CHAPITRE XI
ri535.)
Parenthèse : coup d'œil sur la situation religieuse en France. — Les conseils de clémence de Paul III. — François I°r fait grâce aux hérétiques qui abjureront canoniquement leurs erreurs. — Les négociations avec Mélanchthon reprises en vue d'une conférence. — Comment la Sorbonne pare le coup.
ANDIS que la vie s'écoulait ainsi doucement à Ferrare, la persécution avait continué son œuvre en France avec des raffinements de barbarie incroyables, semblant puiser une ardeur nouvelle dans l'excès même des supplices. Cependant l'indignation montait de toutes parts. Elle commençait à succéder à l'épouvante dans ces quartiers de Paris que les bûchers illuminaient de leurs flammes sinistres. Les gémissements des victimes n'étaient plus seulement entendus dans les carrefours où l'on brûlait à petit feu. Comme un écho vengeur de leurs sanglots retentissait sur toute l'Europe. La cruauté dans les tortures infligées à ces malheureux en était arrivée à ce degré d'horreur que Marot pouvait dire avec raison
que mainte nation
En eft tombée en admiration.
(Épistre au Roy, du temps de so7i exil à Ferrare.)
Cette « admiration » n'était autre chose que la stupeur qui s'était emparée de toutes les âmes et le soulève-
248 Vie de Clément Marot.
ment de la conscience publique. Les choses en étaient venues au point que le nouveau pape crut devoir s'en mêler (1).
Les protestants eux-mêmes rendent témoignage de cette intervention et en font honneur à Paul III. Voici en quels termes ils s'expriment à ce sujet : « Omnino improbat illam suppliciorum crudelitatem et de hac re dicitur misisse litteras ad regem (2). » Et en effet le pape s'était ému des atroces rigueurs exercées contre les protestants et, dans le courant du mois de juin, il écrivait une lettre dont le texte a malheureusement échappé à nos recherches, mais dont un contemporain nous a conservé le sens. Dans cette lettre, il exhortait le roi à plus de clémence envers ses sujets. Après la formule obligée pour rendre hommage aux bonnes intentions du souverain qui, sans doute, par sa conduite avait voulu justifier son titre de roi très chrétien, il lui rappelait que « Dieu estant en ce monde avoit plus usé de miséricorde que de cruelle justice » (sage avis que l'Eglise aurait dû se rappeler plus souvent dans les temps qui se préparaient) ; il ajoutait « que c'est une cruelle mort de faire brusler vif un homme » et que ce n'était peut-être pas le meilleur moyen d'assurer le triomphe de la foi (3). Le pape terminait en priant le roi « de vouloir appaiser sa fureur et rigueur de justice en faisant grâce et pardon ».
Le roi ne pouvait rester sourd à un tel appel, venant d'un tel personnage. Dès le mois de juillet suivant, soit qu'il fût épouvanté ou lassé des supplices qui, depuis plusieurs mois, ensanglantaient sa capitale, soit qu'il eût été touché par les paroles miséricordieuses du pape, François Ier parut incliner vers la clémence. Toutefois, pour ne pas se donner tort, il commença par déclarer que les exemples qui avaient été faits avaient eu pour résultat de ramener les égarés dans la bonne voie; que, par un miraculeux effet de la toute-puissance divine, bon nombre d'hérétiques avaient fait pénitence publique et, à leur
(1) Clément VII était mort le dance des réformateurs, t. III, 25 septembre i534 et Paul III p. 3ii.
Farnèse lui avait succédé le (3) Journal d'un bourgeois de
12 octobre de la même année. Paris, p. 458.
(2) Herminjard, Correspon-
Vie de Clément Marot. 249
dernière heure, avaient abjuré leurs erreurs et étaient morts en bons chrétiens. Les survivants, continuait-il, témoignant par leurs paroles et leur attitude d'un retour à de meilleurs sentiments, il voyait là une preuve de l'apaisement de la colère céleste et c'était en même temps, pour lui, le signe qu'il était bon de mettre un terme aux peines corporelles et temporelles qu'il avait infligées aux coupables en les frappant de la confiscation et de l'exil. La continuation de ces mesures de rigueur présenterait peut-être le danger de donner aux coupables un prétexte pour persévérer dans leur endurcissement. En conséquence, il ordonnait de son propre mouvement, grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, que ceux qui étaient convaincus desdites erreurs aussi bien que ceux qui en étaient seulement soupçonnés ne fussent plus poursuivis et inquiétés, mais que les prisonniers fussent mis en liberté et les biens rendus à ceux qui avaient été frappés de confiscation; enfin, il permettait aux fugitifs et aux exilés de rentrer dans le royaume en toute sûreté et liberté. Seulement, il mettait à cette grâce une condition : ceux qui voudraient profiter de la clémence royale seraient tenus de vivre en bons et vrais chrétiens catholiques et, dans les six mois, d'abjurer canoniquement leurs erreurs, en présence des prêtres de leur paroisse et de l'inquisiteur de la foi. Il était défendu en outre, sous peine de la hart, de lire, dogmatiser, translater, composer ou imprimer, soit en public, soit en privé, aucune doctrine contrariant la doctrine chrétienne (1). En un mot, le roi consentait à faire grâce aux révoltés à la condition qu'ils se résigneraient à une soumission complète et sans réserve.
Nous ne saurions dire si François Ier s'était rendu compte qu'il avait été trop loin dans la voie de la répression, mais avec la mobilité particulière à son caractère et faisant un pas en sens inverse, il donnait à croire qu'il inclinait de nouveau vers les protestants.
Par la mort de Clément VII, l'esprit du Saint-Siège s'était tout à fait transformé et les idées de douceur et de clémence semblaient prendre maintenant le dessus à la cour de Rome. Mais, la conduite du roi présentait les con-
(1) Isambert, Anciennes lois françaises, t. XII, p. 424.
25o Vie de Clément Marot.
tradictions les plus étranges. Tout en multipliant les exécutions des « luthéristes », comme on les appelait depuis la fameuse nuit du 18 octobre, tout en malmenant les hérétiques ou ceux qui passaient pour tels, il n'était pas plus tendre à l'égard des docteurs de Sorbonne. Leurs allures séditieuses, leurs prédications désordonnées qui se renouvelaient chaque jour l'irritaient jusqu'à l'exaspération. Noël Béda, surtout, réussit à -le mettre si bien à bout de patience que François Ier ordonna son expulsion définitive de Paris, avec injonction de n'y jamais rentrer (i). En effet, le 6 mars 1 535, Béda se présenta au parvis Notre-Dame, pieds nus et un cierge à la main, et, après avoir fait amende honorable, il partit pour l'abbaye de Tombelaine, où il devait finir ses jours. Ses derniers écrits, par décision du Parlement, furent brûlés de la main du bourreau. Nicolas Leclerc subit le même sort que Béda. On comprendra encore mieux les embarras du roi au milieu des difficultés que lui suscitait la question religieuse et combien il pouvait hésiter sur le parti à prendre, lorsque nous aurons dit qu'il se laissa de nouveau ramener, parles deux du Bellay et par l'influence de sa sœur, à son idée de mettre face à face les ministres protestants et les docteurs de la Sorbonne. Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'ils nous apparaissent comme rattachés par un lien étroit à la vie de notre poète. C'est que, dans l'éloignement même de la cour de Ferrare, Marot suivait d'un œil anxieux les événements qui se passaient en France. C'est qu'il se rendait très bien compte que son sort dépendait de l'issue finale de la querelle entre protestants et catholiques et que la paix ou une rupture complète marquerait la fin ou la prolongation de son exil. Aussi était-il aux aguets pour connaître exactement le point où en étaient les négociations avec Mélanchthon. Mais, d'après la tournure que prenaient les choses, il avait peu de confiance dans un bon résultat :
le ne dy pas que Mélanchthon Ne déclare au roy fon aduis, Mais de difputer vis à vis, Noz maiftres n'y veulent entendre.
(Deuxième Épistre du Coq-à-l'asne.)
(i) Journal d'un bourgeois de Paris, p. 453.
Vie de Clément Marot. 25 1
Marot connaissait bien les docteurs de la Sorbonne. Jamais, en effet, ils ne voulurent s'aboucher avec les contradicteurs qui leur proposaient un rendez-vous en France et ils ne furent point en peine de trouver d'excellentes raisons pour décliner toute conférence qui se serait tenue au grand jour.
Quoi qu'il en soit, le roi s'abandonnait encore à ses tergiversations ordinaires. Après avoir frappé à coups redoublés sur les protestants de France, il semblait en revenir à son ancienne politique et vouloir s'appuyer sur les petits princes de l'Allemagne. Pour les bien disposer en sa faveur, il permettait à leurs coreligionnaires qui se trouvaient dans son royaume de souffler un moment. Ce n'était point, à la vérité, une situation encore bien satisfaisante pour les protestants, car, ainsi que l'écrivait l'un d'eux qui jugeait sainement les choses : « Nemo tutus nisi papista (i) »; mais il était clair néanmoins que l'esprit du roi flottait. Les protestants tiraient de ce fait certaines espérances conformes à leur désir. Ils allaient même peut-être un peu loin dans leurs illusions, à en juger par ce passage que nous puisons aux sources auxquelles nous avons fait nos précédents emprunts : « Nusquam magis intelligere potui cor Régis in manu Dei esse, quam hoc tempore, quando in ipsis flammis cogitât de renovenda religione (2). » Le doigt de Dieu apparaissait nettement pour les protestants dans la reprise des négociations avec Mélanchthon.
Nous ferons grâce au lecteur des préliminaires qui furent laborieux. Enfin, le 23 juin i535, l'accord semblait établi sur le principe d'une conférence à laquelle se rendrait Mélanchthon et le roi lui écrivait une lettre où nous relevons ce passage significatif : « Ex litteris tuis intellexi te etiam hoc laboris perlibenti animo suscepturum, ut ad nos primo quoque tempore te conféras, deque unione doctrinarum cum selectis aliquot nostratibus Doctoribus hic apud nos coram disseras, atque rationes ineas quo
(1) Herminjard, Correspon- (2) Herminjard, Correspon-
dance des réformateurs, t. III, dance des réformateurs, t. III, p. 273. p. 272.
252 Vie de Clément Marot.
resarciri possit pulcherrima illa Ecclesiastica? politiag harmonia (i). »
Après une déclaration aussi catégorique, il semblait que les choses allaient suivre leur cours sans rencontrer le moindre obstacle. Le roi voulut même que l'évêque de Senlis, Guillaume Parvi, son confesseur, s'associât à ces démarches et, le 27 juin, celui-ci écrivait à Mélanchthon une lettre conçue dans la même pensée que la missive du roi. Chose curieuse, c'est précisément au moment où l'on semblait toucher au but fixé par les promoteurs de cette difficile entreprise que Mélanchthon commença à laisser percer un certain découragement. Il paraissait ne plus considérer comme probable les résultats heureux de cette tentative. Ses amis n'épargnèrent point les exhortations pour ranimer sa confiance; les négociateurs français, au premier rang desquels Guillaume Du Bellay, se mirent aussi de la partie ; après lui avoir signalé tout d'abord les dangers d'irriter le roi s'il renonçait à son voyage, ils lui montrèrent la grandeur du but à atteindre. Le roi était fort hésitant entre les deux routes qui s'ouvraient devant lui : d'un côté, les abus de l'Église, devenus tellement scandaleux qu'il fallait y apporter un prompt et énergique remède; de l'autre, la crainte d'en arriver aux désordres qui avaient signalé l'avènement de la Réforme en Allemagne et aux excès commis à cette époque par les paysans. Il fallait donc dissiper les préventions du roi et avoir raison de ses dernières résistances (2). Il y avait là une œuvre bien propre à tenter une nature généreuse.
Cependant, de mauvais propos, comme les envieux et les jaloux savent en répandre dans la foule, commencèrent à circuler au sujet de cette entrevue. Parmi les protestants, les plus exaltés se mirent à incriminer Mélanchthon, insinuant qu'il n'avait obtenu un sauf-conduit que moyennant la promesse qu'il ne serait rien entrepris contre la toute-puissance papale et que les cérémonies catholiques ne seraient l'objet d'aucune critique. Cette erreur des protestants venait de ce que les docteurs
(1) Herminjard, Correspon- (2) Herminjard, Correspon-
dance des réformateurs, t. III, dance des réformateur s y t. III, p- 3oi. p. 3o6.
catholiques, que le roi n'avait point mis dans la confidence de ses négociations, faisaient courir le bruit que « Mélanchthon et aucuns Allemans avoient sollicité le roy pour estre remis en l'église, de laquelle ils se estoient séparez par nouvelles doctrines », et que la Faculté avait fait prier le roi de demander à ces pénitents « les doubtes et articles desquelz ilz vouloient estres instruits » . Ces bruits répandus à dessein avaient fini par jeter la défiance dans le parti protestant et, de ce côté, on commençait à craindre un piège pour les négociateurs qui viendraient en France. Qui sait si l'on n'aurait pas recours au poison pour fermer la bouche à ceux qui avaient l'audace de discuter des dogmes indiscutables? Et l'on citait l'exemple encore récent de Pierre Vivet à Orléans.
Ces critiques, ces objections, ces défiances des protestants allaient bientôt se faire jour sous une autre forme, du côté des catholiques, qui inventeraient d'autres prétextes parce qu'ils avaient d'autres intérêts. Les habiles avaient laissé passer l'enthousiasme du premier moment, mais l'heure des résistances avait sonné et ils les encourageaient sous la forme de réserves respectueuses, pour conduire insensiblement tous ces efforts de conciliation à un avortement complet.
Le roi, que l'on tenait à l'écart des petites intrigues qui se tramaient autour de lui, marchait franchement vers son but sans dévier de la route qu'il s'était tracée. Un sauf-conduit avait été promis à Mélanchthon, il lui avait été délivré, et, tandis que l'on faisait mine de s'entendre sur le lieu où devrait se réunir la conférence, le roi dépêchait auprès de la Faculté de théologie son confesseur Guillaume Parvi, pour qu'elle eût à désigner douze docteurs avec mission de la représenter à cette conférence (i).
A la suite de cette ouverture, la Faculté s'aperçut que le péril était menaçant et qu'il était temps d'aviser. Tout en surveillant les pourparlers préliminaires, elle ne s'en était point trop vivement affectée. Mais les choses changeaient de ton. Et puisqu'on la mettait en demeure, même sous
(i) Bibliothèque nationale, Ma- nuscrits latins, 16576, fol. 29g.
une forme courtoise, de discuter avec les fauteurs d'hérésie, puisqu'elle allait en quelque sorte se voir réduite à traiter avec eux de puissance à puissance, elle comprit qu'il y avait là une menace pour son autorité et qu'il fallait y mettre promptement bon ordre si elle ne voulait point voir crouler son antique puissance. Mais elle comprit aussi qu'il fallait user de prudence et ne point rompre en visière avec le roi qui tenait en dépôt la force dont elle voulait user contre ses adversaires. Elle accueillit donc avec une grande humilité l'envoyé qui venait au nom du monarque, mais, sans perdre de temps, elle fit agir auprès de François Ier le grand maître de Montmorency, l'évêque de Soissons, M. de Chateaubriand, et enfin le cardinal de Tournon, celui-là même que nous retrouverons bientôt gouverneur de Lyon et qui délivrera à Marot, rentrant en France, un certificat d'orthodoxie moyennant certaines formalités (i). Le cardinal de Tournon exerçait une grande influence sur l'esprit du roi; il se ménagea avec le souverain un entretien qui nous révèle comment les grands dignitaires ecclésiastiques ont défendu de tout temps leurs prérogatives. Voici cette entrevue curieuse, contée par un historien de l'époque :
Le cardinal fe rendit auprès du roy avec un Irenée dans la main. Le roy lui demanda quel beau livre c'eftoit : — Sire, dit-il, vous l'avez bien nommé, c'eftoit un des premiers evefques de voftre France, en l'eglife lionnoife. le me fuis par fortune rencontré fur ce paflage qui eft au troifieme livre, que les apoftres fuyoient comme la pefte ceulx qui tafchoient à corrompre ou altérer la. vérité. Ils ne vouloient non seulement entrer en conférence avec eux, mais non pas mefme fe trouver où ils eftoient. Cet autheur, Sire, raconte qu'il auoit ouy dire à fainét Policarpe que l'apoftre faincl Jean, fon maiftre, entrant dans les bains & y voyant l'heretique Cerinthus, foudain retira le pied. « Fuyons, dit-il, de peur que le bain où eft cet ennemy de la vérité ne nous abifme. » Et vous, Sire, qui efte homme encore que foyez le premier monarque de la terre, subiet à faillir (car c'eft le propre de l'homme), vous auez promis l'audience, à ce qu'on m'a dit, avec des chefs luthériens. Ha, Sire, que ces abouchemens font pleins de périls & de danger ! Ce fut là-defïùs
(i) Arch. nationales, MM. 248, fol. 14 v°.
Vie de Clément Marot. 255
que ce fage prélat fit l'ouverture de fon difcours qu'il eftendit félon le fujet & auec beaucoup de liberté. Et méfiant, parmy cela, le danger de l'Eftat, la jaloufie du Saint-Siège & la jufte occafion que le pape avoit d'entrer en quelques deffiance de luy, l'avantage que l'Empereur & les potentats d'Italie prendroient là-deflus, il fit fi bien que le pafleport fut révoqué auec ferment folennel du roy qu'il fe maintiendroit dans les limites de l'Efglise, attendant les refolutions d'un concile gênerai (i).
Ce récit porte avec lui les caractères de la vérité, et ce qui ajoute encore, selon nous, à son authenticité probable, c'est que les événements ne tardèrent pas à donner raison aux remontrances présentées par le cardinal. Ceux qui avaient la haute main dans cette affaire firent preuve du reste d'une grande habileté, et l'on eut soin d'éviter, jusque dans les apparences, la moindre manifestation qui aurait pu froisser le roi ou compromettre le prestige de son autorité. On montra d'autant plus de soumission et de respect que l'on obtenait gain de cause sur toute la ligne. Rien n'est plus amusant que d'assister à la comédie qui va se jouer après l'intervention du cardinal de Tournon lorsqu'on connaît le secret de l'intrigue. C'est plaisir de voir la Faculté de théologie manœuvrer sans fracas vers le but qu'elle veut atteindre et, en somme, en arriver à ses fins. Une fois saisie par l'évêque de Senlis de la communication qu'il était chargé de lui faire au nom du roi, la docte Faculté se rassembla en grande hâte. Il ne convenait point en effet de faire attendre le maître, surtout lorsqu'on avait pris ses précautions pour faire de lui l'exécuteur des volontés sorboniques. L'Académie se réunit même à diverses reprises, pour que l'on sût bien qu'elle ne traitait point à la légère les communications qui lui étaient faites au nom du roi. Enfin, après une discussion prolongée et approfondie, elle adressa respectueusement au souverain la lettre suivante, que les deux docteurs Baluc et Bouchigny furent chargés d'aller remettre à François Ier :
Sire, nous auons eftté par plufieurs fois afiemblez fur le
(i) Florimond de Roemond, t. VII, chap. iv, p. 4. Hist. de la naissance de l'hérésie,
256 Vie de Clément Marot.
contenu des lettres que Voftre Maiefté a efcrites à Monfieur de Senlis, voftre confeffeur, faifans mention d'aulcuns Allemans venus par de çà, pretendans eftre ouïs fur certains articles concernans la foy & les bonnes mœurs. Sire, tous entièrement fommes & ferons, toutes chofes ceffantes, preftz & appareillez toutes & quantes fois qu'il plaira à Voftre Maiefté nous commander d'entendre & procéder audiét affaire : pour lequel mieulx vuider & décider, nous femble auec tout honneur & obeiffance, Sire, qu'il fera expédient & neceffaire que les deffus diclz Allemans ayent à nous enuoyer par efcript & soubz leur feing tous & chafcun des doubtes & articles defquelz ils veulent eftre inftruiéts pour, en cette mefme façon, leur en faire reponfe & donner refolution, félon qu'il plaira à Dieu nous faire la grâce, qui eft la plus certaine &fure voye de procéder en telles conférences, lefquelles ne doivent eftre conduites par contention ou difputation verbale pour ce que feroit chofe du tout inutille & dangereufe, & à laquelle iamais n'y auroit fin, ainfy que, fil vous plaift, Sire, pourront dire plus amplement à Voftre Maiefté les porteurs de la prefente, lefquelz expreffement pour cette caufe enuoyons deuers Icelle. Sire, nous prions le Créateur & Roy des Roys, Dieu tout-puiffant, vous donner, & à voftre très noble lignée, en profperité, très longue et bonne vie, par après gloire immortelle. De Paris, xxe iuillet. — Et après eftoit efcript : Voz très obeiffans subiecfz & très humbles orateurs les Doyens & Docteurs de voftre Faculté de théologie en l'Uniuerfité de Paris (i).
Cette lettre donne complètement raison aux appréciations de Marot sur les sentiments de la Faculté de théologie et sur sa manière de procéder au sujet de la conférence projetée. Notre poète, comme on le voit, ne se trompait guère sur les dispositions des docteurs lorsqu'il dénonçait la répugnance invincible de ces messieurs pour « disputer vis à vis ». Marot avait également rendu justice à Mélanchthon lorsqu'il disait de lui qu'il était prêt à « déclarer au roi son avis ». En effet, malgré ses incertitudes sur le résultat à obtenir, il avait accepté le saufconduit et se disposait à se rendre en France lorsque l'Électeur de Saxe lui en refusa tout net la permission.
Le roi, de son côté, en recevant la lettre de la Sorbonne, déclara que « son avis lui sembloit très bon et très pru-
(i) Arch. nationales, MM. 248, fol. 14 v°.
Vie de Clément Marot. 257
dent » (1). Aussitôt que la Faculté de théologie eut connaissance de la tournure que prenaient les événements, dans l'enivrement du succès elle s'assembla en hâte et vota d'enthousiasme la délibération suivante : « Tota Facultate deliberatum fuit et conclusum in primis quod agebantur gratiœ Domino Deo, cui placuit dimittere in cor Régis hanc sanctam voluntatem quod nullo pacto vellet disputationem verbalem fieri » (2). Sous forme d'actions de grâces à Dieu, c'étaient des remerciements qui allaient droit au cardinal de Tournon.
Les hérétiques, voyant que la conférence ne pouvait avoir lieu, cherchèrent à tirer le meilleur parti possible de la situation et, oubliant leurs hésitations précédentes, jetèrent les hauts cris, répétant partout que « les docteurs de Paris ne vouloient conférer vocalement, mais seulement par escrit comme redoutant leur présence » (3). Il était bien clair, désormais, que la conférence était à vaul'eau et qu'aucun pouvoir humain ne prévaudrait contre les précautions si habilement prises par la Sorbonne. En présence de la déclaration de la Faculté de théologie qu'elle ne prendrait connaissance des points en litige que sur mémoire écrit, les Allemands jugèrent à propos d'envoyer un traité où ils exposaient leurs diverses réclamations. Les titres suivants suffiront à donner une idée des matières qui s'y trouvaient traitées : « De potestate pontificia. — De jejunio et castigatione carnis. — De cultu sanctorum et eorum imaginibus et statuis. — De communione sub utraque specie. — De monasteriis deque monachorum votis et caelibatu..., etc.. » Le mémoire fut envoyé à la Sorbonne, qui voulut bien faire aux théologiens allemands l'honneur d'examiner leur travail, mais on imagine facilement dans quel esprit elle procéda à cet examen. Au bout de quelques jours, elle fit savoir au roi que les Allemands, en demandant la suppression de certaines cérémonies, n'agissaient point ainsi avec la pensée de rentrer dans le giron de l'Église, mais d'entraîner les catholiques dans leurs erreurs. En même temps, elle
(1) Arch. nationales, MM. 248, (3) Bibliothèque nationale, Mafol. 14 v. nuscrits latins, 16576, fol. 299.
(2) Ibid.
258 Vie de Clément Marot.
envoyait au roi une série de questions qu'elle le priait de transmettre aux théologiens allemands. Cette manœuvre avait pour but de les mettre en demeure de faire acte de soumission aux doctrines de l'Église catholique (i).
Ces tiraillements suffisaient pour faire voir clairement aux promoteurs de la tentative que tout nouvel effort devenait inutile et qu'il n'y avait pas à lutter contre un mauvais vouloir aussi manifeste. Quant au roi, ses affaires et ses plaisirs eurent vite diverti son attention d'un autre côté. On parla vaguement de la réunion d'un concile qui serait autorisé par le pape et par l'Empereur; puis le silence se fit peu à peu, et, au bout de quelque temps, il ne fut pas plus question de tous ces beaux projets que s'ils n'avaient jamais existé.
Par l'allusion qu'il fait dans son Coq-à-l'asne à la conférence projetée entre Mélanchthon et la Sorbonne, Marot prouve assez qu'il suivait les phases diverses de ces négociations avec un sentiment tout autre que l'indifférence. C'était évidemment sur leur heureux succès qu'il fondait son meilleur espoir de rentrer en France. Avec lui, d'autres exilés entrevoyaient déjà le moment où Mélanchthon aurait convaincu le roi, où l'on aurait trouvé les bases d'une entente. Tout ce beau rêve ne tarda pas à s'évanouir devant l'inexorable réalité, et de nouveau, dans les profondeurs confuses de l'horizon, notre poète cessa d'apercevoir le moment où il lui serait permis d'aller faire visite à la cour, « sa maîtresse d'école ». Les ordonnances royales qui devaient rouvrir la France aux malheureux suspects ou coupables d'hérésie ne devaient en effet paraître qu'au mois de juin de l'année suivante. Marot devait se résigner à attendre des temps meilleurs en se contentant de l'hospitalité que la duchesse Renée accordait d'une si généreuse façon à tous les proscrits.
(i) Herminjard, Correspon- p. 340 et suiv. dance des réformateurs, t. III,