L. Lalanne, t. VIII, p. n5. et deux autres damoyselles ha
(2) Voyez tome III, p. 280 a : billées en amazones en vne mom-
Épistre présentée à la royne de merie (inédit).
Vie de Clément Marot. 2o5
rappelait surtout le triomphe qu'elle avait remporté sur ses ennemis.
Parmi les assistants se trouvait François Sagon, secrétaire de l'abbé de Saint- Evroult. Sagon, de qui nous n'avons pu jusqu'ici saisir aucune action précise sur la vie de Marot, mais seulement soupçonné l'intervention malfaisante et occulte, Sagon était un des piliers de la foi catholique, un fervent des doctrines de la Sorbonne. Il dut bien se garder de dire sur le moment ce qu'il pensait de la mômerie. Mais, le lendemain des fêtes du mariage, le hasard de l'après-souper le réunit à Marot pour une promenade sous les ombrages du parc. Tous deux s'assirent sur l'herbe et le débat s'engagea sur la question qui passionnait alors les gens. Chacun prit position pour ou contre les idées nouvelles. La discussion dut être au début presque amicale, puisque Marot proposait sa protection à Sagon et lui donnait à entendre que, s'il voulait écouter ses conseils, un roi et une reine qu'il connaissait pourraient bien le prendre à leur service. Par la suite, Marot reprochera à Sagon d'avoir voulu le supplanter dans ses fonctions de valet de chambre du roi; il le tentait donc ce jour-là par son côté faible. Sagon, dans le récit qu'il fait de cette conversation, prétend bien qu'il opposa à ces avances le refus le plus absolu : l'indépendance était pour lui le premier des biens, la servitude de la cour ne pouvait convenir à ses goûts, enfin, il préférait être à lui-même que d'être à un roi ou à une reine. Sagon est-il sincère dans ce bel étalage de désintéressement ou bien joue-t-il le rôle du renard de la fable?
La conversation traîna encore quelque temps, puis la discussion s'engagea plus vive sur les doctrines opposées des protestants et des catholiques au sujet du luxe déployé dans les églises, de l'utilité du jeûne et de l'efficacité des prières. Sur le jeûne, nous savons ce que Marot pensait. En ce qui concerne les églises, Marot nous fera connaître plus tard son opinion lorsque nous le verrons, lors de son passage à Venise, faire un crime aux habitants de leurs « temples marbrins » et de leurs
Images pein&z qu'à grand defpens ils dorent.
2o6 Vie de Clément Marot.
De tels propos ne pouvaient manquer de blesser l'oreille orthodoxe de Sagon. Cependant, à l'en croire, il aurait traité Marot avec charité, l'aurait repris avec modération et exhorté à abandonner ses erreurs. Marot aurait assez mal accueilli ces admonestations. La discussion s'envenima et ne tarda pas à dégénérer en dispute, au point que le bruit attira des témoins. Sagon prétend toujours être resté pacifique et avoir tout fait pour calmer les fureurs de Marot. Mais depuis trop longtemps ces questions religieuses surexcitaient les esprits. Marot surtout était las de cette contrainte à laquelle l'avait condamné jusqu'alors le souci de sa sécurité. En face des puissants suppôts de l'Église, il n'avait point osé dire ce qu'il avait sur le cœur; mais, en face d'un Sagon, il croyait pouvoir donner libre cours à ses ressentiments accumulés et, une fois qu'il eut lâché bride à sa colère, rien ne put mettre un frein à son emportement. Les allures protectrices de son adversaire, que l'on devine dans le récit qu'il fait de cette altercation, loin de calmer le poète, durent être comme un nouveau stimulant à son irritation. Un dernier mot mit le feu aux poudres et ce fut Sagon qui le dit. Ce mot, Sagon se garde bien de nous le faire connaître, mais nous pensons l'avoir deviné; de notre temps, il passerait inaperçu, mais à ce moment c'était l'injure la plus sanglante et la plus terrible, parce qu'elle n'était pas seulement un outrage mais encore un appel au bras séculier. Sagon traita évidemment Marot d'hérétique et Marot ne pouvait tolérer une pareille qualification en public. La laisser passer sans protester, c'était reconnaître qu'on méritait cette épithète avec toutes ses conséquences. Marot, aveuglé par la colère, mit le poignard à la main. Sagon était sans armes. La foule, qui s'était amassée et qui se composait surtout des serviteurs de Marguerite de Navarre et de Henry d'Albret, sans lui être hostile, ne se montrait pas très sympathique à son égard; il prit le meilleur parti, c'était de céder la place. Sagon dit bien que, tout en se retranchant derrière « le bouclier de la grâce de Dieu », il était disposé à recevoir son agresseur autrement que par de bonnes paroles; mais il nous semble plus probable qu'il chercha sa sûreté dans une prudente retraite, et nous ne songeons nullement à lui en faire un crime.
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Dès ce moment, la guerre était allumée entre Sagon et Marot; elle dura longtemps, ainsi que nous le verrons plus loin.
Sagon nous apprend qu'à la suite de l'éclat qui s'était produit entre lui et Marot, les fêtes du mariage de Madame Ysabeau étant terminées, chacun reprit le chemin de son logis; que, personnellement, il partit avec l'abbé de Saint-Évroult, son maître, pour se rendre au Mans, sa résidence ordinaire; qu'à quelques jours de là, Marguerite de Navarre y étant de passage pour vingtquatre heures, il lui débita une homélie sur le mariage et la sainteté de ce sacrement. Mais Sagon ajoute que Marot n'était point avec la reine.
Il paraît qu'en quittant Alençon, Marot se dirigea sur Vauluisant, en Champagne. Il y avait là une abbaye de l'ordre de Cîteaux. Marot venait-il y voir un ami? Nous ne saurions le dire; mais cette excursion nous est indiquée dans une lettre que le poète adressa plus tard à son ami Antoine du Pavillon, comme ayant précédé son retour à Blois, voyage sur lequel nous avons des indications positives.
De Vauluisant, Marot se rendit à Lorris en Gâtinais, où il retrouva Antoine du Pavillon, et enfin de Lorris il gagna Blois.
Le séjour que Marot fit à Blois lui fut des plus agréables grâce à l'aimable accueil des hôtesses qu'il y trouva, comme il nous l'apprend lui-même :
Là ie fu des iours trois Aux dames deuifant.
(Lettre envoyée de Ferrare à Antoine Couillard, seigneur du Pauillon-les-Lorris.)
Notre poète avait sans doute quitté Marguerite de Navarre pour aller rejoindre François Ier qui se tenait alors à Amboise. Il continuait son voyage à petites journées, cheminant le corps dispos et l'esprit léger, avec cette insouciance que nous lui savons, et il touchait presque au terme de sa course, car de Blois à Amboise la distance n'est point grande. Il arrivait presque à destination, lorsqu'il apprit que des émissaires de la Réforme avaient affiché des
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placards pleins de blasphèmes contre la messe dans le château d'Amboise, sur la porte même de la chambre à coucher du roi. Il comprit dès lors que l'attitude qu'il avait prise contre les partisans les plus dévoués de la Sorbonne lui serait imputée à crime. Nous connaissons le peu de dispositions de Marot pour le rôle de martyr. Il ne s'en cachait point du reste; il se prononce nettement dans un de ses Coq-à-l'asne :
Il vaut mieulx f 'excufer d'abfence Qu'eftre bruflé en fa prefence.
Aussi Maître Clément ne balança point. Il rebroussa brusquement chemin et s'empressa de prendre le large.
Pendant qu'il court les champs et qu'il cherche à échapper à la meute lancée à ses trousses, nous allons donner un bref aperçu des événements qui motivaient cette fuite précipitée.
Ainsi que nous l'avons raconté plus haut, les maladresses et les violences des théologiens de la Sorbonne avaient tellement exaspéré le roi que celui-ci montrait pour les réformateurs des dispositions presque conciliantes, lorsqu'éclata comme un coup de tonnerre cette funeste affaire des placards.
Dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 octobre 1 534, entre deux et trois heures du matin, des placards injurieux pour le saint sacrement furent affichés à Amboise sur la porte même de la chambre du roi. Les mesures avaient été si bien prises par les auteurs de ce coup de tête que, dans la même nuit, les mêmes placards furent apposés sur les murs à Paris, à Orléans et dans plusieurs autres villes du royaume, avec le titre suivant : « Articles véritables sur les horribles, graves et insupportables abus de la messe papale. » Cette folie, où le roi vit un insolent défi, allait ruiner d'un coup tous les efforts tentés pour préparer une entente, en même temps qu'elle causait dans toute la France une indescriptible émotion. On rechercha tout d'abord quels pouvaient être les auteurs de ces placards. Les soupçons se portèrent sur les réformateurs les plus
Vie de Clément Marot. 209
en vue et sur ceux que l'on détestait davantage. Les noms de Farel et de Viret furent prononcés; mais, à défaut de preuves, il fallut se porter sur d'autres pistes. Les limiers de la Sorbonne se trouvèrent en défaut et ne purent rien découvrir. Et l'histoire ignorerait peut-être encore le nom du coupable si les protestants ne nous l'avaient fait connaître. C'est dans son livre intitulé : Actes et gestes de la cité de Genève que Froment nous livre ce secret : « Ces placards, écrit-il, auoient efté fai£t à Neufchaftel en Suyffe par vng Antoine Marcourt. » Et Marcourt lui même s'explique à ce sujet dans la préface d'un opuscule de sa façon intitulé : Petit traiclé très utile & falutaire de la fainde Eucharijîie : « J'ay efté efmeu, dit-il, par bonne affection de compofer & rédiger en efcript aucuns articles véritables fur les infupportables abus de la meffe. » Le titre des placards se retrouve, comme on le voit, tout entier dans ce passage. Puis, avec un enthousiasme d'autant plus débordant qu'il est plus loin du danger, Marcourt comble de ses éloges ceux qui ont exposé leurs jours en affichant les placards jusque sur la porte du roi. « Car, dit-il, par tous les bons moyens fault à l'œuvre de Dieu, pour la maintenance & publication de la vérité, iufque à la mort fe expofer & employer (1). » Il n'en coûtait guère à Marcourt d'exciter ainsi les autres au courage. Mais ceux qui étaient sous le coup des menaces quotidiennes de leurs adversaires, ceux qui étaient aux prises avec les embarras de la situation furent navrés de cet éclat maladroit. Dès le premier jour, ils en mesurèrent les funestes conséquences ; et, tout en déplorant les mesures de rigueur qui n'étaient que trop faciles à prévoir, ils avouaient que ces mesures étaient justifiées (2). Leurs craintes n'étaient que trop fondées. Si, dans le camp des réformés, on avait été imprudemment provocateur, dans le camp des catholiques, on allait se laisser emporter par une aveugle fureur aux plus extrêmes violences. Du reste, la cause de ceux qu'on appelait « les luthériens » trouvait fort peu de sympathie dans la foule. Les placards avaient
(1) A. de Marcourt, Traité sur respondance des réformateurs, la sainte Eucharistie. t. III, p. 266-269.
(2) Voyez Herminjard , Cor-
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surexcité l'indignation populaire. Et, quant à ceux qui, gardant leur sang-froid, voyaient les choses d'un œil plus calme et ne se laissaient point duper par les apparences, ils voyaient, parmi les partisans des idées nouvelles, beaucoup trop de gens vaniteux et surtout possédés du désir de faire parler d'eux.
A Paris comme dans toutes les autres villes de France, le scandale avait eu lieu le dimanche matin. Dès le lundi, on se mit en mesure de procéder à l'expiation. Il s'agissait, pour les sorbonnistes, de tirer de cet esclandre tout le parti possible; il leur sembla qu'ils avaient un double but à atteindre : la punition de leurs adversaires, dont se chargerait le bras séculier, et le triomphe de leur cause, en frappant l'imagination populaire par les pompes d'une cérémonie réparatrice. Ce plan fut suivi de point en point. C'est à la justice séculière que revenait l'exécution de la première partie du programme. Elle s'en acquitta à merveille. A la première nouvelle du sacrilège et par ordre de la cour, « il fut sonné par deux trompettes et crié au palays sur la pierre de marbre » qu'une récompense de cent écus serait délivrée à quiconque livrerait le nom des coupables (i). L'œuvre de répression fut conduite avec cette cruauté réfléchie et inflexible dont le fanatisme religieux a le secret. Les arrestations se multiplièrent ; les grands corps de l'Etat, pris de peur en face d'un ennemi invisible dont ils ne savaient ni le nombre ni la force, ne répugnèrent nullement à prêter l'oreille à la délation. Un ancien « avertisseur » des sociétés secrètes tenues par les protestants devint un auxiliaire pour la justice. On le paya grassement et il livra tous les noms que l'on tenait à connaître (2).
D'après cette manière de procéder, il est facile de comprendre comment, au bout de quelques jours, le nombre des personnes jetées sous les verroux s'éleva à plus de trois cents. Au train dont allaient les choses, on aurait pu craindre l'encombrement dans les prisons, mais les juges y mettaient bon ordre. Ils se montraient dans la circonstance beaucoup plus expéditifs que les prisonniers
(1) Journal d'un bourgeois de dance des réformateurs, t. III, Paris, p. 442. p. 224.
(2) Herminjard, Correspon-
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ne l'eussent désiré. Le lieutenant criminel Morin rendait d'abord une première sentence; l'appel était porté devant la cour qui ne manquait pas de confirmer le jugement et, au bout de quinze jours au plus, l'accusé était certain d'être exécuté. Le i3 novembre 1 534, toutes les formalités de la justice remplies, la première victime fut envoyée au bûcher. C'était un pauvre infirme, cordonnier de son état; il s'appelait Barthélémy Millon, la foule l'avait surnommé le Paralytique; on le porta au supplice sur un brancard. Le 14, Jehan Dubourg, drapier, accusé d'avoir affiché des placards à la fontaine des Innocents, eut pour ce motif le poing coupé sur cette place, puis il fut brûlé vif aux Halles. Le 18, un nommé Tisserant, après avoir eu la langue percée, fut brûlé vif au Marché aux pourceaux. Le 20, un imprimeur, pour avoir eu en sa possession des livres condamnés, fut étranglé d'abord, puis jeté sur lé bûcher à la place Maubert. Le 21, un maçon, nommé Barthélémy Poille, soupçonné d'hérésie, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame, fut brûlé vif rue Saint-Antoine, devant l'église Sainte-Catherine. Le 4 décembre, un nommé Hugues Nyssier fut brûlé vif devant Notre-Dame et, peu après, ce fut le tour d'un enlumineur qui fut pendu, puis brûlé, sur le pont Saint-Michel. Le 24 décembre, Antoine Angereau, accusé d'avoir imprimé des livres hérétiques, fut étranglé et brûlé place Maubert; dans les derniers jours du même mois, Etienne de la Forge, hôtelier, fut conduit au cimetière Saint -Jehan; après avoir été pendu, il fut jeté sur le bûcher. On voit, par les indications qui précèdent, que les juges avaient horreur de la monotonie; ils variaient les supplices et répartissaient avec une inexorable impartialité les exécutions dans les divers quartiers, comme s'ils eussent voulu faire à chacun d'eux sa part dans cette fête sanglante. Leur imagination inventive avait trouvé une manière de prolonger l'agonie des victimes. Au moyen de crocs on les suspendait au-dessus des flammes, au milieu desquelles on les plongeait de temps à autre. Un contemporain nous apporte à ce sujet son douloureux et irrécusable témoignage : « Vidisses homines in altum suspensos vivos cremari (1). »
(1) Herminjard, Correspon- p. 3o5. Voyez également : Crodance des réformateurs, t. III, nique du roy François Ier, p. 12g.
212 Vie de Clément Marot.
Il n'y avait désormais plus rien à craindre des ennemis du dedans, les plus turbulents avaient été envoyés au bûcher ou dans les prisons et, quant aux autres, ils étaient tellement terrifiés qu'ils osaient à peine se montrer. Les juges, du res.te, ne cessaient point de siéger et les fagots n'étaient pas éteints. Le même régime terrorisait toutes les provinces du royaume et chacune avait ses exécutions. Enfin, par des mesures de prévoyance, on allait bientôt s'assurer contre le retour des suspects qui n'avaient point eu le courage de se faire juger et brûler et qui avaient été chercher leur sécurité hors de France.
Le roi n'avait plus rien à redouter dans ses États, au moins pour le présent, et l'Église pouvait se réjouir du succès de son œuvre. Elle pensa que le moment était venu d'abandonner le rôle d'église militante pour donner à cette foule subjuguée et obéissante le spectacle de sa glorification. Comme il entrait dans ses vues de montrer à tous qu'elle avait le roi avec elle, elle lui réserva la première place dans la manifestation religieuse qu'elle préparait; et elle sut arranger si bien les choses que la volonté royale intervint pour ordonner ces solennités.
Le 21 janvier 1 535 (dit le Chroniqueur) le bon roi François Ier, « pour appaiser l'ire de Dieu, feist faire la plus belle et solempnelle procession qui fut jamais faicte en France ». On descendit pour cette cérémonie les châsses de sainte . Geneviève et de saint Marceau et toutes les châsses des autres églises de Paris. On sortit également les reliques de la Sainte-Chapelle, le fer de lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ et le « precieulx chappeau d'espines ». Le saint sacrement était porté par l'évêque de Paris, Jehan du Bellay, sous le dais qui servait d'ordinaire au roi dans les cérémonies publiques et qui était porté par les trois fils du roi, le dauphin, le duc d'Orléans, le duc d'Angoulême, avec, en quatrième, le duc de Vendôme. Devant le saint sacrement, marchait le clergé de toutes les paroisses de Paris, entre une haie des archers du roi et de ses Suisses, suivis des cent gentilshommes de la chambre portant chacun une hache d'armes. Derrière eux, venaient les cardinaux de Tournon, de Lisieux et de Chàtillon, tous trois nu-tête. Le roi suivait à pied, vêtu d'une robe de velours noir fourrée de martre, nu-tête, et à la main
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« une grande torche de cyre blanche ardante ». A côté de lui était le cardinal de Lorraine. Après marchaient les princes du sang, tous les seigneurs de la cour, une torche aux armes de France à la main et ensuite les différents corps de l'État, parmi lesquels on remarquait le Parlement et l'Université. De Saint-Germain-l'Auxerrois, où elle s'était formée, cette procession se déroula jusqu'à Notre- Dame, où l'attendaient la reine Éléonore et toutes les princesses. La messe fut dite en présence de toute cette noble assistance. A la sortie, le roi alla dîner avec l'évêque de Paris, chez qui se trouvaient réunis la cour de Parlement, les échevins de la cité, les officiers du Châtelet et tous les membres de la Sorbonne. A la fin du repas, le roi fit entrer dans la salle tous les corps constitués que nous venons d'indiquer et, en présence de cette imposante assemblée, prononça le discours suivant destiné à porter la pensée du maître aux quatre coins du royaume :
le vous aduife, leur dit-il, que les erreurs qui ont pullulé & pullulent de prefent n'eft que de noftre temps, & nous ont monftré noz pères à viure félon la do&rine de Dieu & de noftre mère faincle Eglife, en laquelle ie veulx viure & mourir & veulx monftrer que ie fuis très creftien, vous advertilTant que ie veulx que lefdi&es erreurs foient mifes (hors) et chaffées de mon royaulme & n'en veulx aulcun excufer, en forte que fi vng des bras de mon corps eftoit infeété de cefte farine, ie le vouldrois coupper, & fi mes enffens en eftoient entachez, ie les vouldrois moy mefme immoler, par quoy ie vous en charge & m'en defcharge. Et vous, Meffieurs de l'Uniuerfité, ie vous prie, prenez garde à voz collèges quelz regens il y a, affin que les ieunes enffens ne puiffent eftre gaftez, vous auez la foy en voz mains, vous eftes appelez à cefte vaccation, faides en voftre debuoir à la defcharge de voz confciences ; & fi vous en trouuez de mal verfans, aduertiffez en la court feculiere. Et vous, Meffieurs de la ville, ayez à y tenir la main & à fouftenir le pauure peuple & faides ayder à nourrir les pauures, car vous ne pouez pas toufiours eftre là où ie fuis ne nous là où vous eftes, par quoy ie vous prie tous en gênerai que chafcun en face fon deuoir en droiéf. foy (1).
L'évêque ne pouvait qu'approuver les paroles royales,
(1) Registre des délibérations t. II, p. 199. du Bureau de la Ville de Paris,
car elles fortifiaient la puissance de l'Église; c'est ce qu'il s'empressa de faire et chacun se retira chez soi.
Mais une si belle fête n'eût pas été complète si les flammes des bûchers ne lui avaient pas servi d'illumina*tions. Voici la liste des malheureuses victimes qui périrent ce jour-là. Simon Fouchet, originaire d'Auvergne, chantre du roi; Audebert Valleton, receveur de Nantes; Le Petit, Nicolle, greffier au Châtelet, furent brûlés le matin à la Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. Pour l'après-midi, on avait réservé Jehan Lenffant, fruitier, et un faiseur de petits paniers de fil, Richard Menuyser. Les uns furent brûlés tout vifs, les autres pendus et étranglés d'abord pour être brûlés ensuite au carreau des Halles (i).
Il ne restait plus qu'une formalité à remplir contre ceux qui avaient cherché leur salut dans la fuite : s'en débarrasser à tout jamais, en leur interdisant l'accès du royaume. Nous ne saurions dire si même les gens d'Église eurent la peine de provoquer cette mesure; il semblait que le Parlement' prît à tâche d'aller au-devant de leurs désirs. En effet, quelques jours après la mémorable procession, le lundi 25 janvier, on vit des hérauts à cheval parcourir les divers quartiers de Paris et, s'arrêtant aux carrefours, publiera son de trompe la liste de ceux qui, n'ayant point été trouvés à leur domicile, étaient ajournés « à trois briefz iours à comparoir en personne, pour faulte de non comparoir, estre attains du cas, bannys du royaume de France et leurs biens confisquez et condamnez à estre bruslez » (2).
Voici cette liste au complet; elle ne contient pas moins de cinquante-deux noms :
Maître Pierre Carolly, docteur en théologie; maître Jehan Rétif, prêcheur à la chapelle de Bracque, prêtre séculier; frère Françoys Berthault, frère Jehan Courault, frère Françoys Gantier, frère Marc Richard, de l'ordre des Augustins; Clément Marot; maître Jehan Regnault, principal du collège de Fournay; maître Méderic Sevin; le seigneur de Rougnac et sa femme; le seigneur de Robertval, lieutenant du maréchal de la Marche; maître Tristan Boislard, seigneur de Fleuri en
(1) Journal d'un bourgeois de François In, p. i3o. — Voyez Paris, p. 444 à 447. aussi : Bibliothèque de Soissons,
(2) Journal d'un bourgeois de Manuscrit 189 b, fol. 70 et 119. Paris, p. 446. — Cronique de
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Brève; damoiselle Françoise de Bayart, veuve de feu Martin André Porte, conseiller; maître Pierre du Val, trésorier des menus plaisirs; René, son secrétaire; Jehan du Val, garde de la muette du Bois de Boulogne; Guillaume Deschamps, cuisinier de maître Jehan du Val, changeur du trésor; Guillaume Gay, dit le receveur de Verneul; maître François Macé, graveur; Christophle Airault, marchand; Marin Leblanc, marchand; maître Mathurin, cordier, qui autrefois a tenu les écoles à Nevers; un nommé Jehannet, chantre; François Drouin, orfèvre; Iehan Picot, hôte de la Clef-en-Grève; maître Guillaume Farret (Farel); maître Gholin, relieur de livres; Iherosme Denis, relieur de livres; André Vincard, libraire; maître Simon Dubois, imprimeur; Iehan Nicolle, imprimeur; un surnommé le Ballafré, imprimeur; Iacques ou Iean Lefeure, dict le tailleur d'histoires; un surnommé Barbe d'Orges, qui est porteur de livres suivant la cour; Simon Paillard, tonnelier et menuisier; maître Girard Lenet, peintre; Pierre de la Salle, cordonnier; un nommé Simon et sa femme, sœur de Barthélémy Milon, dit le Paralytique; Quentin François, cuisinier; Claude Bourbanon, clerc des finances; James Duchastel; Guillaume du Poirier, dit le petit Guillaume, clerc des finances ; Lion Jamet, aussi clerc des finances, compaignon à Clément Marot; un nommé James, aussi clerc des finances; Elouin de Lin, receveur du Parlement de Rouen ; maître Thomas Barbarin, natif de la Côte en Dauphiné; un nommé Pascalis, natif dudit pays; un nommé François, dudit pays; un jeune moine nommé Loys de Laval, d'auprès de Grenoble, en Dauphiné; Gaspard Chermet, natif de Saint-Marcellin, audit pays de Dauphiné; un nommé maître Jehan, de Dauphiné; frère Nicolle Marel, apostat célestin, dit le Prédicant.
Singulier assemblage de toutes les classes de la société; à côté des artisans et des ouvriers, ce ne sont pas des marchands, même de haute volée, qui figurent dans cette liste de proscription; on y rencontre des membres de la noblesse, des personnages occupant des emplois élevés et que leurs fonctions rapprochent de la cour; les ordres monastiques, le clergé séculier y fournissent leur contingent. Mais cette promiscuité même de gens de toutes les conditions nous indique que le malaise était général, que dans toutes les directions le doute avait envahi les âmes. Les noms que nous rencontrons sur cette liste peuvent nous aider encore à expliquer comment il était possible aux réformateurs de faire jeter leurs écrits
216 Vie de Clément Marot.
sur le passage du roi, sur sa table à manger, dans son cabinet de travail et jusque dans sa chambre à coucher. Enfin la raison principale qui nous a fait reproduire cette liste, c'est que les noms de notre poète et de son ami Lyon Jamet s'y trouvent inscrits. C'était donc un danger bien réel que courait alors Clément Marot; s'il ne s'était dérobé par la fuite, c'était la prison d'abord et le bûcher ensuite qui l'attendaient. Pour bien faire comprendre l'immensité du danger que lui faisait courir la haine de ses ennemis de la Sorbonne, il était indispensable de refaire l'histoire de ces événements. Il est malaisé de ne point voir dans cette animosité qui s'acharne après Marot la suite de la persécution entamée contre lui à son retour d'Italie, alors que le roi était captif en Espagne (i526), persécution qui se continue par les libelles du champion des dames de Paris (1529) et par la tentative de procès après sa maladie (i532). Sa dispute avec Sagon, au château d'Alençon, n'est peut-être qu'un épisode voulu de cette pieuse campagne. Ses ennemis l'avaient voué au bûcher; ils durent se contenter de l'exil.
Pour le moment, puisqu'on n'avait pu mettre la main sur Marot absent, le plus important était d'accumuler des preuves de sa culpabilité afin de paralyser les efforts de ceux qui pourraient être tentés d'intervenir un jour en sa faveur. On fit donc chez le poète une descente judiciaire. C'était le lieutenant criminel Morin qui conduisait la perquisition (1) :
Rhadamantus auecques fes fuppofts Dedans Paris, combien que fuffie à Blois, Encontre moy fait fes premiers exploits...
(Au Roy, du temps de son exil à Ferrare.)
Morin avait acquis une grande expérience par la pratique fréquente de son métier; il ne lui fallait pas longtemps pour découvrir le corps du délit; il alla droit aux
(1) Cette fois, il n'y a point de date, succédé à feu Gilles Maildoute sur l'identité du person- lard dans son office de lieutenage (voyez plus haut, p. 104). nant criminel. Même il avait ob- Jean Morin, lieutenant général tenu, le 4 janvier i53o, des lettres du bailliage de Paris jusqu'au de dispense l'autorisant à cumu- 28 décembre 1529, avait, à cette 1er les deux emplois.
Vie de Clément Marot. 217
bahuts de Marot; c'était là que le poète avait précieusement serré ses richesses littéraires : ses livres et ses manuscrits. Marot, rappelant ces faits, s'écrie avec indignation :
O iuge facrilege, Qui t'a donné ne loy ne priuelege D'aller toucher & faire tes malTacres Au cabinet des faintes méfies facres.
Bien eft il vray que liures de deffenfe On y trouua; mais cela n'eft offenfe A vng poète à qui on doibt lafcher La bride longue & rien ne luy cacher...
Quels pouvaient être ces livres que Morin et sa bande mirent au pillage? Sagon qui, lui aussi, nous parle de cette perquisition, mais pour y applaudir, nous donne certains renseignements à l'aide desquels on peut reconstituer, au moins d'une manière approximative et sommaire, la bibliothèque de notre poète. Voici ce que dit l'adversaire de Marot :
On n'y trouua que tes liures très ordes, Liures mortels, liures remplys d'offenfe, Liures gardez contre iufte deffence, Liures traduiclz par vng tas de paillardz, Placards fouillez, mynutes & broïllardz... Et tu veulx eftre eftimé vertueux, Faifant trefor d'efcriptz voluptueux Dont les aulcuns fe feruent pour induyre A fol amour, les aultres pour feduyre L'homme fil n'a meilleur eiprit que toy.
(Le coup d'Essay : Responce de Fr. Sagon à Cl. Marot.)
D'après ces indications, nous inclinerions à croire que l'on trouva d'abord, chez Marot, les fameux placards, « placards fouillez », et il n'en fallait pas plus pour le désigner au dernier supplice. Il devait y avoir également des exemplaires de la Bible et des Psaumes que Marot avait déjà commencé à traduire. Or, il ne fallait pas toucher à la Bible sans la permission de la Sorbonne, et la Sorbonne ne donnait point cette permission; on sait ce qu'il en coûta à l'un des Estienne pour avoir voulu donner une édition complète, en dehors du texte orthodoxe.
2i 8 Vie de Clément Marot.
Il devait y avoir aussi, parmi les livres de Marot, quelquesunes des œuvres d'Érasme et particulièrement les Colloques; cette supposition est d'autant plus vraisemblable que trois de ces colloques ont été traduits par notre poète; la Sorbonne les avait condamnés en i528, ce sont donc bien là des « livres de défense ». Parmi les livres qui pourraient « induire à fol amour », suivant l'expression de Sagon et que pouvait posséder Marot, nous citerons la Célestine et la Flamette, deux ouvrages qu'il cite dans la deuxième épître du Coq-à-l'asne ; le Roman de la Rose, les œuvres de Villon. Marot, quoiqu'il ne sût pas le latin, s'occupait de traduction, et, parmi les poètes de l'antiquité il devait, avec ses goûts de libertinage, avoir une préférence marquée pour ceux qui ont chanté le petit dieu malin ; à ce sujet, Sagon donne un renseignement précis, il lui reproche, en effet, « de faire ses dieux de Tibulle et d'Ovide ». Nous pouvons donc ajouter ces deux auteurs, et pour leurs œuvres les plus licencieuses au catalogue que nous avons déjà dressé. Nous pouvons encore y joindre Martial, dont Marot a traduit ou imité un certain nombre d'épigrammes. Enfin Marot semble donner à entendre que l'on aurait pu trouver encore chez lui des ouvrages « d'art magie, nécromances ou cabales ». A cette époque, le livre de Corneille Agrippa, De vanitate scientiarum, De occulta philo s ophia, jouissait d'une grande faveur. Agrippa lui-même avait été en relation avec de hauts personnages de la cour; il ne serait donc pas impossible que Marot ait eu la curiosité de faire connaissance avec ses écrits et qu'on ait découvert ces livres réprouvés dans la bibliothèque du poète. Le corps du délit existait donc bien; toute justification paraissait impossible et les ennemis de Marot pouvaient exulter en répétant, avec une joie féroce, qu'il méritait le supplice des hérétiques avérés...
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