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Vie de Clément Marot

signée, il ne s'agissait que d'une « abstinence de guerre », mais si l'on n'emportait pas de cette entrevue la certitude absolue d'une réconciliation complète, on s'efforçait du moins de se réfugier dans des espérances qui paraissaient bien près de la certitude. Nous trouvons l'expression de ce sentiment dans une lettre de Marguerite de Navarre qui savait mieux que personne qu'avec Charles-Quint il fallait attendre l'événement pour être sûr qu'il serait conforme aux promesses. Marguerite espérait, et beaucoup d'autres espéraient avec elle, que les deux monarques en arriveraient enfin à une entente sincère.

François Ier était déjà parvenu à Avignon lorsque l'ambassadeur que Charles-Quint entretenait auprès de lui lui exprima, au nom de son maître, le désir qu'il éprouvait d'avoir, sans plus différer, une deuxième entrevue avec le roi de France (i). Sur cette communication, François proposa Aiguës- Mortes pour une nouvelle rencontre et il rebroussa chemin tout aussitôt. Le changement d'itinéraire ne dut point être précisément du goût de Marot qui, se voyant sur la route de Lyon, calculait déjà, à un jour près, le moment où il allait revoir Dolet et savoir où en était exactement l'édition de ses œuvres. Mais les devoirs de sa charge l'obligeaient à suivre le roi. Il accompagna donc son maître à Vauvert, où il était convenu que l'on attendrait l'apparition de la flotte de l'Empereur dans les eaux d'Aigues-Mortes. Ce fut le dimanche 14 juillet que Charles-Quint mouilla à Aigues- Mortes escorté par trente et une galères espagnoles et vingt et une galères françaises. Le roi se rendit aussitôt à cheval sur la plage et, s'embarquant dans une galère, se porta à la rencontre de l'Empereur. Le lendemain, Charles- Quint vint à terre et la journée se passa en réceptions triomphales. François Ier, qui ne manquait jamais de se laisser prendre aux apparences, n'était plus maître de son enthousiasme, et dans un élan d'attendrissement il dit à Charles- Quint qu'il avait autant de puissance au pays où il était que dans ses États d'Espagne et de Flandres; et, comme témoignage de ses paroles, il le pria d'accepter une bague

(1) Génin, Lettres de Margue- rite de Navarre, t. I, p. 368.

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où était enchâssé un diamant estimé trente mille écus. Charles-Quint, ne voulant point être en reste de politesse avec son « bon frère », lui passa au cou son propre collier de la Toison d'or : « Puisqu'il vous plaist, riposta François Ier, que ie porte vostre ordre, il vous plaira porter le mien », et il lui remit à son tour son collier. On voit à quel ton de courtoisie les deux souverains étaient montés pour le moment. Le lendemain, mardi, on se sépara après une nouvelle conférence qui resta un secret. Mais le public se hâta de conclure que de cette entrevue ne pouvait sortir qu'une paix durable, parce qu'il la désirait. Du reste, les manifestations officielles commencèrent et le roi ordonna des salves d'artillerie, des feux de joie et des prières publiques.

L'entrevue d'Aigues-Mortes s'était terminée le 16 juillet. Marot dut atteindre Lyon deux jours après, encore assez à temps pour voir sortir de la presse les dernières feuilles de son livre et donner ses derniers soins à l'édition qui dut paraître vers la fin du même mois. La préface est datée de Lyon, 3o juillet. Marot l'écrivit vraisemblablement à son retour de l'excursion obligatoire qu'il venait de faire dans le Midi. Parmi nombre de pièces jusqu'à ce jour restées inédites, cette édition donnait le premier livre des Métamorphoses d'Ovide. Pour nous, cette traduction ne possède plus beaucoup d'attraits; elle obtint alors un vif succès parce qu'elle avait charmé le roi. Par un sentiment de prudence poussé aux dernières limites, Marot ne voulut point encore que son Enfer parût dans ce volume. Il avait appris à ses dépens toutes les rancunes que cette satire avait soulevées. Il ne jugea même pas à propos d'insérer dans le volume son Epistre au roi pendant son exil à Ferrare, où il donne quelques détails sur son Enfer, lorsqu'il vient à parler des juges qui lui ont voué une haine mortelle :

Suivant propos trop me font ennemis Pour leur enfer que par efcript i'ay mis Ou quelque peu de leurs tours ie defcœuvre, Là me veut on grand mal pour petit œuvre, Mais ie leur fuys encor plus odieux, Dont ie l'ofay lire devant les yeux

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Tant clairvoyants de ta maiefté haulte, Qui a pouvoir de reformer leur faulte.

Ainsi quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où Marot avait composé Y Enfer, et depuis quinze ans, d'après son aveu même, Marot n'avait jamais osé le faire imprimer. Il s'était contenté seulement d'en donner lecture au roi. Cependant, un libraire étranger, Jehan Steits, d'Anvers, avait pu se procurer une copie des vers de Marot et il avait publié YEnfer pour la première fois en i536.

Nous ne trouvons pas davantage dans cette édition de Dolet la moindre trace des Psaumes, pas même du VIe psaume que Marot avait fait paraître, en 1 533, à la suite du Miroir de l'âme pécheresse de la reine de Navarre. C'est que la Sorbonne pouvait voir cette publication d'un mauvais œil, et dans une guerre avec elle il n'y avait que des coups à attraper. Toute l'audace de Marot consista à publier pour la première fois les rondeaux et ballades qu'il avait écrits, en 1 525, contre la dame, — Isabeau ou Luna, — qu'il rendait responsable de ses malheurs. Mais il s'arrêta court après cet effort (i).

Enfin la nouvelle édition vit le jour et Etienne Dolet, qui l'avait entourée de toute sa sollicitude avec une amitié que Marot se plaît à reconnaître dans sa préface, salua son entrée dans le monde en vers latins :

Ad démentis Maroti Librum quem excudi

Autoris arte tui fuperbus in lucem

Exi Liber : fed non minus fuperbe unguem

Oftende cuilibet, nitore tam raro

Mendifque nullis exiensjrunc in lucem.

Exire fie te voluimus nomine Amici,

Purum, nitidum, terfum et carentem omni tabe (2).

Le compliment que Dolet adresse à l'exécution typographique de son œuvre n'est pas tout à fait mérité. Le

(1) Preuve nouvelle que l'Isa- était plus en faveur que jamais. . beau -Luna en question n'est (2) Stephani Doleti Carminum

point Diane de Poitiers, laquelle libri IV, p. n5.

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nouvel imprimeur n'avait pas mieux que tant d'autres de ses confrères réalisé ce prodige, que l'on attend du reste encore, l'impression sine menda. Le Marot de 1 538 n'avait point échappé à la loi commune et, malgré tous les soins de l'amitié, toute la science d'un imprimeur érudit, n'était point exempt de fautes. On trouve ces fautes reparées dans une édition parue sous le nom de Sébastien Gryphe, à Lyon. Le format est le même, la justification des pages ne diffère point, toutes les « coquilles » relevées dans les errata de l'édition de Dolet ont été soigneusement corrigées. Cette édition ne porte point de date, mais il est probable qu'elle est postérieure à la précédente (1). Il est à remarquer que, dans cette édition de Gryphe, toutes les pièces adressées à Dolet ont disparu pour faire place à d'autres. Elle pourrait donc bien avoir fait son apparition au moment de la querelle qui survint entre Dolet et Marot et dont nous chercherons plus loin à fixer l'époque.

Le roi était rentré à Paris et de là avait établi ses quartiers d'automne à Saint-Germain : Clément Marot ne tarda pas à aller reprendre son poste auprès de lui. Prolonger son absence, c'était laisser le champ à ses ennemis.

Nous retrouverons Marot a la suite du roi quelque temps après, lorsque François Ier se rendit en Picardie pour compléter la trêve conclue avec Charles-Quint à Nice par un traité avec sa sœur Marie d'Autriche, reine de Hongrie et de Bohême. Cette princesse était d'une rare fermeté et d'une intelligence supérieure ; dans les épreuves les plus cruelles, jamais son courage n'avait subi la moindre défaillance. Elle gouvernait alors pour son frère les provinces des Pays-Bas, et les historiens sont unanimes à déclarer qu'à elle seule revient l'honneur d'avoir conservé ces provinces « en l'obéissance et au service de Sa Majesté Impériale » (2).

(1) Cependant l'éditeur de la tome II, p. 7, note 1). Le con-

présente édition a pu croire un traire est aussi vraisemblable,

moment que l'édition de i538, sans toutefois qu'il soit possible

d'abord confiée à Gryphe et pa- d'être tout à fait amrmatif.

rue sans date, avait été retirée (2) Hilarion de Coste, les Élo-

par Marot à cet imprimeur pour ges des reines, t. II, p. 566. être confiée à Dolet (voir notre

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Chez elle, aux délicatesses féminines s'alliaient les énergies d'une virilité à toute épreuve; la vie des camps, les fatigues de la guerre ne l'effrayaient pas et, comme en porte témoignage un de ses historiens, « elle était toujours prête à endurer les incommodités du chauld, du froid, de la pluye et du vent autant que le moindre petit soldat de ces armées » (i). Cette femme était une puissance auprès de son frère. François Ier l'avait compris. Il voulut gagner ses bonnes grâces. Pour lui témoigner sa déférence, il négocia une entrevue où il irait lui faire approuver en quelque sorte les conventions intervenues à Nice et à Aiguës-Mortes. Il fut convenu que l'on s'avancerait de chaque côté à peu près à égale distance de Paris et de Bruxelles et la rencontre eut lieu à la Fère dans la seconde moitié du mois d'octobre 1 538. Marot, poète attitré des grandes circonstances, fut désigné pour chanter en vers les louanges de la princesse. Le sujet l'inspira assez heureusement et il trouva quelques traits heureux, quelques allusions ingénieuses. Marot commence par résumer en deux vers les qualités qui caractérisent la princesse :

Chafte Diane, ennemie d'oifeuse Et d'honorable exercice amoureufe.

(A la Royne de Hongrie venue en France.)

Puis, après les compliments d'usage, il arrive au principal et parle en termes enthousiastes de cette entrevue qui a fait naître les espérances les plus légitimes :

O combien fut le peuple refiouy

D'Efpaigne & France après avoir ouy

Qu'icy venois ! Cela nous eft un figne

(Ce difoyent-ils) que l'amour f'enracine

Es cueurs royaux ; cela eft un présage

Que Dieu nous veult monftrer fon doulx vifage

Et que la paix dedans Nice traiétée

Eft une paix pour iamais arreftée...

Après cet exposé, si simple dans sa sincérité, le poète ne peut échapper tout à fait aux entraînements de la fic-

(i) Hilarion de Coste, les Elo- ges des reines, t. II, p. 566.

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tion poétique et aux exigences de l'éloge. Pour faire honneur à Marie d'Autriche, il prend comme terme de comparaison l'arc-en-ciel qui annonce la pluie, le printemps, dont la verdure exubérante annonce les fruits de l'été, tout comme la princesse annonce la paix par sa présence. Il évoque le souvenir de Penthasilée, amazone des temps héroïques, pour l'accabler sous la supériorité de l'amazone des temps modernes : « Ta gloire, lui dit-il, est maintenant anihilée »,

Car devant Troyes allas pour guerroyer, Marie vient pour guerre foudroyer.

Marot aurait pu s'en tenir à ce trait d'ingéniosité ; mais il aurait manqué quelque chose à la poésie de cour si le roi Salomon et la reine de Saba n'y étaient venus tenir leur partie, et c'est en effet sur un rapprochement entre ces deux personnages bibliques d'une part, le roi de France et la reine de Hongrie de l'autre, que se termine le morceau.

Au nord comme au midi, les souverains avaient donc échangé les assurances les plus pacifiques et protesté de leurs sentiments d'amitié. Les peuples pourraient-ils compter que l'effet de ces belles paroles aurait longue durée? Le mieux qu'ils avaient à faire était de jouir de ce calme passager. François Ier reprit le chemin de sa capitale où Marot continua à remplir ses fonctions auprès du roi. Mais, à cette époque de la vie du poète, on ne retrouve plus l'activité de ses premières années; s'il n'a point perdu cette puissance créatrice qui marquait chaque jour de son « adolescence » par quelque production nouvelle, sa veine est moins féconde et ses vers ne coulent plus comme de source. Nous sommes à la fin de i538; deux ans ont passé depuis que Marot a quitté la terre d'exil et, durant ces deux années, c'est à peine s'il a tiré quelques sons de sa lyre; encore ses vers sont dictés par l'étiquette. Qu'a-t-il fait depuis deux ans? Des vers pour le mariage de Madeleine de France avec le roi d'Ecosse, des compliments rimes pour Charles-Quint et la reine de Hongrie. Mais, en dehors de ces bienvenues officielles, l'inspiration semble

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faire défaut au poète, ou, si elle lui vient, il ne la suit plus comme au temps où il s'abandonnait aux caprices de son imagination. On serait tenté de croire que Marot a cherché un abri contre les intempérances de sa langue dans une oisiveté silencieuse. Cependant, sur ces apparences, il ne faudrait pas trop vite l'accuser de paresse. Il travaillait, bien qu'il ne mît point le public dans la confidence de ses travaux; il travaillait, et nous en trouvons la preuve dans ce passage d'une épître au « général » Prévost, qui se termine ainsi :

Et fur ce poinét vay ma lettre ployer Pour me remettre aux chofes ordonnées Que pour t'efcripre avois abandonnées.

C'est dans l'édition de 1 538 que cette épître apparaît pour la première fois ; il est vraisemblable qu'elle fut écrite vers la même époque. Ce serait donc en cette année 1 538 que Marot aurait consacré ses soins « aux choses ordonnées » dont il parle à son ami Prévost. Quelles pouvaient être ces choses? Sans doute quelque œuvre de la compétence de Marot commandée par le roi. Or, le premier livre de la traduction d'Ovide avait obtenu autrefois un grand succès auprès de François Ier. Succès même si grand que les libraires qui profitèrent de l'exil de Marot pour mettre ses œuvres au pillage, notamment Antoine Bonnemère, en 1 534, n'oublièrent pas de donner au public cette traduction du premier livre des Métamorphoses. Il est probable que le roi avait engagé son valet de chambre à continuer et à lui présenter le second livre. En s'en rapportant aux vers ci-dessus, on est porté à croire que cette traduction était alors sur le métier, d'autant plus que l'édition de 1 538 ne contient que le premier livre, et c'est seulement dans les éditions subséquentes que le second fera son apparition.

Cette œuvre, à elle seule, aurait été d'assez longue haleine pour remplir les loisirs du poète. Mais il y avait autre chose. Nous avons vu comment, sous l'influence des homélies de Calvin à Ferrare, Marot avait été en partie gagné à la Réforme. Pour Marot, comme pour tous les néophytes, cette renaissance du culte marquait la première

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étape d'un règne de justice et de vérité, par quoi le monde serait régénéré. On pourra expliquer la conversion du poète par une illumination du ciel, par les tendances de son esprit, par les influences de son entourage; mais à ces diverses causes il convient d'ajouter également la campagne menée contre lui par Sagon. Cette violence qu'on essayait de faire à sa volonté, en prétendant vaincre ses opinions, finit par exaspérer son amour de l'indépendance. Joignez à cela qu'il avait gardé au fond du cœur un profond ressentiment de l'affront subi à Lyon lorsqu'on l'avait obligé à payer le droit de rentrer en France par la cérémonie humiliante de l'abjuration. Il avait abjuré, mais il avait voué une haine implacable à ces hommes qui torturaient les consciences et, s'imaginant que la liberté était dans l'autre parti, il se jetait de plus en plus dans cet autre parti. Il importait de signaler cet état d'âme de Marot pour comprendre l'éclosion de ses œuvres religieuses, les Psaumes et toute une série d'homélies en vers qui forment un contraste si frappant avec les poésies légères de son premier âge.

Ce fut en effet vers cette époque que Marot se mit à la traduction des Psaumes. Nous relevons, à ce sujet, des détails précis chez un écrivain d'autant moins suspect qu'il n'est point tendre pour Marot. Ennemi de l'hérésie et des hérétiques, Florimond de Rœmond ne s'attache qu'à instruire de son mieux leur procès (1). Il raconte qu'à son retour de Ferrare, le poète fit la connaissance de Vatable, professeur du roi en langue hébraïque, et qu'une intimité de plus en plus étroite s'étant formée entre ces deux hommes, Vatable aurait usé de son influence pour détourner Marot de la poésie légère et l'engager à choisir une œuvre plus sérieuse, savoir la traduction des Psaumes. Florimond de Rœmond ajoute que le conseil n'était point donné dans un but de propagande huguenote, car Vatable était bon catholique. Nous pensons également que Marot, lorsqu'il versifia ses premiers psaumes, ne se doutait certes pas que cette œuvre contribuerait plus que toute

(1) Florimond de Rœmond, t. VIII, chap. ix, p. 3, 4 et 5. De la naissance de l'Hérésie,

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autre à la popularité de son nom et que ces rimes souvent insipides deviendraient l'arme la plus puissante de la Réforme. Marot soupçonnait si peu l'effet qu'il allait produire que Théodore de Bèze lui reprochera un jour d'avoir « ouvert la porte aux autres sans entrer lui-même dans le temple de la vérité ».

Mais, dira-t-on, comment Marot, si peu instruit qu'il ne savait pas même le latin, pouvait-il traduire un poème de l'hébreu? Voici comment on procédait. Vatable traduisait littéralement en prose française le texte de langue hébraïque : Marot s'emparait de cette traduction et s'évertuait à découper en tranches rimées la pensée du roi prophète. Les écrivains catholiques ont souvent reproché à Marot d'avoir travesti le texte : il fallait bien trouver un grief contre l'hérétique. Mais, à supposer que le reproche soit fondé, resterait à savoir qui, de Vatable ou de Marot, est le coupable.

Telle est la version de Florimond de Rœmond. Elle semble fort acceptable; mais pour partie seulement. S'il est hors de doute que Vatable mit au service de Marot sa connaissance de l'hébreu, il est beaucoup moins certain qu'il lui ait inspiré et en quelque sorte soufflé l'idée de traduire les Psaumes de David. Rappelons-nous en effet que, dans l'édition du Miroir de l'âme pécheresse publiée en i533, on trouve, à la suite du poème mystique de la reine de Navarre, la traduction par Marot du psaume : Domine ne infurore arguas me. Il est probable que divers motifs ramenèrent Marot à cette tentative d'autrefois. D'abord, ses loisirs du moment et aussi la circonstance de cette amitié formée entre lui et Vatable qui lui apportait un concours précieux. Un autre fait confirme l'hypothèse que, presque aussitôt rentré d'exil, Marot s'essaya à la traduction d'un certain nombre de psaumes : dès l'année i53g, c'est-à-dire dans un laps de moins de deux ans, ces psaumes purent être dérobés à Marot, transportés à Strasbourg, imprimés sans nom d'auteur et chantés dans les réunions que tenaient les réformés. Il existe à la bibliothèque de Munich une plaquette intitulée : Aulcuns pseaulmes et cantiques mys en chants à Strasbourg, i53g. Or, sur dix-huit psaumes contenus dans cet opuscule,

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douze sont de Marot. Chose bizarre, celui que Marot avait placé à la suite du Miroir de l'âme pécheresse ne s'y rencontre pas; il échappa aux protestants de Strasbourg qui tenaient en suspicion les œuvres de Marguerite de Navarre et n'eurent point l'idée d'aller y chercher un psaume de Marot, tandis qu'ils réussirent au contraire à se procurer les nouveaux, traduits avec l'aide de Vatable, à les réunir et à en former un recueil liturgique. Ce premier spicilège des chants de l'église réformée permet de déterminer approximativement l'époque où Marot commença à s'occuper avec suite de la traduction des Psaumes. Quant à la transmission de ces poésies à Strasbourg, il suffit, pour la comprendre, d'un simple coup d'œil sur les pièces d'un procès d'hérésie intenté en 1 534 à Baudichon de la Maisonneuve, riche marchand de Genève poursuivi pour avoir introduit en France des livres condamnés par la Sorbonne. L'interrogatoire de l'accusé et surtout celui des témoins explique comment se faisait, entre la France et les pays voisins, cet échange de produits intellectuels, commerce d'autant plus actif que la question religieuse s'y trouvait mêlée (1).

Ainsi Marot partageait son temps entre la traduction du second livre des Métamorphoses pour plaire au roi et ses études préliminaires sur les psaumes de David pour suivre son propre goût. Même ce fut avec une certaine ardeur qu'il dut pousser sa traduction des Psaumes, car nous verrons bientôt que lorsque l'Empereur vint en France, dans les premiers jours de l'année 1540, Marot lui fit hommage de trente psaumes déjà traduits.

Quant à ses homélies, Marot était trop prudent pour publier ces petits poèmes, dévots mais hérétiques, qui ne pouvaient que lui créer de nouveaux embarras et soulever de nouvelles tempêtes. Il les garda par devers lui, se contentant de les communiquer à quelques intimes. C'est seulement à sa mort que le public fut mis dans la confidence.

Nous déterminerons plus loin la date de ces œuvres religieuses, dites posthumes, qui furent livrées pêle-mêle et sans aucune désignation chronologique à la curiosité des

(1) Voyez Procès de Baudichon, publié par Baun. Genève, 1873.

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lecteurs et à la spéculation des libraires. Nous ne pouvons croire que Marot les ait composées d'une haleine et sans prendre le temps de respirer. Elles vinrent chacune à leur heure, suivant l'impression du moment, et nous tâcherons d'en indiquer la véritable place dans les dernières années de la vie de Marot. Nous aurons aussi à examiner si, dans le nombre, il n'en est pas dont l'authenticité soit contestable.

Après avoir signalé cette fermentation des idées religieuses dans l'esprit de Marot, nous avons à constater un autre phénomène tout nouveau chez le poète. Marot, que nous avons connu si insouciant du lendemain, si dénué de prévoyance, Marot qui, jusqu'ici, a vécu au jour la journée, commence à jeter un regard inquiet sur l'avenir. Il ne se fait pas encore le tableau bien arrêté d'une vieillesse abandonnée avec son cortège de misères et de maladies, ce n'est encore qu'une vision vague, mais elle assiège douloureusement sa pensée. Et pour l'éloigner de lui, pour faire évanouir cette crainte du lendemain, il va adresser sa requête à celui qui fut toujours sa ressource suprême aux heures de détresse, au roi. On a tout d'abord quelque peine à se figurer ce Marot raisonnable, réfléchi, préoccupé de l'avenir, au lieu du Marot de la « jeunesse folle, » vidant sa maigre escarcelle avec la même insouciance qu'il prodiguait les trésors de sa veine poétique. En tournant quelques feuillets des œuvres, nous trouvons à courte distance ces deux Marot si distants l'un de l'autre; mais il ne faut pas oublier que les années s'ajoutaient aux années, que les épreuves avaient mûri cette imagination, forcée malgré elle de se recueillir. Marot touchait à cet âge où l'on ne peut plus se dissimuler à soi-même que l'on franchit les premières lignes derrière lesquelles guette la vieillesse. Il est d'ailleurs des signes précurseurs qui rendent l'illusion impossible. Marot touchait à ces limites, et il met une certaine bonne grâce dans cet aveu :

... Car l'hiver qui f'apprefte

A commencé à neiger fur ma telle.

(Églogue au Roy soub^ les noms de Pan et Robin.)

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C'est en plaçant sur la tête de Marot cette couronne de cheveux blancs que les années y ont fait entrer la raison. Et comme, dans toutes les circonstances critiques, sa pensée se tourne tout de suite vers ce pouvoir supérieur auquel il laisse le soin de le tirer d'embarras, il dédie au roi une Eglogue dans laquelle François Ier, sous le nom de Pan, dieu des bergers, reçoit la requête de son poète qui, pour la circonstance, a pris le nom du pastoureau Robin. Ce pastoureau est un personnage de notre connaissance ; nous l'avons déjà rencontré dans la Complainte du pastoureau chrestien; seulement, ici, il nous donne son nom. Les deux pièces débutent à peu près de même et, quant au décor, il ne diffère point : nous sommes en pleine bergerie. Ainsi Marot accommodait une pièce que personne ne lui reprocherait d'avoir copiée, puisque personne ne la connaissait ni ne devait la connaître. Comme il ne l'adresse plus à Dieu, mais au roi, le grand Pan descend d'un degré, ce n'est plus qu'un demi-dieu terrestre. La Complainte du pastoureau chrestien commençait ainsi :

Un paftoureau nagueres ie efcoutois

Qui f'en alloit complaignant par les bois,

Seul & priué de compagnie toute,

Nayant en luy de plaifir une goûte...

Le paftoureau, en redoublant fes cris,

Va commencer à former de fa langue

Une piteufe & lamentable harengue

En f'adreffant à Pan que, dans tous lieux,

L'on va nommant des Bergiers le grand Dieu.

Le poète modifie à peine cette entrée en matière dans la pièce dont il fait hommage au roi :

Un paftoureau, qui Robin i'appelloit, Tout à part foy nagueres f'en alloit Parmy foufteaux (arbres qui font vmbrages), Et là tout feul faifoit, de grand courage, Hault retentir les boys & l'aer ferain, Chantant ainsi : O Pan, Dieu fouuerain, Qui de garder ne fus oncq pareffeux Parez & brebis & les maiftres d'iceulx

Et remets fur touts gentilz paftoureaulx Quand ilz n'ont prez ne loges, ne tauraulx...

On dirait que Marot, ne pouvant livrer à la publicité cette composition du Pastoureau chrestien, où il avait déposé des pensées dangereuses à clamer tout haut, éprouvait un malicieux plaisir à lui emprunter certaines idées, certaines tournures, certaines phrases même pour les offrir au roi. Toutefois, si, dans la nouvelle pièce comme dans l'autre, Marot ne parle que de pasteurs et de troupeaux, il s'est proposé un tout autre objet : son but est d'appeler sur lui la bienveillance royale. Pour bien disposer le maître en sa faveur dans toute la première partie de cette bergerie, Robin-Marot fait un retour sur ses premières années, s'arrête avec complaisance sur les joies de l'enfant que ne tourmente pas l'avenir :

Car foucy lors n'avois, en mon courage, D'aulcun beflail, ni d'aulcun pafturage...

Cette évocation si vivante du premier âge de Marot nous a fourni les détails les plus intéressants sur l'enfance du poète, et nous y avons largement puisé (i). Il est inutile d'y revenir. Mais il faut retenir cette déclaration qui paraît sincère, c'est que les efforts du poète n'ont jamais eu d autre objet que de plaire au roi, sans l'arrière-pensée de battre monnaie avec la bienveillance royale :

Ainfi & doncq, en Telle de mes iours,

Plus me plaifoit, aux champeftres feiours,

Avoir faicl chofe (o Pan) qui t'aggreaft

Ou qui l'aureille un peu te recréait,

Qu'auoir aultant de moutons que Tytire;

Et plus (cent foys) me plaifoit d'ouyr dire :

Pan fait bon œil à Robin le berger,

Que veoir chez nous trois cents beufz héberger...

Mais l'homme qui, dans la fleur de l'âge, mettait toute sa confiance en sa vigueur, commence à réfléchir sur le retour des choses humaines. Marot peint avec un grand

(i) Voyez ci-dessus, p. 7 à 11.

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bonheur d'expression cette transformation qui s'est opérée en lui :

Mais maitenant que ie fuis en automne Ne fçays quel foing inufité m'eftonne, De tel façon que de chanter la veine Devient en moy (non point laffe, ne veine) Ains trifte & lente...

Et, tandis que le poète est en proie à ces angoisses intérieures, au dehors les présagesles moins rassurants viennent ajouter à l'inquiétude de son esprit :

I'oy, d'aultre part, le piuert iargonner, Siffler l'efcouffle & le butor tonner : Voy l'eftourneau, le héron & l'aronde Etrangement voler tout à la ronde, M'aduertifTant de la froide venue Du trifte hiver, qui la terre defnue ; D'aultre cofté, i'oy la bife arriuer Qui, en foufflant, me prononce l'yver ; Dont mes trouppeaux, cela craignans & pis, Tous en vn tas fe tiennent accroupis : Et diroit-on, à les ouyr befler, Qu'avecques moy te veulent appeler A leur fecours & qu'ils ont cognoiflance Que tu les as nourris des leur naiffance...

Voilà Marot au point où il voulait en venir. La démonstration est faite; le roi s'est lié par ses bienfaits dans le passé; il est tenu, par un enchaînement inévitable, à les continuer dans l'avenir. Du reste, plus Marot s'efforce de prouver au roi que celui-ci est tenu de lui octroyer ses faveurs, plus il a soin de se faire petit et modeste en ses demandes :

le ne quiers pas (o bonté fouueraine)

Deux mille arpens de paftiz en Tourraine,

Ne mille beufz errants par les herbis

Des monts d'Auvergne ou aultant de brebis ;

Il me fufHt que mon troupeau preferues

Des loups, des ours, des lyons, des loupcerues

Et moy du froid...

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Le poète, délivré des soucis qui l'obsèdent, pourra s'abandonner sans réserve à l'inspiration, et ses vers ne seront plus qu'un concert de louanges pour célébrer les mérites du Dieu qui veille si bien sur les bergers. Mais il faut que le roi soit engagé en quelque sorte malgré lui. Et Marot le remercie avant d'avoir rien reçu. Comment la libéralité royale se résignerait-elle à être en reste avec ce témoignage de gratitude?

Sus mes brebis, trouppeau petit & maigre, Aultour de moy faultez, de cueur allègre ; Car defîa Pan, de fa verte maifon, M'a faidl ce bien, d'ouyr mon oraifon.

Nous n'avons point relevé au cours de cette analyse tous les traits communs du morceau avec la Complainte du pastoureau chrestien. Nous avons signalé plus haut l'analogie, le lecteur fera sans peine les rapprochements. Après s'être inspiré d'une manière générale de sa première pensée, Marot se copie lui-même à la fin comme au commencement. Il avait fait dire à son pastoureau :

Alors (ô Pan) le moindre & plus bas fon Que ie rendray vauldra une chanfon.

, Dans VEglogue au roy, il fait dire à Robin avec une très légère variante :

Lors en fcience, en mufique & en fon Un de mes vers vauldra vne chanson.

Marot, du reste, ne pouvait se plaindre de ceux auxquels il présentait ses vœux. Son premier souhait au dieu des pastoureaux avait été exaucé puisqu'il avait vu la fin de son exil et pu rentrer dans son pays. Son second souhait au roi allait avoir sa réalisation immédiate. Les circonstances allaient mettre François Ier à même de combler les vœux de son poète favori. Marot qui, jusqu'à ce jour, avait souffert de ce mal chronique et presque incurable si connu alors sous le nom de « faulte d'argent » ; Marot qui n'avait jamais eu le lendemain assuré et n'avait eu d'autre gîte que celui que lui assignait le bon plaisir de ses protecteurs;

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Marot allait avoir une maison à lui, un toit sous lequel il pourrait abriter sa famille, un enclos dans lequel le berger Robin verrait gambader « son trouppeau petit et maigre ». Par une généreuse fantaisie du roi, Marot allait devenir propriétaire et posséder pignon sur rue.

Voici comment advint ce gros événement de la vie du poète. On sait la passion de François Ier pour les artistes; la protection dont il les entourait est restée un de ses plus beaux titres de gloire devant la postérité. Il attirait dans ses Etats, de tous les pays étrangers, ceux qui voulaient bien se laisser séduire par ses largesses et les employait à peindre les galeries de ses châteaux, à sculpter le marbre de ses palais, à ouvrer de merveilleux travaux d'orfèvrerie. François payait grassement ces artistes et les logeait soit dans les résidences royales, soit dans des maisons qu'il possédait en divers quartiers de Paris. C'est ainsi qu'il avait mis la Tour de Nesle à la disposition de Benvenuto Cellini et de ses apprentis. C'est encore pour mener à bien ses projets artistiques que, dans le courant de l'année 1 5 3 1 -, il avait fait l'acquisition d'une maison sise rue du clos Bruneau. D'après les indications que nous avons pu recueillir, il semble que le roi à ce moment avait médité de s'offrir sa propre statue équestre. C'est dans cette intention qu'il aurait fait venir de Florence un sculpteur en renom, élève de Verrochio et de Léonard de Vinci, nommé Giovanni Francesco Rustici. D'après les pièces que nous avons sous les yeux, François Rustici fut appelé non seulement pour fondre un cheval de bronze, mais aussi pour faire « une statue qui devoit être sur ledict cheval ». Pareille entreprise exigeait de la place. Le roi chargea du soin de trouver un logement pour son sculpteur un certain Pierre Spina ou Espine qui s'adressa au propriétaire de la maison du clos Bruneau. Si le propriétaire avait traité directement avec le roi, peut-être se fût-il montré plus exigeant, c'est pourquoi on avait recours à une personne interposée. La maison, la grange et les dépendances furent vendues à Pierre Spina pour un peu plus de sept cent vingt livres tournois. François Rustici s'y installa avec ses hommes et il fut inscrit aux dépenses une somme d'environ deux mille )• 29 .

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quatre cents livres tournois par an « pour le vivre d'icelluy Francesco et de son train ». Le roi fit faire en outre un approvisionnement de cuivre assez considérable qui devait suffire à confectionner le cheval et son cavalier (i).

D'après les comptes de la maison du roi, il semblerait que Rustici finit par fondre le cheval, mais l'affaire en resta là, et quant au cavalier il ne fut même pas mis au moule. Pour quelle cause le roi délaissa-t-il ce projet? Nous ne saurions le dire. Nous ignorons également ce que devint le cheval. Mais ce que nous savons d'une manière certaine, c'est que cette maison, par suite de l'affectation qu'elle avait reçue pendant un certain temps, conserva le nom de « maison du cheval de bronze » ; ce que nous savons également, c'est qu'elle se trouvait libre juste au moment où Marot demandait au roi de prendre en commisération sa situation incertaine; c'est enfin que le roi eut la bonne pensée de faire succéder dans cette maison au sculpteur qui devait lui élever une statue équestre le poète qui devait élever dans ses vers un monument non moins durable à sa renommée. Mais François Ier ne se contenta pas de conférer à Marot une jouissance à titre

(ij 28 avril i53i. — « A Pierre dix milliers de cuyvre fourny Spine la fomme de 3,820 livres audict maiftre Iehan Francifque tournois que le roy luy a or- à raifon de 62b livres tournois donné & ordonne pour fon rem- le millier, dont il eft demeuré du bourfement de pareille fomme refte iufques à près de trois à qu'il a advancée et fournie par quatre milliers, duquel cuyvre ordonnance verballe audicl fei- f'en pourra faire la ftatue qui gneur pour faire conftruire le fera fur ledicl cheval : i,25o livres cheval de fonte que icelluy fei- & la fomme de i,83o livres tant gneur a ordonné eftre faicl par pour le vivre d'icelluy Francifque Iehan Francifque, Fleurentin, & de fon di£l train que pour maiftre fculpteur, lequel befon- faire la fonte dudicT: cheval. » gne es faulxbourgs de Saint Ger- (Arch. nat., J 960, cahier I, fol. 42.) main des Prés les Paris. C'eft « A Françoys Rufticy, fculpaffavoir pour l'achapt d'une mai- teur, lequel faicl: le grant chefon pour faire ledi£t cheval & val de cuivre à Paris, pour fa loger icelluy maiftre Iehan Fran- penfion de fept moys entiers cifque & fon train la fomme de commencez le premier iour de 5oo livres tournois & 220 livres juing mil Ve XXXI & fîniffant le tournois pour le baftiment de la dernier iour de décembre enfuigauche qu'il a convenu faire vant, vnc livres. » (Arch. nat., pour fes befongnes. Plus pour J 960, cahier I, fol. 17.)

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précaire; il lui transporta la pleine et entière propriété du domaine, pour lui et les siens, à perpétuité. Marot dut se frotter les yeux et y regarder à deux fois lorsqu'en réponse à sa missive poétique, un envoyé du roi lui remit un beau parchemin orné du sceau royal sur lequel on lisait ceci :

François, etc., fçavoir faifons, etc., que nous, ayant regard & confideration aux bons, continuels & agréables fermées que notre cher & bien amé vallet ordinaire Clément Marot nous a par ci deuant & par longtemps faid, tant en son dict eftat que autrement en plufieurs maintz et louables manières, voullant iceulx feruices aulcunement recognoiftre enuers luy affin de luy donner meilleure voullenté, moyen & occasion de continuer & perfeuerer de bien en mieulx & à iceluy, pour ces caufes & autres à ce nous mouuans, auons donné, octroyé, ceddé, quitté, tranfporté & delaiffé, donnons & octroyons, ceddons, quittons & tranfportons pour luy, fes hoirs, fuccefTeurs & ayans caufe à toufiours une maifon, grange & iardin, le tout encloz de murailles & fitué & affis es fauxbourg Sc Germain des près les Paris, en la rue du clos Bruneau, auquel lieu a efté fondu un grand cheual de cuuire que nous auons faiél faire, laquelle maifon et iardin a efté pour ceft effed cy devant acquife par nos commandements de Me Jehan Vimont, prebftre, par Pierre Efpine, lequel depuis la nous a ceddé et delaiffé comme acquife de noz deniers; pour lefdictes maifons, grange ou iardin, ainfy encloz que diél eft, de quelque valeur & eftimation qu'ils foient & puiffent monter, iouir & ufer par lediél Clément Marot, fes hoirs, fuccefTeurs & ayant caufe, en prendre '& perceuoir les fruiélz, proffiétz, revenus & émoluments & en faire & difpofer comme de leur propre chofe & héritage pleinement, paifiblement & perpétuellement, à la charge de paier & acquitter les dimes eftans sur les dicles maifons, granges & iardins & ainsy qu'il appartiendra. Si donnons en mandement par les mefures prefentes de nos amés & féaux les gens de nos comptes et treforiers à Paris, au prevoft dudiét lieu ou à fon lieutenant & à tous, etc., etc. Donné à Tourain en Brie au moys de iuillet l'an de grâce mil V C XXXIX & de noftre règne le xxve. Ainfy figné : Francoys. Par le Roy : Breton, vifa (1).

Un érudit du xixe siècle a eu la curiosité de rechercher

(1) Arch. nat., Sect. hist., Tré- fol. 57 v°, art. 3oi. sor des chartes, vol. 22, JJ 254,

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où il fallait situer de nos jours l'emplacement du logis de Marot, et il est arrivé à la conclusion que la « maison du cheval de bronze » occupait les terrains sur lesquels sont bâties les maisons qui portent le n° 3o dans rue de Condé et le n° 27 dans la rue de Tournon. D'autres propriétaires, à la vérité, réclament pour leurs immeubles l'honneur d'avoir appartenu à Marot. Mais les affirmations de M. Adolphe Berty sont tellement précises qu'elles ne laissent aucun doute dans l'esprit : « J'ai pu déterminer, dit-il, avec une exactitude mathématique quel était l'emplacement de cette maison, parce que les accensements de i58i donnent la largeur et la distance à laquelle elle se trouvait du coin de la rue de Vaugirard. Rien dans les dimensions indiquées n'est changé aujourd'hui. Dans les accensements de i58i, elle est encore appelée la maison du cheval d'érain (1). »

D'après les déclarations mêmes que Marot avait faites dans son Eglogue au roi, ses goûts étaient modestes, et il ne nourrissait point d'ambitieuses visées. Cette petite maison de la rue du clos Bruneau allait enfin lui donner cette tranquillité d'esprit, ce bien-être matériel dont l'avaient rendu si avide des épreuves non encore oubliées.

(1) Revue universelle des Arts (année i856, t. III, p. 375).

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