une vistesse soudaine empongna la grole, laquelle ne seut tenir aucune contenance, sinon de faire coûa : et voilà comment le fin renard print son disner aux despens de celle qui le vouloit manger.
Toutes ces choses m'ont rendu si amateur de l'agriculture, qu'il me semble qu'il n'y a thrésor au monde si pré- : 8
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deux, ni qui deust estre en si grande estime que les petites gittes des arbres et plantes, voire les plus mesprisées. Je les ay en plus grande estime que non les minières d'or et d'argent. Et quand je considère la valeur des plus moindres gittes des arbres ou espines, je suis tout esmerveillé de la grande ignorance des hommes, lesquels il semble qu'aujourd'huy ils ne s'estudient qu'à rompre, couper et deschirer les belles forests que leurs prédécesseurs avoyent si précieusement gardées. Je ne trouveray pas mauvais qu'ils coupassent les forests, pourveu qu'ils en plantassent après quelque partie : mais ils ne se soucient aucunement du temps à venir, ne considérans point le grand dommage qu'ils font à leurs enfans à l'advenir.
DEMANDE
Et pourquoy trouves-tu si mauvais, qu'on coupe ainsi les forests ? il y a plusieurs Evesques, Cardinaux, Prieurs et Abbez, Moineries et Chapitres qui en coupant les forests, ils ont fait trois profits. Le premier, ils ont eu de l'argent des bois et en ont donné quelque partie aux femmes, filles et hommes aussi. Item, ils ont baillé la sole desdites forests à rente : dont ils ont eu beaucoup d'argent des entrées. Et après les laboureurs ont semé du bled et sèment tous les ans, duquel bled ils en ont encore une bonne portion. Voilà comment les terres valent plus de revenu, qu'elles ne faisoyent auparavant. Parquoy je ne puis penser que cela doive estre trouvé mauvais.
Je ne puis assez détester une telle chose et ne la puis appeler faute : mais une malédiction est un malheur à toute la France, parce qu'après que tous les bois seront coupez, il faut que tous les arts cessent, et que les artisans s'en aillent paistre l'herbe, comme fit Nabuchodonozor. Je
voulu quelquesfois mettre par estât les arts qui cesseroyent, lorsqu'il n'y auroit plus de bois : mais quand j'en eu escrit un grand nombre, je ne sceu jamais trouver fin à mon escrit, et ayant tout considéré je trouvay qu'il n'y en avoit pas un seul qui se peust exercer sans bois, et que quand il n'y auroit plus de bois, qu'il faudroit que toutes les navigations et pescheries cessassent, et que mesme les oiseaux et plusieurs espèces de bestes, lesquelles se nourrissent de fruits, s'en allassent en un autre Royaume, et que les bœufs, ni les vaches, ni autres bestes bovines ne serviroyent de rien au pays où il n'y auroit point de bois, Je me fusse estudiéà te donner un millier de raisons: mais c'est une Philosophie que quand les chambrières y auront pensé, elles jugeront que sans bois, il est impossible d'exercer aucun art, et mesme faudroit, s'il n'y avoit point de bois, que l'office des dents fust vaquant, et là où il n'y a point de bois, ils n'ont besoin d'aucun froment, ni d'autre semence à faire pain. Je trouve une chose fort estrange que beaucoup de Seigneurs ne contraignent leurs sujets de semer quelque partie de leurs terres de glans et autres parties de chastagners et autres parties de noyers, qui seroit un bien public et un revenu qui viendroit en dormant. Cela seroit fort propre en beaucoup de pays, là où ils sont contraints d'amasser les excrémens des bœufs et vaches pour se chauffer, et en autres contrées, ils sont contraints de se chauffer et faire bouillir leurs pots de paille : n'est-ce pas une faute et ignorance publique? Quand je serois Seigneur de telles terres ainsi stériles de bois, je contraindrois mes tenanciers, pour le moins d'en semer quelque partie. Ils sont bien misérables, c'est un revenu qui vient en dormant, et après qu'ils auroient mangé les fruits de leurs arbres, ils se chaufferoyent des branches et troncs. Je loue grandement un Duc Italien qui quelques jours après que sa femme fut accouchée d'une
fille, il philosopha en soy-mesme, que le bois estoit un revenu qui venoit en dormant : parquoy, il commanda à ses serviteurs de planter en ses terres le nombre de cent mille pieds d'arbres, disant ainsi que lesdits arbres pourroyent valoir chacun vingt sols auparavant que sa fille fust bonne à marier, et ainsi, lesdits arbres vaudroyent cent mille livres, qui estoit le prix qu'il prétendoit donner à sa fille. Voilà une prudence grandement louable : à la mienne volonté, qu'il y en eust plusieurs en France qui fissent le semblable. Il y en a plusieurs qui aiment le plaisir de la chasse et la fréquentation des bois: mais cependant ils prennent ce qu'ils trouvent sans se soucier de l'advenir. Plusieurs mangent leurs revenus à la suite de la Cour en bravades, despences superflues, tant en accoustrement qu'autres choses : il leur seroit beaucoup plus utile de manger des oignons avec leurs tenanciers et les instruire à bien vivre, monstrer bon exemple, les accorder de leurs differens, les empescher de se ruyner en procès, planter, édifier, fossoyer, nourrir, entretenir, et en temps requis, et nécessaire, se tenir prests à faire service à son Prince, pour défendre la patrie. Je m'esmerveille de l'ignorance des 'hommes, en contemplant leurs outils d'agriculture, lesquels on deust avoir en plus grande recommandation, que non pas les précieuses armures: toutesfois, il semble à certains Juvenceaux, que s'ils avoient manié un outil d'agriculture, qu'ils en seroient deshonnorez, et un Gentilhomme tant pauvre qu'il soit et endetté jusques aux aureilles, s'il avoit un peu manié un ferrement d'agriculture, il luy sembleroit estre vilain. A la mienne volonté, que le Roy eust érigé certains offices, estats, et honneurs à tous ceux qui inventeroient quelque bel engin et subtil pour l'agriculture. Si ainsi estoit, tout le monde se jetteroit après, à qui mieux mieux, pour parvenir. Jamais ingénieux ne furent plus empressez à l'assaut d'une ville qu'aucuns s'empresseroient :