‹ Les œuvres de Clement Marot de Cahors en QuercyChapitre 31 sur 67 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Calvin à la cour de Ferrare. — Il s'y rencontre avec Clément Marot. — Ce que dut être l'enseignement du réformateur et la trace qu'il laissa dans l'esprit du poète. — Le Bosquet. — L'épigramme duBeau Tetin. — La mode des « blasons ». — Le ménage d'Esté : dissentiments entre le duc et la duchesse. — Le départ de Mme de Soubise. — Marot décrit à Marguerite de Navarre les souffrances de Madame Renée. — Expulsion du poète des États de Ferrare.

ES proscrits ! Ils accouraient en foule de tous les pays où sévissait la persécution. Et ce fut ainsi que les surprises de l'exil mirent en présence Marot et Calvin. Les historiens peuvent varier sur la date précise de la visite de Calvin à la duchesse Renée, sur la durée et sur certains détails de son séjour; ils peuvent encore présenter les incidents de son départ sous des couleurs plus ou moins dramatiques. Mais il est un fait sur lequel tous sont d'accord, c'est la présence même de Calvin à Ferrare. Il y vint à l'époque où Marot y avait déjà cherché asile. Cette rencontre mérite assurément qu'on s'y arrête, car elle fut un grand événement dans la vie du poète et l'influence s'en fit sentir par intermittences sur toute la dernière période de sa vie.

Au moment où Calvin arriva en Italie, il n'était encore qu'une récente recrue pour les idées nouvelles. Il venait à peine d'arriver au terme de cette période d'hésitation pendant laquelle les esprits honnêtes cherchent leur voie. Dans les premiers tâtonnements, Calvin aurait peut-

26o Vie de Clément Marot.

être imité la conduite d'Érasme, qui ne voulait pas détruire la religion catholique, mais en corriger les abus. Après de longues méditations, il finit par s'arrêter à un parti plus énergique. Il se décida à briser complètement avec la cour de Rome et avec ses doctrines. Lorsqu'il eut pris cette grande résolution, il s'occupa sans retard de résigner ses bénéfices'. C'était rompre le dernier lien qui l'attachait au catholicisme, le lien de l'intérêt. Ce fut le 4 mai 1 534, à l'âge de vingt-six ans, qu'il accomplit cet acte important, et nous pouvons dire que ce fut la date précise de la conversion du réformateur. Son ardeur pour ses nouvelles études était stimulée par l'empressement de ceux qui se pressaient autour de lui pour s'instruire. Ces succès et cette popularité n'étaient point dans ses goûts et nous avons de lui un aveu précieux, bien propre à nous renseigner sur ce que dut être son attitude à la cour de Ferrare. Il déclare en effet qu'il a toujours été « d'un naturel un peu sauvage et honteux et qu'il a toujours aimé recoy et tranquillité ». Il quitta alors la France, pensant que l'Allemagne lui offrirait une retraite telle qu'il la désirait, et il se réfugia à Bâle, où il espérait pouvoir vivre tranquille, grâce à son obscurité. Ce fut là qu'il eut vent de la nouvelle des « bruslements que l'on faisoit en France ». Or, voyant que, non content de ravir la vie à ces malheureux au milieu des plus cruels supplices, on attentait encore à leur mémoire en cherchant à la déshonorer par des libelles où on les représentait comme des séditieux et des perturbateurs, tandis qu'on exaltait leurs bourreaux comme les défenseurs de l'Église et des pouvoirs publics, Calvin se décida à prendre en main la cause des martyrs et il publia son livre de l'Institution de la religion chrestienne, en l'accompagnant d'une préface indignée au roi de France. Cette adresse au roi est datée de Bâle, le i3 août i535. Il est vraisemblable qu'elle ne fut écrite qu'après que le réformateur eut terminé son livre, et ce serait après avoir publié cette apologie de ses coreligionnaires que Calvin, pour échapper au bruit qui pouvait se faire autour de son nom, s'éloigna tout aussitôt, comme il nous l'apprend lui-même : « le me retiraydelà sans que personne ne sceut là que i'en feusse l'autheur. »

En abandonnant Bâle, il dirigea ses pas vers l'Italie et arriva à la cour de Ferrare, à peu près au moment où Marot composait ses vers sur la naissance prochaine du nouvel enfant de la duchesse (1).

Voilà donc Calvin en Italie. Quel rôle venait-il y jouer? Faut-il voir en lui, comme le représentent certains écrivains protestants, un illuminé et un enthousiaste, avide de provoquer des manifestations sur son passage et d'agiter le peuple par sa parole? Une pareille attitude s'accorderait mal avec ce que nous savons du caractère de Calvin et de son humeur, d'après lui-même ou d'après les témoignages de ses contemporains. Calvin alla en Italie sans aucune espèce de parti pris, simplement pour

(1) Nous avons dit plus haut que Marot arriva à Ferrare un peu avant le départ du duc, appelé hors de ses États par des intérêts politiques; or, le duc quitta Ferrare le 19 septembre i535 (Muratori, Antichita Estensi, t. II, p. 365). Nous pensons qu'il faut placer l'arrivée de Calvin très peu de temps après ce départ, ce qui lui donnait toute liberté pour commencer ses enseignements auprès de la duchesse. Il put ainsi, sans être inquiété, l'initier aux nouvelles doctrines. Sans doute, les familiers du duc se préparèrent à le dénoncer au maître lorsque celui-ci reviendrait. Mais, en l'absence du souverain, ils n'osèrent rien entreprendre contre celui qui était bien accueilli par la duchesse. Hercule d'Esté revint seulement le 25 janvier i536. C'est donc postérieurement à cette date qu'il convient, croyonsnous, de placer l'expulsion de Calvin des Etats de Ferrare.

Au reste, que les historiens protestants ne soient pas d'accord sur l'époque et la durée de la visite du réformateur à Ferrare,

peu importe. Il est un fait acquis, incontestable et incontesté, c'est que Calvin est venu à Ferrare, c'est que son séjour à la cour de la duchesse Renée coïncide avec celui de Clément Marot. Du moment où la rencontre de ces deux hommes ne peut être mise en doute, il nous est permis d'en tirer toutes les conséquences qu'elle comporte au point de vue de l'influence que Calvin dut exercer tant sur l'esprit de Marot que sur l'esprit des autres personnes de l'entourage de la duchesse.

Si nous n'avons point attaché plus d'importance qu'il ne faut aux dates attribuées par les écrivains protestants au voyage de Calvin, c'est que chacun d'eux modifie cette date suivant les besoins de son récit. Cet art d'accommoder la chronologie nous a inspiré une certaine défiance. Pour notre part, nous avons placé ce voyage à la date qui nous a paru découler logiquement du rapprochement de certains faits et de certains détails de la vie de Calvin.

2Ô2 Vie de Clément Marot.

se rendre compte de la situation des esprits et des choses. Il dirigea ses pas vers Ferrare sans que nous puissions déterminer quelle attraction le menait de ce côté. Dans le courant du second semestre de l'année 1 535, on vit arriver à Ferrare deux jeunes hommes qui se présentèrent sous les noms de Charles d'Espeville et Louis de Haulmont. Ces deux nouveaux venus étaient Jean Calvin et son ami Louis du Tillet. Dans sa correspondance avec Renée de Ferrare, Calvin conservera plus tard ce pseudonyme de Charles d'Espeville. Pour un homme qui aurait voulu mener tapage autour de sa personne et produire sensation à la cour, c'était faire une singulière entrée que de se présenter sous un nom d'emprunt.

Malgré cette réserve du réformateur, un autre point n'est pas plus douteux que sa visite à Ferrare : c'est l'influence qu'il y exerça. Le terrain, du reste, était préparé dans cette petite cour polie, raisonnable et lettrée, où, du côté féminin, brillaient autour de la duchesse des femmes telles que Mme de Soubise ou Mmes Renée et Anne de Parthenay, avides autant que leur mère des idées nouvelles; où, du côté des hommes, en outre de Marot et de Jamet, on comptait des érudits tels que Pierre Martyr, Flaminios, Palingenio, Curcone, Ochino, tous versés dans les questions religieuses et préoccupés d'en résoudre le problème; où, parmi nombre de beaux esprits amoureux de poésie (sans parler du Tasse, qui ne fut dans l'éclat de sa gloire que quelques années plus tard) on trouvait des hommes passionnés pour les lettres : tel Cœlius Calcagnius, le doyen de cette pléiade, qui écrivit de nombreux commentaires sur les maîtres de la latinité et qui composa en latin et sur toutes les questions des mémoires à rendre jaloux Pic de la Mirandole; tel encore Lilius Gregorius Gyraldus, qui, toujours en latin, dédiait ses livres à Renée de Ferrare (i) ; tel Cynthius Ioan-

(i) Celui-ci ne devait point pa- puis de longues années, il est raître souvent dans les réunions cloué sur un grabat par un rhude la duchesse Renée, car il nous matisme articulaire, « ce qui reconte lui-même, dans une de ses double l'activité de son esprit et préfaces (Dialogi duo de poetis lui fait courir le monde en imanostrorum temporum) que, de- gination ».

nés Gyraldus, qui avait cherché dans la retraite un adoucissement aux déceptions de la vie publique et qui y composait des vers latins sur les dames et les seigneurs de la cour... C'était tout un petit monde où la pensée étincelait sous toutes ses formes, où évidemment la controverse devait être la bienvenue, ne fût-ce que comme un jeu de l'esprit.

Gomment Calvin allait-il s'y prendre pour exercer son action sur cette société? Suivant certains écrivains dont l'imagination s'accommode mal des petits côtés de la réalité, le réformateur se serait présenté en apôtre. Il aurait commencé par faire entendre ses homélies dans le boudoir de la duchesse; puis, le succès secondant ses efforts, il aurait fini par prêcher dans la chapelle même du palais. On ne nous a point apporté la moindre preuve que les choses se soient passées ainsi et nous pensons qu'elles allèrent beaucoup plus simplement. C'est au moins ce qui semble résulter de certains témoignages contemporains. Ainsi, dans une lettre que Sinapius ou Sinapi, médecin de la duchesse, adresse quelques années plus tard à Calvin et où il fait allusion à son séjour à Ferrare et à la modestie de ses allures, il lui écrit : « Quando sane illo quo adfuisti tempore, superioribus annis, rêvera me sicuti Alcibiadis Silenus quispiam latuisti (i). » Voilà qui ne ressemble guère aux allures d'un illuminé qui serait venu lever le drapeau de la Réforme à Ferrare. Calvin lui-même nous fournit d'ailleurs, dans une lettre à la duchesse, certains détails sur sa conduite à la cour, et s'il en ressort qu'il voulait y faire prévaloir ses doctrines, il n'en ressort pas moins clairement qu'il faisait avec prudence le siège de la place, cherchant à s'y introduire non point par un assaut brutal, mais en s'y ménageant des intelligences. Dans cette lettre, en effet, Calvin conte longuement comment il se trouva aux prises avec un certain Maître Fran-

(i) Herminjard, Correspon- de son temps. Ces Silènes étaient

dance des réformateurs, t. VI, une enveloppe grossière qui s'ou-

p. 4. — Dans le Banquet, de Pla- vrait en deux parties et dans

ton, Alcibiade compare Socrate l'intérieur de laquelle se trou-

à ces figures de Silène exposées vaient renfermées des statues de

chez les sculpteurs et les potiers divinités.

Vie de Clément Marot.

çois, prédicateur ordinaire de Madame Renée, et comment il finit, à la longue, par le convertir et le mettre dans son jeu (1). Moyen fort habile pour écarter tout soupçon que de faire prêcher par un prêtre de l'Eglise romaine les doctrines que lui-même voulait répandre ; mais aussi, fait qui prouve que Calvin, pendant son séjour à Ferrare, ne chercha point à se mettre en évidence et qu'il procéda plutôt par ruse. On doit pourtant constater que Calvin s'empara d'une très grande influence sur l'esprit de la duchesse, comme le prouve la correspondance régulière qu'il entretint avec elle par la suite. Cette influence est attestée par tous les écrivains du temps et ses adversaires mêmes sont obligés de la reconnaître : « Le poison, dit l'un, entra dans le cœur de Renée et n'en sortit jamais plus tant qu'elle vécut (2). » Un autre historien apprécie ainsi l'effet produit par ce séjour si abrégé de Calvin à la cour de Ferrare : « Plus funeste pour l'Italie fut le séjour que, pendant quelque temps, fit secrètement Calvin, sous le nom de Charles d'Heppeville, à la cour de Ferrare, vers 1 535 (3). »

Calvin avait eu beau jeu pendant l'absence du duc; il avait pu avoir de longues conférences avec la duchesse et séduire son entourage. Mais Hercule d'Esté revint le

(1) « Un moine franciscain, questionné plus tard par un juge de l'inquisition , affirma avoir assisté, durant le carême, la nuit, dans une chambre du palais, à un colloque au cours duquel un Français avait tenu devant la duchesse et quelques autres personnes, dont était son parfumeur, le langage le plus violent en ce qui concernait les choses de la foi, niant l'autorité de l'Eglise et la suprématie du pape, affirmant que les hommes ne possédaient pas le franc arbitre, si ce n'est pour faire le mal. Et, comme le témoin et les autres assistants lui reprochaient ses audacieuses paroles, le disputeur se serait défendu en alléguant que le propre aumônier

de la duchesse avait prêché ces mêmes choses en public. »

M. Rodocanachi, à qui nous empruntons cette citation {Renée de France, duchesse de Ferrare, p. 107), se demande si cet aumônier aux hasardeuses doctrines ne serait pas le frère Augustin Foliati, confesseur et prédicateur de Madame Renée. Calvin nous donne son nom ou du moins son prénom : c'était Maître François. En tous cas, la déposition du franciscain témoin au tribunal de l'inquisition confirme singulièrement la lettre du réformateur.

(2) Muratori,^lrcfz'c/îzta Estensi, t. II, p. 3go.

(3) Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, t. VII, p. 366.

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25 janvier 1 536 et les choses changèrent de face (i). Le duc avait à Cœur de prouver au pape son dévouement spirituel pour l'amener aux concessions temporelles qu'il désirait. La réputation de Calvin comme ennemi de la papauté commençait à être faite. Le duc ne pouvait le tolérer à sa cour. Ce fut, croyons -nous d'après la date du retour, dans le courant de février 1 536 qu'il exécuta son projet de se débarrasser de lui.

Nous n'insisterons pas sur le départ du réformateur de la cour de Ferrare. Les mêmes écrivains qui se sont mis en frais d'invention sur les épisodes de son séjour ont voulu lui ménager une sortie dramatique. Sa présence, disent-ils, aurait porté ombrage à l'Empereur et au pape; le duc, dans l'intérêt de sa propre sécurité, aurait décidé l'expulsion d'un hôte si compromettant. Mais Calvin ne pouvait partir comme tout le monde. L'Inquisition avait jeté son dévolu sur cette proie; on s'empara de sa personne dans le palais même du duc; il s'agissait de le conduire à Bologne, en terre papale, pour qu'il y fût jugé, condamné et brûlé; Calvin partit sous bonne escorte; en route, une poignée de libérateurs enleva le prisonnier et lui rendit la clef des champs. Nous ne discuterons pas ce récit qui paraît avoir plus d'affinités avec le roman qu'avec l'histoire.

Ce que nous voulons retenir, c'est simplement que Calvin se rendit à Ferrare à l'époque où Marot s'y trouvait. Ce contact eut pour résultat de pénétrer Marot, autant que celui-ci pouvait l'être, par les doctrines du réformateur. Le poète arriva à se persuader qu'il était un adepte fervent de la religion réformée. Et il conserva de sa rencontre avec Calvin une impression très vive qui dura jusqu'au moment où, pour avoir le droit de rentrer en France, il fut obligé, conformément aux ordonnances royales, de faire une abjuration solennelle de ses « erreurs » entre les mains du cardinal de Tournon, à Lyon.

Mais, si l'aimable cour de Ferrare ne redoutait point les controverses théologiques et ne reculait pas devant l'austérité de ces graves questions, elle n'avait pourtant pas fait vœu de rompre avec tout plaisir profane. Tout

(i) Muratori, Antichita Estensi, t. II, p. 391.

un petit cercle de Français avaient suivi la duchesse Renée comme pour conserver auprès d'elle les habitudes et la manière de vivre de la patrie. Si Marot retrouvait là d'autres figures, il n'y avait rien de changé dans les goûts, dans les plaisirs qu'il avait laissés à la cour de France. C'étaient ici le même enjouement, la même liberté d'allure, le même esprit qui inspiraient là-bas les Contes de la reine de Navarre et les petits vers du poète. On devisait d'amour, on se faisait des déclarations qui ne tiraient point à conséquence; les hommes étaient aussi prompts à les faire que les dames peu disposées à s'en offusquer (i). D'après Marot lui-même, ces rendez-vous de noble compagnie se donnaient surtout au bord du Pô, fleuve limoneux, dont les flots ont formé de vastes dépôts à son embouchure dans l'Adriatique; or, ces alluvions s'élevant peu à peu, les eaux ont dû se frayer à leur tour un passage à travers les terres qu'elles avaient charriées et y ont découpé des îlots d'une fertilité merveilleuse. Dans un de ces îlots, les ducs de Ferrare avaient établi un pavillon de verdure pour aller y respirer le frais pendant les ardeurs de l'été. C'est ce qu'on nomme en Italie un boschetto ou bosquet. Les Italiens ont eu de tout temps le goût de ces jardins où les arbres bizarrement taillés revêtent des formes imprévues, où des surprises attendent le promeneur à chaque bout d'allée. Il y avait donc à l'embouchure du Pô un jardin de ce genre, où l'humidité du fleuve entretenait une végétation luxuriante, où les rossignols se donnaient rendez-vous, où l'on allait tenir propos d'amour (2).

(1) « La cour de Ferrare res- les salles somptueuses d'Hercule

semblait (dit Lamartine) à une d'Esté, à la ville et à la cam-

colonie de la cour d'Auguste, pagne. Ferrare était le salon

de Léon X ou de Médicis trans- de l'Italie. » (Lamartine, Cours

portée dans la basse Italie; des familier de littérature, t. X,

princes lettrés, des princesses p. 12.)

héroïnes d'amour, de poésie ou (2) Selon M. Bartolomeo Fonde roman, des cardinaux aspi- tana, ce nom de boschetto ne rant à la papauté, des érudits, serait point un terme générique, des artistes, des poètes, moitié mais l'appellation particulière chevaliers, moitié bardes, s'y d'un certain lieu, près du palais réunissaient tous les soirs dans du duc Alphonse d'Esté, dans la

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Mais rien ici-bas n'est assuré contre les coups du sort. Ce bosquet verdoyant qui semblait protégé par le voisinage du fleuve devint un jour la proie des flammes :

Puifqu'au milieu de l'eau d'un puiffant fleuve Le vert Bofquet par feu eft confumé...

(De son feu et de celluy qui se print au bosquet de Ferrare.)

Et Marot en prit texte pour reprocher ses rigueurs à cette maîtresse dont il ne nous a livré que le prénom : cette Anne à laquelle il a consacré tant de ses vers.

Ce fut certainement à Ferrare que Marot composa quelques-uns de ses plus jolis morceaux. C'est qu'il y avait ses coudées franches. Mais il fallait aussi que les dames auxquelles il s'adressait ne fissent pas leur petite bouche. C'est à Ferrare que fut écrite l'épigramme ou « blason » du Beau Tetin. Le sujet était scabreux. Marot n'est pas arrêté un instant par la préoccupation de jeter un voile sur sa pensée; il représente la nature dans toute sa vérité. Cette pièce du Beau Tetin obtint un succès fou à la cour de Ferrare ; elle courut l'Italie, elle passa les monts, elle arriva en France. Or, non seulement on l'admira sans réserve, mais il se produisit alors un phénomène assez singulier : une sorte de génération spontanée. Tous les poètes de France voulurent marcher sur les traces de Marot. Ce fut une rage d'imitation et chacun se mit à rimer sur quelqu'une des parties du corps féminin. Marot nous a fait l'énumération des « blasons » que ses vers firent jaillir du cerveau de ses confrères en Apollon :

En me fuyuant vous auez blafonné, Dont haultement ie me fens guerdonné.

petite île du Belvédère : « Pros- avea passata la notte e parte

sima alla citta era la isoletta di del giorno. Prossimo al palazzo

Belvédère, quella in cui, vivente solitario del duca era un luogo

Alfonso I, si recava egli per es- graziosissimo chiamoto il Bos-

sere solo, a godervi ocio in ne- chetto..., etc. » (Bartolomeo Fon-

gocio, quella in cui Renata, pri- tana, Renata di Francia, t. I,

ma delP ingresso in Ferrara, p. 255.)

268 Vie de Clément Marot.

L'vn de fa part la cheueleure blonde (i) : L'aultre le cueur (2) : Paultre la cuifïe ronde (3) : L'aultre la main, defcripte proprement (4) : L'aultre vn bel œil defchiffré doctement (5) : L'aultre vn efprit cherchant les cieulx ouuerts (6) : L'aultre la bouche, où font plufieurs beaulx vers (7) : , L'aultre vne larme (8) : & l'aultre a faiét l'aureille (9) : L'aultre vn fourcil de beaulté nompareille (10).

(A ceulx qui après Vepigramme du beau Tetin en feirent d'aultres.)

Encore Marot ne fut point à même de recevoir à Ferrare les compositions de tous ceux qui prirent part à ce tournoi poétique. Certains, à cause de l'éloignement ou peut-être pour d'autres motifs, s'abstinrent d'envoyer leurs vers à l'exilé. Nous croyons avoir retrouvé la liste à peu près complète des blasons qui furent publiés en cette circonstance et nous pensons que le lecteur aura la curiosité de les connaître. Voici cette liste, suivant l'ordre où ils se présentent dans un recueil où nous avons relevé leurs titres (11) :

Vauzelles ou Vaucelles composa le Blason des Cheveux et celui de la Mort ; Maurice Scève, outre le Sourcil, qui lui valut les applaudissements de ses confrères, prit pour sujet de ses vers le Front, la Larme, la Gorge et le Soupir; Heroet de la Maisonneuve fit l'éloge de VŒU; Albert le Grand (nous ne connaissons point l'origine de ce surnom) chercha un sujet d'inspiration dans V Oreille et dans le Cœur; I.-N. Darles chanta le Ne%; Eustorg de Beaulieu, qui avait le vers facile, composa toute une série de blasons sur la Joue, la Langue, la Voix, la Dent, le Ne%, il fit même des blasons sur le Cul et le Pet . Victor Brodeau mit en vers l'éloge de la Bouche et Michel d'Ambroise,

(1) Matthieu de Vaucelles, dit (6) Lancelot Caries, le Poète champestre. (7) Victor Brodeau.

(2) Jacques Pelletier, du Mans. (8) Maurice Scève.

(3) Pierre Le Lieur. (9) Albert Le Grand.

(4) Claude Chappuys. (10) Encore Maurice Scève.

(5) i° Mellin de Saint-Gelais; (11) Les Blasons anatomiques 2° Antoine Heroet de la Maison- du corps humain (Bibl. de l'Arneuve. senal).

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dit l'Esclave fortuné, celui de la Dent; un nommé Chappuy, Tourangeau, chercha à faire croire qu'il était poète en risquant quelques vers sur la Main; Bochetel fit le blason du Con; Lancelot Caries, deux blasons sur VEsprit et le Genoil; Le Lieur, sur la Cuisse; Sagon, qui s'efforçait par tous les moyens d'affermir son droit d'entrée au Parnasse, composa deux pièces sur le Pied et sur la Grâce. D'autres blasons parurent encore sans nom d'auteur; ce sont les blasons de la Grâce, de l'Esprit, de Y Honneur, du Pied, de la Cuisse, du Corps; nous avons même trouvé tant de mérite à ce dernier que nous l'avons attribué à Marot. Afin de compléter la liste, citons encore quelques blasons dont les auteurs sont demeurés inconnus, comme pour les précédents. On comprendra leur réserve lorsque nous en aurons mentionné les titres : ce sont les blasons du Ventre, du Con, du Con de la pucelle et du Cul. Ces blasons furent réunis, presque aussitôt après leur apparition, en un volume qui, selon les bibliographes, aurait été publié à Lyon par le libraire François Juste, dans le courant de l'année i536. On s'explique assez naturellement cette publication par François Juste, libraire lyonnais; Marot avait de bonnes relations dans cette ville ; Maurice Scève, qui prit part au concours et qui bientôt allait former des liens d'amitié avec' le grand poète de France, avait bien pu rassembler ces pièces et aider l'imprimeur à les mettre au jour. Quoi qu'il en soit, on est encore à chercher un exemplaire de cette édition. Mais ce qui permet de supposer qu'elle a existé, c'est la rédaction même du titre d'un nouveau recueil, publié à Paris en i55o par Langelier, et dans lequel l'imprimeur annonce comme une curiosité la publication des contreblasons, ce qui semble emporter de sa part l'aveu implicite qu'il avait été devancé par la publication des blasons. Nous avons dit plus haut que toutes les compositions des poètes qui avaient participé à ce tournoi littéraire n'étaient point arrivées à Ferrare. En effet, Marot, écrivant à son ami Mellinde Saint-Gelais, s'étonne qu'il n'ait point, lui aussi, composé son blason :

A quoy tient-il que ta plume dorée N'a faid le fien?...

270 Vie de Clément Marot.

Et il ajoute aussitôt :

Ce mauluais vent qui court T'auroit-il bien poulfé hors de la court?

(A ceulx qui après l'epigramme du Beau Tetin en feirent d'aultres.)

Marot n'était pas fâché d'attribuer à la persécution dont il avait lui-même à se plaindre le silence de son ami. Mais il se trompait en cela. Si les blasons de Mellin de Saint- Gelais n'ont point été réunis à ceux des autres poètes, ils se trouvent dans ses œuvres; ce sont les deux pièces intitulées D'un bracelet de cheveux et D'un œil, dont la composition répond exactement au programme tracé par Marot.

Cette réplique des poètes de France fut accueillie à Ferrare avec enthousiasme. Du reste, il faut reconnaître que la plupart des concurrents qui se jetèrent dans la lice étaient la fleur des poètes de cette époque. Il se forma comme une sorte de conseil académique pour juger ces blasons et leur décerner un rang suivant leur mérite. La duchesse de Ferrare n'était pas la moins ardente à prendre sa part de ces distractions littéraires. Marot, sans doute, avait été sollicité par ce cénacle de lettrés et de poètes de faire connaître sa décision suprême. Il commence par déclarer que tous ces poètes ont fait preuve d'un grand talent et il ajoute avec au moins autant de sincérité que de courtoisie :

Il n'y a cil qui pour vray ne deferue Vn prix à part de la main de Minerue...

Mais la pièce la plus remarquée, celle qui a obtenu par-dessus les autres un succès véritable, c'est le blason du Sourcil :

Mais du fourcil la beaulté bien chantée A tellement noftre court contentée Qu'à fon audleur noftre princeffe donne, Pour cefte foys, de laurier la couronne : Et m'y confens, qui poinét ne le cognois, Fors qu'on m'a di<5l que c'eft vn Lyonnois.

Ce « Lyonnois » était Maurice Scève, un poète délicat,

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amoureux de toutes les choses de l'esprit, celui qui avait été en Provence à la recherche du tombeau de la Laure de Pétrarque et qui l'avait découvert à Avignon, où Marot, peu de temps après, lui rendit visite. Marot ne connaissait point alors Maurice Scève, il ignorait jusqu'à son nom puisqu'il le désigne seulement par son pays d'origine. Plus tard, les deux poètes devaient se trouver en relation à Lyon, lors du passage de Clément Marot dans cette ville. Le souvenir de la pièce couronnée à Ferrare dut faciliter leur rapprochement et ils nouèrent entre eux les liens d'une solide amitié.

Tandis que les poètes français s'évertuaient à pasticher Marot et lui envoyaient leurs œuvres, nous soupçonnons fort que Maître Clément, après avoir mis au jour la gracieuse fantaisie du Beau Tetin, ne s'en tint pas à ce premier essai. Nous avons découvert un morceau charmant sur le Corps féminin (1). C'est un ensemble de toutes les parties, dont les formes et les contours sont marqués par les traits poétiques les plus fins. La pièce a été publiée sans nom d'auteur, mais elle ressemble tellement à du Marot, et au meilleur, que nous n'avons pas hésité à l'attribuer au poète (2). Probablement à cause de certains passages trop libres, il ne voulut pas la livrer au public et surtout s'en reconnaître l'auteur au moment où il recommandait aux autres de rester dans les limites des convenances :

Parlons aufïï des membres feulement

Que l'on peult veoir fans honte defcouuerts

Et des honteux ne fouillons point noz vers...

L'avertissement arrivait un peu tard, car certains poètes s'étaient aventurés à parler de telles parties du corps avec cette licence de langage que réprouvait ici le poète. Celui-ci s'aperçut, après avoir terminé la pièce du Corps féminin, qu'il n'avait point lui-même suffisamment joint

(1) Lorsque nous l'avons pla- Depuis, nous l'avons trouvé dans

ce parmi les œuvres de Marot, le recueil de Méon, imprimé sous

nous ne le connaissions que par le titre de Blasons, poésies an-

un manuscrit de M. Cigongne ciennes (p. 88), mais sans nom

désigné par Sainte-Beuve dans d'auteur,

le Journal des Savants (mai 1847). (2) Voyez notre tome II, p. 281.

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l'exemple au précepte et il aima mieux la laisser tomber dans l'oubli. Heureusement, elle ne s'est point perdue.

' Les envois poétiques de France avaient si bien mis en goût la cour de Ferrare qu'après avoir rendu hommage aux concurrents et proclamé le vainqueur, on chercha à prolonger le badinage. Pour complaire à son hôtesse, Marot eut une inspiration capricieuse qu'il mit aussitôt à profit. Il imagina de prendre le contre-pied de ce qu'il avait composé; il avait fait le Beau Tetin, il fit le Laid Tetin. Et il invita ses imitateurs à suivre encore son exemple, après avoir montré la face de la médaille, à la tourner du côté du revers :

' Or, chers amys, par manière de rire, Il m'eft venu volunté de defcripre A contrepoil vn tetin, que i'enuoye Vers vous, affin que fuyuiez celle voye.

Dans ces vers qu'on sent venus d'un seul jet, comme ceux du Beau Tetin, la verve de Marot est intarissable. Peut-être était-il inspiré par sa haine contre Luna ou contre Isabeau et se donnait-il le plaisir de croire qu'il copiait sur le vif ces créatures odieuses. En des variantes restées ignorées jusqu'à ce jour, nous avons du moins la preuve que les rancunes de Marot étaient vivaces, puisqu'il trouvait moyen d'y glisser une injure à la Sorbonne :

Tetin, boyau long d'une gaule, Tetaffe à ie£ter fur l'epaulle, Et qui pour faire feroit bonne Un chaperon à la Sorbonne...

Cette boutade était une petite satisfaction que Marot se donnait à huis clos. Mais, après s'être dit à lui-même ce qu'il pensait, il adoucit son texte lorsqu'il fit imprimer l'épigramme du Laid Tetin.

Le nouvel appel que Marot lançait aux « nobles esprits de France poétique » paraît être resté sans écho, soit que les vainqueurs aient voulu coucher sur leurs positions, soit que, la première ardeur passée, les concurrents aient trouvé que le jeu n'offrait qu'un intérêt médiocre ou que

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la poésie se prêtait mal à l'effort de dénigrement qu'on lui demandait. Le certain, c'est que, de toute la phalange poétique, il ne se trouva qu'un seul audacieux pour tenter l'aventure, et ce seul et unique poète était La Huetterie, le complice de Sagon, qui tramait déjà dans l'ombre ses intrigues pour tenir Marot en exil et lui prendre sa place. Charles de la Huetterie composa de nombreux « contreblasons » sur le plan tracé par Marot. En voici la liste : le Corps, les Yeux, le Cerveau, V Oreille, la Bouche, la Langue, la Joue, le Front et les cheveux, le Cueur, la Main, le Col, le Con, la Cuisse, le Genoil, la Jambe, le Pied.

Ces contre-blasons de La Huetterie, qui parurent précédés d'une épître dédicatoire à Sagon, se trouvent dans l'édition par nous citée plus haut. Dès ce moment l'alliance était faite entre ces deux hommes, qui bientôt devait se manifester en actes hostiles contre Marot.

Mais ces jeux littéraires qui avaient égayé pendant quelque temps la cour de la princesse Renée allaient prendre fin brusquement. De gros nuages s'amoncelaient : l'orage allait bientôt éclater sur les réfugiés de Ferrare et disperser de nouveau ceux qui, grâce au bienveillant accueil de la duchesse, avaient pu se croire un moment au terme de leurs épreuves. L'aimable et bonne Renée ellemême devait avoir sa part dans ces amertumes.

L'union de Renée de France avec ce petit prince d'Italie qui s'appelait Hercule d'Esté n'avait jamais été un mariage d'inclination. La fille de Louis XII trouva certainement, dès le premier jour, que son beau-frère lui avait donné un mari très au-dessous des prétentions qu'elle pouvait former de par sa naissance. Elle épousait un prince dévot et tout acquis à la cour de Rome, alors qu'élevée au milieu de savants réunis à la cour de François Ier, elle avait pu assister, dès avant son départ du Louvre, à ces controverses qui troublaient les consciences. De ces entretiens avec tant d'hommes instruits, de ces débats soulevés par l'apparition de la Réforme, elle emportait avec elle l'esprit d'examen et, pour le modérer, elle n'avait pas le frein d'une bien vive tendresse conjuj. 18

274 Vie de Clément Marot.

gale. Ce fut dans ces conditions que se passèrent ses premières années à Ferrare. La présence d'un beau-père qui semble avoir été pour sa bru plein d'égards empêcha, pendant un temps, la crise de tourner à l'état aigu. Mais du jour où, par sa mort, son fils réunit le pouvoir souverain à l'autorité maritale, les choses devaient aller de mal en pis.

Le duc Alphonse mourut le 28 octobre i534 d'avoir mangé trop de melon.

A quelques jours de là, la duchesse écrivait au grand maître de Montmorency une lettre qui nous expose de la manière la plus expressive la véritable situation.

Deux mots suffisent à la duchesse pour faire allusion à la mémoire de son beau-père; rien qui manifeste un regret; on sent que jamais un lien d'affection n'a pu s'établir entre elle et la famille que la raison d'État lui a imposée. Ensuite, quelques lignes brèves et énergiques rappellent l'étendue du sacrifice auquel elle s'est résignée pour servir la politique du roi ; mais la pauvre sacrifiée pousse un cri de détresse et demande que l'on vienne à son aide. Sa concision même en dit plus que de longues phrases et laisse deviner que dès cette époque la situation était des plus tendues :

Mon coufîn, par autant que Monfîeur mon mary vous a aduifé du trefpas de feulz Monfîeur mon beau père, n'en feray aultre mencion par la prefante, mais comme celle qui a toute fon efperance & vraye attente en la bonne grâce du Roy & pour icelle me fuis mife en l'obeifTance ou iamais veut demourer qui eft de n'eftimer ennuy ni paine à ma vie pour luy faire fervice & à vous, mon coufîn, que je tiens feul & feur moien de m'i entretenir & faire auoir plus de contantement & bien en ce lieu où il m'a mife que n'ay eu iufques à prefent, fait requefte de me faire defpartir de la faueur de mondift feigneur & pareillement de voftre part en la forte que i'ay faicl efcripre à Soubize vous advenir ou comme connoiftrés eftre mieus que vous puifïïés volloir faire, car le befoing que ie en ay eft plus grant que ne vous puis ni veulz efcrire & me tenir de toutes vos parantes & amies la plus voftre bonne coufine.

Renée de France (i).

(1) Bibl. nat., ms. fr. 297g, fol. 3.

Les choses en étaient à ce point avant l'arrivée de Marot, elles ne firent que s'envenimer par la suite. Une lettre du duc où il confie à Henri II ses chagrins domestiques, quoique bien postérieure à l'époque qui nous occupe, nous fournit des détails sur l'attitude de la duchesse dès son arrivée en Italie. Hercule II raconte qu'au début de son séjour, elle se montra bonne catholique au point d'être fort bien vue dans cette cour où l'on poussait au suprême degré l'attachement à Rome; mais que, peu de temps après, sous l'influence des huguenots (et ce passage semble faire allusion à la visite de Calvin et de son ami Du Tillet), elle commença à changer d'opinion et à délaisser la messe et la communion, « tanto necessarie al cuer christiano », dit le duc; enfin, qu'elle en était arrivée à ce point d'impiété d'éloigner le confesseur du lit d'un moribond, disant que celui-ci était assez bien avec Dieu et n'avait besoin d'aucune confession. Le duc avait tout fait pour l'empêcher d'écouter les prédications de ces « forfante e ribaldi » (c'est ainsi qu'il nomme les huguenots), mais rien ne pouvait amener la duchesse à résipiscence.

Si l'accord n'existait point entre les époux sur les questions religieuses, il n'existait pas davantage sur les questions politiques. A l'inverse de son mari, la duchesse Renée n'aimait point les papes. « Possible est (dit Brantôme) qu'elle se ressentît toujours des mauvais tours que les papes avoient joué au roi, son père, en tant de sortes. » D'autre part, Hercule II penchait vers l'Empereur, sentant qu'il avait plus à gagner de ce côté que du côté de François Ier. Cette attitude n'était pas pour plaire à la duchesse qui avait dans les veines du sang de la maison de France.

La politique et la religion furent donc certainement pour beaucoup dans les dissentiments domestiques qui s'élevèrent entre le duc et la duchesse. Mais à côté de ces causes apparentes, il en était de cachées, qui contribuèrent à envenimer la brouille. La duchesse avait les griefs les plus légitimes contre son mari à cause de ses infidélités. Un certain Français, Gabriel de Gébert, seigneur de Noyant, époux de Marie de la Barre,

brillait en ce temps à la cour de Ferrare (1). Y était-il venu à la suite de Renée de France, ou bien, mari d'une femme séduisante par ses grâces et sa beauté, avait-il formé le calcul de faire fortune par ce moyen? Nos renseignements ne vont point jusqu'à le savoir. Ce qui est sûr, c'est que l'apparition de Mme de Noyant à la cour avait fait sur Hercule d'Esté une impression d'autant plus profonde que la duchesse Renée, si bien douée quant à l'esprit, était, nous l'avons dit, laide et contrefaite. Marie de Noyant avait au contraire tout pour plaire et pour inspirer le désir, s'il faut s'en tenir à ce portrait plein d'allusions voluptueuses tracé par un des poètes latins de la suite ducale :

Maria Noianda,

Et Galatea nouo vincit quae lumine Phœbum Quae potis eft oculis cœlo deducere Diuos, Digna louis thalamo, pulchram quam fœpe Gupido Effe putat Cyprin, prœbet cui fœpe pharetram Tela facefque fimul, finuatum et cornibus arcum Queis ferit illa vivos, queis urit faucia corda : O fortunatus nimium, quem iungere tœda Deliget ipfa fibi, lectique in parte locabit (2).

Le duc, qui se sentait fautif, voulait trouver des torts à la duchesse. Il prit pour prétexte ses tendances religieuses, et, afin de mater cet esprit révolté, il résolut de frapper sa femme dans ceux et celles qui l'entouraient. Il lui signifia qu'elle eût à se séparer de Mme de Soubise et de ses filles qui retourneraient en France. La duchesse refusa net et se plaignit à Jean de Langeac, évêque de Limoges, ambassadeur de François Ier à la cour de Ferrare ; M. de Limoges en référa au roi. Des instructions à ce sujet furent données par le souverain au cardinal Du Bellay, lequel les résuma en une dépêche qui éclaire bien la situation :

En tant que touche la déclaration que le duc de Ferrare a defpuis naguère faide audiét euefque de Limoges de vouloir enuoyer en France Madame de Soubife & fes filles, pour les caufes que ledicl cardinal Du Bellay a veues & amplement

(1) Bibl. nat., dossier bleu, au Gyraldi Ferrariensis Poematia. nom : Gébert. Basileae, per Robertum Winter,

(2) Cynthii Ioannis Baptistœ 1544, in-8°, p. 40.

Vie de Clément Marot. 277

entendues par une lettre qui en a efté efcripte par deçà par iceluy euefque de Limoges, il remonftrera audiét duc que le Roy a trouué ladidle déclaration & les propos qui ont efté tenus en ceft endroict fi très eftranges qu'il ne feroit poffible de plus & ne peult croyre & entrer en fon entendement que le duc foit pour faire une telle faulte ou erreur que celle dont eft queftion, car ce feroit donner par trop ouvertement à cognoiftre le peu d'eftime qu'il feroit de Madame la ducheffe & très mal recognoiftre l'honneur qu'il luy a efté faiél de la luy auoir baillé pour femme, luy faifant bien entendre que là où il f'oublieroit iufques-là que d'accomplir fa délibération & d'ofter à ladide dame fes feruiteurs & les perfonnages qui font près d'elle, comme en ladiéte dame de Soubife & lefdiétes filles, qu'il face hardiment eftat que le Roy f 'en reffentira clairement, qu'il n'eft pour fouffrir ny permettre une telle iniure à ladicle dame (1).

L'irritation de François Ier perce à chaque ligne dans ces instructions. Mais il en voulait peut-être moins au duc de ses mauvais procédés envers sa belle-sœur que du retard calculé qu'il mettait à lui envoyer des canons qu'il lui avait promis, de ces fameux canons qui faisaient l'orgueil des Ferrarais. Les choses traînèrent en longueur. Les lenteurs de la diplomatie sont les trois quarts de son habileté. Le duc ne mit à effet son dessein que l'année suivante, au mois de mars i536 (2). C'est ce qui explique que Marot, dans les adieux rimes qu'il consacre à Mme de Soubise, fasse appel à la belle saison pour que le voyage s'accomplisse dans de plus favorables conditions :

Vien, le temps doulx; retire toy la bize.

Il faut reconnaître que le duc Hercule avait quelques motifs de n'aimer point Mme de Soubise. Outre qu'il la

(1) Bibl. nat., Manuscrits fran- Antoine de Leyre ayant recomçais, Recueil Clairambault 335, mencé les hostilités au nom de fol. 5070. Cette lettre est du 26 juin Charles-Quint, Hercule d'Esté i535 (Saint-Quentin). crut le moment venu de se ran-

(2) Le 20 mars, d'après le Bul- ger ouvertement du côté du letin du Protestantisme français, pape et de l'Empereur et, pour I, xxxiv, p. 290. — Précisément leur donner un gage d'amitié, de à cette époque, François Sforza faire sortir peu à peu de ses étant mort, François Ior ayant Etats tous les Français qui s'y renouvelé ses prétentions à Pin- étaient réfugiés.

vestiture du duché de Milan et

278 Vie de Clément Marot.

soupçonnait (non sans preuves, ayant intercepté ses lettres) d'être l'agent secret du roi de France, auquel elle rapportait les moindres faits et gestes des souverains de Ferrare, — il l'avait prise en flagrant délit de contrebande, alors qu'elle abusait de la franchise en douanes dont jouissait la duchesse pour introduire dans Ferrare une quantité incroyable de marchandises (1).

Enfin, motif beaucoup plus grave, au retour de son voyage à Rome, Hercule apprenait que Mme de Soubise avait en son absence combiné pour Madame Renée un voyage en France dont le prétexte serait la présence de François Ier à Lyon. En effet, à peine le duc venait-il de rentrer à Ferrare, qu'un messager du roi de France s'y présentait, M. de Thaïs, gentilhomme de la chambre, pour prier le duc « bien affectueusement » de laisser la duchesse passer les monts et aller voir sa famille. Au moment où le duc de Ferrare venait de lier partie avec l'Empereur, un pareil voyage de Renée eût pris tout le caractère d'un geste d'excuse et d'un acte de vasselage envers le roi de France. Hercule déclina l'invitation, alléguant le récent accouchement de Renée, retenue par ses devoirs maternels. François Ier, quand M. de Thaïs lui rendit cette réponse, fit une scène terrible à l'ambassadeur de Ferrare et renvoya son messager, porteur d'une nouvelle « invitation ». Mais, cette fois, Hercule refusa net. Et comme toute cette intrigue avait été nouée par Mme de Soubise, dont il méditait depuis longtemps de se débarrasser, il saisit l'occasion pour expulser de ses États cette gouvernante qui se mêlait un peu trop de gouverner sa femme (2).

Parmi les dames de sa suite, celle que Madame Renée chérissait le plus était Mme de Soubise. Ainsi que nous l'avons déjà dit, celle-ci avait entouré les jeunes années de la

(1) E. Rodocanachi, Renée de la seconde fille, Charlotte, et si France , duchesse de Ferrare, elle resta à Ferrare avec son p. 84. aînée.

(2) Bien qu'Hercule d'Esté fût Mais dans le recueil manuscrit d'avis que Mma de Pons (Anne de de Chantilly se lit une pièce où Parthenay) « fut pire que sa Marot déplore le départ de Remère », il n'osa l'expulser en née, la troisième : A Madamoimême temps. Nous ignorons selle Renée de Parthenay partant complètement ce qui advint de de Ferrare pour aller en France.

Vie de Clément Marot. 279

princesse de soins plus que maternels (1). Elle avait été la confidente de ses chagrins, elle l'avait suivie sur la terre étrangère, où elle était comme l'image de la patrie absente. Mais Hercule d'Esté était plus que le mari ; il était le souverain. La duchesse dut se soumettre et Mme de Soubise s'en alla.

Marot lui dédia une épître très prudente, très discrète, qui ne contient nulle allusion à la disgrâce subie. Mais il ne peut voir partir sa protectrice sans lui présenter ses souhaits d'heureux voyage :

Le cler foleil fur les champs puiffe luire, Dame prudente, & te vueille conduire Iufques au pied de ta noble maifon...

Montz & torrents te puiffent faire place. Dieu, tout au long de ton allée entière, Soit en ta voye & dedans ta lidiere...

(Épistre à Mme de Soubise partant de Ferrare pour venir en France.)

Marot ne sonne mot des causes du départ de Mme de Soubise. On dirait qu'il observe un mot d'ordre donné pour ne pas exciter encore les colères du duc. Après ces vœux de bonne « allée » et quelques paroles de reconnaissance émue, le poète fait allusion aux regrets causés par cette séparation, mais il ne va point au delà et ne dit rien des motifs :

Allez elle a de fafcheufe deftreffe D'abandonner fa dame & fa maiftreffe,

On trouve également dans cette à René de Fonsèques, sieur de

pièce (qui sera publiée au Sup- Surgères.

plément) la preuve que Marot (i) Anne de Bretagne à son lit

avait l'espoir de rentrer bientôt de mort lui avait confié le soin

lui-même dans sa patrie. En di- de veiller sur sa fille, s'adres-

sant adieu à la jeune fille, il sant à elle en ces termes : « Ma-

ajoute : dame de Soubize, je vous donne

„.„ . ma fille Renée et n'entends point

rille partez : femme vous trouuerons , ...

Quand d'auanture en France arriuerons... seulement que VOUS lui servirez

de gouvernante, mais je vous la En effet, Renée de Parthenay donne et veulx que vous lui était probablement déjà fiancée soyiez comme mère, remectant en lorsqu'elle quitta Ferrare et, en elle l'amytié que vous m'avez por- 1537, quand Marot rentra en tée » {Mémoires de la vie de Jean France, elle venait d'être mariée de Parthenay-V Archevêque, p. 5).

280 Vie de Clément Marot.

Allez d'ennuy elle a à son départ, Allez auffi elle nous en départ.

Et puis quelques phrases banales sur ses longs services, sur le repos qu'elle a bien gagné et qu'elle va trouver dans sa maison; mais pas une plainte, pas une récrimination. Cette épître pouvait passer de main en main sans compromettre personne.

L'exil de Mme de Soubise froissa profondément la duchesse, et la mesure de rigueur prise par le duc fut le signal d'une explosion de colère, d'imprécations et d'emportements. On peut imaginer si l'émotion fut vive dans les rangs de la petite colonie française qui avait cru trouver à Ferrare un refuge définitif et qui, dans cette mise hors, voyait une menace pour sa sécurité, un prélude de nouvelles exécutions.

D'autres, en effet, allaient être frappés successivement, et le tour de Marot ne devait point tarder à arriver. Mais avant de quitter Ferrare, il voulut mettre Marguerite de Navarre au courant des douleurs et des affronts subis par Renée de France. Dans une poésie qu'il envoie à sa première protectrice, Marot, naguère si discret, perd toute retenue :

Ha ! Marguerite, efcoute la fouffrance

Du noble cueur de Renée de France,

Puis, comme fœur, plus fort que d'efperance

Confole-là.

Tu fçais comment hors fon pays alla, Et que parents & amys laiffa là...

Mais tu ne fçais quel traitement elle a

En terre eftrange.

De cent couleurs en une heure elle change, En fes repas poires d'angoiffes mange Et en fon vin de larmes faiét meflange,

Tout par ennuy, Ennuy receu du cofté de celluy Qui eftre deuft fa ioye & fon appuy; Ennuy plus grief que fil venoit d'aultruy

Et plus à craindre...

(A la royne de Nauarre, de laquelle il avoit receu une epistre en rythme.)

Le duc n'a laissé auprès de sa femme que des servantes italiennes; on dirait que Marot vient de voir passer devant ses yeux une vision de Lucrèce Borgia (1). En tout cas, le poète, dans ses vers, présente une peinture si saisissante des tortures de la pauvre Renée que le mieux est de lui laisser la parole... Dans ses épreuves, la duchesse n'a pas même la consolation de trouver un appui auprès d'elle, un confident à ses maux :

Elle ne voit ceulx à qui fe veult plaindre : Sont œil rayant fi loing ne peult attaindre, Et puis les monts pour ce bien lui eftaindre

Sont entre deux.

Peu d'amys a quiconques est loing d'eulx. Le roy ton frère, & toy & tes neveux Eftes les faints où elle faiél fes vœux

A chafcune heure.

La duchesse, ainsi déshéritée des protecteurs puissants qui pourraient la tirer de ses misères, se voit menacée de perdre même les petits et les humbles qui lui apportent du moins, comme allégement à ses maux, leurs témoignages de sympathie :

De France n'a nul grand qui la fequeure,

Et des petits qui font en fa demeure

Son mari veult, fans qu'un feul y demeure,

La reboutter ; Car rien qu'elle ayme il ne fçauroit goufter : G'eft la geline à qui l'on veult ofter Tous fes pouflins ; & fcorpions bouter

Deffoubs fon aille...

Nous voilà maintenant au fait de toutes ces intrigues de la cour de Ferrare, des révoltes de la duchesse, des tracasseries du duc, des dangers qui menacent les réfugiés. Mais les vers de Marot ne sont pas uniquement inspirés

(1) La mémoire de sa mère pe- osté Madame de Soubise, sa

sait sur Hercule d'Esté. Rabe- gouvernante, et la fait servir

lais, dans une de ses lettres, par des Italiennes, qui n'est pas

annonçant le retour de M. de Li- bon signe. » Evidemment, Rabe-

moges en France, ajoute : « Il y lais songe, lui aussi, à Lucrèce

a danger que Madame Renée en Borgia.

souffre fâcherie; le duc luy a

282 Vie de Clément Marot.

par l'angoisse du proscrit qui sent que va se perdre son asile du moment sans savoir quel sera celui du lendemain. Un sentiment patriotique excite la colère du poète contre cet Italien qui

Voudroit réduire en petite fignore La fleur de lys que tout le monde honore D'affection.

La fleur de lis c'est la duchesse, mais c'est en même temps la France, la France qui a toujours pu compter sur le dévouement de ses enfants. Et Marot de dire fièrement :

Francs & loyaulx autour d'elle vacquons, C'efl fon décore...

Du reste, le poète prévoit si clairement le dénouement inévitable de ce drame conjugal que déjà ses pensées se tournent vers la France ; et puisqu'il faudra bientôt quitter Ferrare, il se demande s'il ne pourrait pas rentrer dans son pays. Il s'attache avec d'autant plus d'énergie à cette espérance qu'elle est née des vers que Marguerite de Navarre a bien voulu lui adresser sur la terre d'exil :

Tant que mon cueur de grand lieffe vole Remémorant ta royale parole Qui me promet de m 'effacer du rôle Des enchaffez.

Le moment paraît d'ailleurs favorable ; la fureur de persécution semble s'être un peu calmée :

Or font delà les plus gros feux paffez.

Marot avait pu penser un moment qu'il quitterait Ferrare pour retourner directement en France, mais les négociations entamées par sa protectrice n'étaient sans doute point assez avancées et les événements ne laissèrent pas à notre poète le temps d'attendre.

L'ambassadeur de France, M. de Limoges, n'ayant pas obtenu les satisfactions qu'il réclamait au nom de son maître, avait abandonné la partie ; il était retourné à Paris. Madame Renée ne pouvait plus protéger les réfugiés français.

Vie de Clément Marot. 283

Or, ce fut juste à ce moment, quelques semaines après le départ de Mme de Soubise, qu'éclata un scandale provoqué par un jeune chantre de la duchesse, — il avait vingt ans, — qu'on nommait à la cour Zanetto, mais qui n'était autre que ce Jehannet, chantre de la chapelle de François Ier, condamné à mort après l'affaire des placards et que nous avons vu arriver à Ferrare à peu près en' même temps que Lyon Jamet et Clément Marot (i). Le duc Hercule aurait expulsé sans délai Jehannet de ses États et même l'eût livré au roi. Madame Renée avait intercédé et le fugitif avait été autorisé à demeurer à Ferrare, pourvu qu'il promît d'y vivre en bon catholique. Jehannet le promit et ne tint pas sa promesse. Il fut congédié et repris encore sur les instances de la duchesse qui lui avait accordé vingt livres huit sols de gages par mois (2).

Mais Jehannet était incorrigible. Le 14 avril i536, vendredi saint, au moment où, dans la principale église de Ferrare, l'officiant élevait en l'air le Saint-Sacrement et le présentait à l'adoration des fidèles, Jehannet-Zanetto sortit en manière de protestation.

On n'y prit pas garde tout d'abord et ce ne fut qu'à la réflexion que l'autorité ecclésiastique s'émut. Jehannet ayant été arrêté le soir du sacrilège, l'inquisiteur le soumit à la question et lui fit avouer que c'était un coup prémédité pour agir sur l'imagination du populaire, une sorte de complot religieux dont tous les affidés appartenaient à la maison de la duchesse.

Il devait y avoir quelque grain de vérité au fond de ces aveux arrachés par la torture, car, dès le début du procès, Madame Renée, se sentant menacée dans les siens, saisissait par courrier de l'incident François Ier et tous ses amis de France. Le roi ne possédait plus d'ambassadeur à Ferrare, mais il en avait un à Venise, Georges de Selve, évêque de Lavaur, qui, tout aussitôt, réclama à Hercule le petit prisonnier en tant que sujet français. Quoique Hercule d'Esté fût duc de Chartres au royaume de France, il était avant tout duc de Ferrare et maître de la police intérieure de ses Etats. Respectueusement, mais fermement, il le fit observer à François Ier et, pour affirmer son

(1) Voir ci-dessus, p. 232. de Ferrare (Archives de Turin,

(2) Livres de comptes de Renée Sez. III, 54 vol. mss.).

284 Vie de Clément Marot.

indépendance, il fit arrêter comme complice de Jehannet et même comme instigateur principal du complot un autre Français, Jehan Bouchefort, serviteur de Renée.

La duchesse, provisoirement mise en échec de ce côté, se tourna vers le pape et parvint, grâce à l'ambassadeur de France à Rome, à obtenir de Paul III un bref qui dessaisissait de l'affaire l'inquisiteur ferrarais au bénéfice du gouverneur de Bologne. C'était, pour le pape, une façon d'affirmer les prétendus droits de suzeraineté du Saint-Siège sur le duché de Ferrare.

Furieux de cette intervention nouvelle, Hercule fit arrêter le trésorier de Renée, Jehan La Planche-Cornillau, qu'il soupçonnait d'avoir machiné cette intrigue romaine. Mais, en même temps, il profitait de la revendication du pape pour l'opposer aux prétentions du roi de France...

Il serait trop long de conter en détail cette lutte entre la ruse italienne du duc et la ténacité bretonne de la duchesse (1). Qu'il nous suffise de dire que cette dernière à la longue l'emporta. Elle eut le talent de faire si bien circonvenir le pape et les cardinaux par les évêques français que poussait Marguerite de Navarre, qu'elle obtint ce paradoxal résultat : les intérêts des hérétiques de Ferrare défendus par l'Église. Finalement le pape, consulté par Hercule, qui n'en pouvait mais, sur ce qu'il convenait de faire des prisonniers, répondit que le duc pouvait, à son choix, élargir les coupables, les bannir de ses Etats ou les livrer à la France, mais que, s'il persistait à les faire juger, ce ne pouvait être que par le gouverneur de Bologne. Sur ces entrefaites, Bouchefort, le principal accusé, s'évada. Excellent prétexte pour abandonner l'affaire. Et le duc, suivant l'un des conseils du pape, remit à l'ambassadeur français à Venise Jehannet et Cornillau.

Mais on imagine aisément que toutes ces histoires n'étaient pas pour mettre les Français en bonne odeur à la cour de Ferrare, surtout les Français soupçonnés de parta-

(1) On lira avec intérêt le pas- chi dans son livre : Renée de sage consacré à ces escarmouches France, duchesse de Ferrare domestiques par M. Rodocana- (p. 110 à 122).

Vie de Clément Marot.

ger peu ou prou les sentiments hérétiques des accusés. Et Marot était de ceux-là (i).

Que se passa-t-il exactement à son sujet? Fut-il obligé de quitter Ferrare par ordre du duc? Ou bien se retirat-il volontairement parce que sa position devenait intenable? Une épître d'adieux à la duchesse, dont nous allons reproduire le passage capital, si elle n'éclaire pas absolument la question, y jette du moins quelque lueur :

Il y aura, royalle geniture,

Tantoft vng an que, par humble efcripture,

Te faluay arriuant en ce lieu;

Mais maintenant me fault te dire adieu.

Non que ie foys caffé de ton feruice,

Ne que de toy faueur & bénéfice

(i) Dans un interrogatoire du 3o avril, un moine, témoin au procès de Zanetto, dépose en ces termes : « Le répondant dit que, ce carême, il se trouva une fois dans une chambre (du palais) en compagnie du frère [ici un nom enlevé], français, et qu'ils eurent, tant lui, déposant, que son compagnon, savoir le frère [même lacune], une grande discussion au sujet de la religion avec un certain Français de petite stature, dont il ignore le nom, mais qui se disait avoir le poste de secrétaire de Madame... »

(Archives de l'État de Modène, pièces concernant Renée de France. — Cf. : Bartolomeo Fontana, Renata di Francia, t. I, p. 323).

Il paraît bien certain que ce Français de petite taille qui se disait secrétaire de Madame n'était autre que Clément Marot.

D'autre part, nous lisons ce qui suit dans une lettre du duc Hercule à Ieronimo Ferrussino, son ambassadeur auprès de François I". Cette lettre est datée du 5 mai i536 : « ... Dans le cours

de l'instruction, ledit inquisiteur a été informé par un religieux français et par plusieurs serviteurs de la duchesse que les nommés Clément Marot, La Planche-Cornillau et bon nombre d'autres, attachés à la maison de Madame la duchesse et vivant auprès d'elle, étaient infectés d'hérésie, parlant et agissant contrairement aux règles établies par notre Sauveur luimême.

« Nous donc, par respect pour Madame la duchesse, nous l'avons priée, avec tous les égards possibles, d'enjoindre aux inculpés de se justifier devant ledit inquisiteur afin que le mal n'étendît pas ses ravages et que le scandale fût étouffé sans bruit.

Mais ils ont répondu qu'ils aimeraient mieux quitter cette ville et même aller se justifier à Rome que de reconnaître la juridiction de l'inquisiteur, ce qui tourne à notre honte comme souverain du pays... » (Archives de l'État de Modène : Ambassadeurs en France, Minute ducale).

286 Vie de Clément Marot.

N'aye receu plus que n'ay mérité ; Trop aife fuis ! Mais à la vérité L'efprit de Dieu me confeille & enhorte Que hors d'icy plus toft que tard ie forte. Ne voys-tu pas comment Dieu éternel Par vng courroux de zelle paternel M'en veult chaffer? Penfes-tu que l'oultraige Que Ferraroys mal nobles de couraige M'ont fait de nuycl, armez couardement, Ne foit à moy vng admoneftement Du Seigneur Dieu pour defloger d'icy? Certes encor, quand ne feroit ainsy, Mon cueur, qui ayme efte franc & deliure, Ne pourroit plus parmy telles gens viure. Si n'ay-ie nerf qui à fe venger tende ; Mais ie veulx bien que la Ferrare entende Que fes manans, à leur grant vitupère, Se font ruez défais l'enfant d'un père Qui des mefchans fait vengeance condigne Jusqu'à la tierce & la quarte origine; Donques à luy i'en laiffe le venger Et feullement loing d'eulx me veulx renger. Par quoy, princeffe, ouvre moy de ta grâce De mon congé le chemin & la trace, Affin que voyfe en ville ou en pays Où les Françoys ne font ainfy hays Et où mefchantz, fi aucuns y en a, Sont chaftiez... (i).

Ainsi Marot fut attaqué, de nuit, par des Ferrarais « mal nobles de courage » et « armés couardement ». Lisez qu'il reçut probablement une de ces bastonnades que les gens de qualité infligeaient volontiers à ceux de roture, lorsqu'ils croyaient avoir à se plaindre d'eux, ou simplement parce que leur figure déplaisait. Or, la figure de Marot devait être déplaisante à quantité de nobles Ferrarais. D'abord à cause de sa qualité d'étranger, suspect d'hérésie, aussi à cause de la faveur dont il avait joui

(i) Ces vers étaient encore M. Gustave Maçon en 1898 seu-

ignorés lorsque parut, dans notre lement. On nous saura gré de

édition, le volume consacré aux les reproduire in extenso au Sup-

Épîtres (tome III). Ils ont été dé- plément, faute d'avoir pu (et pour

couverts dans le manuscrit de cause) les mettre à la place qui

Chantilly et mis au jour par leur convenait.

Vie de Clément Marot. 287

auprès de la duchesse; mais peut-être également à cause de ses manières jugées impudentes et de ses intempérances de langue. Rappelons-nous la réponse des dames de Paris lorsqu'elles accusent Marot de vouloir « trancher du joli « amoureux »,

Faifant du braue & accouftre de foye (i).

Qui sait si Marot, trop exubérant, n'avait point laissé percer dans ses propos l'humeur que lui inspirait la façon dont le duc de Ferrare traitait Madame Renée? Peut-être avait-il lu à quelque indiscret ami l'appel adressé par lui à la reine Marguerite; les poètes, quand il s'agit de lire leurs vers aux gens, manquent souvent de prudence. En tous cas, il est bien évident que Marot fut rossé, sinon par ordre du duc Hercule, au moins avec son autorisation tacite. Personne, en effet, ne se fût avisé de porter la main sur un homme que le prince aurait protégé (2).

Il résulte également des vers ci-dessus que Marot réclama, sans l'obtenir, le châtiment de ses agresseurs, puisqu'il demande à la duchesse de lui désigner une ville ou pays

Où les mefchantz, fi aucuns y en a, Sont chaftiez...

tandis qu'il laisse à Dieu seul le soin de tirer « vengeance condigne » des manants de Ferrare.

On ne saurait donc dire que Marot fut positivement expulsé; mais il ne s'en alla pas non plus tout à fait de son plein gré. Toujours est-il qu'il se décida à partir.

Où Marot allait-il diriger ses pas pour trouver cette sécurité qui lui faisait défaut même auprès d'une princesse française? Il se tourna du côté de Venise. L'endroit était bien choisi. Certains écrivains protestants, dans leur zèle de prosélytisme, ont écrit très sérieusement que les doc-

(1) Voyez ci-dessus, p. 146. faveur du duc Hercule et faire

(2) Il suffit de comparer au trai- son chemin à la cour de Fertement infligé à Marot celui que rare, où il devint, après le départ reçut Lyon Jamet qui, quoique du poète, secrétaire de la du- Français et suspect aussi d'hé- chesse tout en restant celui de résie, sut se maintenir dans la son époux.

trines de la Réforme étaient en grande faveur à Venise au moment où Marot s'y réfugia et qu'il était sûr d'y être à l'àbri de toute persécution. Disons simplement que Venise était alors le rendez-vous de tous les trafiquants d'Europe, le grand marché où affluaient les produits de toutes les parties du monde. Qu'importait à ces banquiers de l'univers la religion de ceux avec qui ils traitaient? Musulmans ou juifs, protestants ou catholiques, ils ne s'enquéraient point de leur foi pourvu que rien ne troublât leur négoce et que les paiements fussent exacts à l'échéance. Venise, laissant le libre accès de la place Saint-Marc aux hommes de toute race et de toute confession, devait être une ville de tolérance. D'un autre côté, les Vénitiens avaient été des premiers à s'emparer de l'invention nouvelle de l'imprimerie et cette industrie s'était développée avec une merveilleuse rapidité que ne gênait chez eux aucun contrôle, aucune entrave. Or, les bibles faisaient défaut pour la consommation de tous ceux qui en réclamaient, et la Sorbonne mettait son veto à leur publication en France; les presses vénitiennes en fabriquaient pour répondre à la demande.

Dans cette ville où l'on faisait accueil à tous étrangers sans leur demander s'ils croyaient en Dieu ni, à plus forte raison, de quelle manière ils y croyaient, Marot pouvait se présenter sans crainte.

Un autre motif attirait Marot vers Venise. La duchesse avait fait récemment un voyage dans la cité des doges (i). Sans doute elle avait vanté au poète, la requérant de lui indiquer

De fon congé le chemin & la trace,

cette ville qui surprend toujours par son caractère particulier, et lui avait fait part de ses observations sur la liberté dont on y jouissait.

(i) Au mois de mai i534-

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