CHAPITRE XVII
Les affaires de Piémont : le poète suit le roi dans le Midi. — Une aventure d'Etienne Dolet. — Marot envoie ses œuvres inédites (et amendées) au connétable de Montmorency. — Il prépare avec Dolet une nouvelle édition de ses œuvres. — Charles-Quint à Nice : le Cantique de la Chrestienté. — L'édition de i538 paraît chez Dolet. — Marot part en Picardie : chant à la reine de Hongrie. — Les Métamorphoses d'Ovide et les Psaumes de David. — Marot songe à l'avenir : YÉglogue au roi. — La « Maison du Cheval de bronze ». — Maître Clément devient propriétaire.
OUS avons conté comment, au printemps de l'année i53y, le roi avait été appelé en Picardie par la mauvaise tournure qu'y prenaient les opérations militaires sous la direction de ses généraux; comment on lui avait ménagé, sous les murs d'Hesdin, un petit succès dont on avait fait grand bruit et comment Marot avait célébré l'événement en des vers pompeux. Aux affaires de Picardie succédaient maintenant les affaires de Piémont. François Ier apprit, au milieu de l'automne, que ses généraux se laissaient surprendre, que ses troupes manquaient de vivres et d'argent, que ses garnisons résistaient mal à l'ennemi, que les troupes de l'Empereur devenaient plus entreprenantes et qu'enfin il était menacé de se voir enlever une partie des provinces conquises s'il n'allait lui-même se rendre compte de la situation et aviser aux mesures à prendre. Les déplacements ne coûtaient guère au monarque qui se transportait volontiers d'une extrémité de son royaume à j. 27
41 8 Vie de Clément Marot.
l'autre. Il décida de partir, et grande fut la joie des jeunes gentilshommes, lorsque le roi leur annonça qu'ils allaient entrer en campagne, que la date du départ était fixée au mois d'octobre. Et Marot tout aussitôt de composer Y Adieu envoyé aux dames de la court, qui porte sa date dans le titre, octobre 1 537 :
Adieu la court, adieu les dames, Adieu les filles & les femmes, Adieu vous dy pour quelcque temps ; Adieu vos plaifants paffetemps, Adieu le bal, adieu la danfe, Adieu mefure, adieu cadence, Tambourins, haulboys & violons Puifqu'à la guerre nous allons...
François Ier était à Lyon dès le 2 octobre. Il prit dans cette ville ses dernières dispositions pour le gouvernement du royaume pendant son absence et donna ses derniers ordres pour l'entrée en campagne. A la manière dont s'exprime le poète dans son Adieu aux dames, il a tout l'air d'être de la suite du roi :
Or adieu, m'amye la dernière, En vertus & beaulté première, le vous pry me rendre à prefent Le cueur dont ie vous fey prefent Pour en la guerre où il fault eftre En faire fervice à mon maiftre.
On pourrait insinuer à la vérité que Marot ne parle point ici pour lui-même, que ce langage peut être celui de quelqu'un des jeunes seigneurs qui vont chercher la fortune dans les aventures guerrières. Mais quoi d'étonnant à ce que Marot eût accompagné le roi jusqu'à Lyon? Le souvenir de l'accueil reçu dans cette ville devait lui faire saisir avec empressement toute occasion d'y retourner. Il avait à Lyon son ami Dolet, son futur éditeur, qui n'obtint, il est vrai, son brevet d'imprimeur que le 6 mars suivant, mais avec qui, très probablement, il avait déjà entamé les pourparlers en vue de l'édition nouvelle. Il y avait encore Sébastien Gryphe qui allait imprimer, lui
Vie de Clément Marot. 419
aussi, une édition gothique de Marot. Ainsi, ce voyage du roi était une excellente occasion pour le poète de se rendre en une ville où l'attiraient à la fois et ses amitiés et ses intérêts littéraires. Mais si, comme nous le supposons, Marot accompagna le monarque à Lyon, nous pensons qu'il ne fut pas tenté de le suivre plus loin. François Ier allait avoir à franchir ces « grands froides montagnes » que le poète avait traversées l'année d'avant; l'impression conservée par ce dernier n'était point pour l'encourager à aller revoir un pays où il avait tant souffert du mal d'exil. Aussi, lorsque le roi eut pris la route de Grenoble, Maître Clément n'eut-il rien de plus pressé que d'opérer sa retraite sur Paris.
Cependant, tandis que François Ier faisait mine de préparer une offensive en Piémont, des ambassadeurs qu'il avait envoyés en Espagne, de concert avec la reine de Hongrie, négociaient les bases d'un traité avec l'Empereur « pour moyenner une paix ou trefve generalle » (1). Leurs premiers efforts ayant été couronnés de succès, afin de permettre à ces négociateurs de conduire à bonne fin l'entreprise, une trêve fut signée le 28 novembre 1 537, à Carmagnole, entre le lieutenant général de l'Empereur et celui du roi de France. La suspension des hostilités rendait au roi sa liberté; il quitta le Piémont et revint en France. Mais, n'ayant plus de but déterminé, il se remit en voyage et les villes du Midi le virent tour à tour pendant les premiers jours de janvier 1 538. Il prit ensuite le chemin de Lyon et, après y avoir fait un court séjour, la fantaisie lui vint d'aller voir ce qui se passait dans sa capitale qu'il n'avait pas visitée depuis longtemps. Les lettres de Marguerite de Navarre nous indiquent ici une pointe du roi jusqu'à Fontainebleau (2). De Fontainebleau, il gagna Paris, où il demeura sans doute fort peu de temps avant de se rendre à Moulins. Mais il vint à Paris. Une épître latine d'Etienne Dolet, où celui-ci raconte son aventure tragique avec un peintre de Lyon, est sur ce point en parfaite concordance avec les lettres de Marguerite.
(i)DuBellay,iVfewon-e5,t. XIX, rite de Navarre, t. I, p. 365, et p. 287. t. II, p. 173.
(2) Génin, Lettres de Margne-
420 Vie de Clément Marot.
Etienne Dolet, nous le savons, vivait à Lyon où, avec l'ardeur passionnée qu'il mettait en toute chose, il travaillait à ses Commentaire s de la langue latine. Or, un jour, il tua un homme. Ce n'était pas du reste la première fois que pareil malheur lui arrivait. A Toulouse, il en avait fait autant. La chose se passa le dernier jour de l'année i537, sur le coup de minuit. « C'était (dit Dolet en vers latins) au moment où Janus, grâce à sa double face, pouvait contempler l'année qui achevait son cours et l'année qui en commençait un nouveau. » L'infortuné tombé sous les coups de Dolet était un peintre du nom de Compaing et naturellement son adversaire lui donne tous les torts. S'il fallait chercher les causes de la querelle, nous inclinerions à y voir quelque histoire d'amour. Mais peu importe. L'homme mort, ses camarades songent à le venger. La maison de Dolet est cernée par une foule menaçante. Des amis, accourus à son aide, réussissent à le faire évader par une porte secrète. Aux premières lueurs de l'aube, Dolet se trouve libre, en rase campagne, entouré d'une poignée de fidèles. Echappé à ce premier danger, Dolet n'eut d'autre pensée que d'aller se jeter aux genoux du roi et de lui demander sa grâce. Lui-même raconte que, pour se rendre à Paris, il traversa TAuvergne, chemin alors assez suivi et surtout chemin plus sûr pour qui voulait échapper à l'œil vigilant de la justice. Il passa par Moulins, où il avait peut-être ouï dire que le roi allait venir. Là, il lui parut que la voie d'eau permettrait mieux d'éviter les embuscades des soldats du guet et il s'embarqua sur l'Allier. L'hiver sévissait dans toute son âpreté. La neige tapissait la terre à perte de vue et plusieurs fois il fallut briser la glace de la rivière pour frayer un passage au bateau. Malgré ces difficultés, Dolet suivit l'Allier jusqu'à sa jonction avec la Loire et prit une nouvelle barque qui le transporta à Orléans, où il trouva des chevaux de relai pour Paris.
Dès son arrivée, Dolet se rendait droit au Palais, était admis auprès du souverain, lui exposait la situation, implorait sa clémence. Le roi accueillit favorablement ses supplications et l'assura qu'il pouvait rentrer à Lyon sans crainte d'être inquiété.
Les amis parisiens de Dolet trouvèrent que la meilleure
Vie de Clément Marot. 421
manière de célébrer l'heureuse issue de l'affaire était de se réunir en un banquet. Il paraît que l'on convint de s'assembler le soir même dans une taverne en vogue de la Cité. Rien n'empêche de supposer que ce cabaret était celui de la Pomme-de-Pin situé rue de la Licorne, en face la Madeleine. Mais si nous sommes réduits aux hypothèses quant au lieu exact du rendez-vous, nous connaissons, par contre, le nombre et le nom des convives qui assistèrent au festin. Dolet en donne la liste dans le récit qu'il nous a conservé de son aventure (1).
Au premier rang, près de Marot, était Maître François Rabelais qui avait probablement connu Dolet à Lyon, alors qu'il y était médecin du grand hôpital de la ville et qu'il surveillait, d'autre part, chez François Juste, l'impression des Horribles faits et prouesses de Pantagruel ou celle de la Vie inestimable du grand Gargantua.
Venait ensuite le savant Guillaume Budé, le principal artisan de la fondation du Collège de France, à qui son incomparable érudition avait valu d'être baptisé par Érasme : le prodige français, et qui, aussi profond helléniste que Dolet était bon'latiniste, terminait à peine ses Commentaires de la langue grecque; Budé, que ses vues larges avaient fait accuser par la Sorbonne de faiblesse pour les idées nouvelles et qui avait montré son esprit de tolérance en tentant de sauver du bûcher l'infortuné Berquin, n'était peut-être pas étranger à la décision favorable prise dans l'affaire Dolet par le roi, sur lequel il exerçait une grande influence, tant par son âge (il avait alors soixante-dix ans) que par sa science jamais en défaut.
C'était -probablement Budé qui avait servi de trait d'union entre Dolet et deux autres convives de ce banquet, savoir : Pierre Danes, dit Danesius, et Jacques Toussain, dit Tussanus, tous deux grands hellénistes, tous deux futurs professeurs de grec au Collège de France. Peutêtre, pourtant, le second avait-il été amené par Marot. Bien que celui-ci entendît aussi peu de chose au grec qu'au latin, il avait pu connaître Toussain chez leur ami commun Vatable, qui, du reste, entra en même temps que Toussain au Collège de France pour y occuper la chaire
(1) Stephani Doleti Carminum libri IV, t. II, chap. i.
422 Vie de Clément Marot.
d'hébreu. On se souvient que Marot, à ce moment même, demandait à Vatable d'utiles conseils pour sa version des Psaumes. Toussain était si érudit et prodiguait si volontiers ses avis à quiconque les lui demandait qu'on l'avait surnommé la bibliothèque parlante.
Les autres convives, étoiles de moindre grandeur, étaient des poètes : poètes latins, il est vrai, comme Dolet, mais auxquels il arrivait parfois de « translater » dans l'idiome de Virgile des vers de Marot lui-même. D'abord Nicolas Béraud, sexagénaire, naguère précepteur du futur amiral Coligny et de son frère, jadis professeur de rhétorique de Dolet (i), admirateur de Marot dès ses débuts, car deux vers latins de lui figurent en épigraphe sur la première page de V Adolescence clémentine, première édition.
A côté de lui se redressait un petit homme maigre et osseux, à peu près de l'âge de Marot et, tel notre poète, valet de chambre du roi : c'était maître Jean Salmon, dit Joannes Salmonius, plus connu sous le nom de Macrinus. Pourquoi Macrinus? Les uns prétendaient voir dans ce sobriquet une transcription de son nom patronymique Malermes ou Mitron; d'autres affirmaient que, dans un moment de bonne humeur, François Ier, ami de la plaisanterie, l'avait qualifié Macrinus pour sa maigreur. Ses contemporains, eux, le nommaient VHorace du temps, tellement était grande son habileté à tourner le vers latin. Il était élève de Lefèvre d'Étaples et, comme son jnaître, sentait fort l'hérésie.
Son voisin, Nicolas Borbonius, était réputé en tant qu'helléniste ; la reine de Navarre l'avait choisi pour enseigner le grec à sa fille, Jeanne d'Albret. Et si, de même que Macrinus, il cultivait l'hexamètre latin, c'était pour chanter les attraits de sa femme (ou sa maîtresse), une certaine Rosette ou Rosine, devenue Rubella dans la langue des dieux.
Des deux derniers convives, l'un, Joannes Dampetrius, lisez Jean Dampierre, aimait les lettres plutôt pour les joies sédentaires qu'elles procurent que pour les efforts qu'elles exigent; il était présentement avocat au conseil;
(i) Stephani Doleti Commenta- rii linguœ latince, tome I, p. 1157.
Vie de Clément Marot. 423
il devait finir ses jours à Orléans sous le froc d'un cordelier. L'autre, Jean Faciot ou Voulté, ou Vaultier, dit Vulteius (on finit par perdre de vue le nom véritable sous tous ces travestissements latins), était au contraire tourmenté du besoin des voyages; sans cesse en pérégrinations dans le Midi, de Tarascon à Avignon, d'Avignon à Toulouse, c'est dans cette ville qu'il avait appris l'aventure de Dolet; sur-le-champ il était parti pour Lyon afin de porter secours à son ami et il n'avait pas hésité à suivre sa piste jusqu'à Paris. Vulteius, dont nous avons déjà signalé la courageuse intervention en faveur de Marot alors que celui-ci était en exil, comptait peut-être intéresser à la cause de Dolet la reine de Navarre; justement il traduisait en latin son Miroir de V âme pécheresse ; c'était une entrée, et la meilleure, auprès de la sœur du roi.
Si nous écrivions un roman et non un livre d'histoire, il nous serait aisé de reconstituer les sujets de conversation que durent agiter de tels convives. Les chaffourez du Palais, les docteurs de la Sorbonne, toute la bande des « ocieux moines » ou « lucarniers » durent être mis sur le tapis. On dut se prendre à regretter la mort récente d'Érasme, sur lequel Dampierre écrivait un poème latin. Mais ce ne sont là qu'hypothèses. Peut-être se contentat-on de sabler ces petits vins d'Anjou que Rabelais affectionnait si particulièrement...
Tandis que Dolet regagnait Lyon pour y reprendre ses travaux, Marot se mettait en route à la suite du roi qui se rendait à Moulins où la cour allait fixer pour un temps sa résidence. Ce fut dans cette ville que, le dimanche 10 février, le grand maître Anne de Montmorency fut élevé à la dignité de connétable de France, vacante depuis la mort de Charles de Bourbon. Non seulement cette charge apportait au titulaire tout ce qu'il pouvait ambitionner comme honneurs et privilèges, mais, entre autres avantages qui n'étaient pas à dédaigner, elle donnait lieu à des gages de vingt-quatre mille livres tournois. La remise de l'épée royale au nouveau connétable s'accomplit avec toute la pompe ordinaire et les hérauts d'armes achevaient à peine de pousser leurs dernières acclamations de « Vive Montmorency, connétable de France! » que tous les cour-
424 Vie de Clément Marot.
tisans se pressaient autour du plus puissant officier de la couronne pour lui adresser leurs compliments. Ces compliments étaient-ils bien sincères? Montmorency n'avait rien d'aimable dans sa personne ni dans ses allures. Marguerite de Navarre elle-même n'avait point été à l'abri de ses sorties un peu brutales. N'alla-t-il pas un jour jusqu'à demander au roi de la comprendre dans la proscription dont il proposait à son souverain de frapper tous les protestants? Il était donc prudent d'être en bons termes avec ce terrible homme ou tout au moins de ne l'avoir point contre soi. Marot, courtisan avisé, se présenta à son rang pour offrir ses hommages. Il se rappelait d'ailleurs qu'il avait dû autrefois s'adresser au même Montmorency pour obtenir d'être couché, comme il le demandait, sur les états du roi. Le poète ne s'en tint pas à un compliment banal, il voulut mettre sa Muse de la partie et, tournant sous une forme poétique les éloges par lesquels l'ordonnance royale célébrait le courage et l'expérience du nouveau connétable, il lui adressa l'épigramme qui débute ainsi :
Meur en confeil, en armes redoutable,
Montmorency, à toute vertu né,
En vérité tu es faid conneftable
Et par mérite & par ciel fortuné...
Marot ne se borna pas à ce cadeau. Il fit copier par un habile calligraphe les poésies qu'il avait composées depuis son exil à Ferrare et qui n'avaient point encore été imprimées (1). Cela formait un manuscrit de soixante-quatorze feuillets, écrits au recto et au verso, qu'il fit relier de velours rouge et qu'il offrit au puissant seigneur auquel il devait en somme sa rentrée à la cour. N'oublions pas que c'est au grand maître Anne de Montmorency que le cardinal de Tournon écrivait quinze mois plus tôt pour le
(1) Le Valet de Marot contre que M. Gustave Maçon a retrou-
Sagon, imprimé eu i537, et, bien vé dans la bibliothèque de Chan-
qu'inédits, les Coq-à-l'asne à tilly (dont Anne de Montmoren-
Lyon Jamet, non plus que VÉ- cy fut le fondateur) et auquel il
pistre aux damoyselles sœurs ne consacra une notice dans le Bul-
figurent point dans ce recueil. letin du Bibliophile de 1898. C'est ce manuscrit de dédicace
prier de moyenner le rappel à Paris de Marot, réadmis, après son abjuration, dans le giron de l'Église.
Mais le connétable était un catholique orthodoxe qui n'entendait point raillerie sur le chapitre du dog/ne. Comment Marot allait-il concilier son désir de plaire à ce protecteur et certains vers de YÉpistre à Madame la duchesse de Ferrare, toute pénétrée de la doctrine de Calvin? Marot ne chercha point à concilier ces choses inconciliables. Il s'en tira par une variante. Que l'on compare, à partir du vers 32, l'épître qu'il avait envoyée de Venise à la duchesse Renée au texte présenté au connétable (i). Voici comment se transforme la diatribe dirigée contre les catholiques qui adorent les « temples marbrins » :
Pour tefmoigner que Dieu point ne congnoiflent :
C'eft que par trop grans, moyens & petitz
Lafchent la bride à tous leurs appetiz ;
Si que d'iceulx certes peu d'œuvres fortent
Sentens celluy duquel le nom ilz portent;
D'avoir le nom de chreftiens ont pris cure,
Puis font vivans à la loy d'Epicure,
Faifant yeulx, nez & oreilles jouyr
De ce qu'on peult veoyr, fentir et ouyr
Au gré des fens, & traitans ce corps comme
Si là gifoit le dernier bien de l'homme.
D'or & d'azur, de marbres blancs & noyrs
Sont enrichiz leurs temples & manoirs;
D'art de paindure & médailles dorées
Sont à grant couft leurs maifons décorées;
Mais à leurs piedz, hélas 1 font gemiflans
Les povres, nudz, pailes & languiffans.
Ce font, ce font telles médailles vives
Qui de ces grans defpenfes exceflives
DufTent avoir parade & ornature,
Ou pour le moins qu'en recréant nature
De leurs manoirs en ce point érigez
N'en fuffent moins les povres foulagez.
Au refidu, affin que celle carte
De fon propoz commancé ne f'efcarte,
Savoir te faiz, princeffe, que deçà
Onques rommain empereur ne dressa
(i) Voyez notre tome III, p. 410 et suivantes.
426 Vie de Clément Marot.
Ordre publiq, fil eft bien regardé,
Plus grant, plus rond, plus beau ne myeulx gardé ;
Ce font pour vray grans & faiges mondains,
Meurs en confeil) d'exécuter foudains,
Et ne veoy rien en toutes leurs pollices
De fuperflu, que povres & délices
Mefmes parmy tant de plaifirs menus...
La comparaison est édifiante. Quant à la fin de l'épître où Marot prie la duchesse Renée de se souvenir
De ceftuy là que retiras pour tien, Quant il fuyoit la fureur ferpentine Des ennemys de la belle Chriftine,
elle devient tout à fait mythologique et la belle Christine fait place à Apollon :
Quant il fuyoit la fureur & les rufes Des ennemys d'Apollon & des Mufes.
La prudence de Marot en cette occurrence se justifie d'ailleurs par ce qu'il connaissait du caractère du connétable, lequel devint par la suite l'épouvantail des hérétiques. Mais était-il bien nécessaire que le poète fît figurer cette pièce dans un recueil où il en oubliait volontairement quelques autres? Voilà la question.
Il est à croire que le roi ne se déplaisait pas à Moulins, car la cour y prolongea son séjour quelque temps encore. Ce fut en effet de Moulins, à la date du 6 mars 1 537 (n. st. 1 538), que François Ier envoya à Dolet des lettres patentes l'autorisant à exercer la profession d'imprimeur. Cette permission était conçue dans les termes les plus larges. Dolet pouvait « imprimer ou faire imprimer touts livres par luy composés et traduictz et touts aultres œuvres des autheurs modernes et antiques qui par luy seroient deument revueus, amendés, illustrés ou annotés, soit par forme d'interprétation, scholies ou aultre déclaration tant en lettres latines, grecques, italiennes que françoyses ». Le tout amplié par le cardinal de Tournon et scellé du
Vie de Clément Marot. 427
grand sceau en « cyre iaulne » (1). Clément Marot fut-il pour quelque chose dans cette permission accordée par le roi? Contribua-t-il par un mot placé à propos à enlever la faveur qu'Etienne Dolet était si désireux d'obtenir? Ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est que Marot dut éprouver la plus vive satisfaction en voyant enfin son ami en possession de ce brevet. Dolet imprimeur, il allait pouvoir mettre à exécution les projets qui fermentaient dans sa tête depuis longtemps.
Nous avons raconté plus haut comment Y Adolescence clémentine avait été publiée et quel succès elle obtint dès son apparition. Plusieurs éditions du poète se succédèrent chez le libraire Pierre Roffet, chez sa veuve et chez son fils Estienne; la marque du « Faulcheur » était en quelque sorte l'estampille officielle de Marot. Dans le titre d'une édition de i534, on trouve une protestation contre certaines « meschantes œuvres mal composées que on impose estre dudict acteur, lesquelles il réprouve et desadvoue ». Ce passage semble indiquer seulement que l'on faisait courir des pièces apocryphes sous le nom de Marot, mais il n'est point dit que ces vers fussent réunis aux œuvres du poète dans une même édition. Le commerce de contrebande se bornait à spéculer sur la simplicité du public en lui faisant acheter pour des vers de Marot ce qui n'en était point. Lorsqu'à la fin de 1 534, à ^a suite de l'affaire des placards, Marot fut obligé de prendre le chemin de l'exil, son départ fut le signal d'une spoliation organisée. Marot était un hérétique, un proscrit, ses œuvres furent mises au pillage; biens vacants dont il était de bonne guerre de s'emparer. Le libraire Françoys Juste., de Lyon, donna l'exemple et publia une édition qui fut « achevée d'imprimer le xii décembre i534 ». Cette date correspond exactement à la fuite de Clément Marot, en y comprenant le temps nécessaire pour mettre sous presse une édition. Les autres libraires s'empressèrent d'imiter Juste et chacun publia son édition de Marot : nous citerons, entre autres, Guillaume Roville à Lyon et Anthoine Bonnemère à
(1) La Contre Amie, d'Heroet par Dolet, porte ce privilège en de la Maisonneuve, imprimée tête.
428 Vie de Clément Marot.
Paris. Comme l'auteur n'était plus là pour surveiller ces publications, les fautes s'y multiplièrent à l'infini ( 1 ) : il fallait être à tout prix plus complet que le voisin, trouver quelque appât nouveau pour la curiosité publique; on entassa dans ces éditions toutes les pièces suspectes criées dans les carrefours sous le nom de notre poète.
Les choses allèrent ainsi durant les deux années de son exil. Pendant l'année qui suivit son retour, le premier soin de Marot était d'assurer son existence avant de songer à sa renommée. Contre des haines implacables et qui se manifestaient ouvertement, il lui fallait rechercher des alliances et des protecteurs. Il remit donc à un autre temps la publication d'une édition préparée, corrigée et surveillée par lui. Ce moment désiré venait enfin. Sagon était réduit au silence. Le roi avait rendu ses faveurs à son poète. Les anciens amis s'empressaient de nouveau autour de lui. Tout s'accordait pour l'encourager à mettre à exécution le projet qui lui tenait tant au cœur.
C'était à bon droit que Marot se préoccupait du tort que lui avaient fait « ceux qui par cy-devant avoient imprimé ses œuvres » et il n'exagérait rien lorsqu'il trouvait que ce tort était « si grand et si oultrageux » qu'il avait « touché son honneur et mis en danger sa personne ». N'avait-on point en effet ajouté à ses œuvres « plusieurs aultres qui ne lui estoient rien et dont les unes estoient froidement et de mauvaise grâce composées, mettant sur
(1) Marot n'était pas seul à se sorti de leurs presses qui ne fourplaindre de cette cupidité des mille des fautes les plus groslibraires et de cette négligence sières. Soyons justes cependant; des imprimeurs, Dolet fait chorus personne de vous n'ignore qu'Alavec son ami : « Quels animaux de Manuce, le Romain, a pris bailleurs et dormants, s'écriait-il, vivement à cœur la correction que tous ces manœuvres de la typographique. On peut en dire typographie. Que de lourdes bé- autant de Josse Badius et de Jean vues commettent ces ivrognes Froben, morts tous deux il n'y lorsqu'ils sont occupés à cuver a pas longtemps. Enfin le même leur vin. Que de changements zèle se fait remarquer dans l'imeffrontés ils se permettent même primeur allemand Sébastien Gry- (ce qui est extrêmement rare) phus et dans les imprimeurs lorsqu'ils ont une imperceptible français Robert Estienne et Siteinture des lettres. Ainsi je vous mon de Colines. » (Commendéfie bien de tomber sur un livre taires, t. I, col. 266).
Vie de Clément Marot. , 429
le poète l'ignorance d'aultrui , tandis que les aultres, toutes pleines de scandale et de sédition », pouvaient avoir pour effet d'empêcher « la France et le poète de ne plus iamais s'entreuoir ». Nous ne saurions dire quelles sont ces œuvres pleines de scandale et de sédition auxquelles s'appliqueraient ces paroles de Marot. Peutêtre va-t-il au-devant de l'attaque et cherche-t-il par les protestations les plus orthodoxes à paralyser l'effet des insinuations perfides de certains accusateurs. Du reste, puisqu'il ne s'est pas expliqué davantage, il faut nous résigner à cette demi-obscurité qu'il n'a point voulu dissiper. Les pièces qu'il cite comme ayant été malhonnêtement glissées dans ses œuvres ne nous paraissent avoir rien de scandaleux ni de séditieux; mais nous comprenons que le poète les repousse comme indignes de lui et mette la postérité en garde contre toute surprise. C'est ainsi qu'il signale comme apocryphes la Complainte de la Basoche, Y Alphabet du temps présent, VEpitaphe du comte de Sales. On pourrait y joindre encore quelques épigrammes d'un goût douteux et d'une facture médiocre.
Marot, avec raison, ne voulait pas non plus laisser figurer dans ses œuvres certaines pièces de ses confrères en Apollon, lesquelles auraient pu y tenir leur place avec honneur, mais qui n'étaient point de lui. Il était donc bien résolu à écarter de sa nouvelle édition les pièces appartenant « à plusieurs excellents poètes de son temps » qu'on y avait introduites à tort, ne voulant en aucune manière se faire « usurpateur de l'honneur d'autrui ». Voici en effet les titres de quelques-unes de ces pièces. Nous citerons en première ligne le Didier à Monseigneur de Nassau, qui est de Molinet; une yEglogue, qu'il faut laisser à Claude Chappuys ; Douleur et Volupté, d'Antoine Heroet de la Maisonneuve; VEpistre de complainte à une qu'a laissée son amy, par Jacques Colin; VEpistre à une mal contente d'avoir esté sobrement louée et se plaignant non sobrement, par Mellin de Saint-Gelais; les deux Epistres du Beaufy de Pa\y, avec la Réponse de la dame, pour lesquelles l'auteur s'est dérobé sous un prudent anonyme. Il y aurait peut-être encore à ajouter à cette liste un certain nombre d'épigrammes. Après avoir procédé à
43o Vie de Clément Marot.
ce travail d'élimination, Marot dut s'inquiéter d'aller à la recherche de toutes les pièces qu'il avait semées un peu partout suivant les caprices de sa fantaisie. Comme il l'explique fort bien lui-même, à la place des retranchements opérés, « afin que les lecteurs ne se plaignent », il voulut rassembler pour sa nouvelle édition « douze fois aultant d'œuvres siennes par cy-devant non imprimées ». Il mentionne en particulier deux livres entiers d'épigrammes dont il dédie le premier à Monsieur de Chateaubriand et le second à cette Anne dont le souvenir hante toujours son esprit.
Enfin, après une dernière revision du texte, pour faire disparaître « mille sortes de faultes infinies procédant de l'imprimerie », il pensa qu'il n'avait plus qu'à envoyer ce texte ainsi préparé à son ami Dolet. Mais il est vraisemblable que lui-même le lui apporta. Le roi en effet quitta Moulins dans les derniers jours de mars pour prendre le chemin de Lyon. C'était une nouvelle étape qui rapprochait François Ier du Midi. Il avait les yeux sans cesse tournés de ce côté. Sa diplomatie, aidée de l'intervention du pape, lui préparait alors une entrevue avec l'Empereur qui devait avoir lieu à Nice et où devait se décider la paix du monde : les deux souverains touchaient à la satiété de la guerre et leurs peuples étaient épuisés par ces boucheries successives.
Le roi arriva à Lyon dans les derniers jours de mars et la première visite de Marot fut certainement pour Dolet. Celui-ci était alors au milieu de tous les tracas qu'entraînait l'installation de son imprimerie ; il avait fallu choisir un local, acheter des presses, des caractères, embaucher des ouvriers. Marot dut maudire les lenteurs du nouvel imprimeur. Enfin le livre fut mis sous presse vers le milieu du mois de mai. Une dédicace de Marot détermine d'une manière à peu près certaine le jour même où fut commencée cette édition. En tête du Temple de Cupido, pièce de début, dont Marot avait jadis fait hommage au roi, on trouve, dans cette édition de 1 538, quelques lignes adressées à Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy : « En revoyant les escriptz de sa ieunesse pour les remettre plus clers que devant en lumière », le poète s'est
Vie de Clément Marot. 43 1
senti pris d'une soudaine tendresse pour celui qui avait guidé ses premiers pas à la cour; il veut rafraîchir ce lien d'affection et il reprend au roi cette pièce pour en faire un cadeau rajeuni au seigneur de Neufville. Cette dédicace est datée du i5 mai 1 538 ; elle fut écrite au moment où le poète mettait la dernière main à son livre pour l'envoyer à l'imprimeur, peut-être même au moment où celui-ci commençait l'impression.
Un contretemps fâcheux, les exigences, de la politique vinrent déranger Marot presque au début de ce travail. Nous avons dit que, depuis quelque temps déjà, le pape Paul III s'était entremis pour amener un rapprochement entre François Ier et Charles-Quint et qu'une entrevue à Nice avait été décidée. Événement considérable, sur lequel la Muse du poète ne pouvait rester silencieuse. Depuis son retour d'exil, à l'occasion du mariage de Madeleine de France, Marot avait déjà prouvé qu'il entendait remplir ses devoirs de « facteur » ordinaire des solennités de la cour. Il est fort probable qu'il composa par ordre la pièce intitulée Cantique de la Chrestienté, sur la venue de l'Empereur et du roy au voyage de Nice, pour célébrer les projets pacifiques des deux souverains. Ce cantique manque également d'inspiration, de chaleur et de mouvement. On devine du premier coup les vers faits sur commande. L'exposé indique que la pièce précéda le tête-à-tête des monarques. Elle débute par une sorte d'apostrophe à François Ier et à Charles -Quint pour les engager à venir des régions les plus lointaines de leurs États au rendez-vous assigné :
Approche toy, Charles, tant loing tu foys, Du magnanime & prudent roy François ; Approche toy, Françoys, tant loing foys tu, De Charles, plain de louable vertu...
Viennent ensuite une invocation à la paix et des imprécations contre la guerre. Le poète ne se fait pas d'illusions sur le peu de souci qu'avaient les rois de ménager le sang et la vie de leurs sujets :
Sy pitié donc, ô princes triumphans, Vous ne prenez des peuples, vos enfants,
432 Vie de Clément Marot.
Dont reciter l'eftat calamiteux
Seroit un cas trop long & trop piteux;
Si d'eulx n'avez commiferacion,
A tout le moins ayez compaffîon
Du noble fang & de France & d'Efpaigne
Dedans lequel le cruel Mars fe baigne...
Si les deux souverains n'ont point pitié de leurs obscurs sujets, qu'ils renoncent à éclaircir par un plus long égorgement les rangs de cette noblesse où se trouvent leurs amis les plus chers, leurs serviteurs les plus fidèles, les vides sont là béants :
O quantz & quelz de vos plus favoriz Sont puis dix ans en la guerre periz !
Le poète est mal à son aise; l'étiquette l'oblige à des ménagements et, pour exhorter les deux princes à la paix, il doit recourir à toutes sortes de circonlocutions et de métaphores bizarres. Suivant la mode, assez répandue alors, les habitants de l'Olympe païen et les hôtes du paradis catholique se donnent la main sans répugnance. C'est d'abord « le Grand Éternel » qui, du haut de son « manoir supernel », trouve qu'il est temps de mettre fin
Aux grands débats d'une et d'autre partie.
Il va en conséquence faire descendre Paix du haut du ciel « portant en main l'olive ». A cette vue, Mars, n'ayant rien de mieux à faire que de se reconnaître vaincu,
Deflogera plus foubdain que la fouldre.
Le départ de Mars sera le signal de l'arrivée de Pallas qui enveloppera les deux souverains dans un nuage mystérieux pour que leurs négociations pacifiques ne soient point gênées ou contrecarrées
pas les malins trompeurs D'heureufe paix trop malheureux rompeurs.
Le pape et l'Empereur étaient à Nice quelques jours avant François Ier. La population ne se lassait point d'admirer les deux flottes imposantes qui avaient fait escorte aux souverains. Il suffisait de connaître François Ier pour être sûr qu'il ne se laisserait point surpasser par l'Empereur en magnificence. Ce fut en effet comme un éblouissement sur tout son parcours le jour de sa visite au pape. L'entrevue avait été fixée au 2 juin. Le roi envoya devers lui des troupes qui vinrent prendre position autour d'une maison préparée tout exprès pour recevoir le pape en cette occasion. Le roi l'avait fait « couvrir de fleurs à l'anticque » et garnir. à l'intérieur « de tapisserie belle et riche » (1). Six mille lansquenets, mille légionnaires provençaux et un détachement de chevaulégers, étages sur les pentes qui entouraient cette maison, lui formaient comme une ceinture étincelante de casques et d'armures. Le roi arriva, tirant à sa suite les deux cents gentilshommes de sa maison et tout un cortège de grands seigneurs, princes, ducs, comtes et barons. Et tout aussitôt le rivage de la Méditerranée aux alentours de Nice ne cessa d'offrir le spectacle d'un mouvement et d'une agitation des plus curieux : « On ne voyoit, dit un chroniqueur de l'époque, que ambassade aller vers le pape, maintenant vers l'Empereur, puis au roy, galères trotter, artillerie sonner, se accoler, festoyer, carresser l'un l'autre l'Espaignol, le Françoys, l'Italien (2). » Le pape et les cardinaux de France tenaient maison ouverte à tous venants, et l'on peut penser si entre le roi et l'Empereur il y eut assaut de prodigalité. Il y eut tant de festins, de banquets, de présents que notre chroniqueur, désespérant de les pouvoir décrire, déclare laisser ce soin aux poètes.
Les trois souverains, après avoir dissimulé à l'envi sous, les démonstrations les plus affectueuses les ressorts secrets qui les faisaient agir et n'ayant plus rien à se dire, ou plutôt à se cacher, se séparèrent pour regagner leurs États. Ce n'était point précisément la paix qui venait d'être
(1) Journal d'un bourgeois de France, ire série, t. III, p. 24. Paris, p. 241. (L'Embouchement de nostre
(2) Cimber et Danjou, Ar- Saint-Père le pape). chives curieuses de l'Histoire de