CHAPITRE IV
Un vent de rébellion passe sur la France. — Les dépenses du roi et les doléances de ses sujets. — Flot de libelles. — Marot apprend la prudence. — Préparatifs de guerre. — Marot amoureux. — La « ballade à s'amie bien belle ». — Campagne d'Italie : Pavie. — Marot blessé et prisonnier. — Libéré, il regagne la France et Paris.
ES événements qui se produisirent au cours de cette année i522 paraissent avoir exercé une influence toute particulière sur l'esprit de Marot, docile jusqu'alors aux enseignements de l'Église et respectueux du principe d'autorité.
Un vent de rébellion soufflait de toute part, aussi bien au dehors qu'au dedans. Il était arrivé jusqu'en France comme un écho des violentes diatribes de Luther contre Rome. Depuis longtemps les âmes honnêtes, les consciences droites s'étaient émues et s'indignaient des abus et de la corruption du clergé. Si les plus hardis allaient jusqu'à donner raison à Luther, les timorés trouvaient au moins qu'il n'avait pas tout à fait tort. Au dedans s'élevait aussi comme un souffle de sédition. La guerre était jeu de prince auquel la noblesse trouvait seule son avantage; pour le manant, la guerre n'apportait à sa suite que souffrances et ruine. Les jeunes et vaillants compagnons de François Ier avaient pu se réjouir et se glorifier des brillants exploits d'Italie; mais quel profit en revenait-il au peuple? La gloire ne le touchait
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guère, il ne la connaissait que par les réquisitions qui l'accablaient au moment du passage des troupes et par les impôts dont il était surchargé pour payer les distractions guerrières du souverain. Au milieu de cette noblesse même, qui faisait un si resplendissant cortège au roi, des ambitions, des rancunes, des jalousies se heurtaient qui n'allaient pas tarder à créer de gros embarras à la couronne et même à lui susciter des dangers sérieux. Tout semblait conspirer à pousser les esprits au trouble et au mécontentement. On apprenait coup sur coup la prise de Gênes par les troupes de l'Empereur, la perte du Milanais par les armées du roi ; la frontière de Picardie était en feu. Il fallait envoyer des troupes partout et il fallait trouver de l'argent pour les payer. Le roi, se considérant comme le représentant de Dieu sur la terre, n'hésitait pas à faire des emprunts aux églises. Il ôtait pour la faire fondre la grille d'argent que Louis XI avait placée autour du tombeau de saint Martin de Tours; elle valait quarante mille livres. Quatre apôtres en or, qui se trouvaient dans la cathédrale de Laon, avaient le même sort et la même destination; on épargna les apôtres en argent, ils n'auraient pas assez rendu. Ce n'était encore assez pour fournir aux dépenses de guerre. Des contributions arbitraires furent imposées à chaque particulier, et les villes furent traitées comme les particuliers. Paris eut à payer une taxe de cent mille écus d>'or. Les gens d'église durent abandonner le tiers du revenu de leurs bénéfices et les gages des officiers de la maison du roi ne furent point payés (1). Le peuple ne pouvait manquer de subir le contre-coup de ce désordre dans les finances et de cette gêne universelle; il en souffrait et murmurait tout bas. Le peuple a toujours ses poètes. Il s'en trouva alors qui recueillirent ces plaintes et s'avisèrent de les mettre en vers. Tout à coup l'on vit circuler dans le public des feuilles imprimées dont le titre disait assez le contenu : le Monde sans croix; le Monde qu'on achève de peindre; le Monde qui n'a plus que les os ; le Monde qui n'a plus que frire ; le Monde qui est crucifié; le Monde qui n'a
(1) Journal d'un bourgeois de Paris, p. 114 et suiv.
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rien perdu; les Rongneux qui grattent chascun. Ces pièces étaient autant de satires qui battaient en brèche l'autorité royale et cherchaient à soulever les colères populaires par l'exposé des misères présentes. Dans l'une de ces pièces le Monde s'écrie :
Je fuis plain de larmes Pour les durs alarmes Et les fiers vacarmes Que l'on fait fur moy (i).
Dans une autre pièce, c'est encore la même pensée qui ressort sous une forme différente, c'est le même gémissement avec une autre intonation :
Je fuis le monde renverfé Et fapiné tout à l'envers, Lequel on n'a jamais ceffé De piller à tort & travers (2).
Les auteurs ont tenu à ce que le défilé de tous les malheureux soit aussi complet que possible, et ils y font figurer les représentants des trois ordres, car les trois ordres ont chacun leurs griefs. Écoutez les plaintes d'Église :
Scavoir ne puis qu'on faiét tant de finances
Que i'ay baillé au royaulme de France.
Depuis trois ans, i'en fuis efmerveillée...,
On a levé deffus moy les décimes,
Sur mes curés & chapellains infimes
De gros deniers fans regarder comment...
Il me fauldra tout mes ioyaux bailler (3)...
Noblesse ne se lamente pas avec moins d'amertume sur le sort où elle en est réduite :
Au temps iadis i'eftois bien famée...
Auoir foulois grand renom aux Ytalles, Plus que Iafon aux mers orientalles,
(1) Montaiglon, Poésies fran- (2) Ibid., p. 206.
çaises, t. XII, p. 197. (3) Ibid., p. 220.
Mais à prefent fuis en confufion,
Car j'ay perdu villes, chafteaux, batailles (1).
Toutes ces plaintes n'étaient que trop fondées, et nous avons mentionné plus haut les faits auxquels il est fait allusion. Labeur ou le Tiers-État fait aussi sa partie dans ce trio, car il n'a pas le moins à souffrir des épreuves communes :
Nourrir me fault les piétons & gendarmes,
Lafches garfons rien ne vaillans aux armes...
Defïbubz le faiz i'ay l'efchine faillye
En tel eftat plus ie ne puis durer,
le ne puis plus aller ne labourer :
Au temps prefent chafcun me crucifye (2).
Ces extraits montrent déjà sous quelle inspiration ces vers avaient été composés. C'est l'expression d'un malaise général. Mais si l'on se plaint, si on le fait avec une certaine colère, ce n'est point précisément au roi que l'on en veut, il y a même de bonnes paroles pour lui. C'est à sa mère qu'on en a, à Louise de Savoie, dont l'avarice et la rapacité avaient suscité des haines sourdes et implacables, aussi bien chez les plus grands de la noblesse que dans les rangs des plus humbles. Les auteurs de ces pièces avaient hésité à le dire trop haut, car ils savaient que les rancunes de la reine mère ne pardonnaient point; mais ils ne purent résister jusqu'au bout à la tentation de laisser percer leur pensée. Ils ne dirent qu'un mot, ils enfermèrent dans un vers tout le secret de cette campagne :
Ce grant malheur vient du féminin genre.
Ce mot, ce vers, fut fatal aux auteurs de ces pièces. Louise de Savoie le prit pour elle; elle trouva que le moyen le plus sûr et le plus rapide d'imposer silence à ces malencontreux fabricateurs de rimes c'était de les faire arrêter et de les colloquer en prison. Après avoir ainsi coupé court à cette polémique spécialement dirigée
(i)- Montaiglon, Poésies fran- (2) Ibid., p. 225-226.
çaises, t. XII, p. 221.
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contre elle et s'être assurée par ce procédé expéditif que lesdits rimeurs n'y reviendraient pas, elle pensa qu'il y avait quelque chose à faire pour effacer la mauvaise impression qu'ils avaient pu produire dans le public. Il ne lui fut pas difficile de trouver parmi ceux qui fréquentaient les pentes du Parnasse un affamé qui voulût bien se mettre à ses gages. Une fois trouvé, elle le chargea de réfuter chacun des griefs mis en avant contre elle. Or, il ne fut pas plus malaisé à celui-ci de démontrer que tout était pour le mieux, qu'il n'avait été embarrassant pour les autres d'établir que tout allait au pis. La pièce fut publiée sous le titre suivant : La deffence contre les emulateurs ennemys & mefdifans de France. Confolation & bon \ele des trois eftats (i). Tout naturellement, le premier personnage qui entre en scène, c'est France. Sous cette figure allégorique, nous serions disposés à reconnaître la mère du roi. Elle commence par déclarer que les choses n'ont jamais aussi bien marché que pour le présent :
France ie fuys qu'aulcuns dy ont efperdue, Prefque perdue & pillée à oultrance Il n'eft pas vray...
Puis elle continue en faisant l'apologie de « fon filz » et « fon roy », de fon Cefar, comme Louise de Savoie se plaisait à appeler François Ier. Le monarque attaqué n'a fait que repousser les assauts de ses ennemis; on ne peut lui imputer à tort une guerre défensive. D'ailleurs, des conquêtes récentes sont venues prouver que, malgré des revers passagers, le roi n'avait point laissé amoindrir le patrimoine d'honneur et de gloire que lui avaient légué ses ancêtres. Noblesse, Église et Labeur viennent tour à tour faire chorus avec la France. Noblesse déclare qu'elle ne se sent point dégénérée des preux d'autrefois et que sa renommée actuelle peut supporter la comparaison avec les hauts faits de ses devanciers; elle cite les noms des villes prises et des victoires gagnées et, pour justifier les
(i) Montaiglon, Poésies fran- çaises, t. XII, p. 238.
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dépenses que les guerres entraînent, elle termine par ce mot son apologie des faits et gestes du roi :
le m'en rapporte à tout homme fçavant Si faire on peult fans argent tout cecy.
Eglise vient à son tour et ne trouve rien à redire à la manière dont le roi procède à son égard. A qui doit-elle ses magnifiques chapelles, ses gros revenus? N'est-ce pas au roi? N'est-il pas juste, dès lors, qu'il la mette à contribution lorsqu'il se trouve à court de ressources?
N'effe raifons qu'enuers luy foyons larges Et que plaifîr de noz biens lui famons?
C'est ensuite le tour de Labeur qui n'est pas moins satisfait que ses deux compagnes; il y a bien, à la vérité, quelques petites ombres au tableau :
le ne dis pas que n'aye eu des ennuytz D'auanturiers qui tant iours comme nuytz Ont prins fur moy la foupée & furcrois.
Mais l'espérance soutient Labeur; le pauvre peuple vit toujours d'espoir, c'est là qu'il puise la force de supporter toutes ses souffrances. Enfin, si le présent laisse quelque peu à désirer, l'avenir sera meilleur. Il n'en coûte jamais à ceux qui veulent dominer Labeur de lui promettre un bon avenir. Et puis, il est toujours un moyen de le consoler, c'est de lui dire que la récolte est bonne; la reine le savait bien et son poète congédie Labeur sur cette attrayante perspective :
Vignes & bledz font plus beaulx que jamais.
La réfutation était complète, mais ce n'était pas assez : il fallait déconsidérer les audacieux qui s'étaient permis de critiquer l'ordre de choses établi. On n'eut garde d'y manquer; écoutez plutôt :
Car aulcuns folz, mutins & eftourdis Ont faiél de vous libelles interditz...
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Mais i'entens bien que ces malheureux fotz,
Au cabaret buvans vin à plains potz,
Font telz efcriptz qui font beaucoup à craindre.
Ce ne fut pas encore assez de les avoir affublés ainsi, ils payèrent très cher l'incartade qu'ils s'étaient permise : on les oublia pendant trois ans dans les cachots infects de la Conciergerie. Ils n'en sortirent qu'après les désastres de Pavie, lorsque Louise de Savoie, sous le coup de la grande catastrophe qui frappait le trône de France, cherchait par tous les moyens, même par la clémence, à rallier autour de la couronne les sympathies de tous les sujets du royaume (1).
On trouvera peut-être que nous nous sommes laissé entraîner un peu loin en racontant les mésaventures de ces confrères anonymes de Marot; nous n'y aurions peut-être pas tant insisté si nous n'avions cru voir là un événement qui dut exercer une certaine influence sur la ligne de conduite dont notre poète ne dévia point par la suite. En effet, on remarquera que jamais dans ses vers Marot n'a traité un sujet politique, qu'il reste presque toujours muet sur les grands événements dont il est le témoin, qu'il évite avec soin de prendre parti dans un sens ou dans l'autre. Il s'en tient à son rôle de poète officiel, et si sa Muse consacre ses vers à célébrer quelque fait qui préoccupe la cour, ce sera toujours pour faire l'éloge du roi et des personnes de son entourage et de sa famille, comme pour l'arrivée de la reine Éléonore, le mariage de Renée de Ferrare et de Madeleine de France. Il est à supposer que le traitement infligé à ces poètes bavards avait donné à réfléchir à Marot.
Il était alors au début de sa carrière, il comptait vingtsept ans à peine; il supputa sans doute les inconvénients d'une trop grande franchise et les avantages d'un silence avisé et il se décida pour le silence. Il voulait faire son chemin à la cour, et le moyen de le faire n'était point, comme il le voyait, de prendre le parti des humbles et des faibles. Il leur conservait certainement au fond du cœur ses sympathies, mais il les renfermait en lui-même.
(1) Journal d'un bourgeois de Paris, p. 234.
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C'était déjà bien assez, s'appuyant sur la reine Marguerite et comptant sur la protection du roi, de se déclarer pour les persécutés en matière religieuse. Il en coûta gros à Marot de n'avoir point été aussi réservé sur ce chapitre que sur l'autre. Que serait-il advenu de lui si, en politique comme en religion, il avait donné carrière à sa langue?
Cependant les années s'écoulaient et les sentiments de rivalité que François Ier nourrissait contre Charles-Quint ne faisaient que grandir avec le temps. La défaite que Lautrec essuya à la Bicoque vint encore donner à ces sentiments une vivacité plus grande encore, et le roi résolut, puisque ses généraux étaient battus, d'aller en personne rétablir la fortune de ses armes. Cette pensée, il l'exprima en personne au Parlement de Paris : « Toute l'Europe, lui dit-il, se ligue contre moi, eh bien! je ferai face à toute l'Europe : je ne crains point l'Empereur, il n'a pas d'argent; ni le roi d'Angleterre, ma frontière de Picardie est bien fortifiée; ni les Flamands, ce sont de mauvaises troupes. Pour l'Italie, c'est mon affaire, & je m'en charge moi-même. J'irai à Milan, je le prendrai & je ne laisserai rien à mes ennemis de ce qu'ils m'ont enlevé (1). »
François Ier se mit aussitôt en mesure d'exécuter ses projets et il commença ses préparatifs. Mais, alors qu'il était déjà à Lyon, se disposant à passer la frontière pour pénétrer en Italie, Louise de Savoie fut avertie de la conjuration du connétable de Bourbon qui avait conclu un traité d'alliance avec le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne. Le roi suspendit sa marche et revint à Paris pour ordonner le procès des coupables. Bourbon avait eu le temps de se mettre en sûreté par la fuite, mais Saint- Vallier, le père de Diane de Poitiers, fut arrêté avec quelques autres conjurés de moindre marque. Dans ces conditions, on jugea dans les Conseils du roi qu'il était bon, avant que le chef de l'État quittât son royaume, de s'assurer de la portée de cette conspiration et de mettre ordre aux projets des conjurés; on renonça donc aux plans de campagne que l'on avait for-
(1) Registres du Parlement.
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mes pour cette année et l'on résolut d'attendre à l'année suivante.
Marot, toujours attaché à la maison de la duchesse d'Alençon, devait être de cette expédition avec le duc comme il l'avait été de la précédente.
Mais ici se place une histoire d'amour dont le dernier mot échappe à toutes les recherches. Sur ce terrain, nous ne pouvons hasarder que des conjectures; mais si nous n'avons point de certitudes, au moins y a-t-il de sérieuses apparences pour rapporter à cette époque de la vie de Marot, c'est-à-dire au moment où il s'équipait pour suivre le roi parmi les gens du duc d'Alençon, où il allait s'éloigner de Paris, et, par conséquent, de toutes les affections qu'il y pouvait avoir, cette élégie qui commence ainsi :
Puifque le iour de mon départ arrive...
(Élégie III.)
Marot venait en effet de former une liaison qui devait exercer sur le reste de son existence une influence funeste. Cette liaison eut pour résultat par la suite de le faire mettre en prison, et, comme autre conséquence, elle le poussa à déclarer la guerre aux docteurs de la Sorbonne et aux moines et à mettre un pied dans le parti protestant. Il se trouva être l'adversaire déclaré de l'Eglise catholique parce que, de ce côté, se trouvaient ses plus cruels ennemis. Mais n'anticipons point sur les événements et reprenons les choses à leur origine. Nous nous proposons de placer sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès. Ce sont surtout les Élégies qui fournissent de précieux renseignements sur cet épisode de la vie du poète. Nous les rapprocherons des autres pièces qui peuvent nous aider à éclaircir le mystère. Nous ne prenons point pourtant l'engagement d'y apporter la lumière complète.
Nous serions disposé à placer les préliminaires de cette intrigue amoureuse au mois de mai 1524; nous allons dire
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pourquoi nous nous arrêtons à cette année (1). Quant au mois, c'est le poète lui-même qui le fixe dans une de ses Élégies (Xe). Il débute en effet en ces termes :
Amour me fit efcrire au mois de may Nouveau refrain par lequel vous nommay, Gomme fcavez, la plus belle de France.
La -pièce à laquelle il fait allusion se retrouve parfaitement dans ses œuvres, et les détails de toute cette histoire amoureuse prennent une telle importance que nous croyons devoir reproduire cette pièce en son entier :
Ballade de s'amie bien belle.
Amour me voyant fans trifteffe Et de le feruir defgouté M'a dit que feiffe une maiftrefle Et qu'il feroit de mon costé.
Après l'auoir bien efcouté, l'en ay faict vne à ma plaifance Et ne me fuis point mefconté, G'eft bien la plus belle de France.
Elle a vn œil riant qui bleffe Mon cueur tout plein de loyauté, Et parmy fa haulte nobleffe Méfie vne doulce priuauté (2), Grand mal feroit fi cruauté Faifoit en elle demourance,
(1) La chronologie imaginée par dans ses Élégies, et il y revient Lenglet-Dufresnoy assigne à l'É- sans cesse :
légie ainsi qu'à la Ballade, dont D>où vient ce point? Certes n faut bien le
il est question plus loin, la date Qu'envousyaquelquegracequitirefdire.
de l527. Mais cette supposition Les cueursàfoi.Mais laquelle peutceeftre?
,.,. . Seroit ce point voftre part tant adextre?
nous parait tout arbitraire et Seroitcep^intlestrai/devosbeauxyeux?
gratuite. Ou ce parler tant doulx & gracieux?
(2) Ces qualités qui ont séduit Seroit ce pas voftre bonté tant fage ... ^ Ou la hauteur de ce tant beau corfage? Marot dans sa maîtresse sont Seroit ce point voftre entlere beauté s
l'objet de fréquentes allusions Ou celle doulce honnefte privauté?
80 Vie de Clément Marot.
Car quant à parler de beauté, G'eft bien la plus belle de France.
De fuyr s'amour qui m'opprelfe, le n'ay pouuoir ne voulonté, Arrefté suys en celle preffe Gomme l'arbre en terre planté, S'efbahit-on fi i'ay planté De peine, tourment & souffrance?
Pour moins on efl bien tourmenté; G'eft bien la plus belle de France.
Envoy.
Prince d'amours, par ta bonté, Si d'elle i'auois iouyfîance, One homme ne fust mieulx monté :
G'eft bien la plus belle de France.
Cet amour était entré dans le cœur du poète avec une force irrésistible; il s'imposa à lui avec d'autant plus de violence que, si Marot ne vivait pas comme un ermite et s'il ne se faisait pas faute de sacrifier sur tous les autels à Vénus qu'il rencontrait sur sa route, depuis longues années aucune femme n'avait exercé pareil empire sur lui :
Sept ans y a que ma main fe repofe Sans volonté d'eferire à nulle femme, M'euft elle aymé fous très ardente flamme. Et maintenant las! vne damoifelle...
Me fait pour elle employer encre & plume.
(Élégie IX.)
Voilà donc Marot en proie à une passion qui le possède tout entier, et telle qu'il n'en a pas éprouvé depuis sept ans. Cette belle flamme s'est allumée, lui-même le dit, au mois de mai. Nous ajouterons, nous, au mois de mai 1524. La preuve c'est que, peu après, il fut question de se rendre dans le Midi pour résister aux projets du connétable qui voulait s'emparer de Marseille. On ne prévoyait pas encore l'expédition en Italie et les malheurs qui devaient en résulter, mais déjà Marot éprouvait un grand déchirement de
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son être à l'idée de se séparer, même pour peu de temps, de sa nouvelle maîtresse :
Puifque le iour de mon départ arrive, G'eft bien raifon que ma main vous efcrive Ce que ne puis vous dire fans trifteffe, C'eft affauoir, or, adieu ma maiftreffe, Doncques adieu ma maiftreffe honnorée, Iufque au retour, dont trop la demourée Me tardera...
(Élégie III.)
(La séparation devait être bien plus longue que le poète ne le prévoyait; après l'expédition dans le Midi, Marot fut obligé de se rendre en Italie à la suite du duc d'Alençon.)
Une élégie postérieure en date nous fournit quelques allusions à la bataille de Pavie ; le poète parle même de la blessure qu'il y reçut. Or, la bataille de Pavie se livra le 24 février 1 525. On verra plus loin que Marot dut être de retour à Paris vers la fin d'avril. Dans une pièce qui a tout l'air d'avoir été écrite peu après son retour, le poète, qui espérait être reçu à bras ouverts, s'indigne contre sa maîtresse, laquelle non seulement lui fit un accueil glacial, mais encore trouva d'excellentes raisons pour prétexter une absence; en son désespoir il s'écrie :
Vn an y a que par toy commencée Fut l'amytié et fçachant ta penfée Efclave & ferf d'amour fus arrefté, Ce qui deuant iamais n'auoit efté.
Un an y a ou il f'en faut bien peu Que par toy fuy d'efperance repeu.
(Élégie IL)
Et il rappelle que ce penchant se déclara au mois de mai, en maudissant ce mois qui, à une année de distance, voit deux amants dans des sentiments si différents :
O mois de may, pour moy trop fec & maigre, O doulx accueil tu me feras trop aigre,
82 Vie de Clément Marot.
Si ma maiftreffe avant fon départir, En aultre goût ne te veut convertir.
(Élégie IL)
Ainsi donc, il y avait en mai i525, après le retour de Marot de la guerre d'Italie, une année environ que cette liaison s'était formée.
Nous avons tenu à mettre à sa date, autant qu'il nous était possible, le début de cette passion; nous raconterons plus loin quelles en furent les suites. Reprenons maintenant les faits dans leur ordre chronologique.
Les préoccupations causées au roi par la découverte de la conspiration du connétable l'avaient empêché de se rendre, en i523, en Italie, comme il en avait d'abord formé le projet. Il reprit ce projet en 1524, après un voyage d'agrément à Romorantin et à Bourges (1).
De Bourges, le roi se dirigea vers Lyon dans l'intention de résister en personne à l'invasion dont le connétable menaçait ses Etats; il était accompagné parle ducd'Alençon que suivait Marot selon toute vraisemblance. Cette supposition est d'autant mieux fondée que nous retrouverons le poète à la suite du duc d'Alençon pendant la campagne d'Italie.
De Lyon, le roi gagna Avignon, où il avait donné l'ordre de réunir ses troupes.
Depuis quelque temps déjà, le connétable, suivant le lit-
(1) Le 28 juillet 1524, la reine mise dans un cercueil de plomb Claude décédait à Blois, aussi et déposée à l'église de Saintdélaissée à ses derniers moments Calais de Blois, en attendant qu'elle l'avait été le reste de qu'on ait le temps de procéder à sa vie. En effet, François Ier, ses funérailles. Le roi, en effet, sans se soucier autrement de la avait à penser à la guerre que maladie de sa femme, était parti lui faisait le connétable qui était pour Romorantin avec toute la déjà en Provence, et ce ne fut cour « pour passer le temps », que deux ans après, le 6 110commè dit un chroniqueur. La vembre i52Ô, que le corps de la mort de la reine n'interrompit bonne dame Claude, comme en rien les plaisirs de son royal l'appelait le peuple, fut apporté époux, qui continua son voyage « humblement » de la ville de et se rendit à Bourges. Pendant Blois dans l'église .de Saintce temps, la pauvre morte était Denis.
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toral de la Méditerranée et ayant franchi le Var, s'était présenté sous les murs de Marseille dont il avait commencé le siège. Il avait même réussi avec son artillerie à jeter bas un pan de muraille, et, par cette brèche, dix hommes pouvaient passer de front. Mais, face à cette brèche, les assiégés avaient creusé un fossé qu'ils avaient rempli de goudron, de poudre et de matières inflammables. Derrière ce fossé s'élevait un nouveau rempart en terre, et, de tous côtés, la garnison était disposée de manière à faire bon accueil à ceux qui se présenteraient. Bourbon voulait à toute force mener les troupes à l'assaut, mais les Espagnols, les Allemands et les Italiens s'y refusèrent successivement. Les généraux de l'Empereur eux-mêmes, en voyant les dispositions prises par les Marseillais, furent d'avis de battre en retraite. Et Bourbon fut obligé de se plier à cette décision. La ferme attitude des habitants avait sauvé la ville.
Pendant ce temps, le roi s'était avancé jusqu'à Aix pour y raffermir son autorité, et, voulant faire un exemple, il fit mettre à mort le gouverneur de Prat qui s'était déclaré pour le connétable.
Il résolut alors de se rendre en Italie d'où lui parvenaient de fâcheuses nouvelles des troupes qu'il y avait envoyées.
Toujours accompagné du duc d'Alençon, il traversa la Provence en passant par Sisteron, Charges, atteignit Briançon, franchit le mont Genèvre et se dirigea sur Milan.
De Milan, il prit la route de Pavie, où il arriva le 28 octobre 1524. Quant au duc d'Alençon, il fut chargé d'occuper, avec les troupes qu'il commandait, le château et le parc de Mirabello.
Le roi passa quatre mois devant Pavie, donnant tout au plaisir et rien aux affaires (1). Les ingénieurs étaient chargés de conduire les travaux du siège, tantôt essayant de détourner le fleuve qui défendait l'approche de la ville, tantôt lançant contre les murailles quelques volées de coups de canon pour persuader au roi que le siège avançait. François Ier n'était point homme à se résigner quatre
(1) Michelet, Hist. de France, t. VIII, p. 245.
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mois entiers aux durs travaux de la guerre. Durant que ses soldats souffraient autour de lui de la faim et des privations de toutes sortes, il vivait en liesse et en plaisir dans une bonne abbaye lombarde.
Cependant, Clément Marot se laissait aller à la vie oisive des camps et goûtait les douceurs du beau ciel d'Italie. Il est probable même que sa lyre fut assez délaissée et qu'il se livra sans réserve à la douceur du far niente. Au moins ne découvrons-nous dans ses œuvres aucune pièce qui puisse se rapporter au séjour qu'il fit alors sous les murs de Pavie. Il ne nous est même point parvenu quelqu'une de ces lettres qu'il aurait pu écrire à la duchesse d'Alençon, comme celle qu'il lui adressait de Hainaut pour lui rendre compte des faits et gestes de son mari.
C'était assez pour remplir ses journées que de s'égayer avec ses compagnons de la suite du duc d'Alençon dans les vastes salles du château de Mirabello, dans les allées du parc que venait échauffer un doux soleil d'hiver. Les paysannes de la Lombardie ne devaient point être trop farouches, et, avec l'humeur que nous connaissons à notre poète, il devait avoir de quoi remplir ses loisirs (1).
Jusqu'au dernier jour, la quiétude la plus aveugle ne cessa de régner dans le camp français. On y était plein de confiance dans l'issue de la campagne. Les chefs de l'armée considéraient la situation des ennemis comme désespérée. On répétait qu'ils étaient à bout de vivres et de munitions. Le 3 février, Babou delà Bourdaisière écrivait à la reine mère une missive des plus rassurantes. Nous y remarquons ces lignes : « Je croy que la derreniere chofe que nos dicfz ennemys feront fera il de nous combatre : car à dire la vérité noftre force eft trop groffe pour la leur. » Et un peu plus loin il ajoute, pour montrer à quelle extrémité ils en sont réduits : « Il y a plus d'vn moys que ceulx de dedans ne beurent vin, ne mangèrent chair ny fromaige (2). » Dans une autre lettre écrite quelques jours avant la bataille de Pavie, ou peut-
(1) Marguerite, Lettres, t. I, (2) Bibl. nat., Ms. fr. 20433,
p. 173. fol. 35.
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être la veille , nous relevons ce passage qui prouve à quel degré de sécurité on en était arrivé dans l'entourage du roi. Le même Babou écrit à la reine mère : « Le Roy a dormi en homme de guerre, il eft en auffi bonne fanté qu'on le pourroit fouhaiéler. Il a fi bien pourvu à toutes chofes que inconuenient ne peult aduenir à fa perfonne ny à fon empire. »
Ces lenteurs donnèrent à Bourbon le temps d'amener d'Allemagne une armée qui se joignit aux troupes de Lannoy et de Pescaire.
Dans la nuit du 23 au 24 février, l'armée impériale s'ébranla. Vers les deux heures du matin, elle vint donner l'assaut au parc de Mirabello, occupé par le duc d'Alençon. Quelques jours auparavant, Pescaire avait fait abattre un pan de mur de trente toises de^ longueur, c'est par cette brèche que les Impériaux pénétrèrent dans le parc. Le roi, par une manœuvre maladroite, se porta à leur rencontre et empêcha ainsi son artillerie défaire son office. On connaît l'issue de la bataille : le roi, blessé au visage et à la cuisse, la face pleine de sang, tomba sous son cheval, criblé de coups. Il allait être tué par les soldats qui l'entouraient, lorsqu'il fut reconnu par quelques-uns des Français qui avaient suivi le connétable de Bourbon (1). Ils appelèrent Lannoy qui se mit à genoux devant le roi pour recevoir son épée. Le duc d'Alençon, placé à l'arrièregarde, voyant la bataille perdue, réunit- les quelques hommes qui étaient autour de lui, et, par une marche précipitée vers le Piémont, sauva les débris de l'armée (2).
Que devenait Marot pendant la bagarre? Se souvenant sans doute des leçons qu'il avait reçues chez le sieur de Villeroy, il continua à combattre vaillamment; il fut
(i) Voy., sur le connétable de milieu des récits contradictoires.
Bourbon, Cabinet historique. Voici, en effet, comment s'ex-
t. II, p. 143, 201. prime un auteur qui vivait vers
(2) Nous n'avons point l'inten- cette époque : « Non constant sibi
tion de refaire ici un récit de scriptores neque Gallici, neque
la bataille de Pavie. Il serait, Italici, neque Hispanici, neque
d'ailleurs, assez difficile d'ar- Germanici,inhujuspugnaenarra-
river à retrouver la vérité au tione : ut qui dixit totpugnae nar-
86 Vie de Clément Marot.
blessé, comme Horace à la bataille de Pharsale, et c'est lui-même qui raconte, dans une de ses élégies, comment il reçut un coup de lance au bras droit :
La fut percé tout oultre rudement, Le bras de cil dont il a de couftume De manier ou la lance ou la plume.
Cette blessure fut même assez profonde, car le poète ajoute un peu plus loin dans la même pièce :
... Guerre m'a nauré de haquebute.
Le coup du bras fe monftre à veue d'œil.
Après avoir donné cette preuve de courage, il tomba aux mains des ennemis et se trouva parmi les prisonniers :
Finablement avec le roy mon maiftre, De là les monts, prifonnier fe vit eftre Mon trifte corps.
(Élégie I.)
Mais un poète n'est pas de ceux qui peuvent offrir une riche rançon. Aussi, lorsqu'après la bataille on passa en revue les prisonniers, Marot fut au nombre de ceux qu'on jugea inutile de conserver parce qu'on n'avait rien à obtenir d'eux. Il se trouva donc en liberté, dénué de toute ressource et réduit à regagner la France, sans autre moyen d'existence que ceux que pouvait lui offrir la grand'route.
Nous pouvons nous faire une idée des souffrances qu'il
rari formas quot sunt authores, permutatis captivis : atque id vere dixisse videatur. » Comme petiit pudicitiae eorum consudétail de mœurs, nous noterons lens. Id libentissime Borbonius l'anecdote suivante rapportée par Lanoiusque concessere. Mox tôle même historien. Aussitôt après tis castris per tubicines edicto avoir été fait prisonnier, le roi proposito plus quam sexcenti recommanda d'une manière par- adolescentes liberali egregiaque ticulière à Bourbon et à Lannoy forma Hispanis redditi : quorum les jeunes pages qui se trou- pudicitiam deploratam si apud vaient dans son camp : « Petiit Italos mansissent omnes fatene pueros gallicos qui capti bantur » (ArnouldLe Ferron : De erant Italus miles attrectaret. Si rébus gestis Gallorum Libri IX. quos cepisset Hispano redderet Parisiis, MDL, p. 192 et 194).
Vie de Clément Marot. 87
eut à endurer par les détails suivants que donnent les Mémoires de Montluc :
« Le lundi qui suivit la bataille, M. de Bourbon commanda que tous ceux qui estoient prisonniers et qui n'estoient pas pour payer rançon eussent à vuider le camp, et il ne leur fit point distribuer de vivres pour subsister le long de la route et, pour s'assurer que cette bande de malheureux s'esloignoit du pays, il les fit escorter par des fantassins et des cavaliers (1). »
■ Tout le long de la route, ces pauvres diables n'eurent d'autre ressource que d'arracher des raves, couper des choux qu'ils dérobaient dans les champs et qu'ils faisaient cuire sous la cendre de quelque feu de broussailles allumé au bord des fossés du chemin. C'est ainsi qu'ils regagnèrent la France, et Marot fut sans doute réduit à partager le sort commun.
L'émotion fut grande en France lorsqu'on apprit la prise du roi et la défaite de Pavie. A la stupeur générale causée par cette nouvelle succéda bientôt un mouvement d'indignation aveugle. On ne voulut point expliquer ce revers par l'impéritie des chefs, par la confiance exagérée qu'ils avaient eue dans leurs succès antérieurs, ni par l'erreur de François Ier d'avoir voulu assister en personne à la bataille, car, ainsi que le remarque judicieusement Montluc, « il importe à un roi ne se trouver lui-même à la bataille, vu que bien souvent sa prinse menne avec soy la ruine de son Estât (2) ».
Le désastre de Pavie avait fait une impression si profonde sur la nation que, dans ses refrains populaires, elle redit longtemps les malheurs de son roi et sa haine pour les Espagnols. On connaît la chanson dont La Palice est le héros un peu ridicule; mais les caprices de la Muse plébéienne n'enlèvent rien à la gloire de ce brave qui tomba en combattant aux côtés du roi. Nous nous bornerons à rappeler les deux couplets de cette autre chanson qui résument la campagne :
Quand le roi partit de France,
(1) Mémoires de Montluc, p. 75. (2) Ibid.
Vie de Clément Marot.
A la malheur il partit.
Il en partit le dimanche
Et le lundi il fut pris.
Il en partit le dimanche
Et le lundi il fut pris.
Il penfoit prendre l'Efpagne,
Mais les Efpagnols l'ont pris (i).
(i) Bibl. nat., ms. 12666, fol. 1.
Nous avons à dire encore quelques mots d'un autre vaincu de Pavie parce que nous le retrouverons par la suite mêlé à la vie de notre poète. C'est du roi de Navarre Henri d'Albret que nous voulons parler. Fait prisonnier sur le champ de bataille, il avait été enfermé au château de Pavie. Le baron François d'Arras, un de ses gentilshommes de Béarn, réussit à gagner les deux capitaines préposés à sa garde et les décida à préparer l'évasion du roi. Au jour dit, ils arrivèrent dans la chambre du roi et attachèrent à sa fenêtre une échelle de corde. L'un de ces capitaines, nommé Coïmbres, descendit le premier. Le roi le suivit, mais, à moitié chemin, il fut pris de vertige et voulut remonter, alors son valet de chambre le pria de n'en rien faire. « Si vous renoncez à votre évasion, lui dit-il, Votre Majesté n'aura pas plutôt payé sa rançon qu'on luy donnera du boucan pour mettre fin, par ce moyen, à la querelle du royaume de Navarre. » Cette raison décida le roi. Sur le bord du fossé, il trouva le baron d'Arras avec deux chevaux tout prêts, et les deux fugitifs gagnèrent Lyon tout d'une traite. Le lendemain de l'évasion, on trouva dans le lit du roi son page qui avait pris sa place pour tromper ses geôliers (Société d'hist. de
France, Bordenave, Hist. de Béarn et de Navarre, p. 3o).
A Lyon, on savait vaguement le désastre, mais, sans en connaître la portée. On aurait voulu avoir des nouvelles, et elles n'arrivaient point. Dans les transes où jetait cet état d'incertitude, on dépêchait des courriers pour tâcher d'obtenir quelques détails précis. Voici en effet ce que nous trouvons dans les comptes de la maison du roi :
« A Guillaume Manjou Savoifier, gentilhomme de la maifon de Madame de Miolans, la fomme de foixante efcuz d'or foleil à luy ordonnez pour vng voyage qu'il eft allé faire, partant de Saint-Iuft le 2e de mars pour aller en diligence & sur chevaulx de porte iufques au camp des ennemys du Roy eftans en Italie ou ailleurs pour entendre & fcavoir nouvelles certaines de la personne du Roy & fil efloit prins, mort ou efchappé à la bataille qui nagueres a efté audi£l pays d'Ytalie » (Arch.
nat., KK35i, fol. 34). Pendant que Louise de Savoie et Marguerite étaient dans la perplexité la plus grande sur le sort advenu à François Ior, ne recueillant que les bruits sinistres qui leur arrivaient comme l'écho lointain de la défaite, le roi écrivait à sa mère la lettre suivante : « Pour faire fcauoir, Madame, comme fe porte le refte de mon infor-
Vie de Clément Marot.
Comme il arrive toujours en pareille circonstance, le peuple, dans sa colère, se prit à crier à la trahison. Il
tune, de toutes choses ne m'eft demouré que l'honneur & la vie qui eft saine, & pour ce que en voftre aduerfité cède nouvelle vous fera quelque peu de reconfort, ay pencé qu'on me laiffaft vous efcrire cefte lettre, ce qu'on m'a aifement accordé, vous fuppliant ne vouloir prendre l'extrémité de vous mefme en ufant de voftre acouftumé prudence, car i'ay efperance à la fin que Dieu ne me habandonnera point, vous recommandant vos petitz enffans & les myens en vous fuppleant faire donner fur paffaige pour aller et retour en Efpaigne à ce porteur; car il va deuers l'empereur pour fauoir comment il veut que ie foye traifté & fur ce f'en va très humblement recommandé à voftre bonne grâce » (Bibl. nat., ms. 17527, fol. xxvi v°).
Après avoir été au plus pressé en envoyant cette missive à sa mère, le roi, à quelque temps de là, voulut aussi rassurer ses sujets et, en leur exposant la situation dans des termes à peu près identiques à ceux dont il se servait dans la lettre à sa mère, leur faire entendre des paroles propres à calmer l'émotion que cette catastrophe inattendue avait jetée dans tout le royaume. Le roi, dans cette seconde lettre, s'exprimait ainsi :
« Mes amys & bons fugetz, foubz la couleur d'autres lettres, ie eu le moyen & liberté de vous pouuoir efcripre eftant feur vous rendre grand plefir de fauoyr de mes nouuelles, lefquelles, félon mon infortune, font bonnes, car
la fanté & honneur, Dyeu merfy, me font demourés fayns, et, entre tant d'ynfellyffités n'ay receu nul plus grant plefyr que de fauoyr de l'obeyfance que portez à Madame an vous montrans bien eftre vrais loyaulx fugetz & bons Françoys, la vous recommandant toufiours & mes petys enfans qui font les voftres et de la choze publique, vous affurant que en contynuant en la dylygenfe & defmontrafyon qu'auez fet iufques icy, donez plus grant enuye a nos ennemys de me deliurer que de vous faire la guerre. L'ampereur m'a ouuert quelques portes pour ma delyurance & ay efperance qu'il fera rayfonnable & que les chofes bien toft fortyront leur effet & foyez feurs que, comme pour mon honneur & celluy de ma nattyon, ié pluftoft efleu l'onnefte pryfon que lontheuze fuyte.
Ne fera iamais dit que ie né efté fy heureulx de fere bien à mon royaulme & qUe pour envye d'eftre delyure ie y face mal, fe eftymant bien eureulx pour la lyberté de fon pays toute sa vye defmeurer en pryfon.
« Voftre Roy, « Françoys.
« De la Barre, « Bailly de Paris. »
(Bibl. nat., ms. 2980, fol. 1.)
Sur ce qui se passa au moment où le roi fut fait prisonnier, nous trouvons quelques renseignements assez intéressants dans l'édit où il ordonne que le Dauphin prenne titre de roi et soit couronné pour pourvoir aux affaires du royaume.
go Vie de Clément Marot.
voulut voir des traîtres partout, et l'on n'eut garde de le détourner de cette appréciation; c'était une manière de se décharger de la responsabilité des fautes commises.
Longtemps après la bataille, Rabelais, se faisant l'écho de cette indignation générale, s'écriera : « Hon! Que je ne fuis roy de France pour quatre-vingts ou cent ans ! Par Dieu, je vous mettrois en chien courtault les fuyars de Pavie... Pour quoy ne mouroient .ilz là plus toft que laiffer leur bon prince en cefte neceffité ? N'eft il meilleur et plus honorable mourir vertueufement bataillant que vivre fuyant villainement? (i). »
Toutes les poésies populaires, toutes les chansons du temps portent témoignage du sentiment de réprobation qui poursuivit les lâches coupables d'avoir abandonné le roi. Mais il ne suffisait point de dire qu'il y avait des coupables, il fallait un nom pour l'accabler sous ce débordement de mépris : la clameur publique dénonça le duc d'Alençon. Seul, en effet, n'avait-il pas échappé au massacre dans lequel avaient succombé tant de vaillants capitaines? N'avait-il point abandonné le champ de bataille où sa présence à la tête des troupes qu'il commandait aurait pu changer la face du combat? N'avait-il point précipité sa fuite et couru tout d'une traite jusqu'à Lyon pour se mettre en sûreté? Les apparences étaient contre lui et on ne lui tint compte ni du courage qu'il avait montré au début de l'action, ni de l'immobilité à laquelle l'avait réduite l'imprudente sortie du roi hors de son camp, ni enfin du service qu'il avait rendu en assurant la retraite des troupes placées sous ses ordres. Il fallait une victime expiatoire à la colère populaire, et ce fut lui qu'elle choisit.
L'infortuné vieillard mourut à Lyon, autant de désespoir et de honte que des fatigues de la guerre.
Voici en quels termes il s'ex- noftre perfonne, les vns pour
prime :« Apres auoir perdu une nous tuer & occire, les autres
bataille, où nous avons mis pour en faire proie & butin, &
noftre perfonne en grand dan- qu'il a pieu a Dieu, par fa bonté
ger de mort..., après avoir efté & clémence, en tout & fi extrême
en icelle bataille noftre cheval danger, nous fauver la vie &
tué fous nous & auoir eu plu- honneur » (Isambert, Anciennes
fieurs de nos ennemys en grand lois françaises, XII, 238).
nombre couuerts leurs armes fur (i) Gargantua, 1, xxxix.
Vie de Clément Marot. 91
Fait digne de remarque : nous ne lirons dans les œuvres de notre poète, ni une appréciation sur la bataille de Pavie, ni un regret sur la mort du duc. Y avait-il eu mot d'ordre donné ou Marot, se conformant à la pensée de ses maîtres, crut-il devoir garder un silence calculé sur des événements douloureux auxquels il était pénible de faire allusion?..
Mais revenons au pénible voyage de Marot qui poursuit, au milieu des épreuves et des privations, sa route vers la France. La bataille de Pavie s'était livrée le 24 février; ce fut donc pendant les dernières rigueurs de la saison d'hiver qu'il eut à franchir les montagnes qui séparent l'Italie de la France. Il est probable qu'il prit son chemin par Turin et le mont Genèvre. De Briançon, il se dirigea sans doute sur Lyon par Gap et Grenoble, car le chemin ne devait point encore être praticable par la route que l'on pouvait suivre pendant l'été.
Le duc d'Alençon était mort le 1 1 avril à Lyon. Marguerite d'Angoulême était encore sous le coup de cette perte qui lui fut sensible. Louise de Savoie était tout entière aux mesures à prendre pour pourvoir aux intérêts du royaume. Marot n'eut pas de peine à comprendre que la place d'un poète n'était point dans les conseils de la politique. Il laissa la mère et la sœur du roi à leurs graves préoccupations et il regagna sans bruit la capitale, qui était en proie aux agitations les plus diverses.
L'inquiétude régnait dans la cité; on ne savait quel serait le sort réservé au royaume dans les conjonctures qui se présentaient. Les ennemis de la Savoyarde attisaient l'émotion populaire, tandis que les partisans de la Réforme songeaient à tirer parti des périls de la situation pour faire triompher leurs doctrines.