CHAPITRE X
Marot en fuite : une alerte à Bordeaux. — Le poète se réfugie d'abord à Nérac, puis il gagne l'Italie. — Les deux sœurs savoisiennes. — Arrivée à Ferrare. — La cour du duc Hercule et de Madame Renée. — Marot devient secrétaire de la duchesse. — Il écrit au roi pour se justifier. — La contagion des idées nouvelles : Complainte du Pastoureau chrestien. — Une « avant naissance ».
UAND Marot, cheminant à petites journées et quittant Blois pour Amboise, reçut avis par un « postillon » de l'émotion qu'avait provoquée l'affaire des placards, des exécutions faites dans Paris et des perquisitions pratiquées dans sa propre demeure; quand il sut qu'il était sur la liste des « ajournés à comparaître », son premier mouvement, — c'est du moins lui qui le dit, — fut de se rendre auprès du roi pour confondre ses accusateurs. Mais si le premier mouvement est le bon, le second, parfois, est le meilleur, et le poète se ressaisit :
Pour me iuftifier En ta bonté ie m'ofay tant fier Que hors de Blois party, pour à toy, Sire, Me prefenter; mais quelcun me vint dire : Si tu y vas, amy, tu n'es pas fage Car tu pourrois auoir mauuois vifage De ton feigneur...
(Au Roy, du temps de son exil à Ferrare.)
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Au milieu de cette tourmente qui soufflait sur tous les points du royaume, Marot songea qu'il ne pourrait pas trouver de havre plus assuré qu'auprès de celle qui toujours avait été sa protectrice, Madame Marguerite, laquelle se trouvait alors à Nérac. Il prit donc sa route vers le Midi. Mais il n'était pas seul à chercher sa sûreté dans la fuite. Lyon Jamet partageait avec lui les périls de ce voyage, du moins au début. Dans une épître adressée plus tard à son ami (et où il maudit « le gros vilain marault qui les a chassés du pays », sans doute le lieutenant Morin), Marot ajoute :
Nous eftions affez efbahis, Lion, il t'en peult fouuenir, Et n'eftoit temps de reuenir, Il falloit chercher feureté...
(Epistre enuoyée de Venise, le dernier ïour de iuillet i536.)
Ainsi, tous deux auraient fait route de conserve pendant la première partie de cet exode. Il était du reste naturel que Jamet se rendît, lui aussi, auprès de Marguerite de Navarre, à laquelle il avait été attaché de sa personne. Mais les voyageurs paraissent s'être séparés avant d'arriver à Bordeaux, où une alerte attendait Marot. Tous les nouveaux arrivants étaient, par ordre du Parlement, soumis à un interrogatoire sévère. On les invitait à décliner leurs noms et qualités, et certainement la question religieuse tenait large place dans cette enquête sommaire. Marot, pour se tirer d'affaire, eut recours à la ruse; voici la réponse qu'il imagina et qu'il raconte à son ami :
le dy que ie n'eftoys Clément, Ny Marot, mais vng bon Guillaume Qui pour le prouffit du royaume Portois en grande diligence Pacquet & lettre de créance.
On n'en demanda pas davantage à Marot qui put passer en franchise et continuer sa route sans être inquiété :
le n'auois encore fouppé Mais fitôt que fuz efchappé
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le m'en allay vng peu plus loing.
Par Dieu, il en eftoit befoing.
Ses ennemis jurés avaient retrouvé ses traces et avaient lancé à sa suite toute une bande de limiers :
I'auois chafcun iour à ma fuyte, Gens de pied & gens de cheual, Mais ie fis tant par mon trauail Et fur petits cheuaux legiers Que me mis hors de tous dangiers.
Marot, du reste, ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait si sa mauvaise fortune l'avait livré à ses persécuteurs :
Si nous fuffions demourez là, Tel y eftoit qui n'en parla.
Quel fut l'itinéraire de Marot ? il est bien malaisé, en l'absence de documents précis, de reconstituer ce voyagepoursuite autrement que par bribes. Evidemment le poète fuyait les routes et coupait à travers la campagne. Ce qu'il dit des petits « chevaux légers » qui le portèrent semblerait indiquer qu'en quittant Bordeaux il traversa les Landes, dont les chevaux, habitués à galoper dans les sables des dunes, ne pouvaient manquer de gagner de vitesse les lourdes montures de ses persécuteurs.
C'est ainsi qu'il arriva à Nérac, dans le duché d'Albret, où Marguerite de Navarre tenait alors sa cour. Peut-être Marot avait-il nourri un instant l'espoir que la reine serait assez puissante pour obtenir de son frère le pardon du poète exilé. Mais il fut obligé de renoncer bien vite à cette espérance. Marguerite était trop loin du roi et François Ier était trop environné de conseillers parmi lesquels dominaient des princes de l'Eglise qui le poussaient à la rigueur. D'ailleurs, cette princesse elle-même n'était-elle point suspecte à tous ces fanatiques qui formaient, autour du roi, comme un cercle infranchissable ? Marguerite avait été dénoncée à son frère, et malgré le mot de François Ier au grand maître Anne de Montmorency, les pro-
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pos malveillants ne s'arrêtaient point et exerçaient une certaine influence sur l'esprit du roi.
Enfin il arriva un moment où les suppôts de la Sorbonne firent tant et si bien que des avertissements furent envoyés de la cour de France à la reine de Navarre pour l'engager à faire sortir les hérétiques de ses Etats. C'était, sous une forme atténuée, un ordre auquel il n'était pas possible de résister et l'on commença aussitôt les préparatifs pour le départ du poète. Marguerite, comme toujours, se chargea de garnir la bourse de Marot :
La royne de Nauarre Me donna le bon arrhe Qu'en paffant tu me vey, Pour me faire monter Et foubdain deualler Les monts iufques ici (i).
(Lettre enuoyée de Ferrare à Antoine Couillard, seigneur du Pauillon les Lorris.)
Après qu'elle eut assuré au poète les ressources du voyage, la question importante de savoir où il porterait ses pas et chercherait un asile fut sans doute mise en délibération. On n'eut pas de peine à reconnaître qu'il fallait au plus vite jeter la frontière entre Marot et ses persécuteurs. Dans l'épître que nous venons de citer, l'auteur n'indique pas d'une manière exacte le terme du voyage. Toutefois, de ces indications on peut conclure qu'il va diriger ses pas vers les monts qui séparent la France de l'Italie. C'était un pays qu'il connaissait pour l'avoir visité déjà lorsqu'il avait suivi le roi à Pavie. Et puis ce pays
(i) Il y a ici une invraisem- et de se diriger sur Nérac. Mais
blance qui mérite d'être signa- comment admettre qu'au retour,
lée et qui paraît démontrer que le poète, quittant Nérac avec « le
ces vers sont apocryphes (voyez bon arrhe » que lui avait donné