CHAPITRE V
Marot à Paris. — Sa maîtresse le reçoit mal. — De l'élégie à la satire. — Le rondeau de l'inconstance d'Ysabeau. — Vengeance de femme : Marot accusé d'avoir mangé de la chair en Carême. — La procédure en matière d'hérésie, crime ecclésiastique, cas royal. — Marot est mené au Châtelet. — L'épître à Bouchart et celle à Lyon Jamet. — Une geôle d'autrefois. — Intervention de l'évêque de Chartres. — « L'Aigle », prison ou hôtellerie ? — L'identité d'Ysabeau-Luna : les critiques en désaccord. — Le Roman de la Rose. — François Ier rentre dans son royaume; Marot est mis en liberté.
AROT ne laissait pas certainement de prendre sa part des sentiments d'affliction qu'avaient répandus dans tout le royaume le désastre de Pavie et la prise du roi. Mais il était peut-être plus disposé qu'un autre à s'en consoler en pensant qu'il allait retrouver à Paris la femme aimée. C'était une compensation particulière dans la tristesse générale. Il ne cherche point à dissimuler ces sentiments dans l'élégie qu'il adresse à l'objet de ses feux et où il lui fait part de la blessure qu'il a reçue, où il lui parle du roi captif et de tous ces braves gens qui ont trouvé la mort sur le champ de bataille :
Mais que ne vaut d'inventer et de querre En cas d'amour tant de propos de guerre, l'en laifferay du tout faire à l'Efpaigne, De qui la main en noftre fang fe baigne...
Vie de Clément Marot. g3
Puis, revirement soudain, le poète se reprend tout à coup et continue :
Les dire, hélas ! il vaut trop mieux les taire,
Il vaut trop mieux en un lieu folitaire,
En champs ou bois pleins d'arbres ou de fleurs,
Aller diéler les plaifirs ou les pleurs
Que l'on reçoit de sa dame chérie.
(Élégie I.)
Voilà donc cette liaison, qui n'avait été qu'ébauchée avant le départ du poète, qui ne lui avait donné que des espérances, reprise par lui sur nouveaux frais. Marot revient avec une ardeur nouvelle, surexcitée par une longue séparation. Il va être enfin payé de retour.
Hélas! il a compté sans l'humeur variable de la femme.
D'abord, on lui fait un accueil des plus froids, tellement froid que le poète ne peut s'empêcher de s'écrier sur un ton de reproche :
Mais ie cognois que ton amour de glace Près de mon feu du tout fe fond et paffe.
(Élégie II.)
Et, tout aussitôt, on trouve un prétexte de départ afin de s'éloigner de lui.
Cependant Marot garde encore des illusions. Et ces illusions vont servir de texte à une histoire d'amour qui se prolongera pendant vingt élégies (i).
D'abord le poète ne veut pas croire à son malheur, et il se trompe assez lui-même sur les sentiments qu'il
(i) Nous avons cité et citerons Y Élégie I, dans laquelle le poète
plusieurs passages de ces Élégies parle de sa blessure à Pavie, fut
en attribuant à celles-ci les nu- écrite postérieurement à VÉlé-
méros qu'elles portent commu- gie III, celle qui commence par
nément dans les éditions an- le vers :
ciennes des œuvres de Marot.
,, . , , , , Puifque le îour de mon départ arrive... Mais nous n attachons a ces numéros, — qui d'ailleurs varient dans laquelle Marot fait ses dans plusieurs éditions, — au- adieux à sa maîtresse au mocune valeur chronologique. Il ment de partir pour la camest certain, par exemple, que pagne d'Italie.
94 Vie de Clément Marot.
inspire pour presser sa dame de lui accorder enfin le prix de son amour. Il lui raconte ses songes, où l'Amour lui apparaît et lui fait de belles promesses qui le consolent pour un temps (i). Puis le soupçon commence à lui mordre le cœur; alors il prodigue les serments de fidélité pour provoquer ceux de sa maîtresse. Il se mêle à cette histoire l'intervention d'un vieillard que nous ne nous chargeons point d'expliquer (2). Est-ce un mari, est-ce un rival? Nous ne saurions nous prononcer sur son rôle. Une autre fois il propose à sa belle un rendez-vous à la messe de minuit :
Pour à plaifir enfemble deuifer,
On ne fcauroit meilleur temps aduifer
Que de Noël la minuit & la veille.
L'obscurité d'une église est favorable aux amoureux; le chant des prêtres couvre leurs paroles et leur permet d'échanger de tendres aveux ; des mots on passe aux actes :
Puis les fervants par coups leurs dames baifent Et en baifant à elles ils fe deulent Pour avoir mieux...
(Élégie XI.)
Sur cette pente, l'imagination de l'amant ne s'arrête plus... Mais plus le songe a été charmant, plus le réveil sera cruel. Le poète, assuré bientôt qu'il ne pourra rien obtenir de sa maîtresse, l'accable de ses malédictions. Ce sont pleurs et grincements de dents. Il la traite de « defloyalle femelle », et il va jusqu'à s'écrier :
Fuyez du tout, fuyez la garfe fine
Qui foubz beaux ditz vn vray amant affine.
(Élégie XIV.)
Le dénouement de ce petit drame amoureux allait bientôt se produire, et ce dénouement devait être une catastrophe pour Marot. En effet, quand il vit que celle qu'il aimait se riait de lui et dédaignait son amour, il n'eut plus qu'une
(1) Élégie VI. (2) Élégie XII.
Vie de Clément Marot. g5
pensée : tirer vengeance de l'insulte. Il composa une chanson sur l'infidélité de sa belle :
Ma dame ne m'a poindt vendu, Elle m'a feulement changé, Dont ie me tiens pour bien vengé, Car vn loyal a eftrangé Pour vn aultre qui la diffame.
N'eft elle pas légère femme?
(Chanson XV.)
Mais dans cette pièce, il ne donnait point assez libre cours à ses ressentiments; il voulut mieux et composa le rondeau suivant où il déposa tout le fiel amassé dans son cœur :
Comme inconftante & de cueur faulfe & lafche Elle me laiffe. Or puifqu'ainfi me lafche, A voftre aduis ne la doif-je lafcher?
Certes ouy ; mais aultrement fafcher, le ne la veulx combien qu'elle me fafche.
Il luy fauldroit, au train que mener tafche, Des seruiteurs à iournée & à tafche.
En trop de lieux veut fon cueur attacher Comme inconftante.
Or, pour couurir fon grand vice & fa tache, Souuent ma plume à la louer f'attache.
Mais à cela ie ne veulx plus tafcher, Car ie ne puis fon mauluais bruit cacher Si fûrement qu'elle ne fe defcache Comme inconftante.
(De l'inconstance d'Ysabeau.)
Il ne suffisait pas au poète d'avoir épanché dans ces vers sa mauvaise humeur. Pour que sa revanche fût complète, il fallait qu'elle fût un peu publique. Il mit cette pièce aux mains de ses amis. On se la transmit de proche en proche et elle arriva certainement jusqu'à la personne dont le poète faisait la satire. L'affront fut vivement ressenti et la belle n'hésita pas à user de représailles. Ce fut sans doute pendant ces temps de fête qui commencent aux Innocents et se prolongent jusqu'aux
g6 Vie de Clément Marot.
jours gras, que Marot mit cette pièce en circulation. Il est probable que notre poète n'avait pas beaucoup plus de sympathie pour « ce grand avalleur de pois gris, ce fouetteur de petits enfants et ce coltineur de cendres », pour « Caresmeprenant », en un mot, que n'en éprouvait Rabelais lui-même (i). On le savait, apparemment, et on le guettait pour le surprendre en révolte contre les lois de l'Église. Il faut croire que l'on était fort au courant des habitudes de notre poète, car on n'eut pas de peine à le découvrir en faute. Il avait commis le crime irrémissible de manger de la viande en carême, et il n'avait même pas eu l'hypocrisie de sa gourmandise (2).
Son ennemie s'empressa de le dénoncer à l'autorité ecclésiastique.
La procédure en vertu de laquelle on va poursuivre le poète est assez compliquée et réclame quelques éclaircissements. En effet, nous voyons d'abord Marot s'adresser à un docteur en théologie pour réclamer son indulgence, alors qu'il est enfermé dans les prisons du Châtelet qui sont prisons du roi, et ce, pour un méfait qui semble du domaine purement canonique puisqu'il s'agit d'abord d'une contravention aux lois de l'abstinence compliquée d'un soupçon d'hérésie (3). Or, tout d'un coup le tableau change, fort heureusement pour Marot, et le voilà transporté, comme par un coup de baguette, des prisons du roi dans les prisons de l'évêque de Chartres. Il y a là un enchevêtrement de juridictions que nous allons essayer de débrouiller, montrant d'après quels principes, alors
(1) Pantagruel, IV, xxix. de mettre en garde le juge du
(2) Dans son démêlé avec Ma- Châtelet, dans les excuses verrot, Sagon, rappelant plus tard sifiées qu'il lui présentera. Le ce détail, le déclarera digne des poète sent bien que l'accusation plus grands châtiments : d'avoir mangé gras en carême Pour ce qu'on dit & l'hiftoire eft certaine, n'est qu'un prétexte. Ce qui se- Dont on a eu cognoiffance trop tard, rait plus grave, ce serait d'être Que tu mengeas en carefme du lard, convaincu d'hérésie.
Non pas caché, mais deuant tout le monde. Ausgi MarQt n£ conteste-t-il
{Coup d'Essay. Responce de Sa- nullement le bien-fondé de l'ac-
gon a Clément Marot, édition de cusation. Il évite même avec soin
Lenglet-Dufresnoy, t. VI, p. 14.) d'en parler. Mais il se défend
(3) C'est du reste contre ce énergiquement d'être un sectasoupçon que Marot s'efforcera teur de Luther.
Vie de Clément Marot. 97
admis, elles pouvaient se renvoyer ainsi la balle, c'est-àdire l'accusé, de l'une à l'autre.
A cette époque, les lois de l'Église sur l'observance du maigre et du jeûne n'avaient encore provoqué dans le peuple aucune résistance, et, jusqu'à l'introduction définitive du calvinisme en France, on ne rencontre aucune loi qui ordonne cette observance. C'est en 1549 seulement que Henri II rendra un édit interdisant aux bouchers, rôtisseurs, poulaillers et revendeuses de vendre en temps de carême de la viande de boucherie, de la volaille ou du gibier, sous peine, à la première contravention, de cinquante livres d'amende, à la seconde du double, plus une peine corporelle. Mais, au temps de Marot, des prescriptions semblables étaient presque superflues.
D'après le principe admis par les anciens jurisconsultes, le roi réunissait en sa personne le double caractère de chef de l'Etat et de gardien, protecteur et défenseur de l'Église (1). C'est en vertu de cette seconde qualité qu'il pouvait faire des lois ecclésiastiques, c'est-à-dire des édits, ordonnances et déclarations pour donner autorité aux canons et aux règlements adoptés par les conciles et les faire exécuter dans ses États. S'appuyant sur sa première qualité, le roi a le droit de punir tous ceux qui causent du trouble dans son royaume en n'observant pas les lois qui y sont en vigueur; du moment où il reconnaît une règle prescrite par l'Église, il a le droit de poursuivre quiconque y contrevient. Il doit veiller en outre à ce que l'ordre règne dans son royaume. Les doctrines des hérétiques portant atteinte à l'ordre public, le souverain doit les réprimer. Mais ce n'est point le souverain qui peut décider s'il y a hérésie ou non. L'hérésie est un crime ecclésiastique, et par suite c'est un crime dont la connaissance appartient aux évêques ou aux juges d'Église auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Le juge d'Église a la connaissance du crime d'hérésie pour examiner et déclarer sur quel point les opinions de l'accusé sont contraires à la doctrine de l'Église, et il peut frapper le coupable de peines canoniques.
(1) Delacombe, Recueil de ju- p. ni. risprudence canonique, Préface,
g8 Vie de Clément Marot.
Mais si les actes commis ou les opinions soutenues par celui que l'Eglise a condamné causent un scandale public ou sont de nature à soulever le peuple et à l'exciter à la sédition, dans ce cas, le fait incriminé prend le caractère de crime royal dont la connaissance appartient aux juges séculiers, même contre les ecclésiastiques (i), et dans ce cas les officiaux sont obligés d'appeler le juge royal pour faire l'instruction avec eux. Après l'instruction achevée et la sentence prononcée sur le délit commun, l'accusé est renvoyé dans les prisons royales.
Enfin, nous devons rappeler un fait qui aide à expliquer comment l'action du pouvoir temporel se combina avec l'action du pouvoir spirituel dans la poursuite intentée à notre poète.
Le 17 mai 1 525, peu après la bataille de Pavie, le pape promulguait une bulle relative aux poursuites à exercer contre les luthériens. Le 10 juin suivant, par lettres patentes datées de Paris, Louise de Savoie ordonna aux gens du roi de prêter main-forte à l'exécution de cette bulle, afin d'extirper l'hérésie naissante dans toute l'étendue du royaume. Or, dans cette bulle on remarque le passage suivant : « Multi reperiuntur qui hujusmodi errores et dogmata imitarentur et publicarent et nonnulli hujusmodi erroribus infecti Sanctae Matris Ecclesiae praecepta contemnerent ac jejunia per ipsam Ecclesiam et Sanctorum Patrum Sanctiones indicta non observarent, ac aliqui, spiritu maligno imbuti, quadragesimalibus et aliis diebus quibus ex praecepto Ecclesiae jejunandum erat, absque aliquà necessitate carnibus vesci veriti non fuissent. » Comme conclusion à ces prémisses, le pape engageait le pouvoir séculier à traiter les coupables avec les dernières rigueurs dont la justice pouvait disposer : « Ultimâ justitiâ cohibere (2). » Les lettres patentes de la reine mère donnaient force de loi aux prescriptions de la bulle papale, et, désormais, manger de la chair en carême devenait un cas royal. Marot était coupable d'un crime prévu par ces dispositions.
(1) Delacombe, Recueil de ju- (2) Isambert, Anciennes lois
risprudence canonique, Hérésie, françaises, t. XII, p. 233. 27, et Officiai, 19 et 22.
Vie de Clément Marot. 99
L'ennemie de Marot le dénonça, peut-être par l'intermédiaire de son confesseur, à certain docteur en Sorbonne qui avait autant à cœur de faire respecter les lois de l'Eglise que d'être agréable à une belle pénitente en servant ses rancunes.
Ce docteur en théologie s'appelait Bouchart. Il devait être un des plus solides piliers de l'Église catholique. A quelques années de là, dans les comptes de la maison du roi, il lui sera accordé une indemnité de 405 livres pour aller, en compagnie de trois acolytes de sa trempe, chercher à Toulouse le frère Vidal Becanis, religieux jacobin et inquisiteur de la foi et pour le ramener à Fontainebleau (1).
Le docteur Bouchart examina l'affaire Marot et il n'eut pas de peine à reconnaître que le poète avait contrevenu à la bulle du pape, devenue loi du royaume. Une fois ce point établi et le fait étant patent, ce n'était plus à lui à poursuivre le coupable, c'était à la justice séculière à faire son œuvre. En conséquence, le lieutenant criminel donna l'ordre d'arrêter le nommé Marot, coupable d'avoir mis en péril la sécurité du royaume en mangeant du lard en carême :
Lors ce va dire un gros paillard, Par la mort bieu voyla Clément, Prenez-le, il a mengé le lard.
En effet, sans plus tarder, six estafîers vinrent, un beau matin, appréhender Marot en son logis :
Lors fix pendards ne faillent mye A me furprendre finement...
Par un surcroît de cruauté, pour ajouter à la honte du traitement, ce fut en plein jour et devant une haie de curieux qu'on mena le poète en prison :
Et de iour, pour plus d'infamie, Feirent mon emprifonnement.
(Ballade contre celle qui fut s'amye.j
Maître Clément fut conduit au Châtelet, prison du roi.
(1) Arch. nat., J 962, col. i83.
ioo Vie de Clément Marot.
Dans un premier mouvement de mauvaise humeur, le poète, qui sentait bien d'où partait le coup, composa la ballade dont nous venons de citer quelques vers. C'est toujours un soulagement que de donner libre cours à sa colère et de maudire ses bourreaux. Puis la réflexion lui vint; l'instinct de la conservation prit le dessus. Il avait pu croire d'abord que cette vengeance de femme n'aurait pas de suite ; qu'on avait tout simplement voulu lui faire peur. Au bout de quelque temps, il s'aperçut que les choses tournaient au tragique, qu'il était toujours en prison et il chercha à sortir du mauvais pas. Il songea que le meilleur moyen était d'attendrir ses juges; et comme ceux qu'il était le plus urgent de se rendre favorables étaient d'abord les juges d'Eglise, il écrivit au docteur Bouchart. Ce fut six jours après son entrée en prison que cette lettre de supplication fut rimée :
Docte docteur, qui t'a conduit à faire Emprifonner depuis fix iours en çà Vn tien amy qui oncq ne t'offenfa?
(Épistre de Marot à Monsieur Bouchart, docteur en Théologie.)
On avait, sans doute, insinué à Marot que son crime était de s'être laissé corrompre par les idées nouvelles; aussi s'en défend-il de toutes ses forces en protestant de son orthodoxie :
Point ne fuy Lutherifte,
Ne Zuinglien & moins Anabaptifte.
le fuy de Dieu par fon fils Iefus Ghrift, le fuy celuy qui a faicl maint efcrit, Dont vn feul vers on n'en fçauroit extraire Qui à la loy diuine foit contraire.
On voit que le poète va au-devant de tous les reproches. Il a bien envie pourtant de dire à ce vénérable docteur sous quelle influence celui-ci le persécute, de lui faire comprendre qu'il n'est pas dupe de ses intrigues et qu'il sait fort bien que, dans toute cette aventure, le nom de la religion sert à couvrir une vengeance de femme. C'était dif-
IOI
ficile à laisser entendre; Marot trouve pourtant le moyen de l'insinuer tout doucement :
... O Docteur catholique, Que quiers tu doncq? As tu aulcune picque Encontre moy? Ou fi tu prends faueur A me trifter deiïbubz aultruy faueur?
le croy que non (i).
Cependant Marot se rendait bien compte que, du côté de Bouchart, il n'y avait pas grand'chose à gagner; aussi s'adressait-il en même temps à l'un de ses amis, un Poitevin, nommé Lyon Jamet (2). Et il lui envoyait l'épître où
(1) La mésaventure du poète peut s'expliquer par cette phrase de Stendhal qui résume ainsi son opinion sur les mœurs qu'il voit à Rome : « La plupart des actes du gouvernement papal sont une dérogation à une règle obtenue par le crédit d'une jolie femme ou d'un gros moine »
(Stendhal , Promenades dans Rome, t. II, p. 3oo). Ce qui était vrai pour Rome à l'époque où vivait Stendhal l'était autrefois pour tous les États catholiques où l'influence de Rome était dominante. Devant les tribunaux ecclésiastiques qui existaient alors, le crédit de la « jolie femme » et du « gros moine »
devaient être tout-puissants, et c'est précisément ce que nous trouvons dans l'affaire de notre poète : une jolie femme, Luna, qu'il appelle ailleurs une « belle humble solliciteuse », et le gros moine dans la personne du docteur Bouchart.
(2) On connaît exactement très peu de chose sur ce Lyon Jamet et la plupart de ses biographes, notamment Dreux du Radier (dans son Histoire littéraire du Poitou) commettent à son en-
droit de flagrantes inexactitudes.
On sait par Marot qu'il était natif de Sanxay, en Poitou. Ce prénom de Lyon pour Léon semble en effet bien poitevin; Bonaventure des Périers commence sa XLVIe Nouvelle par cette phrase :
« Un tailleur de la ville de Poictiers, nommé Lyon, etc. »
On présume qu'il était né vers la fin du xv6 siècle et qu'il appartenait à une famille notable, sinon noble, qui se fixa par la suite en Normandie. Nous avons retrouvé dans les* « actes » de François Ier un receveur ordinaire de Dourdan du nom de Pierre Jamet. Peut-être Lyon était-il son parent. Vraisemblablement, celui-ci vivait à Paris, et c'est ainsi qu'il connut Marot.
Il avait en tout cas de hautes relations à la cour, puisqu'obligé de fuir, vers i535, à cause de ses opinions, il se réfugia auprès de la duchesse Renée de Ferrare, que Marot venait de quitter, et devint son secrétaire.
Rabelais, dans sa 140 épître à Geoffroy d'Estissac, évêque et seigneur de Maillezais, en Poitou, écrit : « Il (le duc de Ferrare) n'a pu accorder avec le
Vie de Clément Marot.
il conte l'apologue du lion et du rat, pour le prier de lui venir en aide. Cette épître est une petite merveille de goût, de finesse et d'esprit. La Fontaine, qui pourtant excellait dans le genre, a si bien compris qu'il n'y avait plus rien à faire après Marot, que deux vers lui ont suffi pour expédier l'épisode du rat dans la fable qu'il a tirée de l'épître. De cet apologue, nous ne retiendrons que les vers où le poète fait allusion au motif qui l'a conduit en prison, c'est
Que le rat ne fçauoït Sortir d'vn lieu pour autant qu'il auoit Mengé le lard & la chair toute crue.
(Épistre à son amy Lyon.)
Il termine en suppliant son ami de faire pour lui ce que le grand lion a fait pour le rat.
pape parce qu'il y demandoit exceffive fomme d'argent pour l'inveftiture de fes terres... Et ce eftoit la caufe pourquoy Lyon Jamet eftoit venu en cefte ville. »
Ainsi Lyon Jamet fut à un moment ambassadeur du duc de Ferrare auprès du pape.
En i543, Lyon Jamet est encore à Ferrare. Il écrit à Marot, pour luy reprocher son silence, une épître en vers à rimes renforcées :
Mais voirement, amy Clément, Tout clairement dis-moy comment Tant & pourquoy tu te tiens quoy D'écrire à moy qui fuis à toy?
T'ai-je laiiïé par le paffé?
T'ai-je offencé ou courroucé?
Quand Marot meurt, l'an d'après, à Turin, c'est Lyon Jamet qui compose l'épitaphe en vers gravée sur le tombeau du poète dans l'église Saint-Jean.
En i554, Lyon Jamet, toujours secrétaire de la duchesse, est chargé par elle de messages pour Calvin (voir J. Bonnet, Lettres de Calvin, t. I, p. 428).
Nous savons encore que Lyon
Jamet était ami d'Etienne Dolet qui lui dédia son édition de Marot imprimée à Lyon en 1542.
Les biographes ajoutent que Jamet revint en France avec la duchesse Renée et qu'il mourut en Normandie, vers i56i.
Certaines poésies qui parurent sous la signature de Marot sont, par eux, attribuées à Lyon Jamet. Telle :
Robin mangeoit un quignon de pain bis...
Et encore :
Frère Lubin revenoit de la quefte...
Selon Dreux du Radier, il serait encore l'auteur d'une Ballade sur la sainte Vierge et d'une imitation d'Ausone.
Tout cela n'est pas bien prouvé. Et le plus clair des mérites de Lyon Jamet est d'avoir été l'ami de Marot et de l'avoir tiré des griffes de la Sorbonne. Marot le dit et Mellin de Saint-Gelais fait quelque part une allusion fort transparente à cette entremise.
Vie de Clément Marot. io3
Tandis que Lyon Jamet, ainsi mis en demeure, entre en campagne pour délivrer Marot, nous allons suivre celui-ci dans cette prison où il fut témoin de tant de misères et d'infortunes, et dont il nous a laissé une peinture émue et vivante qui restera parmi les chefs-d'œuvre de notre poésie.
Les six sergents du guet, qui avaient été chargés d'arrêter Marot, l'avaient conduit au guichet du Châtelet; ce guichet terrible dont parle Rabelais dans sa description du pays des chats-fourrez et qu'il compare à la porte des Enfers, « parce que, dit-il facétieusement, on y entroit comme en Auerne, à en fortir eftoit la difficulté » (i); ce guichet qui est le même encore aujourd'hui à la Conciergerie du Palais.
A la porte (explique Marot) se trouve une espèce de Cerbère qui, s'il n'a pas trois têtes,
A tout le moins vne qui en vaut trois.
(Enfer.)
L'aspect de cette porte ne dit rien de bon, c'est
vn huis gros & maffif
Duquel l'entrée eft fi eftroiéte & baffe Que pour entrer fallut que me courbaffe.
Ce n'est là encore que le vestibule de l'Enfer, le royaume de dame Chicane. Marot aperçoit de loin les juges et les avocats qui se disputent les biens des plaideurs. Ce coup d'œil rapide lui suffira pour tracer le tableau le plus navrant de ces procès qui entretiennent chez les hommes l'esprit de haine et de discorde.
Mais son gardien le conduit devant un autre huis « barré de puissant fer » qui se referme sur lui ; puis, par un escalier tortueux et obscur dont les marches sont usées par le pas de ceux qui l'ont gravi et qu'on laisse comme à plaisir dans son état de dégradation et de malpropreté, notre poète est mené devant le juge appelé à prononcer sur son sort. C'est le lieutenant criminel, que Marot désigne sous le sobriquet de Rhadamante, et dont il brosse un portrait peu séduisant. Le poète lui prête des yeux menaçants,
(i) Rabelais, Pantagruel, V, xi.
104 Vie de Clément Marot.
une mine rébarbative, une habileté cauteleuse dans les interrogatoires qu'il fait subir à ceux que leur mauvaise fortune a placés devant lui. Il les enveloppe de ses questions, il les fascine par ses ruses ; et, à mesure qu'il les juge, un huissier frappe sur une porte avec un lourd marteau et appelle l'accusé suivant. Ce marteau retentit comme un glas funèbre que se renvoient les échos lugubres des voûtes.
Mais Marot n'a pas assisté seulement à l'interrogatoire de ces malheureux, il a vu aussi soumettre quelques-unes de ces victimes à la question, pour leur arracher par la douleur un aveu que la menace ne pouvait obtenir :
Au fond d'Enfer on luy fait allonger Veines & nerfs & par tourment f'efforce A efprouver Telle dira par force Ce que doulceur n'a fceu d'elle tirer.
A la vue de ces cruautés, Marot s'oublie lui-même pour ne plus songer qu'aux souffrances dont il est témoin, et, dans un élan d'indignation contre les bourreaux, il s'écrie :
Or, chers amys, i'en ay veu martyrer Tant que pitié m'en meétoit en efmoy.
Cependant, le tour de Marot arrive et il comparaît devant le terrible Rhadamante (i). Ses fonctions avaient fait de ce juge la terreur de tous les accusés; mais il semble que l'intervention des amis de Marot ait déjà produit quelque effet, car le juge se borne à lui demander,
(i) Quel est ce lieutenant au « Juge d'Enfer », contre lequel
Châtelet? Dans les notes qui ac- notre poète devait diriger, quel-
compagnent l'Enfer (voyez t. II, ques mois plus tard, son épi-
p. 173), nous disons, sur la foi gramme Du lieutenant criminel
d'un vers de Sagon, qu'il s'a- et de Samblançay :
git du bailli Jean Morin. Mais Lorsque Maillart, iuge d'Enfer, menoit
un scrupule nous est venu de- AMonfaulconSamblançayl'âme rendre...
puis. Sagon doit s'être trompé. Cependant Henri Estienne, dans
Jean Morin, en effet, était lieu- son Apologie pour Hérodote (I,
tenant civil, et non lieutenant 6), dit que Jean Morin « meritoit
criminel, au moment où fut en deux sortes d'estre nommé
arrêté Clément Marot. Le lieu- criminel ». Entre Maillart et
tenant criminel était ce Maillart, Morin, le lecteur choisira.
Vie de Clément Marot. io5
« d'un accent impératif et grave », sa naissance, son nom et son état. Alors le poète, après avoir satisfait à ces questions, se recommande du roi, de Marguerite d'Angoulême et de Louise de Savoie. Si ses deux protectrices étaient là, il n'aurait rien à craindre, elles lui viendraient en aide et le sortiraient de prison; mais toutes deux sont parties
Pour retirer noftre Roy hors d'Efpagne (i).
Là se borna l'interrogatoire de Marot et le farouche Rhadamante ordonna qu'on le reconduisît « au bas collège des malheureux ». Il dut prendre patience et attendre le résultat des démarches de son ami Jamet, car il nous apprend lui-même qu'il resta encore avec ses compagnons d'infortune dans les cachots
Où auec eulx fit vn temps demourance.
Pendant que Marot pouvait se livrer à de douloureuses réflexions sur le sort qui l'attendait, tandis qu'il contemplait les misères des autres, Lyon Jamet agissait, et il est visible qu'il ne rencontra point des dispositions trop hostiles chez ceux qui tenaient en leurs mains le sort de son ami.
Marot avait été arrêté vers la fin de février. Sa protectrice ordinaire était en ce moment trop loin pour le secourir. Mais Lyon Jamet manœuvra si bien que Marot se trouva en sûreté et put attendre sans inquiétude le retour du roi et de la princesse sa sœur. Le Poitevin, en effet, imagina fort adroitement d'aller chercher le remède du côté même d'où était parti le coup. Un docteur en théo-
(i) Marguerite donnait alors elle était repartie au commen-
tous ses soins aux négociations cément de février pour aller au-
qui avaient pour but d'abréger devant du roi sur la frontière de
cette captivité que Charles-Quint France; la paix avait été défini-
prenait à tâche de prolonger pour tivement conclue le i g' février et
les besoins de sa politique. Elle le roi ne rentra en France que
était partie une première fois en le 21 mars à cause des difficul-
Espagne le 27 août i525, puis tés que suscitèrent les Espagnols
elle en était revenue à la fin de au sujet de l'échange de ses
décembre. Les négociations ayant deux fils contre sa personne, repris une tournure favorable,
io6 Vie de Clément Marot.
logie, cédant à des suggestions féminines, avait fait le mal; Jamet alla demander à un évêque de le réparer. Il s'adressa à Louis Guillard, évêque de Chartres, et tout à fait l'homme de la situation (i).
Guillard était au courant de la faveur particulière dont Marot jouissait auprès de la duchesse Marguerite et même auprès du roi. Venir en aide au poète, c'était se mettre bien avec la sœur du maître et par conséquent avec le maître lui-même. Marot avait été livré pour crime d'hérésie au bras séculier. Mais l'Église, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était seule en mesure d'apprécier les culpabilités de ce genre. C'était à elle d'en connaître, et elle était toujours en droit de réclamer l'individu sur lequel pesait une telle présomption pour examiner son cas, sauf à le livrer ensuite à la justice des hommes.
Voici donc ce qui fut convenu entre Jamet et l'évêque de Chartres. Ce dernier, sous prétexte qu'il aurait découvert contre Clément Marot les charges les plus graves sous le rapport des opinions religieuses, le réclamerait pour le juger et l'arracherait ainsi aux mains de ceux qui s'étaient fait les instruments de sa belle persécutrice. Par ce procédé, on réussissait tout d'abord à le mettre en sûreté et, une fois à Chartres, on lui trouverait une prison moins étroite et plus douce que les geôles du Châtelet de Paris. Ce qui fut dit fut fait. Et, le i3 mars i525 (n. st. i52Ô), l'évêque, sous la forme la plus solennelle, informait les appariteurs et officiers du tribunal ecclé-
(i) Louis Guillard avait fait ment sur le personnage, nous
son entrée à Chartres le 2 juil- citerons seulement le commen-
let i525; il n'y avait pas encore cernent d'une pièce intitulée :
un an qu'il était installé sur son Epitafe de Me Loys Guillard,
siège épiscopal. Il occupait au- euesque de Chartres, de Chaa-
paravant l'évêché de Tournon Ions sur Saône, de Senlis 3 il-
qui relevait des seigneurs de la lustre macquereau de Paris :
Marck et de Bouillon. . .. , r . . ,,
...... , Deffoubz ce vil tombeau lont les os d un
Par la suite, il devint le perse- [caffard
CUteur acharné des protestants D'vn ignorant prélat, euefque papiftique,
qui se vengèrent de lui en Com- Qui eftant fauffaire, macquereau impu-
, . . fdique
posant sur sa mémoire des vers Contrefefoh toufiours le deuot papeiard.
satiriques OÙ ils nous livrent les Veux-tu fauoir fon nom, c'eft l'euefque
secrets de sa vie privée, peu [Guillard. édifiante. A titre de renseigne-
Vie de Clément Marot. 107
siastique de Chartres qu'il y avait lieu d'instruire le procès de Marot sur lequel pesaient charges d'hérésie et qu'au besoin il y avait lieu de réclamer le secours du bras séculier pour assurer l'exécution des décisions de l'Église. Du reste, il ne perdait point de temps pour requérir cette assistance, car le même jour il lançait une ordonnance qui ressemble fort à un mandat d'amener, par laquelle il sommait les gens de justice du roi de lui prêter mainforte afin d'appréhender au corps le nommé Clément Marot, « dans la crainte qu'il ne s'absente sans avoir fait pénitence », au grand préjudice du salut de son âme. Cette crainte de voir Marot « s'absenter » alors qu'il est sous les verrous du Châtelet est une invention admirable; il n'est que les intérêts de la foi pour inspirer des tours aussi ingénieux.
Mais les deux pièces sont trop curieuses dans leur rédaction et trop importantes en l'espèce pour ne pas être citées en entier. Voici d'abord l'ordre donné par l'évêque aux officiers de son tribunal de procéder et d'instruire contre le grand criminel qui s'appelle Marot :
Ludovicus Dei et sanctae sedis apostolicae gratia Carnotensis episcopus, dilectis et fidelibus curiae nostrae apparitoribus, omnibusque aliis curiae nostrae officiariis, salutem in Domino. Visis per nos informationibus et chargiis authoritate nostra ad instantiam promotoris curiae nostrae factis de et super nonnullis excessibus delictis et criminibus, etiam haeresis, per Clementem Marot commissis et perpetratis, audita etiam requesta et conclusionibus dicti promotoris, dicimus et ordinamus praedictum Clementem Marot fore et esse carceribus nostris mancipandum, ut per nos contra eum procedatur iuxta et secundum casuum exigentiam, prout iuris erit et rationis. Quapropter vobis et vestris cuilibet harum série damus in mandatis, quatenus praesentem nostram ordinationem quantum in vobis est et potestis., executioni debitae demandetis, invocato etiam et requisito, si opus sit, potestatis bracchii saecularis ad praemissorum realem executionem et debitum iustitiae complementum, auxilio. Datum Garnoti, sub sigillo nostro, anno domini i525 die xm martii.
Par cette prière, l'évêque ordonne que son promoteur et ses assistants fassent le procès à Marot. C'est une sorte
108 Vie de Clément Marot.
de mainmise sur l'inculpé. Guillard établit son droit spirituel de procéder contre un individu soupçonné d'hérésie. Son droit ainsi établi par ses propres déclarations, il rend une autre ordonnance par laquelle il enjoint aux gens du roi de lui prêter main-forte pour appréhender au corps le criminel :
Ludovicus Dei et sanctae sedis apostolicse gratia Carnotensis episcopus, honorabilibus viris dominis baillivis, et praepositis Parisiensi, Turonensi et Blesensi, et omnibus aliis iudicibus ad quos nostrae présentes litera? pervenerint, salutem in domino. Cum instante promotore curiae nostrae informationes et inquisitiones factee fuerint contra Glementem Marot, visisque informationibus in eumdem Marot, variis delictis et offensis, etiam criminibus haeresis chargiatum et culpabilem invenerimus, quare eum carceribus nostris mancipandum, et literas nostras, ut capiatur, contra praedictum Marot decrevimus; et quia dubitamus ne praedictus Marot se absentet sine correctione et punitione, in animée suae grande periculum, hinc est quod nos praemissis attends, vos in iuris subsidium requirimus, quatenus dictum Marot per aliquem s eu aliquos ex servientibus vestris, si ipsum reperire poteritis, capi et incarcerari faciatis et mandetis, et eum sic captum per aliquem seu aliquos dedictis servientibus vestris, remittatis seu remitti faciatis atque in hiis et dependentiis subsidium et auxilium impendatis pro super dictis criminibus et delictis per vos diligenter dictum Marot puniendo, corrigendo et examinando, iustitia mediante. Datum Carnoti, sub sigillo nostro, anno Domini i525 die i3 mensis Martii. Sign. Billon (i).
Un ton aussi ferme et résolu ne pouvait laisser aucun doute, même aux plus incrédules, sur l'attachement inébranlable de l'évêque aux bons principes, ni permettre aucune hésitation à ceux qui devaient se soumettre à ses ordres. Ainsi le stratagème concerté entre Lyon Jamet et son compère de Chartres réussit à merveille. L'évêque même ne rencontra-t-il pas une sorte de connivence tacite de la part de ceux qui avaient prêté les mains aux poursuites dirigées contre Marot? Ces derniers comprenaient peut-être un peu tard qu'ils étaient allés bien loin, qu'il
(i) Gallia christiana, t. VIII, sis, p. 408 et 40g. Instrumenta ecclesiae carnoten-
Vie de Clément Marot. 109
pourrait leur en cuire d'avoir inquiété le secrétaire de la duchesse d'Alençon, homme fort avant dans la faveur du roi. Mettant en balance le crédit de la dame qui avait fait appréhender Marot et les influences dont Marot pouvait disposer, ils jugèrent qu'ils étaient engagés dans une mauvaise passe et que le mieux était d'en sortir au plus vite. Aussi, loin d'élever la moindre objection contre les prétentions de l'évêque de Chartres, ils s'inclinèrent devant la juridiction ecclésiastique et remirent le prisonnier (1).
Enfin, notre poète franchit ce terrible guichet, « dont sortir est toujours la difficulté », et il fut transféré à Chartres. Là il éprouva un immense soulagement; il se sentit sauvé. Aussi ne peut-il contenir sa joie qui éclate à chaque vers et à chaque mot, lorsqu'il compare le gouffre d'où ses amis l'ont arraché au séjour qui lui est maintenant assigné sous prétexte de prison :
Les paffetemps & confolations
Que ie reçois par vifitations
En la prifon claire & nette de Chartres
Me font recors des tenebreufes Chartres,
Du grand chagrin & recueil ord & laid
Que ie trouuay dedans le Chaftelet.
(Enfer.)
Mais il n'a conservé le souvenir du maLqui est passé que pour mieux faire la comparaison avec sa félicité présente et se livrer sans réserve à la joie qu'il éprouve.
En tête de V Enfer, les diverses éditions des œuvres de Marot portent que ces vers furent composés en la prison de l'Aigle de Chartres et envoyés à ses amis. Or, Marot a commis, peut-être à dessein, une erreur que nous tenons
(1) L'œuvre de Jamet était pour Quand voftre main hors du per me ra-
ainsi dire terminée ; il avait sauvé [meine.
Son ami des griffes des gens de (Rondeau à ses amys après
justice, et il l'avait mis en lieu sa délivrance.)
sûr. Marot ne fut pas chiche de Et c'est à Jamet qu'il adressera
remerciements; quelque temps de préférence ses coq-à-1'âne, le
après, il les exprimera publi- prenant pour compère dans ce
quement : genre de bouffonnerie qu'il met-
Au fort amys c'eft à vous bien ioué, tra à la mode.
i io Vie de Clément Marot.
à rectifier. Les prisons ordinaires de l'évêque de Chartres étaient appelées Loens, et, d'après sa propre déclaration, ce n'est point là que Marot fut incarcéré. Dans la ville de Chartres, il n'y avait point de prison portant le nom de l'Aigle, mais ce nom était celui d'une hôtellerie qu'on assigna sans doute comme résidence à notre poète. Cette hôtellerie était située non loin de la prison de Loens, en face du cloître, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui le grand séminaire. Marot était donc en quelque sorte entouré des bâtiments qui appartenaient à l'évêque, lequel avait jugé suffisant, au lieu de le mettre dans ses prisons, de le loger en face.
Examinons un point obscur de ce petit drame. On a fait toutes sortes de conjectures plus ou moins bizarres sur la femme qui avait été cause de la mésaventure de Marot et que celui-ci nomme tantôt Ysabeau, tantôt Luna. Les uns ont prétendu reconnaître sous un nom supposé, mais allégorique, la célèbre Diane de Poitiers, qui aurait débuté par l'amour d'un poète pour s'élever ensuite à l'amour d'un roi. D'autres ont voulu voir dans Ysabeau une incarnation de l'Église catholique, et dans le récit de cette aventure une fiction du poète pour raconter les tracasseries des papistes contre un adepte de la foi nouvelle ; il y a là évidemment un bel effort d'imagination. Mais ceux qui se sont ainsi mis en frais d'ingéniosité pourraient bien s'être trompés des deux côtés.
Marot a été victime de représailles féminines, c'est incontestable. Mais il n'a point voulu dire le nom de cette dame et ses contemporains ont été aussi discrets que lui. Dolet, dans l'édition de Y Enfer qu'il publia en 1542, insère cette note marginale en regard du nom de Luna : « Marot prend Luna pour une femme inconstante et pleine de malice qui fut cause de son emprisonnement. » Mais il n'en dit pas davantage.
Ceux qui veulent voir dans ce nom de Luna une allusion à la Sorbonne oublient que Marot appelle ailleurs la même personne Ysabeau. Or, Ysabeau n'a rien de commun avec la Sorbonne. Ysabeau n'était point une fiction, mais bien une femme, en chair et en os. Nous en
Vie de Clément Marot. 1 1 1
trouvons la preuve partout, depuis les incidents de ce roman d'amour qui se déroule dans les Élégies jusqu'aux expressions dont Marot se sert pour faire honte à sa dame des dérèglements de sa conduite :
Il luy faudroit, au train que mené tache,
Des ferviteurs à iournée & à tache.
En trop de liens veut fon cueur attacher.
(De l'inconstance d'Ysabean.)
On ne peut pas non plus appliquer à la Sorbonne ces deux vers du rondeau que Marot composa à l'occasion de sa délivrance :
Car auflitoft que fuz defaduoué
De celle là qui me fut tant humaine...
(Rondeau à ses amys après sa délivrance.)
Qu'on relise les Élégies, les Ballades, qu'on étudie de près Y Enfer, on voit partout qu'il s'agit d'une femme et d'une vengeance d'amour. Il faut donc laisser de côté cette invention de la Sorbonne, n'en déplaise à ceux qui ont échafaudé là-dessus tout un système (i).
« Mais alors, s'il s'agit d'une femme, vous diront certains, cette femme, c'est évidemment Diane de Poitiers. » Nous admirons ces gens si bien renseignés, à trois siècles de distance, sur un point aussi délicat; mais il nous est impossible de partager leur assurance affirmative. On allègue qu'un amour avec une grande dame doit se voiler de mystère; que, pour ce motif, Marot l'a dissimulé sous un nom supposé. D'abord, on oublie que le poète n'avait pas tant besoin de dissimulation, car ce n'était point le public qu'il mettait dans la confidence de ses rancunes amoureuses, mais seulement quelques amis, dans le sein desquels il épanchait ses colères d'amant trompé. Ces pièces, qu'on ne l'oublie point, ne furent pas publiées au moment de leur composition. Le rondeau sur l'inconstance d'Ysabeau, qui fut l'origine de toutes les infortunes de Marot, fut écrit en 1 526, mais il ne fut imprimé qu'en 1 538.
(1) Voyez Dreux du Radier, t. IV, p. 481, et Récréations his- Mémoires des Reines de France, toriques, t. II, p. 167.
ii2 Vie de Clément Marot.
De même pour la ballade qu'il composa en prison sur la même Ysabeau. L 'Enfer parut d'abord à Anvers, en 1 537, et ne fut publié en France qu'en 1 538.
Il est vrai que, dans V Enfer, Marot ne désigne plus son infidèle sous le nom d'Ysabeau, mais sous le sobriquet de Luna. On en a conclu que, s'il nous la présente, en cette circonstance, sous un nom supposé, rien n'empêche de croire que, pour dérouter les curieux, il n'ait une première fois usé du même stratagème et se soit servi du nom d'Ysabeau à la place du nom véritable.
Mais si Marot avait voulu désigner Diane de Poitiers sous un nom supposé (Ysabeau ou Luna, peu importe), il se fût bien gardé de jamais prononcer le vrai. Or, nous trouvons dans les Epigrammes cinq pièces ouvertement dédiées à la grande sénéchale, cinq pièces tout au moins où une Diane est nommément désignée; ce sont celles qui commencent respectivement par ces vers :
Le cler Phebvs donne la vie & l'âme... Hommes experts vous dites par fcience... Elire Phebvs bien fouuent ie defire...
L'Enfant d'amour n'a plus fon arc eftrange... Bouche de coral précieux...
Et si Diane est Luna, comme Luna est Ysabeau, c'est donc que Diane était louche. Car autrement l'épigramme D'Ysabeau à Estienne Clavier deviendrait incompréhensible, où Marot parle à son ami de la loucherie de sa maîtresse :
le fçai que tu fcez qu'elle eft louche, Mais ie veux te dire comment : Elle l'eft fi horriblement... (etc.)
Diane de Poitiers, que nous sachions, n'était point affligée de strabisme. On nous la représente, au contraire, avec un regard très beau.
Nous devons convenir certes que Luna s'adapterait assez bien à Diane de Poitiers qui avait adopté le croissant pour emblème. Et ceux qui soutiennent cette opinion ont pour eux un concours de certaines circonstances, une ren-
Vie de Clément Marot. u3
contre de certains faits qui donnent à leurs arguments l'apparence de la vraisemblance.
Malheureusement, ce nom de Luna, notre poète a pris soin lui-même de nous l'expliquer dans son premier Coqà-l'asne :
Par la mort bieu, voylà Clément, Prenez le, il a mengé le lard.
Il fait bon eftre papelard.
Et ne courroucer poinél les fées.
Toutes chofes qui font coiffées Ont moult de lunes en la tefte.
(L'Epistre de coq-à-l'asne à Lyon Iamet de Sansay en Poictou.)
On voit que le mot de lune est employé par le poète comme un terme générique pour désigner la femme et ses caprices, mais non point pour déterminer telle ou telle personne (i). Diane de Poitiers moins que toute autre, puisqu'à cette époque la grande sénéchale était en Normandie avec son mari, tandis que Marot était à Paris. Gomment auraient-ils pu être en relations?
Revenons à Marot prisonnier de l'évêque de Chartres. Cet emprisonnement, qui consistait à avoir pour gîte une bonne hôtellerie, dura du i3 mars au ier mai suivant. Le poète occupait ses loisirs à des travaux littéraires. Ce fut pendant ce temps qu'il composa son Enfer pour raconter à ses amis les impressions qu'il avait remportées de son passage à travers le Châtelet. Ce fut là aussi qu'il dut mettre la dernière main à son édition du Roman de la Rose, à laquelle vraisemblablement il travaillait depuis longtemps. Le privilège accordé à la requête de Galiot du Pré, « marchant libraire juré en l'Université de Paris », est du jeudi 19 avril 1526; il fut délivré par Gabriel, baron et seigneur d'Aleigre, pour une durée de trois ans.
(1) Rabelais dit quelque part : Qu'est-ce donc que ces lunes
« Le naturel des femmes nous de la mie de Saint-Gelais, sinon
est figuré par la lune. » Et Mel- les caprices auxquels les femmes
lin de Saint-Gelais, dans un sens sont sujettes, caprices compa-
analogue, écrit : râbles aux aspects changeants
Il n'eft point tant de barques à Venife de la lune ? Et n'est"ce Point de
Que m'amie a de lunes dans la tefte... là que vient l'adjectif lunatique? j. ■ 8 .
ii4 Vie de Clément Marot.
Nous aimons à nous figurer Marot revoyant peut-être la dernière feuille du roman de Jean de Meung et Guillaume de Lorris dans une des chambres de l'auberge de l'Aigle, recevant enfin le volume entièrement terminé et le montrant aux amis qu'il s'était faits dans cette ville. Certainement il fut question à Chartres de l'édition préparée par Clément Marot, car, longtemps après, quand le libraire Galiot du Pré obtiendra son second privilège, en i52g, il adressera directement un exemplaire de cette nouvelle édition à un habitant de Chartres dont la demande sans doute était arrivée trop tard pour la première (i). Peut-être cet Huet était-il du nombre de ceux qui étaient venus visiter Marot dans sa retraite et s'étaient entretenus avec lui du livre à la mode.
A cette époque, François Ier recouvrait sa liberté. Nous n'entrerons pas dans les détails de ces longues négociations, pendant lesquelles Louise de Savoie prodigua toutes les ressources de son habileté et Marguerite d'Angoulême tous les trésors de sa tendresse.
Nous ne voulons rappeler qu'un des épisodes de la longue captivité de François Ier, parce que l'un des personnages dont Marot nous parle dans ses vers fut appelé à y jouer son rôle. Le roi de France, voyant l'inutilité des négociations entamées pour l'arracher aux mains de l'Empereur, forma un jour tout un plan d'évasion. Un ancien capitaine qui avait été au service du roi, Emilio Cavriana, avait préparé les moyens d'exécution. Par ses soins, des relais avaient été placés de distance en distance pour favoriser la fuite. Un esclave nègre qui était chargé d'entretenir le feu dans la chambre du roi et qui, à cause de ses modestes fonctions, n'inspirait aucun soupçon aux soldats préposés à la garde du royal prisonnier, avait été facilement gagné. Il était convenu que le roi se noircirait les
(i) Voici la note manuscrite MVC XXIX, après Pasques. Huet.
que nous avons relevée sur — A luy envoyé de Paris par
l'exemplaire de la Bibliothèque Galyot du Pré audict Chartres. »
nationale (édition de i52g) : « A Sur l'exemplaire de la biblio-
Gilles Huet, contrerolleur des thèque de l'Arsenal on trouve
deniers communs de Dreux, sr de cette autre mention : « Ce livre
Baglainval, demourant à Char- m'a été donné par Clément Ma-
tres, du lundy xxix° de mars rot. I. Oudet. »
Vie de Clément Marot. u5
mains et le visage et qu'il s'évaderait en prenant les vêtements du nègre, tandis que celui-ci se coucherait dans le lit royal. Tout était préparé pour exécuter ce projet. Le roi devait profiter pour se sauver de l'obscurité de la nuit et les relais préparés devaient le conduire jusqu'à la frontière de son royaume. Le complot échoua par la trahison du valet de chambre de François Ier, Clément le Champion, qui, ayant reçu un soufflet de la Rochepot, frère du maréchal de Montmorency, alla tout révéler à Charles- Quint. Ce domestique nègre était Ortis le More, qui suivit le roi lorsque celui-ci retourna en France et qui amusa la cour par ses gambades bizarres. Marot composera un jour son épitaphe.
Lorsque les négociateurs, après de longs pourparlers, plusieurs fois rompus, eurent enfin arrêté les clauses du traité qui devait mettre un terme à la captivité du roi, on procéda aux fiançailles de François Ier et d'Éléonore d'Autriche. C'était comme la consécration des engagements pris de part et d'autre. Nous rappelons ce fait parce que Marot célébrera bientôt dans ses vers l'arrivée d'Eléonore d'Autriche ramenant en France les deux fils du roi qui étaient venus, comme otages, remplacer leur père.
Au moment où François Ier rentrait dans son royaume, le poète ne put, comme il fit plus tard pour la nouvelle reine, faire chanter à sa Muse le retour du monarque. Marot, encore que sa prison fût douce, était toujours prisonnier de l'évêque de Chartres. Mais le roi fut bientôt informé des tracasseries dont le poète avait été l'objet et il donna l'ordre de l'élargir. On peut sans se tromper voir encore ici l'intervention de Marguerite. Marot fut remis en liberté le ier mai i52Ô; il nous l'apprend lui-même dans un rondeau qu'il composa tout exprès pour annoncer la bonne nouvelle à ses amis. Comme ce rondeau forme pour ainsi dire le dénouement de l'aventure, il nous paraît intéressant à reproduire ici :
A ses amys après sa délivrance, le premier iour de may.
En liberté maintenant me pourmaine, Mais en prifon pourtant ie fuz cloué.
ii6 Vie de Clément Marot.
Voylà comment Fortune me demaine.
C'eft bien & mal. Dieu soit de tout loué.
Les enuieux ont dit que de Noué N'en sortirois : que la mort les emmaine. Maulgré leurs dens le neu eft defnoué, En liberté maintenant me pourmaine.
Pourtant fi i'ay fafché la court romaine, Entre mefchants ne fuz oncq alloué :
De bien famez i'ay hanté le dommaine Mais en prifon pourtant ie fuz cloué.
Car auflitoft que fuz defaduoué De celle là qui tant me fut humaine Bien toft après à Sainél Pris fuz voué. Voilà comment Fortune me demaine.
I'euz à Paris prifon fort inhumaine, A Chartres fuz doulcement encloué.
Maintenant vay où mon plaifir me meine. C'eft bien & mal. Dieu soit de tout loué.
Au fort, amys, c'eft à vous bien ioué, Quand voftre main hors du per me ramaine. Efcrit & faicl: d'vn cueur bien enioué, Le premier iour de la verte semaine, En liberté.
Ce fut vers ce temps-là que Marot, croyons-nous, commença à s'occuper de traduire le premier livre de la Métamorphose d'Ovide. Il composa cette traduction par fragments et s'y reprit à plusieurs fois. Mais il dit, dans sa préface en prose, « qu'il plut au roy d'en ouyr quelcque commencement en son château d'Amboise ». Or, pendant cette année i52Ô, François Ier fit un séjour prolongé dans cette résidence. Après avoir lu au roi ses premiers essais, il est vraisemblable que Marot consacra à son travail la plus grande partie de ses heures.