CHAPITRE VIII
La Réforme en France : les partis en présence. — Noël Béda contre Gérard Roussel. — Guerre de placards : Marot entre en lice. — Voyage de François Ier dans le Midi. — Le tombeau de Laure. — Entrevue avec Clément VII. — Divergences des vues du pape et du roi très chrétien. — Le Miroir de l'âme pécheresse. — La Sorbonne et Marguerite de Navarre. — Variations du roi : il cherche un terrain d'entente entre catholiques et protestants. — Mélanchton porte-parole de la Réforme : tentatives de pacification.
N voyant Marot ainsi absorbé par ses occupations littéraires, par ses créations nouvelles aussi bien que par le soin de recueillir ses œuvres et celles des autres, on aurait pu croire que, sous la protection des Muses, il avait trouvé un refuge désormais assuré contre les tumultes et les orages du dehors. Mais les événements plus puissants devaient l'entraîner moitié de gré moitié de force. Nous sommes en effet arrivés à une des périodes les plus aiguës des commencements de la Réforme.
Le clergé séculier et régulier voyait avec terreur les progrès des idées nouvelles et les tendances trop marquées de l'élite à les accueillir; il surveillait de près les fauteurs d'hérésie, bien décidé à leur faire respecter les lois de l'Église et, au besoin, à s'en servir pour les opprimer. Du reste, ces derniers, emportés par le zèle des néophytes, commettaient souvent des imprudences et allaient jusqu'à la provocation. Ce fut ainsi qu'en l'année i528, une statue
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de la Vierge tenant l'enfant Jésus entre ses bras, et placée dans une niche au coin de la rue du Roi-de-Sicile, devant une des portes du couvent de Saint-Antoine, fut mutilée dans la nuit du dimanche au lundi de la Pentecôte. Les deux têtes cassées furent retrouvées dans la boue. Une procession solennelle était seule capable de réparer pareil sacrilège. Le roi y vint en personne, tous les seigneurs de la cour l'accompagnaient; pour remplacer la statue mutilée, qui fut déposée comme une relique dans l'église Saint- Paul, il donna une statue en argent qui fut remise dans la niche et volée quelque temps après (i). Des profanations semblables se renouvelèrent le 21 mai i53o, rue Aubry-le- Boucher, sur des statues de la Vierge, de saint Roch et de saint Fiacre. Les coupables avaient crevé les yeux de ces vénérables images et donné des coups de couteau particulièrement à la place du cœur. On ne manqua pas d'accuser les luthériens de ces méfaits (2). Les catholiques répondirent à ces provocations maladroites et inutiles en faisant brûler sur le bûcher quelques pauvres diables accusés de luthéranisme (3). C'était déjà quelque chose que de supprimer ces prétendus coupables ; mais il fallait atteindre le mal dans sa racine. L'imprimerie était la cause de tout le mal; la Sorbonne songea un moment à proscrire l'imprimerie. Mais c'était chose impossible; on se résigna à faire la guerre aux mauvais livres, c'est-à-dire aux livres entachés des nouvelles doctrines. On les traqua à la frontière pour les empêcher de passer, et un arrêt du Parlement interdit toute impression des livres de Luther avec injonction d'apporter sans délais au greffe de la cour ceux qui étaient déjà imprimés (4). La toute-puissance royale ne suffisait plus à protéger ceux qui avaient encouru les colères et les haines des « forgeurs d'hérésies » (5). C'est ainsi que le roi réussit deux fois à arracher le malheureux Berquin aux mains de ses bourreaux, mais la troisième fois les suppôts de la Sorbonne eurent raison de ses sentiments
(1) Cronique de François Ier, (4) Journal d'un Bourgeois de p. 67 et 446. Paris, p. 276.
(2) Journal d'un Bourgeois de (5) Génin, Lettres de Margue- Paris, p. 410. rite, t. II, p. 77.
(3) Ibid., p. 227, 25o, 284, 291 , 327.
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de clémence et d'humanité, et profitèrent de son absence pour obtenir un arrêt de condamnation et envoyer Berquin au bûcher (1).
Les tiraillements que cette lutte entraînait déplaisaient fort à François Ier. Parfois il se prenait à regretter de n'avoir point suivi la religion protestante et affranchi son royaume de la domination romaine ; d'autres fois, en présence de l'audace menaçante des novateurs, il craignait pour la sécurité de sa couronne et se rejetait violemment du côté des catholiques. Quant aux deux partis, ils continuaient à nourrir l'un contre l'autre une haine sournoise et implacable, et l'on épiait de part et d'autre le moment où l'on pourrait pousser l'effort jusqu'à l'anéantissement des adversaires.
Les esprits s'aigrissaient de plus en plus, lorsqu'au printemps de l'année i533 certains incidents envenimèrent brusquement les choses. Le roi venait de partir pour la Picardie. Marguerite et son mari, le roi de Navarre, restaient seuls au Louvre. Le carême commençait et le chapelain de la reine de Navarre, Gérard Roussel, était tout désigné pour parler devant la cour. Son éloquence, le bruit des persécutions qu'il avait subies de la part de la Sorbonne attirèrent une affluence considérable. Les salles du Louvre devenaient trop petites pour les trois ou quatre mille auditeurs qui accouraient entendre Gérard Roussel. Plus le succès du prédicateur de la reine de Navarre s'affirmait, plus l'exaspération était grande au camp des sorbonnistes. Ils cherchèrent à venir à bout de Gérard Roussel par la dénonciation. Mais le roi de Navarre les renvoya au chevalier Du Prat et celui-ci les adressa à l'évêque de Paris qui les accueillit par des railleries. En désespoir de cause, ils firent une tentative auprès du président Liget, qui n'aurait pas été fâché d'être désagréable aux protestants, mais qui tenait encore plus à ne pas déplaire au roi. Les sorbonnistes, voyant qu'ils ne pouvaient en arriver à leurs fins, montèrent en chaire et fulminèrent contre les fauteurs des nouvelles doctrines. Trois hommes menaient la campagne : un moine mathurin dont le nom est resté inconnu, un bachelier en théologie nommé François Le
(1) Voyez tome III, p. 107 et suivantes.
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Picart, professeur au collège de Navarre, enfin Noël Béda, syndic de la Sorbonne et supérieur du collège de Montaigu. Non contents d'attaquer les hérétiques, ils enveloppèrent dans leurs anathèmes ceux qui les soutenaient.
Cependant le peuple, travaillé par ces pieux théologiens, commençait à s'agiter et l'ordre de la rue semblait menacé. Le roi de Navarre enjoignit à ces prédicateurs fanatiques de ne plus sortir de chez eux et de garder les arrêts. Béda ne put observer longtemps cette consigne. Après quelques jours de repos forcé, on le vit de nouveau parader sur une mule dans la rue. Le danger d'une émeute devenait imminent. Le roi de Navarre, accompagné de l'évêque de Paris, se rendit auprès du roi qui se trouvait à Meaux et lui exposa la situation. François Ier ordonna au chancelier Du Prat et à son aumônier Guillaume Parvi de se transporter à Paris avec mission d'interroger d'abord Le Picart et, s'il y avait lieu, de le faire arrêter. Le Picart fut enfermé à l'abbaye de Saint-Magloire. En même temps, le roi ordonnait aux prédicateurs catholiques, aussi bien qu'à Roussel, de se renfermer chez eux et de n'en plus sortir. Puis, à la suite de renseignements qu'il avait recueillis sur tous ces faits, François Ier, ayant acquis la certitude que l'instigateur de tous ces désordres était Béda, le fit citer avec ses deux acolytes devant la cour qui, par un arrêt en bonne et due forme, enjoignit à ces trois perturbateurs de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures pour se retirer dans la retraite qu'il leur plairait de choisir, mais distante de sept lieues au moins de la capitale, avec défense expresse de faire des sermons ou des leçons non plus que d'entretenir entre eux aucune communication. La Faculté de théologie fut frappée de stupeur en apprenant la décision qui atteignait trois de ses membres. Cependant, elle ne courba point la tête sous une si rude épreuve ; elle chercha à voir le roi pour lui exposer ses griefs et lui faire entendre ses remontrances; mais le roi s'était déjà mis en route pour un voyage dans le Midi; elle expédia alors des députés.
L'effervescence était à son comble à Paris. Si le premier mouvement avait été favorable aux exilés, les choses changèrent bientôt de face et l'on se mit à les railler. Tous les matins, surtout dans le voisinage de la Sorbonne, les
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murailles étaient couvertes des placards les plus variés. Les étudiants avaient beau jeu pour se divertir aux dépens de leurs professeurs, aussi personne n'était épargné; en vers ou en prose, tout le monde y passait, aussi bien les docteurs condamnés que les professeurs de théologie du collège de Navarre et en particulier un certain Pierre Cornibus qui n'avait pas le don de plaire à ses élèves. Devant chacune de ces affiches, il se formait un attroupement d'écoliers.
Il y en eut une surtout qui excita une vive émotion, c'était une déclaration de guerre contre les luthériens, un appel au bourreau :
Au feu, au feu cefte herefie Qui iour & nuyét trop nous bleffe, Doys-tu fouffrir qu'elle molefte Saincle Efcripture & fes ediétz ?
Veulx-tu bannir science parfaifle Pour fouftenir luthériens mauldidz?
Crains-tu poinct Dieu qu'il permette Toy & tes biens qui font floriz
Faire périr?
Paris, Paris, fleur de nobleffe, Souftiens la loy de toy qu'on bleffe, Ou aultrement fouldre &~tempefte Cherra fur toy; ie t'aduertis.
Prions tous le roy de gloire Qu'il confonde ces chiens mauldi&z, Afin qu'il n'en foit plus mémoire Non plus que de vielz os pourris.
Au feu, au feu, c'eft leur repère, Faiclz en iuftice, Dieu l'a permis (i).
Personne n'osait toucher à ce placard tant était grande la crainte inspirée par les sorbonnistes. Le jour même on en plaça un autre à côté de celui-ci et des plus injurieux pour Gérard Roussel. L'intention ne pouvait laisser aucun doute. C'était Marguerite que l'on voulait atteindre en visant son aumônier. Clément Marot n'y put tenir davan-
(i) Herminjard, Correspon- p. 53 et suiv. dance des réformateurs, t. III,
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tage; il oublia son intérêt personnel, les dangers que lui avaient déjà fait courir par deux fois les haines de la Sorbonne. Il se jeta dans la mêlée et riposta par les deux pièces suivantes qui allèrent prendre place sur les murs de la Sorbonne à côté des affiches posées par les amis de Béda :
En l'eau, en l'eau, ces folz feditieux, Lefquelz en lieu de diuines paroles Prefchent au peuple vn tas de monopoles Pour efmouvoir defbatz contentieux. Le roy leur eft vn peu trop gratieux ; Que n'a-il mis à bas ces telles folles?
En l'eau!
Hz aiment tant les vins délicieux Qu'on peut nommer cabaretz leurs efcholes, Mais refroidir fauldroit leurs chaudes colles Par le rebours de ce qu'ilz aiment mieulx;
En l'eau !
La seconde pièce n'est pas moins vigoureuse que la première :
Au feu, en l'eau, en l'air ou en la terre Soient prins & mis ces folz prédicateurs Qui vont prefchant fedition & guerre Entre le peuple & les bons précepteurs. Hz ont efté trop longtemps fedudteurs Et mis le monde en trouble & defarroy. Mais Dieu de grâce a voulu que le roy Aye entendu leur fophifle parler, Qui les fera punir félon la loy Au feu, en l'eau, en la terre ou en l'air.
Ainsi, les opprimés osaient se révolter, faire appel à la justice royale; la Sorbonne ne le leur pardonna point. En attendant qu'elle pût écraser ses ennemis, elle envoya des députés au roi, qui était alors à Lyon (7 juin), pour tâcher de le décider à prescrire l'abolition de l'imprimerie, source de tous ces livres pernicieux qui corrompaient la France. Dans un moment d'oubli et de distraction, le roi aurait pu accueillir cette proposition de ses « amés et féaux » sujets. Heureusement, Jean du Bellay et Guil-
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laume Budé veillaient auprès de lui et conjurèrent le péril (i).
Vers la fin de mai, notre poète s'était mis en route avec la reine Marguerite pour aller rejoindre à Lyon François Ier qui se disposait à parcourir le Midi à petites journées avant de se rendre à Marseille où il devait rencontrer le pape. Le roi n'avait point d'abord déclaré le but de son voyage. Le prétexte était son désir de visiter ses provinces de Languedoc. C'était le moyen de se rapprocher peu à peu de Marseille où il devait non seulement traiter avec le Souverain Pontife des affaires de la politique et de la religion, mais encore conclure le mariage de son second fils, le duc d'Orléans, avec la nièce du pape, Catherine de Médicis, comtesse de Bologne. Accompagné de sa cour, où notre poète avait repris sa place, François Ier parcourut différentes villes du Midi et visita d'abord Toulouse. Là, tandis que le roi se faisait acclamer par ses sujets et recevait les hommages des capitouls, Marot, blasé sur les plaisirs des entrées triomphales, s'était mis à errer par la ville à la recherche de quelque connaissance. Il finit par découvrir la résidence de ses amis Jean Boyssonné et Guillaume de La Perrière. Boyssonné était un des juristes les plus éminents de cette époque et professait le droit à Toulouse. La Perrière était un confrère en Apollon, mais un confrère encore à l'état naissant; il faisait ses premières armes en poésie. Marot leur lança une invitation en vers, ainsi qu'à un troisième ami, nommé Villas, sur lequel nous manquons de précisions :
Demain que Sol veut le jour dominer (2), Viens Boyffonné, Villas & La Perrière le vous convie auec moy à difner.
On sait que chez nos pères on dînait à midi et que leur dîner c'était notre déjeuner à nous :
Ne rejedez ma femonce en arrière, Car en difnant, Phebvs par la verrière Sans la brifer viendra voir fes fuppofts.
(1) Herminjard , Correspon- (2) Ce qui veut dire en langue
dance des réformateurs, t. III, vulgaire : « Demain, dimanche. » p. 54.
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Il n'y a pas à mettre en doute que les trois amis furent exacts au rendez-vous. On dut parler à ce repas des récents événements qui venaient de se passer à Toulouse, du départ d'Etienne Dolet, le fougueux orateur de la nation française contre l'orateur de la nation d'Aquitaine. Ce dernier était un certain Pinactenis qui, exaspéré d'avoir eu le dessous dans ce débat avec Dolet, avait porté contre lui l'accusation d'hérésie. Dolet, d'abord incarcéré pour infraction aux lois de l'Église sur l'usage de la viande, avait obtenu, grâce à de puissants protecteurs, de se voir seulement condamner au bannissement, et il avait quitté Toulouse le ier août, quelques jours avant l'arrivée de Marot dans cette ville. Dolet s'était retiré à Lyon, où Marot fit plus tard sa connaissance. Mais, en entendant raconter cette histoire, notre poète dut faire un retour sur lui-même et songer au sort semblable qui l'avait menacé. Ce fut peutêtre une des raisons qui l'attirèrent vers Dolet, quand les hasards de la destinée mirent plus tard en présence ces deux hommes.
De Toulouse, le roi se dirigea sur Montpellier. Les distractions du voyage n'empêchaient pas le roi de suivre activement ses négociations avec le Saint-Siège. Ce fut de Montpellier qu'il envoya ses dernières instructions à Marseille pour préparer une réception digne de l'hôte attendu. Mais au milieu même des préoccupations politiques, les Muses conservaient tout leur empire sur l'esprit de François Ier; et, dans ce voyage à travers le Midi, une occasion allait s'offrir au roi de manifester ses sympathies envers les poètes auxquels il demandait de le reconnaître pour un des leurs.
Une tentative de Maurice Scève, le poète lyonnais, pour retrouver à Avignon le tombeau de Laure, Pâmante chantée par Pétrarque, faisait alors un certain bruit dans la région. Sur la foi d'un document découvert dans les archives de Milan, Scève s'était rendu à Avignon muni des renseignements qu'il avait pu recueillir sur la famille de Laure et sur sa sépulture (1). Un gentilhomme
(1) De Berlue-Perussis, Fran- la Société littéraire d'Apt). çois I°r à Avignon (6e volume de
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florentin, nommé Manelli, et le grand vicaire du cardinal Hippolyte de Médicis, archevêque d'Avignon, accompagnaient le Lyonnais dans ses pieuses recherches. D'après les indications fournies par Pétrarque lui-même, Maurice Scève se présenta au couvent des Cordeliers. Aucun signe apparent ne semblait devoir livrer ce secret de la mort. Enfin, au cours de ses investigations dans la chapelle de Sainte-Croix, Maurice Scève aperçut par hasard à la voûte un écusson sur lequel était gravé une rose. (La rose figurait dans les armoiries de la famille de Sade, à laquelle appartenait Laure). A terre, sur une dalle rongée par le temps, usée par les pieds des visiteurs, Maurice reconnut le même emblème. L'endroit où devaient reposer les restes de la femme si tendrement aimée par Pétrarque était retrouvé. A la demande du poète, le grand vicaire voulut bien faire ouvrir la tombe; la terre rendit d'abord quelques débris d'ossements, des cheveux, puis on finit par découvrir une boîte de plomb entourée d'un fil de fer. Cette boîte contenait une médaille de bronze sur une des faces de laquelle était représentée une femme se découvrant le sein avec ses deux mains, et autour de cette figure se détachaient en relief ces quatre lettres mystérieuses : M. L. M. I. Les assistants étaient fort en peine pour trouver le mot de l'énigme. Enfin, Maurice Scève proposa de lire ainsi ces initiales : Madonna Laura Morta lace. L'explication n'était pas très satisfaisante, mais, faute de mieux, il fallut s'en contenter. Avec cette médaille se trouvait un manuscrit dont le temps avait à peu près effacé l'écriture. A force de patience et en opposant le parchemin à la lumière du soleil, on réussit à déchiffrer un sonnet italien qui ne laissait aucun doute sur l'identité de la personne inhumée à cette place.
François Ier, que ses voyages en Italie avaient rendu familier avec cette belle langue d'amour et qui avait un goût particulier pour les poésies de Pétrarque (il en portait toujours un exemplaire sur lui) voulut faire aussi un pèlerinage à ce tombeau. Le roi arriva à Avignon le 7 septembre. Dès le lendemain matin, il se rendait à la chapelle de Sainte-Croix, au couvent des Cordeliers. Qu'on se figure par la pensée François, le roi-chevalier, ayant à
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ses côtés Marot, le roi des poètes de son temps, et suivi de courtisans richement vêtus. On les voit rangés en cercle autour de cette humble pierre funéraire. Pour la seconde fois la dalle est descellée, et, comme Maurice Scève l'avait déjà fait, les brillants visiteurs s'inclinent avec émotion devant cette poussière. Quelques auteurs content que ce fut Marot qui ouvrit la petite boîte de plomb déposée auprès des restes de Laure. Puis il aurait lu à haute voix le sonnet attribué à Pétrarque. Alors, François Ier se souvenant que, lui aussi, était poète, improvisa ces vers en l'honneur de la maîtresse de Pétrarque :
En petit lieu comprins vous pouvez veoir Ce qui comprend beaucoup par renommée; Plume, labeur, la langue, le debvoir Furent vaincus de l'amant par l'aimée.
O gentille âme ! eftant tant eftimée, Qui te pourra louer qu'en fe taifant?
Car la parole eft toujours reprimée Quand le fubjeét furpafle le difant. .
Marot, en sa qualité de confrère de Pétrarque, ne pouvait faire moins que le roi et devait à son tour déposer sur la tombe de Laure son offrande poétique; il composa les vers suivants :
O Laure, Laure ! il t'a efté befoing
D'aimer l'honneur & d'eftre vertueufe,
Car Françoys roy fans cela n'euft pris foing
De t'honorer de tumbe fumptueufe
Ne d'employer fa dextre valeureufe
A par efcript ta louenge coucher.
Mais il l'a faiét pour aultant qu'amoureufe
Tu as efté de ce qu'il tient plus cher.
On a parfois mis en doute cet épisode de François Ier au tombeau de Laure. Que tout cela ait quelque peu été arrangé; que le roi ait écrit ses vers à l'avance pour les lire dans la chapelle de la famille de Sade, c'est fort possible. Mais, quoi qu'il en soit des détails, le fond est vrai et nous laisse sous le charme d'une scène qui n'est point
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sans une certaine grandeur : la toute-puissanee royale venant rendre hommage à la beauté, au génie, à l'amour.
Les vers composés par le roi furent placés dans la petite boîte de plomb à côté de ceux de Pétrarque.
Les vers de Marot font allusion à une « tumbe sumptueuse » destinée à honorer le souvenir de Laure. Le roi avait bien eu cette pensée, mais ce fut un projet qui n'eut point de suites. François Ier, en quittant Avignon, laissa pourtant aux Frères Mineurs une somme de mille écus. Cette somme devait être employée à la construction d'un monument. Les moines prirent les écus du roi, mais le monument ne fut jamais commencé. Toutefois, pour le repos de leur conscience, les religieux procédèrent à une restauration des plus modestes de la chapelle de la famille de Sade. Mellin de Saint-Gelais en rend témoignage aux bons pères (1).
Nous ne saurions fixer la durée du séjour du roi à Avignon. Après le 8 septembre, il est probable qu'il continua ses promenades entre la ville des papes et Marseille, s'arrêtant suivant son caprice et repartant en quête d'une nouvelle distraction. Il est probable aussi que Marot l'accompagna pendant ce voyage, car la cour devait être au grand complet pour la réception solennelle que l'on allait faire au pape (2). Tout ce que nous savons de certain sur notre poète, c'est qu'il avait à cette époque complètement terminé sa revision des œuvres de Villon. Jehan Morin, lieutenant du bailli de Paris, une vieille connaissance de Marot avec laquelle il devait avoir encore maille à partir, délivrait à Galiot Dupré, le 21 septembre 1 533, le permis
(1) Un dernier mot sur la des- (De Berlue-Perussis, François Ie' tinée de la petite boîte'de plomb à Avignon, 6" volume du Bulletrouvée dans le tombeau de tin de la Société littéraire d'Apt). Laure : elle avait été déposée II est regrettable que la médaille dans la sacristie du couvent pour et le parchemin sur lequel se permettre aux visiteurs de la trouvaient les vers attribués à contempler à leur aise. Un jour, Pétrarque aient échappé au convers le milieu du xvnf siècle, trôle de la critique moderne, un Anglais réussit à corrompre (2) Quelques biographes plaie sacristain et emporta la boîte cent vers cette époque un voyage et son contenu; depuis cette de Clément Marot dans le Quercy époque, on en a perdu les traces et une visite à sa ville natale.
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d'imprimer cette édition dont le roi avait bien voulu prendre plaisir à lire certains passages (i).
Pendant ce temps, le pape Clément VII voguait vers Marseille, où il arriva le u octobre. Ce fut un coup d'œil merveilleux que celui de tous ces navires tendus d'étoffes riches et s'enveloppant de la fumée de leurs salves, auxquelles répondaient les canons de la côte.
Lorsque les deux souverains se trouvèrent en présence, ils commencèrent à traiter les deux questions qui avaient donné lieu à cette entrevue. On se mit d'abord assez facilement d'accord sur le mariage d'un jeune prince de quinze ans avec une jeune princesse de treize. On aborda ensuite le second point à traiter. Il s'agissait de savoir dans quelles conditions serait convoqué un concile qui devait aviser aux moyens d'opposer une barrière aux progrès de l'hérésie. Le pape penchait pour la violence, François Ier se déclara pour la persuasion et la douceur. Le pape aurait voulu qu'une forte armée, mise par les princes catholiques sous les ordres de l'Empereur, exterminât en Allemagne zwingliens et luthériens. Le roi de France, qui redoutait évidemment de voir Charles-Quint à la tête d'une pareille armée, se déclarait prêt à faire respecter dans son royaume les décisions qui seraient prises par un concile; quant à l'emploi de la force militaire, il n'y voulait point entendre. Clément VII se montra fort désappointé de cette réponse, mais, malgré tous ses efforts, François Ier resta inébranlable. Le bruit de la résistance du roi aux sollicitations du pape fit concevoir aux protestants les espérances les plus chimériques ; ils entrevoyaient déjà la ruine du Saint-Siège et le triomphe de leurs doctrines. Les événements ne devaient pas tarder à donner un cruel démenti à ces belles illusions.
Enfin, le moment de la séparation arriva sans qu'aucun des deux interlocuteurs ait rien pu gagner sur l'esprit de l'autre. Les négociations du mariage furent seules conduites à bonne fin. Mais ce fut la question dont on parut se préoccuper le moins. La petite épousée fut traitée par
(i) Préface du Villon : Clément t. II, p. 270. Marot aux lecteurs. — Voyez
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tout le monde avec un égal sans façon. Marot lui-même, malgré sa qualité officielle, ne trouva pas un compliment à adresser à la nouvelle princesse. On ne se doutait guère alors, il est vrai, qu'elle serait un jour reine de France. Il est à remarquer d'ailleurs que, dans tout le reste de sa carrière, Marot n'adressa que cinq ou six vers à Catherine de Médicis, sous forme d'étrennes. Aussi bien, sous le règne de François Ier, les femmes légitimes jouent un rôle fort effacé. Ce sont les maîtresses qui sont les grandes dispensatrices des libéralités royales, et c'est sans doute pour ce motif que les vers de Marot allèrent plutôt à Mme d'Étampes, la maîtresse du père, et à Diane de Poitiers, la maîtresse du fils.
Cependant, tandis que le roi poursuivait à Marseille ses négociations avec le pape pour trouver le moyen d'arriver à la pacification des dissensions religieuses, le parti des théologiens ne désarmait point à Paris. Il ne cherchait même plus à donner le change dans ses attaques. C'était la sœur du roi, c'était Marguerite elle-même que visait la pieuse corporation. Les orateurs qu'elle lançait à l'assaut ne connaissaient plus de bornes dans l'invective. Un moine, Toussaint Lemand, ne proposait-il pas, un jour, sans autre détour, de coudre la princesse dans un sac de cuir et de la jeter à la Seine (i)? L'expédient était admirable. Dans l'exécution était plutôt la difficulté. D'autres, moins prompts, visaient à tuer la princesse par le ridicule. Une représentation dramatique, en Sorbonne, à l'occasion de la rentrée des classes (octobre 1 533), devenait pour eux prétexte à mettre en scène la reine de Navarre, livrée aux fureurs que lui suggérait Mœgera (Magister Gerardus), abandonnant la quenouille pour les livres et ne songeant plus qu'à persécuter des malheureux inoffensifs (Béda et consorts). Cette éluci^bration, jouée par les gens de la maison devant un public spécial, obtint un grand succès. Le tort des sorbonnistes fut de vouloir répandre au dehors la bonne parole et de faire imprimer
(i) Génin, Lettres de Margne- Roussel, p. 94. rite, 1. 1, p. 56; Schmidt, Gérard
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la pièce (i). C'était pousser l'audace un peu loin et l'autorité se décida à sévir contre les auteurs du scandale. Le prévôt de Paris fît cerner le collège par les sergents du guet. Les écoliers lancèrent des pierres sur le prévôt et sur ses gens; mais les portes furent enfoncées et le prévôt, ayant mis la main sur les acteurs, les obligea à jouer devant lui pour qu'il pût apprécier l'injure. Le principal du collège, nommé Lauret, qui, par sa situation, aurait dû empêcher un pareil désordre, fut mis en état d'arrestation. On motiva cette rigueur sur les ordonnances de 1 5 1 5 et de 1527 qui interdisaient de jouer aucune farce ou pièce de théâtre où l'honneur des personnes royales serait en jeu. Les sorbonnistes, loin de se tenir pour battus, cherchèrent ce qu'ils pourraient imaginer pour faire échec à la reine de Navarre. On pensa d'abord à lui chercher querelle au sujet d'un livre d'heures qu'elle avait fait imprimer pour son usage et d'où elle avait retranché un assez grand nombre de prières à la Vierge. Mais le livre avait été traduit par Guillaume Parvi, futur évêque de Senlis et confesseur du roi. C'était se mettre sur une mauvaise piste et on l'abandonna vite. On eut alors l'idée d'exhumer un livre dont la reine Marguerite était l'auteur et qui avait passé inaperçu au moment de son apparition, en 1 53 1 . Il avait pour titre : Le Miroir de l'âme pécheresse. La reine avait éprouvé un jour le besoin de donner libre cours aux épanchements de son âme mystique ; il en était sorti ce petit traité, aussi médiocre par la poésie que par les idées. Lorsque Marguerite le fit réimprimer en 1 533, la Sorbonne jeta les hauts cris. D'abord, on fit un grief à Marguerite d'avoir publié le livre sans nom d'auteur et sans autorisation préalable. Ensuite, comme on n'y pouvait découvrir aucune proposition scandaleuse ou hérétique, on inventa un nouveau cas de culpabilité : on accusa l'auteur d'hérésie par prétention. Il n'était parlé dans le Miroir ni des saints ni du purgatoire ; les théologiens l'inscrivirent sur la liste des livres dont ils demandaient la suppression. Marguerite informa aussitôt son frère des procédés de la Sorbonne à son égard. Le roi
(i) Schmidt, Gérard Roussel (Pièces justificatives, n° i5).
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écrivit au recteur de l'Université de Paris pour lui demander s'il était vrai que le livre de sa sœur eût été mis au nombre des livres portant atteinte aux principes de l'orthodoxie et, dans l'affirmative, il ordonnait de lui faire connaître les passages qui auraient encouru pareille censure. Nicolas Cop, nommé recteur de l'Université depuis le 10 octobre, convoqua les quatre Facultés (médecine, philosophie, théologie et droit) pour le 24 du même mois et, dès l'ouverture de la séance, donna lecture des lettres royales. La question était nettement posée, il n'y avait plus à reculer, le roi exigeait une réponse. La discussion commença. Nicolas Cop prit le premier la parole. Dans un long et virulent discours, il condamna la témérité de ceux qui se montraient si peu respectueux envers la majesté de la reine de Navarre; il les avertit qu'en s'engageant dans cette voie périlleuse ils ne pouvaient que s'exposer à la colère du roi et au mépris de l'opinion, la princesse visée étant le modèle de toutes les vertus et la protectrice des lettres. Il termina en exhortant l'assemblée à ne point accepter une responsabilité qui revenait tout entière à certains esprits pervers et turbulents beaucoup trop pressés à faire peser sur l'Université la complicité de méfaits accomplis sans son ordre. Tout le monde fut d'accord pour donner raison à Nicolas Cop. Mais Nicolas Leclerc, docteur de Sorbonne et curé de Saint-André-des-Arcs, se sentit directement atteint par ce discours. C'était lui qui, au nom de la Faculté de théologie, avait prononcé la censure contre le Miroir de l'âme pécheresse. Il prit tout aussitôt la parole et, avec une grande habileté, s'efforça de disculper la Faculté de théologie dont' il disait tenir son mandat. Mais il y avait dans l'assemblée des amis de la reine de Navarre qui n'étaient point disposés à abandonner la partie; dans le nombre, Pierre de L'Estoile, conseiller au Parlement, et Guillaume Parvi, aumônier royal. Ce dernier, qui était renseigné à fond sur la mauvaise foi et le parti pris de ces théologiens, se leva aussitôt que Nicolas Leclerc eut terminé son discours. Il déclara qu'il avait lu en entier le livre incriminé et qu'il n'y avait pas trouvé un seul mot à retrancher, à moins qu'il n'eût oublié toute sa
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théologie; il demanda à l'assemblée de rendre une décision de nature à satisfaire le roi. Comme conclusion, il fut décidé que, dans des lettres adressées au souverain, des excuses lui seraient présentées au nom de l'Université avec des remerciements pour la bienveillance paternelle avec laquelle il avait daigné la traiter.
Les résultats de l'entrevue entre le roi et le pape apportèrent un adoucissement à la blessure dont l'amour-propre de ces théologiens brouillons avait eu à souffrir. Les partisans des idées nouvelles avaient eu un moment l'illusion que le pape et le roi trouveraient un terrain de conciliation et que le roi rapporterait de Marseille des paroles de paix et d'apaisement. Il n'en fut point ainsi; tout au contraire, le roi rapporta des bulles du pape contre les luthériens (1). Ces bulles étaient remplies de menaces qui ne tardèrent point à se réaliser (2). Plus de cinquante personnes furent arrêtées et jetées en prison. Parmi ces prisonniers, quelques-uns furent envoyés au bûcher. Deux moines augustins et Gérard Roussel furent emprisonnés comme hérétiques à la suite de sermons qui parurent se rapprocher un peu trop des doctrines de la Réforme.
Si la reine Marguerite n'était point en disgrâce auprès de son frère, tout au moins semblait-il que les choses tournaient mal pour ses amis. Ceux de Noël Béda reprirent confiance. La chance leur redevenait favorable; ils ne manquèrent point d'en tirer avantage et réclamèrent le rappel de Béda, qui rentra triomphant à Paris. Enivré par ses succès, il prétendit les pousser à bout. A la Sorbonne, on en voulait surtout aux professeurs du Collège de France qui se permettaient d'expliquer la bible dans le texte primitif et qui, en enseignant le grec, l'hébreu, le latin, avaient « découvert le pot aux roses », comme dit Marot dans un de ses Coq-à-l'asne. Mais les violences et les fureurs des sorbonnistes contre le Collège de France, loin de produire l'effet qu'ils en attendaient, irritèrent
(1) Rousset, Supplément au — Ces bulles sont datées du corps universel diplomatique de 10 novembre. Du Mont, t. II, p. 1 et 116, in-fol. (2) Ibid., p. ii5.
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fort le roi qui considérait cet établissement avec des yeux paternels. Pour en finir avec les récriminations de Béda, il imagina de l'envoyer discuter en prison avec Gérard Roussel : Béda ne sut que répondre aux arguments de l'aumônier de la reine de Navarre et sortit de cette rencontre couvert de honte. Dans le même temps, les adversaires de Béda lui jouèrent le méchant tour de faire passer sous les yeux du monarque un libelle intitulé : Oraison faite au roi de France par les trois docteurs de Paris, bannis et relégués, requérans d'estre rappelés de leur exil. Ce pamphlet, qui n'avait jamais été composé pour être lu par le roi, contenait de grossières injures à son adresse. Nouvelle colère de François Ier, lequel comprit qu'il était temps de mettre un frein à ces audacieuses tentatives. Il ordonna l'arrestation de Béda, de Le Picart et de Nicolas Leclerc (celui qui s'était compromis dans la censure du Miroir de l'âme pécheresse). Tous trois furent enfermés dans les prisons de l'évêché sous l'inculpation de lèse-majesté (i). La reine de Navarre profita du revirement qui se produisait dans l'esprit de son frère pour intercéder en faveur de ses amis ; le procès se poursuivit pour la forme contre Gérard Roussel, et Marguerite se prodigua fort habilement en cette circonstance pour convaincre Montmorency et l'intéresser au sort de son aumônier. « J'espère bien, lui écrit-elle, que, la fin cogneue, le roy trouvera qu'il est digne de mieux que du feu et qu'il n'a iamais tenu opinions pour le mériter, ny qui sente nulle chose hérétique (2). » Les évangélistes cherchèrent à profiter de l'appui de Marguerite et de ce retour dans les dispositions du roi pour tenter une pointe en avant. Un moine augustin prêcha l'évangile dans l'église de Saint-Germain-PAuxerrois, au milieu d'un grand concours de peuple. Un carmélite à longue barbe, que le pape avait donné à sa nièce comme aumônier, se mit lui aussi à enseigner très librement au Louvre la doctrine du Christ, et les gentilshommes de la cour se pressèrent à ces réunions. Signe des temps : François Le Picart, le même qui allait être exilé par ordre de Fran-
(1) Hilarion de Coste, Hist. de (2) Génin, Lettres de Margue-
France. Le Picart, in-12, i658. rite de Navarre, t. I, p. 298.
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çois Ier, s'écriait avec amertume : « C'en est fait de nous, je ne vois plus personne accourir à ma parole, si ce n'est quelques vieilles filles. Les hommes vont tous au Louvre (1). »
C'est ainsi que, tour à tour, la politique royale passait par les fluctuations les plus imprévues en ce qui concernait la religion et que la tourmente soufflait avec une violence égale tantôt contre les amis de Marguerite, tantôt contre les défenseurs de la Sorbonne. Nous verrons bientôt un exemple frappant de ces retours subits du roi que l'on ne saurait expliquer que par le caprice ou par des accès de mauvaise humeur.
François Ier n'avait pas rapporté de Marseille que les bulles du pape contre les luthériens. Il était revenu plus ancré que jamais dans ses idées d'apaisement des esprits et de conciliation entre les vieilles traditions et les idées nouvelles. Les excès des théologiens, les scènes de violence auxquelles ils s'étaient livrés n'avaient rien changé à ses dispositions et depuis son retour il n'avait cessé de caresser ces projets de pacification. Certains hauts personnages qui approchaient François Ier et, parmi ceux-ci, en première ligne, Guillaume du Bellay qui rêvait de rétablir l'harmonie entre les sectes dissidentes et l'église orthodoxe, usaient de toute leur influence pour entraîner le roi vers ce but désirable. Cependant le monarque, tout en étant bien résolu à ne point se prêter aux combinaisons du pape, ne voulait point non plus se montrer trop favorable aux protestants dont la turbulence le mettait en défiance.
C'est alors que, pour jeter les bases d'une entente possible, quelques personnes de l'entourage royal eurent l'idée de se mettre en rapport avec Mélanchton, avec l'arrière-pensée d'établir ensuite un rapprochement entre celui-ci et le roi (2). Mélanchton était bien le tempérament qu'il fallait pour mener à bonne fin une pareille entreprise si elle pouvait réussir. Né temporisateur, son
(1) Herminjard, Correspon- (2) Herminjard, Ibid., t. III,
dance des réformateurs, t. III, p. i83, 189. p. 160.
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aversion pour les hommes qui n'écoutaient que la voix du fanatisme ne l'entraînait point jusqu'à prendre en sens inverse des résolutions trop précipitées. Joignez à ces qualités qu'il était fort bien vu à la cour de France; auprès de Marguerite particulièrement, il jouissait d'un grand crédit et il avait réussi à se mettre dans les meilleurs termes avec quelques-uns des évêques les plus écoutés du roi. Mais c'était particulièrement vers Guillaume du Bellay qu'il se sentait attiré par des sentiments qui touchaient presque à l'amitié. Guillaume du Bellay était du reste, du côté des catholiques, le mieux en situation de conduire une pareille manœuvre; il inspirait grande confiance aux protestants et ceux-ci le savaient disposé à faire toutes les concessions compatibles avec le dogme.
Entre ces deux personnages animés d'une égale bonne foi, une correspondance suivie s'engagea en vue d'une solution pacifique. Dans une lettre adressée le ier août i534 à Guillaume du Bellay sous ce titre familier : « Ad quemdam amicum de dissensionibus ecclesiasticis », Mélanchton résumait sommairement les divers articles qui prêtaient à controverse en indiquant de quelle manière on pourrait arriver à une entente sur ces divers points. Mélanchton apportait dans ses efforts toute la bonne volonté possible et était le premier à donner l'exemple des concessions à faire, « ostendi quamdam in his moderationem (1) », mais sans toutefois conserver d'illusion sur les difficultés et les obstacles presque insurmontables qui se dressaient devant lui.
A ce moment des négociations préliminaires qui se poursuivaient avec activité, mais sans grand résultat, jaillit une de ces idées dont on ne sait jamais d'où vient le germe parce qu'elles sont en quelque sorte enfantées par le vouloir commun de ceux qui tendent au même but. Le roi inclinait pour un concile; mais, pour réunir ce concile, il fallait une base de discussion : l'exposé des doctrines à admettre ou à rejeter. Pour préciser les points en litige et préparer les travaux du concile, le mieux n'était-il
(1) Herminjard, Correspon- p. 198 et notes. dance des réformateurs, t. III,
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pas de mettre en présence protestants et catholiques et d'engager les uns à formuler leurs demandes, les autres à motiver leur refus? Restait à trouver les moyens d'exécution. C'était aux docteurs protestants à se rendre en France, et presque aussitôt le nom de Mélanchton fut dans toutes les bouches. Des négociations furent aussitôt entamées, car diverses questions se posaient : Mélanchton viendrait-il seul? Serait-il accompagné d'autres docteurs protestants? Cependant, Marguerite, qui avait réussi à gagner à ses idées la duchesse d'Étampes, maîtresse du roi, et Mme de Cany, sa sœur, pressait François Ier de délivrer les sauf-conduits nécessaires aux docteurs luthériens; elle faisait le plus grand éloge et de l'austérité de leurs doctrines et de la simplicité de leur vie et surtout elle insistait auprès de son frère pour qu'il reçût Mélanchton, dont elle vantait l'esprit modéré qui répudiait « les passions furieuses de Luther » et qui ne voulait que « la fin des divisions de l'église chrestienne ». Pour entraîner le consentement du souverain à une conférence entre Mélanchton et les docteurs de la Sorbonne, elle affirmait que, par ce moyen, « le feu qui semblait desià menacer la chrestienté d'un embrasement universel s'estaindroit et qu'on verroit les iugemens et intentions discordantes en la foy se reconcilier et conspirer enfin au zèle d'une mesme doctrine (1) ». Le roi, vaincu par les sollicitations de sa sœur, dont la tendresse exerçait un si grand empire sur lui, finit par lui promettre ce qu'elle demandait.
Malgré ces promesses, de si beaux projets ne devaient point recevoir leur exécution. Il aurait fallu profiter surle-champ des bonnes dispositions du roi; mais les choses n'étaient point sans doute assez avancées pour leur donner la suite qu'auraient désirée les protestants. Sur ces entrefaites, Marguerite partit pour Alençon, où l'appelaient les fêtes du mariage de sa belle-sœur Ysabeau d'Albret avec le vicomte René de Rohan. Le roi, livré à ses
(1) Florimond de Roemond, t. VII, chap. iv, p. 3. De la naissance de l'hérésie,
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irrésolutions, subissant, à son insu peut-être, l'influence de ceux qui avaient intérêt à faire avorter tout projet de réconciliation, se laissa facilement détourner de sa première pensée. Enfin, des événements d'une haute gravité que nous allons avoir bientôt à raconter vinrent subitement renverser toutes ces combinaisons et convertir momentanément François Ier aux idées de répression et de violence que cherchait à lui suggérer le pape Clément VII.