CHAPITRE XX
Marot revient en Savoie. — Églogue sur la naissance d'un fils du dauphin. — Le poète se prêche à lui-même la résignation. — La victoire de Cérisoles. — Marot rejoint le camp du duc d'Enghien et chante la gloire des armes françaises. — Le Balladin : parallèle de la belle Christine et de la méchante Simonne. — Mort de Clément Marot. — Lyon Jamet écrit son epitaphe. — Ce que deviennent les « maroteaux ».
OUS pensons que Marot quitta Genève vers la fin de novembre 1 543. En effet, l'instruction judiciaire au sujet de la partie de tric-trac que Marot aurait faite avec Bonnivard commence le 18 décembre et, dans sa déposition, l'un des témoins, la femme Hugonneri, déclare formellement que les faits se sont passés un mois auparavant. Marot était donc encore à Genève vers le milieu de novembre. Selon nous, ce serait à peine quelques jours après cette partie qu'il aurait repris son bâton de voyage et se serait dirigé vers le Piémont.
Il se sentait attiré vers cette terre, qui, si elle n'était point la patrie française, était du moins placée sous l'autorité du roi de France. A mesure qu'il s'éloignait de Genève, il détestait davantage ce lieu de souffrance et d'expiation où il avait cru trouver repos et sûreté et où il n'avait vécu qu'au milieu des angoisses et des privations. Ces senti-
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ments sont exprimés au vif dans une épigramme au roi où il dit :
Lorfque la peur aux talons met des ailes, L'homme ne fçait où f 'enfuir ni courre ; Si en enfer il fcet quelque nouvelle De fa feurté, au fin fond il se fourre...
L'allusion à Genève est transparente. Au contraire, sur la route de Savoie, il retrouvait les illusions qui l'avaient soutenu au plus fort de ses épreuves. Le chemin rapprochait le poète de son protecteur ordinaire; il se reprenait à espérer et le courage lui revenait au cœur :
Puis peu à peu fa peur vient à efcourre,
Ailleurs f'en va : Sire, i'ay faicT: ainfi
Et vous requiers de permettre qu'icy
A feureté fervice ie vous face.
Puny affez ie feray, en foucy
De ne plus veoir voftre royale face.
Comment repousser une requête si modeste? Tout ce que demandait Marot, c'était de vivre sur un territoire dépendant de l'autorité du roi, puisqu'il ne pouvait plus être admis à contempler la face de son protecteur. François Ier fit un signe d'acquiescement et le poète put chercher de nouveau un abri sous le ciel de la Savoie.
C'est entre ce pays et le Piémont que nous allons le voir partager les derniers jours de sa vie errante, allant d'Annecy à Chambéry et de Chambéry à Turin. Après les Psaumes, dont nous laissons aux protestants et aux catholiques le soin de discuter les mérites poétiques; après certaines épigrammes un peu libres dirigées contre l'Église romaine et exhalant un parfum de prêche, la pièce que nous venons de citer apparaît comme illuminée d'un reflet des meilleures années du poète. On sent que Marot est débarrassé du poids qui oppressait sa poitrine; il n'étouffe plus comme à Genève, il respire; c'est le Marot d'autrefois, aussi habile à aiguiser les railleries les plus piquantes qu'à tourner ses compliments avec une incomparable gentillesse. La métamorphose est complète. Si Marot a retrouvé sa verve, ce n'est pas qu'il soit plus riche
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que naguère, mais il a reconquis son indépendance, il n'a plus en face de lui ces faces maussades dont l'aspect suffisait à glacer son inspiration.
Rentrant en Savoie, il était naturel que Marot songeât à la ville qui, à sa première visite, lui avait déjà fourni asile. Ce fut à Chambéry qu'il dressa sa tente. C'était d'ailleurs la résidence de Raymond Pélisson, chargé d'administrer la province pour le roi, et se rapprocher du représentant du roi était toujours préférable pour Marot, malgré l'insuccès de ses précédentes démarches; l'exilé se trouverait plus à portée pour voir arriver de France ces instructions pleines de commisération qu'il attendait depuis si longtemps. D'après divers indices que nous avons recueillis et d'après le caractère même de notre poète, il est probable que Marot ne resta point sédentaire à Chambéry et qu'il ne résista pas au plaisir de parcourir les belles vallées qui s'étendent de Chambéry à Genève. Il avait dans la contrée des amis, comme le prouve tel huitain adressé à Mme de la Barme, de Necy, en Genevois, où il lui fait des adieux brûlants. Mais, après ces excursions, il revenait toujours à Chambéry, et c'est là que, dans quelque logis sans doute bien modeste, il avait déposé les seuls biens qui lui restassent : les manuscrits de certaines poésies entachées d'hérésie, presque toutes inconnues, dont quelques-unes seulement avaient été publiées sans le nom de l'auteur et peut-être sans son consentement, et qui furent « retrouvées après sa mort parmy ses aultres factures ».
Marot était donc à Chambéry lorsque, dans les premiers jours de l'année 1544 (n. st. 1 545), il apprit la naissance du dauphin, fils de celui qui devait être Henri II et de Catherine de Médicis. Cette naissance était attendue depuis de longues années; aussi fut-ce à la cour une joie sans égale. On peut juger de l'enthousiasme que causa cet événement dans l'entourage du roi par le passage suivant d'une lettre où Marguerite de Navarre lui envoie ses félicitations : « Monseigneur, écrit-elle, c'est le plus beau, le plus désiré et le plus nécessaire iour que iamais les yeux de vous et de votre reaulme ayent veu, c'est ung iour si vertueux que, en vous apportant le tittre de grand père, il
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vous raieunist de cinquante ans. Vostre nouveau successeur vous allonge la iouissance de votre possession (i). » Malgré son éloignement, Marot ne pouvait rester étranger a un événement de cette importance. Dans la mesure des moyens dont il disposait, c'était pour lui un devoir que de s'associer à l'allégresse de la cour de France. Le petit prince était né le i g janvier; la nouvelle dut en parvenir à Chambéry dans les derniers jours du mois. Marot se mit aussitôt à l'ouvrage et il donna la preuve à ses détracteurs que son esprit ne l'avait pas abandonné. Il composa une pièce sur le cavenas de l'Églogue de Virgile à Pollion. Le poète latin invoque les muses de Sicile, « Sicilides musae » ; Marot se place sous le patronage des muses savoisiennes. Il est à remarquer que, dans ses dernières années, Marot manifeste une prédilection pour le genre bucolique. Il n'est plus question dans ses poésies que de bergers et de brebis et les loups ravissants font leur apparition dans les pièces de polémique, lorsqu'il' s'agit de donner un coup de dent à des adversaires. Les préférences de Marot pour ce cadre particulier peuvent s'expliquer par ses relations avec les ministres de la religion réformée, par la lecture des Ecritures où les comparaisons de ce genre abondent. Et c'est ainsi qu'à la fin de sa carrière nous le voyons revenir à ses anciens modèles, puisqu'une de ses œuvres de début avait été la traduction de la première Églogue de Virgile. Il n'y a, du reste, aucune comparaison à établir entre ces deux compositions de Marot et leur rapprochement ne pourrait servir qu'à mieux marquer la distance qui les sépare. Aujourd'hui, Marot est complètement en possession de son talent, et s'il imite Virgile, il l'imite avec son inspiration propre. Une allusion discrète à ses malheurs sert d'entrée en matière, mais s'il trouve ainsi occasion de se rappeler au souvenir du roi, il comprend très bien qu'il ne faut point être triste au milieu de la joie générale et il passe :
Confortez moy, Mufes Sauoyfiennes, Le fouuenir des aduerfitez miennes
(i) Génin, Lettres de Margue- rite de Navarre, t. II, p. 226.
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Failles ceffer, iufques à tant que i'aye Chanté l'Enfant dont la Gaule eft fi gaye : Et permettez l'infortuné Berger Sonner aeglogue en propos moins léger Que cy deuant...
Marot s'abstient, comme bien on pense, de toute allusion à la question religieuse. A la cour de Ferrare, il avait été moins prudent dans une circonstance analogue, mais c'était alors le beau temps de ses faveurs. Il avait depuis fait à ses dépens l'apprentissage de la prudence et savait tenir sa langue. Cependant, lorsqu'on y regarde de près, on ne tarde pas à déceler certaines intentions sous quelquesunes de ses images poétiques. Il est vrai que Marot avait sa réponse prête pour l'importun qui serait venu lui chercher chicane : il avait un modèle et il l'avait suivi. Mais peut-être avait-il choisi tout exprès ce modèle, à cause des allusions mêmes qu'il rendait plus faciles. En effet, lorsqu'il disait :
Or fommes nous prochain du dernier aage Prophetizé par Cumane, la fage :
Des fiecles grands le plus grand & le chef Commencer veult à naiftre derechef,
tous les courtisans applaudissaient à cette flatterie, toujours de mise a la naissance du plus petit prince; mais, tandis qu'à la cour on estimait que le poète avait rajeuni avec à-propos la pensée de son devancier, pas un des adeptes de la religion réformée ne se méprenait sur la portée de ces paroles et sur le sens que le poète y attachait dans son for intérieur. Lorsque Marot, après avoir tracé une peinture des plus séduisantes de l'âge nouveau qui va commencer, montre, dans le lointain de son tableau, l'âge de fer en fuite pour faire place à la félicité universelle,
& puis par tout le monde
S'efleuera l'aage d'or pur & munde,
il y avait touchant accord entre les courtisans pour proclamer que cet âge d'or serait le règne du jeune nourrisson qui venait de naître ; mais, dans l'esprit de Marot, l'âge d'or devait être le triomphe définitif de la Réforme; n'avait-il j. 35
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pas déjà, dans sa dédicace des nouveaux Psaumes, envoyée de Genève aux femmes de France, parlé « de ce siècle doré », où l'on verrait « Dieu seul adoré »; seulement, au cas présent, la pensée du poète français se dissimulait habilement sous l'imitation du poète latin et les éloges obligés à l'adresse du jeune prince et de toute sa lignée ascendante.
Suit le tableau de ces temps heureux que l'on attend toujours et qui n'arrivent jamais, rêve éternel des déshérités qui se sont mis en tête qu'une rénovation sociale ou religieuse fera disparaître les souffrances et les abus. C'est au nom du jeune prince que Marot promet des fruits qui pousseront seuls, des troupeaux qui donneront le lait à pleine écuelle, des animaux féroces devenus inoffensifs comme des agneaux, des hommes enfin aimant leur prochain comme eux-mêmes et la justice régnant partout.
Dans une pièce à destination de la cour de France, Marot ne pouvait oublier d'adresser quelques mots flatteurs à François Ier d'abord, aux princes de la maison royale ensuite. Par un tour ingénieux il rattache ces compliments à son sujet : ces princes, dit-il, seront les modèles du nouveau-né ; plus tard, dans la lecture de leurs hauts faits, il puisera l'énergie nécessaire pour accomplir ses destinées :
D'icy à peu, des haultz princes parfaitz, Et du grand père auffi les nobles faitz Lire pourras, tandis que les louanges Du père, tien par nations effranges Iront volants : & des lors pourras tu Sçauoir combien vault honneur & vertu.
L'églogue prend fin sur un trait analogue à celui plus haut cité de la reine Marguerite, lorsqu'elle dit à son frère que cet événement « le rajeunit de cinquante ans » :
Et fay les iours multiplier & croiftre
De ton ayeul, le grand Berger de France,
Qui en toy void renaiftre fon enfance.
Si Marot avait fondé sur son églogue l'espoir de se voir rouvrir les portes de France, il dut vite revenir de son illusion. Aucun ordre semblable ne paraît être arrivé
alors en Savoie. Au moins est-il vraisemblable que le roi donna des ordres pour qu'on traitât le poète avec douceur et qu'on ne le laissât point aux prises avec une vie trop misérable. Nous n'avons de ce subside aucune preuve matérielle. Mais on ne saurait s'expliquer autrement les moyens d'existence de Marot dans les derniers temps de sa vie. Qu'aurait-il pu gagner à faire des vers, à cette époque et loin des cours? Peut-être aussi dans la munificence royale qui venait trouver Marot à Chambéry est la raison qui le détermina à se fixer dans cette ville et qui l'y faisait revenir alors que son humeur voyageuse le poussait de temps à autre à s'en éloigner.
Au milieu de ces grandes montagnes couvertes de neige, Marot, dans l'inaction, se remit à faire des vers et très probablement ce fut alors qu'il conçut le plan et ébaucha la réalisation d'une pièce dont le thème correspond bien à sa situation morale du moment. C'est une espèce d'homélie ou de dissertation évangélique que l'auteur nous présente sous ce titre : Le Riche en pauvreté, joyeux en affliction et content en souffrance. Sous ces antithèses, Marot a voulu montrer ce qu'il était ou plutôt ce qu'il eût voulu être. Il va essayer de résumer en quelques vers cette philosophie que l'on conseille à ceux qui ont tout perdu et qui consiste à se résigner. Mais Marot était-il bien converti à cette philosophie-là? Ces oppositions recherchées avec tant de soin prouveraient plutôt le découragement sans espoir d'un vaincu de la vie. Et comment d'ailleurs expliquer que Marot en fût venu à accepter sans révolte le sort que les événements lui faisaient, lui que nous avons vu autrefois si impatient des coups de la fortune? Cependant, la chaleur qu'il met à défendre les doctrines dans lesquelles il est allé chercher un repos artificiel donnerait à penser que Marot avait fini par croire lui-même ce qu'il cherchait à persuader aux autres. Le début de la pièce indique sous quelle influence le poète a composé ces vers :
I'ay prins plaifir d'ouïr les phantaifies De ceux qui font en ce mortel repaire; I'ay mis mon foin, un temps, aux herefies Et faulx propos du paoure populaire...
Étudiant de près le spectacle qu'il eut sous les yeux, des passions et des appétits qui mettent en mouvement les humains, il divise les hommes en deux classes; l'une qui se compose
De ceulx qui trop font au monde afferuis
et l'autre qui constitue cette catégorie privilégiée
Des vrais heureux, de tous biens affouvis, Sans rien avoir...
Si le titre de la pièce ne nous avait déjà renseigné, nous devinerons déjà de quel côté vont pencher les sympathies du poète. Au fond, c'est la philosophie du renard de la fable : la doctrine du renoncement aux biens de ce monde, inventée tout exprès pour faire prendre patience à ceux qui ne peuvent en avoir leur part. Et Marot avait alors d'excellentes raisons pour la prôner, la recommander aux autres et surtout se l'appliquer à lui-même. Le poète du reste est tellement pénétré de son sujet qu'il va le retourner sous toutes ses faces et, pendant plusieurs centaines de vers, exécuter^sur ce thème des variations poétiques d'une navrante monotonie. Pour donner un aperçu de l'idée dominante, il nous suffira de citer deux strophes où, précisément, l'auteur constate les injustices du sort et l'inégalité des conditions. Il commence par évoquer les heureux de ce monde nageant dans l'abondance, à l'abri de toutes les misères, ce qui soulève des tempêtes de convoitise dans le cœur des déshérités :
Un autre poinél qui les efprits trauaille C'eft que l'on voit les mundains en plaifir Et en repos fans que rien leur défaille, Ayans tous biens à fouhait et defir.
On ne les veoit fur la paille gefir, Ny faim fouffrir, ny foif en quelque temps ; Toufiours font gays, aifés et bien contents, Tant qu'on pourroit dire fans contredits, Veu leur plaifir & ioyeux paffetemps, Qu'ilz font ça bas en un vray paradis.
Comme contraste à ce tableau, voici la peinture de ceux qui souffrent sans relâche et sans espoir :
Aultres on veoit, de ceulx cy feparez,
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Auxquels douleur fait toufiours dure prefle;
Elle les rend de plaifir efgarez
Et eft d'iceulx la reétrice & maiftreffe;
Hz font fans fin accablez de deftreffe
Et font rangez foubz le cruel empire
D'adverfité que leur travail empire,
Sans que leur mal poinct ou peu diminue :
Qui ne diroit ceulx là, veu leur martyre,
Les plus mauldiélz qui foient deffoubz la nue?
Pourquoi cette différence, pourquoi la besace aux uns, le sac d'or aux autres? Marot, sans s'en douter, pose le problème redoutable qui agite l'humanité depuis son origine. Mais il n'en cherche pas la solution en dehors de la religion chrétienne : rien ne se fait sans la volonté de Dieu et le mal qu'il nous envoie doit tourner à notre bien :
Quand le Seigneur à une créature Enuoye un mal ou quelque aduerfité, le dis que Dieu manifefte la cure Qu'il a de luy, l'ayant perfecuté Et que, par ce, celuy eft réputé Eftre des fiens...
Et Marot, consolé sans doute par ce pieux paradoxe, porte ou feint de porter envie à ceux qui sont encore plus malheureux que lui :
le nommeray heureufe la perfonne, Celle qui eft au ioug d'aduerfité, Qui fouffre ennuy, mal ou perplexité, Et qui du monde est pour nulle tenue ; Car c'eft un figne & marque, en vérité, Que le Seigneur pour fienne l'a elleue.
Ainsi Marot s'efforçait de se démontrer à lui-même que la suprême félicité consiste à être parfaitement malheureux, lorsqu'un événement considérable vint donner un autre cours à ses pensées et lui fit abandonner encore une fois les méditations religieuses pour les sujets profanes. L'armée royale, qui avait ses cantonnements en Piémont, venait de remporter une éclatante victoire. Le bruit de ce succès inespéré, qui rappelait les souvenirs lointains de Marignan, retentit à travers la France comme le roule-
55o Vie de Clément Marot.
ment du tonnerre. Le duc d'Enghien, général de vingt ans, venait de battre dans les plaines de Gérisoles les vieilles troupes de l'Empereur et son lieutenant le plus expérimenté, Alphonse d'Avatos, marquis del Vasto et de Pescara. Le cœur de Marot tressaillit en apprenant la nouvelle ; les Espagnols allaient enfin en rabattre de leurs airs arrogants; et puis cette victoire arrivait d'une manière si inopinée que la surprise en doublait le prix. Depuis quelque temps déjà les hostilités au Piémont traînaient en longueur; on y avait vu se succéder une série d'escarmouches, tantôt heureuses, tantôt contraires, mais sans résultat décisif. Les conseillers mêmes du roi se montraient fort hésitants, aucun d'eux n'osait pousser résolument le roi à autoriser le duc d'Enghien à livrer bataille. Montluc a enregistré cette curieuse séance où, suivant lui, son langage de soldat aurait entraîné l'ordre du monarque. Le conseil était au grand complet, M. de Saint-Pol opinait pour qu'on ne livrât rien au hasard et M. d'Annibaut, pour ne point être obligé d'émettre un avis, engageait le roi à ne prendre conseil que de lui-même; les autres personnages qui assistaient à la délibération gardaient le silence afin de ne pas se compromettre. Soudain le roi, jetant son bonnet sur la table et joignant les mains, prononça à haute voix les paroles suivantes : « O mon Dieu, je te supplie qu'il te plaise me donner aujourd'hui le conseil de ce que je dois faire pour la conservation de mon royaume et que le tout soit à ton honneur et à ta gloire ! » Puis, s'étant recueilli un moment, il s'écria tout d'un coup : « Qu'ils combattent, qu'ils combattent (i) ! » La noblesse de France accourut pour combattre sous les ordres du duc d'Enghein et partager ses périls. Le marquis del Vasto de son côté, faisant grand étalage de forfanterie, avait emporté avec lui des caisses remplies de menottes et de chaînes pour en charger les Français qu'il méditait de faire prisonniers. On en vint aux mains le lundi de Pâques, 14 avril. Le choc fut terrible. Le duc d'Enghien, qui commandait le centre, voyant ses troupes plier, crut la bataille perdue. On conte même qu'il tenta
(1) Montluc, Mémoires, t. I, p. 253.
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de se tuer de désespoir. Mais cette alerte fut de courte durée, car presque aussitôt les deux ailes étaient victorieuses et le marquis del Vasto tournait bride.
La nouvelle de cette victoire causa en France une grande joie. C'était la revanche de Pavie. Une clameur d'enthousiasme salua le vainqueur de Gérisoles. Marot quitta aussitôt Chambéry (où il ne devait plus revenir) et s'achemina à travers la vallée de la Maurienne, se dirigeant vers le mont Cenis, qu'il franchit au milieu des neiges. Il traversa Turin et gagna Carmagnole, d'où il se rendit au camp de Cérisoles. Le second vers du huitain qu'il composa pour la circonstance indique bien que cette pièce est postérieure à la bataille :
Soit, en ce camp, paix pour mieulx faire guerre. Dieu doint au chef fuitte de fon bonheur, Aux chevaliers defir de los acquerre, Aux piétons profit ioincl à l'honneur; Tout au defpens & au grand defhonneur De l'ennemy...
Marot cédait à un double attrait en se rendant au camp de Cérisoles. Son cœur de bon Français se réjouissait d'aller saluer les armes victorieuses de la patrie; et puis, au milieu de ces seigneurs qui se pressaient autour du duc d'Enghien et qu'il connaissait pour la plupart, il retrouvait l'image affaiblie de cette cour où il avait laissé de si chers souvenirs. Peut-être même à ce double sentiment se mêlait un grain d'égoïsme; peut-être pensait-il, dans le délaissement auquel il était réduit, trouver un ancien ami du poète si fêté autrefois, qui aurait compassion de son infortune et lui tendrait une main secourable. Enfin Marot ne pouvait chanter cette grande victoire sans mêler à ses éloges le nom du roi; peut-être celui-ci tournerait-il un regard bienveillant vers son poète en recevant ses vers.
Autant que nous pouvons le conjecturer, Marot ne prolongea point son séjour au camp du duc d'Enghien, mais il ne retourna pas à Chambéry. Il est probable qu'il se fixa à Turin, alors sous les ordres d'un gouverneur français, le seigneur de Boutières, et que ce fut dans cette ville qu'il composa ses vers en l'honneur de Cérisoles, connus
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sous le titre d'Epistre envoyée à Monsieur Danguyen, lieutenant pour le roy de là les monts. Pour ce, Marot prit son temps et polit son œuvre à loisir. Certaine allusion à la prise de Carignan, défendue par Pierre Colonne, démontre que l'épître est postérieure au 20 juin, date de ce fait d'armes. Marot débute en félicitant le jeune prince d'avoir reçu à sa naissance ces dons précieux sans lesquels il ne saurait y avoir de héros :
Vertu qui eft de l'heur accompaignée, Prince forty de royalle lignée, C'eft la feurté de viéloire & d'honneur : Or, t'a donné le fouverain donneur Et l'vn & l'aultre : il t'a donné fortune A ta vertu profpere & opportune.
Cette vertu précoce dont, un siècle plus tard, Corneille dira qu'elle « n'attend point le nombre des années », Marot la dépeint de même
Vertu chenue en aage adolefcend.
Comme on doit s'y attendre, le poète retrace les exploits du vainqueur de Cérisoles
Qui, puis un peu, en la plaine campaigne, Rompit l'armée & la gloire d'Efpaigne En fouldroyant de fes robuftes mains Nombre infiny d'Efpaignols & Germains.
Ce qui ajoute un nouvel éclat à la gloire du duc d'Enghein, c'est le caractère particulier de la victoire qu'il a remportée. Et Marot, lui décernant la couronne de lauriers, ajoute :
Bien la mérites certes,
Veu que tu es le recouureur des pertes Qu'a eu, helas ! en la terre Ytalique, Depuis vingt ans la nation Gallique.
Oui, c'est la revanche si longtemps attendue, et il faut bien se garder de s'arrêter en si belle voie :
Gouraige, enfants, car la chance eft tournée!
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Marot n'eût pas été bon courtisan s'il n'avait trouvé le moyen d'associer la louange de François de Valois à celle de François de Bourbon. La similitude des noms lui en fournissait d'ailleurs le prétexte naturel :
O Roy, auffi ton propre nom il porte
Et par Françoys Françoys en mainte forte
Sera vengé. O Roy de grand renom,
Bien aultre chofe a de toy que le nom :
Il a de toy la fage hardieffe :
Il a de toy au combat la proeffe :
Il a de toy, nature ainfî le veult,
le ne fcay quoy qui nommer ne fe peult,
Dont attirer il fçait le cueur des hommes :
Et à bon droicT: fouvent ton filz le nommes (i).
Comme toujours, lorsqu'il s'adresse au roi ou aux princes, Marot prodigue les plus belles promesses, il se sent l'ambition de la poésie épique; il veut escalader les pentes du Parnasse et, laissant dans la plaine les pastoureaux qui chantent sur leur « flageol » brebis et bergères, se camper sur ces sommets où planent Virgile et Homère :
Ains fonneray la trompette bellicque Du grand Virgile ou d'Homère ancien, Pour célébrer les haultz faiclz d'Anguyen, Lequel fera, contre fortune amere, Noftre Achilles : & Marot, fon Homère.
Hélas! ces beaux projets, déjà formés si souvent, ne devaient pas plus se réaliser que les autres. Marot était déjà marqué pour la mort et ses jours étaient comptés. Parmi les poésies profanes de Marot, cette épître au duc d'Enghien est en quelque sorte le chant du cygne. La fin du poète approchait.
Le peu de temps qui lui restait à vivre, il le passa probablement à Turin dans la méditation.
(i) François Ier ne portait pas péché de mourir sur le gibet,
bonheur à ceux auxquels il ac- Ces démonstrations affectueuses
cordait ces appellations de ten- du roi à l'égard du duc d'En-
dresse. Le pauvre Semblançay ghien devaient être funestes par
en avait fait la triste expérience; la suite à ce dernier, à cause
le roi avait eu beau l'appeler des jalousies qu'elles engen-
son père, il ne l'avait point em- drèrent.
554 Vie de Clément Marot.
Au cours de l'épître que nous venons de citer, il échappe à Marot un demi-aveu qui permet de deviner les angoisses qui déchiraient son âme :
Sortez (dit-il), fortez de ma penfée, Triftes ennuis qui m'avez faiét efcrire Vers douloureux...
Marot s'était révolté contre les prêtres catholiques à cause de leurs iniquités; il avait ensuite vu Calvin de près et (sa rupture avec Genève le prouve) il n'avait pas trouvé cette pureté de doctrines que promettent tous les chefs de religion. Faudrait-il donc chercher toujours sans jamais atteindre le but? Le poète ne cesse d'être assiégé par cette préoccupation. Dans sa bonne foi, il eût voulu trouver une solution qui arrangeât toute chose; il aurait volontiers, comme Érasme, demandé le remède non point à une révolution et à un déchirement, mais à une réforme des abus de l'Église et à un amendement des mœurs du clergé. C'est du moins la pensée que l'on croit surprendre dans son dernier poème, demeuré inachevé. Sous une forme à la fois mystique et bizarre se trouvent résumées, dans le Balladin, les croyances et les doctrines de Marot en matière religieuse. Tout est étrange dans cette pièce, jusqu'au titre qui ne prépare guère à la gravité du sujet. Au début de la pièce, il faut s'y reprendre à deux fois pour dégager la pensée de l'auteur de l'enveloppe symbolique dont il l'a revêtue. Il compare les adeptes d'une religion à des danseurs, les prêtres sont les musiciens qui marquent la cadence, et Marot constate avec tristesse qu'il y a rarement accord entre la musique et les danseurs :
Voirray ie poinét à mon gré bien dancer? Ne fçauroit on tenir de f'aduancer Trop ne trop peu? Voirrai ie poinét la danfe Et les fonneurs tous deux d'une accordance ? Ne font ilz pas de leurs inftruments feurs? Eft ce leur faulte, ou fil tient aux danfeurs?
Fort heureusement, après une tirade assez courte, le
Vie de Clément Marot. 555
poète arrête ses métaphores et sa pensée, dégagée de ce préambule où elle s'embourbait, apparaît avec une certaine clarté. Marot nous présente la synthèse de ses méditations sur les deux religions concurrentes et dont la rivalité allait pour longtemps troubler la France, voire l'Europe. Comme bien on pense, les préférences de Marot seront pour la réformée. En vertu d'un procédé assez usuel parmi ceux qui ont la foi, quelle que soit d'ailleurs leur religion, Marot commence par démontrer, sans admettre qu'il puisse s'élever la moindre contradiction, que la religion réformée remonte à la plus haute antiquité puisqu'elle n'est que le prolongement de la religion du Christ. Elle aurait entretenu les hommes dans un parfait état de bonheur si une végétation parasite n'était venue se greffer sur ce tronc vigoureux. Voici sous quels traits charmants le poète présente la religion qu'il préfère :
Mil ans y a cinq cens et daduantaige, Que, du plus hault de noble parentaige De l'Orient, une pucelle iffit En qui le ciel toutes grâces affit :
Pour fa grandeur Ghriftine fut nommée Pour fa beaulté, Belle fut furnommée ; Et a prefent encores on l'appelle Belle Ghriftine & Ghriftine la Belle.
Après la belle Christine, le poète va nous peindre sa rivale. Or, tandis que la belle Christine réunit en sa personne tant de séductions que sa renommée s'étend par tout le monde, et d'Orient passe jusqu'en Occident, ici, au contraire, « une femme s'est élevée »
D'envie & deuil quafi toute creuée, D'ouyr le bruiét qui de l'aultre volloit : Et cefte cy Symonne f'appeloit :
Faiéte fy f'eft, de feruante petite, Royne des roys, de forte qu'elle eft di<5te, En quelque lieu là où fon bruiét f 'efpand, La Grand'Symonne ou Symonne la Grandi .
Voilà les rivales face à face, et le poète va poursuivre la comparaison. Par une faveur spéciale du ciel, Christine
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conservait une éternelle jeunesse, tandis que sa rivale était vouée à une décrépitude rapide :
Pas en ieuneffe elle n'eftoit toufiours Comme Chriftine, ainçois par chafcun iours Veilliffoit fort, vieillit & vieillira, Et de vieilleffe en brief temps périra.
En s'exprimant ainsi, le poète traduit surtout le désir qui tenait au cœur les partisans de la Réforme, et ce désir qu'il partage le pousse peut-être un peu trop à devancer les événements. En attendant la réalisation de ses vœux, il ne -ménage à Simonne ni les railleries, ni les sarcasmes. C'est par le fard seulement qu'elle réussit à égaler la beauté naturelle de Christine; ce qui, du reste ne déplaît point dans le pays où elle a élu domicile. Et quelle rapacité!
Des biens mondains Symonne poffedoit la les trois parts & à l'autre tendoit... De pourpre & lin richement fut aornée De dyamantz & perles couronnée...
Simonne n'est pas seulement possédée de l'amour des richesses, elle est travaillée par l'esprit de conquêtes. Au moment ou écrivait Marot, on n'avait pas encore oublié Jules II, la salade en tête et l'épée au poing, entrant par la brèche dans la ville de Mirandole :
Elle iouoit d'inftruments dont les noms Sont : bafilics, bombardes & canons.
Au fond, ce que Christine, surtout, ne pardonne pas à Simonne, c'est de lui avoir pris sa place au soleil. Christine prétend s'attribuer les triomphes de la primitive Église. C'est pour elle que les premiers martyrs ont enduré les plus horribles supplices avec une inébranlable fermeté :
Car tant eftoient lyez à fa cordelle
Que chafcun iour mouroient pour l'amour d'elle.
On voudra bien se souvenir que, selon la thèse des pro-
testants, les persécutions dont ils eurent à souffrir, au moment où ils commencèrent à professer leurs doctrines, n'étaient en quelque sorte que le prolongement des cruautés exercées contre les premiers chrétiens et qu'ils ne faisaient aucune distinction entre les bourreaux qui, aujourd'hui comme autrefois,
Mettoient à mort les feruants de Chriftine...
Du reste, le poète prend soin de nous dire, sous la forme symbolique, le vrai motif pour quoi l'Église romaine en voulait tant à la nouvelle venue et lui menait la vie si dure : c'est que, dès lors que Christine apparut et commença à faire entendre ses chants qui charmaient toutes les oreilles, Simonne en éprouva un effet singulier :
Elle en deuint de la moitié plus maigre,
c'est-à-dire que les défections qui se produisirent dans les rangs des fidèles catholiques eurent pour résultat de diminuer ses revenus de plus de moitié. Ce coup fut à Rome des plus sensibles et elle ne pardonna point aux téméraires qui avaient mis en péril ses intérêts.
Ayant consacré la première partie de cette composition poétique à la légende de Christine, Marot, dans la seconde, nous dit l'histoire de sa propre conversion. Une fois sortie du « rocher des saxonnois », où elle s'était « mussée » si longtemps, Christine se mit à parcourir le monde, et les hasards de ses voyages la conduisirent aux lieux où résidait le poète :
Tant chemina la Belle qu'elle vint
Au fleuve Loire où, des foys plus de vingt,
Iedta fon œil de fur moy la première,
Car mes gros yeulx n'auoient propre lumière
Pour regarder les liens premièrement :
S'approcha près & me diét feulement :
« Refveille toy, il en eft temps, amy,
Tu as par trop en ténèbres dormy;
Refveille toy. »
Ainsi, c'est au temps de son séjour sur les bords de la
558 Vie de Clément Marot.
Loire, dans le château de Blois probablement, où il fit divers séjours avec la reine Marguerite, que Marot fait remonter ses premières tendances vers la Réforme. A partir de ce moment, il devint l'un des adeptes les plus dévoués de la cause de Christine, comme il l'atteste luimême :
Ne pour menace & tourmentz ennuyeux, Ne Faulx Semblant, ne Danger de rebelle, Ne me pourront feparer de vous, Belle; Non pas la mort, quand deuant moy seroit, Car d'aultre aymer mon cueur f 'abaifferoit.
Il ne fut pas difficile à Marot de tenir ce serment puisqu'il touchait aux derniers jours de sa vie; mais, aurait-il vécu plus longtemps, il l'aurait tenu à sa manière avec cet esprit d'indépendance qui l'avait retiré de la religion catholique. C'est ainsi, à notre sens, qu'il faut interpréter ces vers où il affirme sa conversion définitive à la Belle Christine :
Dès que Chriftine euft mon parler ouy Elle refpond : « Mon cueur f'eft refiouy De ma brebis efgarée en la plaine De la trouuer : Or, ofte celle laine, Et la toyfon que deffus toy ie treuue, Il te conuient veflir de robbe neufue : Tu as efté des amantz de Symonne, Mais fi tu veulx que d'aymer te femonne Laiffer te fault toutes vieilles couleurs... »
Marot quitte donc les couleurs de Simonne pour prendre celles de Christine. Mais, s'il lui convient de les prendre, il les portera, soyez sûrs, comme bon lui semblera. C'est précisément au moment où Marot allait nous fournir à ce sujet les détails les plus intéressants que la mort vint fermer le livre de ses confidences.
Nous avons dit plus haut que Marot, après avoir salué le duc d'Enghien au camp de Cérisoles, était remonté jusqu'à Turin, où il s'était arrêté. Dans cette ville, en effet, l'armée royale avait établi son quartier général et, dans les rangs de cette armée, le poète retrouvait quantité de seigneurs qu'il avait connus à la cour qui devaient se montrer compatissants aux misères de l'exilé. Puisqu'il
Vie de Clément Marot. 55g
se trouvait à Turin en si bienveillante compagnie, il pensa que le mieux était d'y rester. Il y vécut les derniers mois de sa vie, sans que nous sachions, du reste, comment il les passa et sans que nous puissions dire s'il succomba à une longue maladie ou si la mort le saisit subitement. Ce fut, en tout cas, juste à l'heure où Marot commençait à nous faire le récit de ses pérégrinations pour aller recueillir les leçons des servants de la Belle Christine et à nous livrer les secrets de son âme que, tout à coup, sa plume s'arrêta et que sa voix s'éteignit. Sur la page restée blanche, l'éditeur de la dernière œuvre de notre poète a tracé ces deux mots :
Ycy MOURUT.
On dirait une de ces inscriptions lapidaires qui parfois signalent, sur le bord du chemin, l'endroit où un voyageur en détresse a succombé. Ces deux mots résument, dans leur éloquente brièveté, le dénouement douloureux de la vie de Marot. Sous cette concision, tranchante comme le ciseau de la Parque, on entrevoit l'abandon et les angoisses des derniers moments. Une main amie vintelle au moins serrer la main de Marot au milieu des déchirements de la lutte suprême et lui fermer les yeux, après qu'il eut exhalé son dernier soupir? On est tenté de le croire, on s'efforce de l'espérer, en retrouvant dans l'épitaphe gravée sur le tombeau du poète le nom de l'ami fidèle qui avait été son compagnon de persécution et d'exil : Lyon Jamet.
Marot avait un peu délaissé son ami depuis qu'il avait été entraîné par les hasards d'une vie errante. Jamet avait bien essayé de renouer les relations anciennes et, sans savoir au juste où sa lettre toucherait Marot, il lui avait envoyé de Ferrare, au cours de l'année 1543, une épître en vers qu'il avait lancée « à l'adventure », recommandant à ses vers d'aller « droit à Clément » avec injonction d'exiger de lui une réponse. Il reprochait d'abord à Marot son silence obstiné :
Mais voirement, amy Clément, Tout clerement dy moy comment Tant et pourquoy tu te tiens coy D'efcrire à moy qui fuis à toy.
56o Vie de Clément Marot.
Mais bientôt, quittant le ton d'amical reproche, il tentait de ramener le calme dans cet esprit aigri et malade en lui rappelant non seulement leur « amour vieille », mais encore les communes épreuves qu'ils avaient supportées ensemble. Et il terminait par cette apostrophe d'une amicale bonhomie :
Or donc Clément, tout clerement, Bien feurement et promptement, Efcrips pourquoy tu te tiens coy De tenir loy au fécond toy.
Quel avait été le sort de cette épître? Était-elle parvenue à son destinataire? Nous ne saurions le dire. Mais elle nous apporte la preuve que les sentiments de Jamet pour Marot n'avaient point été affaiblis par le temps et qu'ils étaient les mêmes aussi bien à l'époque où Jamet cherchait à tirer son ami des mains du docteur Bouchart que dans les derniers jours d'un exil qui allait finir par la mort. De Turin à Ferrare, la distance n'est point longue et les communications n'étaient pas difficiles. Il est donc probable que, dans sa retraite auprès de la duchesse Renée, Jamet eut des nouvelles de son ami dont il apprit et la visite à Cérisoles et la résidence à Turin. Si nous ne pouvons affirmer que Jamet assista Marot dans son agonie, du moins s'imposa-t-il le pieux devoir d'assurer à son ami une sépulture digne du grand poète que la France venait de perdre. La preuve en est une pièce imprimée dans une édition des œuvres de Marot qui date de quelques années seulement après sa mort :
Epitaphe de Clément Marot
Fait par Lyon Jamet, insculpté en marbre sur un tombeau en l'église de Saint- Jean-de-Turin , i544i Ie 12 septembre.
Icy deuant, au giron de fa mère,
Gift des François le Virgile & l'Homère.
Gy eft couché & repofe à l'envers
Le non-pareil des mieux difant en vers.
Vie de Clément Marot. 56 1
Gy gift celuy, que peu de terre coeuvre, Qui toute France enrichit de fon œuvre. Gy dort un mort qui toufiours vif fera Tant que la France en françois parlera. Brief, gift, repose & dort en ce lieu cy Clément Marot de Cahors en Quercy (i).
Cette épitaphe nous renseigne d'abord d'une manière précise sur le lieu de la mort du poète. Ce fut à Turin que Marot termina ses jours puisque ce fut à Turin qu'il reçut la sépulture; il ne laissait point après lui assez d'argent pour fournir à la dépense d'une translation de son corps. Nous ne saurions adopter d'une manière aussi affirmative le quantième du mois de septembre indiqué dans l'épitaphe comme étant le jour même de la mort de Marot. Peut-être cette date se rapporte-t-elle seulement à l'inhumation définitive dans l'église Saint-Jean-Baptiste. Peut-être Marot était-il mort depuis quelques jours déjà lorsque Jamet arriva pour rendre à son ami les derniers devoirs et composa les vers qu'il fit graver sur son tombeau. Il nous a été impossible de fixer nos hésitations, n'ayant d'autre document que celui que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur. Il ne nous a même pas été donné d'interroger le monument auquel avaient été confiés les restes mortels du poète. La même fatalité qui poursuivit Marot pendant sa vie semble n'avoir pas voulu l'épargner après sa mort. Nous avons fait le voyage de Turin pour rechercher dans l'église Saint-Jean la pierre sous laquelle devait reposer Marot. Nous n'avons pu découvrir le moindre vestige de cette sépulture. Et l'épitaphe consacrée par Jamet à son ami serait aujourd'hui perdue, si un éditeur intelligent n'avait pris soin de la recueillir. A défaut de la pierre funéraire qui peut-être fut enlevée au milieu des vicissitudes de la politique, ou dont l'inscription fut effacée par les pas des fidèles, nous avons tenté d'interroger les archives obituaires de l'église. Ces archives s'arrêtent brusquement quelque temps avant la mort de Marot. Le temps a de ces caprices; il respecte les tombes obscures et il accomplit son œuvre
(i) Édition de Guillaume Ro- ville, i56i.
562 Vie de, Clément Marot.
sur celles que la postérité eût voulu connaître pour les honorer.
Le dévouement de Lyon Jamet, qui avait entouré de tant d'affection le poète vivant, dut s'étendre sur les œuvres de l'ami disparu, et probablement il mit en ordre les papiers du poète de manière à ne pas laisser perdre ses derniers vers. Ce fut sans doute Jamet qui, ayant retrouvé le manuscrit du Balladin sur la table de travail de Marot, au milieu de papiers épars, confia à un libraire de Paris le soin de publier ces vers. Ils parurent, en effet, six mois environ après la mort du poète sous le titre de Balladin et dernier œuvre de maistre Clément Marot.
Il ne semble pas qu'une grande impression ait été produite à la cour de France par la mort du poète, naguère le favori de la mode et que le roi avait aimé. Ce roi, au milieu des assauts redoublés que lui livrait la maladie et des soucis que lui causait la politique équivoque de l'Empereur, ne dut pas s'arrêter longtemps sur le souvenir du rimeur dont les vers l'avaient souvent charmé. Quanta Marguerite, lorsque, dans le silence et la retraite de son château de Pau, elle apprit la fin de Marot, nous aimons à penser que cette princesse qui estimait que « c'est un pieux office d'avoir souvenir des trépassez et de leur donner un De profundis » (i), accorda une prière à la mémoire de son ancien secrétaire. Mais ce furent surtout les Muses qui conduisirent le deuil de leur adorateur. La plupart des confrères de Marot tinrent à honneur de célébrer en vers cette illustration poétique et, comme a dit l'un d'eux, on les vit alors :
Pleurer leur père, en deuil et plainétz divers (2).
Ces hommages furent rendus à Marot sous forme d'épitaphes où, dans un style concis et serré, chacun s'efforçait de glorifier les mérites particuliers de son talent; il serait trop long de citer les nombreuses pièces qui virent le jour
(1) Brantôme, Dames galantes, (2) Fr. Habert, Épitaphes.