‹ Les œuvres de Clement Marot de Cahors en QuercyChapitre 46 sur 67 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Marot en Savoie. — Situation misérable. — Il s'adresse sans succès au président Pélisson. — Départ pour Genève. — Une épître du pasteur Malingre. — Marot et Calvin travaillent aux Psaumes. — Marot les dédie aux Dames de France. — Les difficultés de la vie recommencent. — Le Grand Conseil refuse un secours au traducteur des Psaumes. — Histoire d'une partie de tric-trac. — Marot quitte Genève. — Comment se forme et se corse une légende.

ORSQUE Marot arriva en Savoie, dans la première quinzaine de septembre, il était à peu près sans ressources, et sa première préoccupation, malgré son insouciance ordinaire, dut se porter sur les moyens de pourvoir aux besoins de chaque jour. Ce n'était plus ici comme à Paris, où il trouvait les gens disposés à sourire au poète, à l'aider en temps de gêne, à lui faire partager ou leur bourse ou leur repas. En Savoie, Marot était dépaysé et sa Muse qui, en d'autres lieux, lui avait gagné la faveur des princes, était ici impuissante à lui donner du pain. Nous avons là-dessus ses aveux mêmes, empreints de mélancolie. Il ne cherche pas à déguiser le découragement qui s'est emparé de lui. Son mince bagage se composait surtout de ses dernières illusions, et ces illusions se sont évanouies devant la réalité :

le penfoys bien trouuer le cas femblable Comme à Paris : mais mon cas eftoit fable,

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Ainfi que voy : car icy la praticque

M'a bien monftré qu'elle eftoit fort eticque.

(A Monsieur Pellisson, président de Sauoye.)

Oui, Marot, naïf, avait d'abord pensé que la poésie suffirait à le faire vivre et que les inventions de son esprit auraient même succès en Savoie qu'auprès du roi de France et des gentilshommes de la cour. Il trouva en effet au début de joyeux compagnons qui lui firent bon accueil ; il donne la liste de leurs noms, et l'on voit par ceux qu'il cite que toute la jeunesse de Savoie s'était groupée autour de lui pour l'associer à ses plaisirs (i). Un instant, Marot fut repris de cet entrain qui lui avait inspiré quelques-unes de ses plus jolies pièces, et il crut qu'il pouvait narguer sa mauvaise fortune :

En telle troupe & fi plaifante vie,

A ton aduis, porterons nous enuie

A ceulx qu'on voit fi haultement iucher,

Pour mieulx après lourdement trébucher?

(A vn sien amy.)

Marot se console du reste d'être obligé de se désintéresser des biens de la fortune en proclamant qu'en raison de leur fragilité, ils ne valent pas la peine que donne leur recherche ; c'est avec d'autres éléments que les gens avisés et bien doués doivent constituer leur patrimoine :

Tiens toi certain qu'en l'homme tout périt, Fors feulement les biens de l'efperit.

Et, faisant un retour sur lui-même, le poète nous peint avec une généreuse fierté les sentiments qui l'agitent. Tel le vaincu qui se redresse devant les assaillants et par la fermeté de son attitude leur témoigne que son corps peut succomber sous leurs coups, mais que sa force d'âme restera indomptable, tel Marot fait face à l'adversité et, sans forfanterie, dans des paroles simples et sincères, nous révèle un caractère vraiment plein de grandeur. On pourrait être tenté parfois de se montrer sévère pour Marot à

(i) Voir t. III, concernant ces noms, les notes des p. 633 à 637.

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raison de certaines faiblesses de sa vie. Le passage suivant suffirait à réconcilier avec lui. Écoutez comme il parle à son ami ou plutôt à la postérité :

Ne voy tu pas, encore qu'on me voye Priué des biens & eftats que i'auoye, Des vieulx amys, du pays, de leur chère, De celle royne & maiftreffe tant chère Qui m'a nourry, & fi, fans rien me rendre, On m'ayt tollu tout ce qui fe peult prendre, Ce neantmoins, par monts & par campaigne, Le mien efprit me fuyt & m'accompaigne? Maulgré fafcheux, i'en iouy & en vfe : Abandonné iamais ne m'a la Mufe.

Aulcun n'a fceu auoir puiflance là :

Le roy portoit mon bon droiét en cela. Et tant qu'ouy & nenny fe dira Par l'Vniuers, le monde me lira.

Marot ne s'est point trompé sur lui-même et sa prédiction s'est réalisée. Mais cette confiance dans l'avenir ne lui faisait point un présent supportable. Il fut obligé de reconnaître bientôt que les espérances qu'il avait conçues au moment de son entrée en Savoie n'étaient, hélas ! que trop chimériques. On faisait fête à la Muse, elle était de toutes les joyeuses réunions où la jeunesse se donnait rendez-vous, mais on laissait le poète mourir de faim. Marot mena pendant près de trois mois cette vie d'espoirs et de déceptions. Voyant enfin que la misère allait prendre le dessus, il se résigna à s'adresser au représentant du roi de France en Savoie, au président Raymond Pélisson :

Las! cher feigneur, depuis trois rooys en çà, De France ay prins mon chemin par deçà Pour voltiger & veoir nouueaux pays...

L'euphémisme est ingénieux; mais ce n'était pas précisément pour voir de nouveaux pays que Marot avait quitté la France; et son interlocuteur savait aussi bien que lui à quoi s'en tenir sur ce point. Du reste, le poète, avec une franchise aimable, entre presque aussitôt dans la voie des aveux sur sa situation et ses confidences nous initient aux

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détails de sa vie. Non seulement la poésie ne nourrissait plus Marot, mais, en constatant son impuissance et son inutilité, il était arrivé à ce point de découragement qu'il se refusait à rien tenter, à rien produire. Lui-même déclare que sa plume :

De fon plein vol a perdu la couftume.

Et cependant la plume de Marot n'avait point perdu sa vertu magique, il en sortait encore des vers dignes de porter le nom du poète à la postérité. Dans l'épître au président Pélisson, c'est le souffle des meilleurs jours qui passe sur ces rimes pleines de câlinerie et de séduction. Il fallait bien du reste que Marot fît appel aux plus ingénieuses tournures de son imagination, car c'était un suprême effort qu'il tentait. Avant de dire au président ce qu'il attend de sa bienveillance, il commence par lui tresser une couronne de fleurs; sans ménagement pour sa modestie, il le compare aux plus grands hommes de l'antiquité, et c'est seulement lorsqu'il croit avoir réussi à se le rendre favorable qu'il arrive au fait, expose sa requête :

le ferois mis quafi en defefpoir Si ce n'eftoit que i'ay un ferme efpoir Que médecin feras en ceft endroiét Quand un boiteux tu feras aller droicT: Par recipez, en me difant ainfi :

Pourueu tu es, ne te bouges d'icy.

Voilà les paroles que Marot aurait voulu entendre sortir de la bouche du président Pélisson, mais le président resta muet. Des instructions avaient-elles été données au représentant du roi de France pour qu'il laissât Marot livré à sa mauvaise fortune ? Ou plutôt, malgré les efforts du voyageur à établir certaines affinités poétiques entre lui et son interlocuteur, Raymond Pélisson ne professait-il qu'indifférence et dédain pour celui qui avait le tort de n'être plus dans la faveur du maître ? Quelle que soit la vraie de ces hypothèses, Marot dut se convaincre qu'il fallait abandonner comme chimériques les espérances placées de ce côté. Le terrain se dérobait sous les pas de l'exilé et le sort meilleur qu'il avait cru entrevoir dans ses

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rêveries s'évanouissait devant la réalité. Marot prit son parti. Il fallait quitter sans délai cette terre de Savoie où vivre n'était pas possible. Mais vers quelle contrée tourner ses pas ? Il ne pouvait songer à retourner à Ferrare après la manière dont il en était sorti. Aussi bien la duchesse Renée était moins que jamais en situation de le protéger : n'était-elle pas elle-même, par ordre du duc Hercule, exilée dans son château de Consandolo ? Le poète jeta ses regards vers Genève que Calvin venait de gagner à la Réforme. A la voix du prédicateur, les habitants de Genève s'étaient révoltés contre leur suzerain légitime, le duc de Savoie, et avaient proclamé leur indépendance. Marot ne pouvait choisir une retraite où il fût plus en sûreté et plus à proximité de la France. Il était assuré de trouver bon accueil à Genève où sa réputation l'avait précédé. Nous avons dit plus haut quelle était la popularité des Psaumes à Strasbourg où on les chantait avant même de connaître le nom de l'auteur. Dès son arrivée dans cette ville, où il venait diriger l'Église naissante des réformés, Calvin avait remarqué les cantiques en vers que les protestants chantaient dans leurs assemblées, et, tout aussitôt, il s'appliqua à former un recueil de ces poésies. La réunion de ces textes versifiés constitua en quelque sorte le répertoire des chants liturgiques de la nouvelle Eglise. Le volume qui était tombé à Strasbourg entre les mains de Calvin contenait vingt et une pièces, sans indication d'auteur. Mais, à la fin de l'année 1542, à l'époque où nous sommes arrivés, Calvin n'ignorait certes plus la part de Marot dans cette traduction des Psaumes. Il est même probable que le traducteur lui avait envoyé un exemplaire de son édition de novembre 1 541 ou, tout au moins, que Calvin s'en trouvait possesseur par l'intermédiaire de ces marchands qui faisaient le commerce des livres prohibés. Dès lors, en apprenant que la persécution avait jeté Marot entre la France et les pays limitrophes, que la Savoie se montrait peu hospitalière pour lui, Calvin dut faire des vœux pour que le poète franchît la dernière barrière qui le séparait des réformés. Nous ne possédons point toutefois la preuve que Calvin ait fait une démarche quelconque auprès de Marot et qu'il lui ait

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écrit, en lui rappelant leur rencontre à Ferrare, pour l'engager à venir le retrouver. Les allures rigides du réformateur ne lui permettaient peut-être point de descendre de la chaire où il trônait pour aller au-devant du poète et lui tendre la main.

Mais, parmi les chefs du parti protestant, il en fut un qui s'acquitta de ce soin, soit qu'il ait été désigné à cet effet, soit qu'il eût pris sur lui d'accueillir l'exilé. Il existe une épître en vers de la composition d'un certain Malingre à l'adresse de Clément Marot. Cette épître lui aurait été adressée comme un compliment de bienvenue au moment où il posait le pied sur le sol de Genève. Le prédicant Malingre habitait pour lors Iverdon, et ce fut là qu'il composa des vers qui ne manqueraient point de mérite si l'intention était réputée pour le fait. Cette pièce fut terminée le 2 décembre 1542, c'est l'auteur lui-même qui la date :

... Etant à Yverdon

L'an mil cinq cent auec quarante & deux

Le fécond iour de décembre froideux (1).

Cette indication précise le jour exact où Marot se vit réduit à l'inéluctable nécessité d'aller chercher sa vie en pays étranger. Mais revenons à Malingre et à ses vers. Une des préoccupations des protestants était de voir terminer par le poète la traduction des Psaumes si bien commencée. Malingre, dès les premières rimes, laisse percer le bout de l'oreille :

M. Malingre en Iefus Chrift falue Clément Marot, poète de value, Efleu de Dieu afin que foit rymé Tout fon pfeautier par poète eftimé...

Après ce compliment, Malingre, sans plus de détours, demande à Marot pour quel motif il a quitté la France, où il était à la source de l'abondance et des plaisirs :

Et pourquoy c'eft qu'as delaifïe la France Et tout l'eftat qu'avois dedans la court

(1) Épistre de M. Malingre à Clément Marot.

Vie de Clément Marot. 5u,

Du roy Françoys où tout le monde accourt, Pour cy venir en grande pauureté?

Ce sujet n'était pas évidemmenf de ceux sur lesquels Maître Clément devait aimer à s'arrêter, mais peut-être Malingre le sollicitait-il ainsi pour la plus grande édification des écouteurs aux portes, espérant que Marot, en racontant ses disgrâces, se laisserait entraîner par ses ressentiments à proférer des paroles amères contre la cour de France, cette moderne Babylone. C'eût été double profit que d'obtenir sur la cour, de l'un des témoins de ses écarts, des confidences qui ne seraient point à son avantage et d'enchaîner en même temps Marot à tout jamais en lui rendant impossible le retour vers des bienfaiteurs contre lesquels il aurait sans retenue manifesté ses ressentiments.

Les protestants, pour le plus grand bien de leur cause, tenaient à mettre l'étiquette de leur parti sur un homme que sa haine de tout asservissement portait à ne suivre que les inspirations de sa nature impatiente du joug. Et l'effort paraît manifeste chez Malingre de vouloir enrôler à tout prix Marot dans les rangs de la Réforme, mais l'enrôler d'une manière si étroite que la désertion lui devienne impossible, alors même qu'il prendrait en dégoût la nouvelle voie où il entrait.

Certainement, dans cette succession de points d'interrogation que pose le pasteur Malingre, il croit faire preuve d'une habileté sans égale et d'une incomparable fécondité d'imagination. Il se complaît longuement dans la comparaison qu'il lui fait du beau pays de France et de ce triste territoire où Marot ne trouvera que dénuement. Ici, point de somptueux lambris, comme à la cour du roi des Lys. Ici, point de ces chasses où l'on poursuit le fauve dans les forêts et l'oiseau dans les airs. Ici, point de ces poissons délicats, si abondants dans les mers qui baignent la France ou dans les rivières qui la traversent. Point de ces vins dont les crus sont si variés, point de ces blés qui dorent les coteaux des belles provinces de France. Dans cette énumération fastidieuse qui finit par tourner au fatras, il est pourtant un passage intéressant à détacher et qui con-

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tient à l'adresse de Marot tout à la fois un avertissement et une menace. L'influence des femmes sur les destinées de Marot n'avait pas toujours été heureuse et la question féminine devait, à Genève, se présenter au poète comme l'inévitable écueil où il risquait de faire naufrage :

Amour de prendre auec femmes efbatz Pour y ioufter, fans felles & fans batz, T'auroit il fait habiter à Geneue?

le croy que non, car Venus y a trefue Et n'ofe plus ufer de priuaulté, , Comme fouloit durant la papaulté, Quand nourriffoit graffement les chanoynes, Les chappelains, curez, préfixes & moynes; Car l'Euangile y a mis fi bon ordre Qu'on y punit tout eftat & tout ordre Qui met aux pieds celluy de mariage Pour exalter Venus & fon bernage. Et f'elle vient loger en tapinois Ou que fon filz tire de fon carquois Ses dartz ardans pour quelcun enflammer, Par la juftice on le fera blafmer Et corriger, quoy qu'on en veuille dire.

Ainsi, désormais, Marot était averti; il n'aurait plus la ressource d'alléguer son ignorance des mœurs austères que le réformateur se targuait de faire prévaloir dans l'incorruptible cité. Puisque Marot avait choisi cette ville pour y tenir sa résidence, c'était à lui d'observer les règles de continence préconisées par Malingre, sous cette forme interrogative. Marot a laissé de l'autre côté de la frontière les abus, les ridicules, les ignominies, les superstitions dont la source est à Rome. Malingre lui montre le bien qu'il trouvera dans ce pays prédestiné par le seigneur et, pour commencer, il entame la nomenclature de tous les pasteurs qui se sont réfugiés à Genève pour y former une réserve d'apôtres, prêts à conquérir le monde aussitôt que les temps seront moins durs. Parmi ces noms cités par Malingre, il n'en est aucun dont la notoriété ait dépassé le cercle de la petite église où ils étaient en honneur. Un

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seul avait eu, à notre connaissance, son nom mêlé à certains événements de la vie de Marot. C'est ce personnage dont les immenses richesses avaient contribué à accréditer dans la foule le bruit qu'il les devait à l'alchimie :

... Noble Laurent Meigret,

Qui ne prend pas fon exil à regret

Mais eft toufiours, & fera, Magnificque.

La plupart de ces réfugiés mentionnés par Malingre étaient originaires de France et y avaient fait entendre leurs prédications de l'Evangile. Sur la terre d'exil, ils continuaient à travailler pour le triomphe de la parole de Dieu. A cette œuvre commune, chacun devait apporter son concours et Malingre donne à entendre à Marot que, puisqu'il a pénétré dans cette ruche laborieuse, il ne doit point rester un bourdon oisif et inutile. Ce qu'on attend de lui, c'est l'achèvement de la traduction de ces chants que le peuple élu de Dieu répète partout à sa louange :

Defpeche toy, o poète royal, De befongner comme feruant loyal Et d'acheuer le Pfautier Dauidique.

L'ceuure fera chef d'œuure poétique; Parfais le donc ainfi que l'attendons.

Et Malingre, qui a décidément un penchant pour les amplifications désordonnées, ne tarit plus sur les mérites des Psaumes, les enseignements qu'on y trouve, les consolations qu'ils apportent. Enfin, il conclut par cet avis, où se reconnaît l'onction du pasteur que ses méditations ont détaché des biens de ce monde :

Prends donc en gré, & ne fois efperdu : Qui auec foy a Dieu, n'a rien perdu ; Mieux vault vn peu d'auoir, auec iuftice, Qu'vn reuenu bien grand en iniuftice, Et fi, en France, auois lieux fpacieux, Ou que tu fois, ton âme aura les cieulx Auec Iefus, fi comme luy endure.

Perspective peu souriante pour la frivolité du poète, j. 33

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L'homélie chagrine de Malingre se termine par un avis très net de renoncer définitivement à la cour de France :

En la cour n'eft auffi nulle confiance,

Mais flatterie, envie & trahifon.

D'y retourner, donc, n'auras achoifon ;

Ains rendras grâce à Dieu qu'en es forty

Et que d'vn tel pays t'a afïbrty

Où tu pourras fixer ta pouvre vie

En Iefus Chrift, où eft ioye afïbuvye.

On se figure mal l'auteur du Beau Tetin lisant la missive rimée de Malingre sans faire la grimace. Aussi sa réponse se ressent-elle de cette désagréable impression. Le réfugié d'Yverdon s'était probablement imaginé que Marot, en présence d'une poésie de cette taille, lui dédierait, pour n'être point en reste, quelque pièce de longue haleine qui, d'un seul coup, porterait son nom à la postérité. Quelle dut être sa déception lorsque, le 6 janvier 1543, il reçut de Marot un huitain, un simple huitain, fort poli du reste, mais d'une sécheresse désespérante :

L'Epiftre & l'Epigramme M'ont pieu en les lifant, Et font pleins de la flamme D'Apollo clair luyfant ; De refponce vous faire Fault que vous me quittez, Pour celluy mefme affaire Dont me follicitez.

On reconnaît dans cette chute l'esprit et la malice de Marot esquivant une corvée. Par un compliment en quatre vers, il s'acquitte envers l'auteur d'un poème de trois cents et, pour en sortir, imagine une excuse à laquelle il n'y a rien à reprendre. Malingre le prie de continuer ses Psaumes. « Je ne fais justement que cela », répond Marot à Malingre. On ne met pas plus d'adresse à éconduire un importun.

Marot était arrivé à Genève vers la fin de l'année 1542, puisque, d'après le huitain que nous venons de citer, il y

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était complètement installé au commencement de l'année 1543 et se préoccupait déjà de continuer sa traduction des Psaumes. Soit que son esprit mobile fût encore sous le charme de la réception hospitalière qui lui avait été faite, soit que la lettre de Malingre lui eût donné à réfléchir sur l'attitude qu'il avait à prendre, il répétait à qui voulait l'entendre que son intention était de se fixer à Genève d'une manière définitive. C'est du moins ce qui ressort de cette lettre écrite par Calvin à Viret, dont nous avons déjà cité un extrait. Voici comment le réformateur parle des intentions de Marot : « Nunc penitus habere in animo se dicit hic manere. » Répondant au désir exprimé par tous ceux qui l'entourent, Marot paraît s'être mis sur-le-champ à la besogne.

Ce dut être pour le poète un grand encouragement que de voir la foule attendant le dernier psaume traduit pour l'emporter, l'apprendre par cœur et le chanter, soit dans les réunions intimes, soit sous les voûtes sonores de l'église Saint-Pierre. Et d'autres encouragements venaient encore à Marot du pays de France. Certaines paroles piquantes, au sujet de la favorite, avaient pu le mettre en disgrâce; François Ier avait pu faire mauvaise figure à l'imprudent que les démangeaisons de sa langue avaient entraîné trop loin. Mais la personne du poète absente, on ne pouvait oublier à la cour.tout ce qu'il y avait de gentillesse, de grâce et de bonne humeur dans ses vers. Un huitain que Marot envoya de Genève au roi, le i5 mars 1543, semble indiquer que le monarque ne l'abandonnait pas tout à fait dans sa détresse et lui faisait tenir de loin des marques de sa sollicitude. Que dit Marot?

Puifque voulez que ie poursuiue, o Sire, L'œuure royal du pfeautier commencé Et que tout cueur aymant Dieu le délire, D'y befongner me tiens pour dispenfé; S'en fente doncq qui vouldra offenfé, Car ceulx à qui un tel bien ne peut plaire Doivent penfer fi ia tie l'ont penfé Qu'en vous plaifant me plaift de leur déplaire.

Les derniers vers sont un défi à la Sorbonne, et ce défi

5i6 Vie de Clément Marot.

se retranche derrière l'approbation royale donnée aux psaumes déjà traduits.

Marot, du reste, pouvait à son aise railler la Sorbonne. Et l'appui du roi lui eût-il fait défaut, qu'à pareille distance il n'avait pas grand'chose à redouter. Mais ce qui est curieux, ce sont ces fluctuations de François Ier qui, après avoir usé des dernières rigueurs contre les réformés, se relâchait tout d'un coup de ses sévérités sans que l'on sût trop pourquoi et se laissait aller à l'indulgence pour l'un des leurs ou bien s'éprenait de leurs chants et, les fredonnant lui-même, les mettait à la mode parmi les courtisans (i). Le roi avait-il fait dire d'une manière formelle à Marot de continuer la traduction des Psaumes ou bien celui-ci avaitr-il simplement appris par un ami complaisant ce qui se passait à la cour? Nous ne savons sous quelle forme cet encouragement était venu de France. Que les échos lointains de Paris qui franchissaient la frontière aient ranimé son courage, nous ne devons point en douter puisqu'il le dit lui-même dans le huitain ci-dessus. Quant à l'intervention personnelle et formelle du roi pour exhorter son ancien valet de chambre à poursuivre l'œuvre commencée, nous n'avons pu en trouver la trace. Quoi qu'il en soit, la date même de ce huitain précise l'époque à laquelle Marot se remit avec une nouvelle ardeur à la traduction des Psaumes.

A partir de ce moment, Calvin et Marot durent avoir de fréquentes relations et, selon toute vraisemblance, ce fut dans des entretiens presque quotidiens qu'ils se mirent d'accord sur les remaniements à apporter aux psaumes déjà traduits et sur les règles à suivre dans la traduction que le poète se chargeait de continuer. Pourquoi Calvin trouva-t-il à propos de demander à Marot ces modifications qui, pour les trente premiers psaumes, transforment

(i) Les historiens du temps le condamnait son état, il n'a-

racontent que, quelque temps vait pas trouvé de meilleure dis-

après la rébellion de La Ro- traction que de « se mettre à

chelle, que le roi avait réussi à chanter les psalmes avec lues,

réprimer dès les premiers jours violes, espinettes, fleustes, les

de janvier i543, le prince était voix de ses chantres parmy et

tombé malade. Pour prendre en (ajoute le chroniqueur) y prenoit

patience l'immobilité à laquelle grand délectation ».

presque entièrement la version primitive? Y avait-il là pour le réformateur quelque intérêt dogmatique? La première traduction de Marot ne rendait-elle- point d'une manière suffisamment exacte la pensée du psalmiste ou bien l'altérait-elle en certains passages? Nous ne saurions le dire, mais ce qui est certain c'est que l'édition des oeuvres de Marot publiée en 1542 reproduit fidèlement le texte des Psaumes de 1 541 , tandis que l'édition de 1543 fut livrée au public avec des changements très importants consécutifs aux entretiens de Marot avec Calvin.

Tandis que Marot traduisait les Psaumes, Calvin en écrivait la préface. Cette préface est datée du 10 juin 1543. Elle montre le réformateur absorbé tout entier par son œuvre de prosélytisme. Si absorbé, qu'en tête du premier recueil, uniquement composé de psaumes traduits par Clément Marot, le préfacier ne prononce pas une seule fois le nom du traducteur. Cependant, le voulût -il ou non, Calvin allait contribuer pour la plus large part à la popularité de Marot. Sans le nommer, il allait rendre son nom immortel. Ce petit livre, transmis de générations en générations et passant par des milliers de mains, allait à tout jamais assurer la célébrité du poète en attendant que, par la suite, les profanes s'arrêtassent de préférence à ses œuvres légères.

.Calvin, dans sa préface, s'applique tout d'abord à démontrer ce principe cher aux protestants : savoir que le bon sens exige le culte dans une langue intelligible à toute l'assistance, « car de dire que nous puiffions avoir dévotion, foit à prières, foit à cérémonies, fans y rien entendre, c'eft une grande mocquerie, combien qu'il fe die communément ». Voilà des prémisses nettement posées : le culte en français, pour que les prières soient comprises de tous. Ce premier point établi, Calvin examine les divers genres de prières. « Quant eft des prières publicques, il y en a de deux efpeces. Les unes fe font par fimples paroles, les aultres auec chant... Et à la vérité nous connoiflons par expérience que le chant a grande force & vigueur d'efmouuoir & enflamber le cueur des hommes pour invocquer & louer Dieu d'un zèle plus véhément & ardent. Il y a toufiours à regarder que le chant ne foit léger ni volage :

5i8 Vie de Clément Marot.

mais qu'il ait poids & maiefté, comme dit faint Auguftin, & ainfi qu'il y ait grande différence entre la mufique qu'on fait pour refiouir les hommes à table & en leurs maifons & entre les pfeaumes qui fe chantent en l'eglife en la prefence de Dieu & de fes anges. » Et il recommande ces chants religieux aux fidèles de sa petite église, afin, dit-il, « que même par les maifons & par les champs ce nous foit une incitation & comme un organe à louer Dieu & eflever noz cueurs à luy pour nous confoler en méditant fa vertu, bonté, fageffe & juftice ». Entre ces paroles de Calvin et certaine épître de Marot aux dames de France, dont nous allons parler tout à l'heure, plusieurs traits communs sont à noter. Cette rencontre de pensées ne peut guère s'expliquer que par des relations quotidiennes entre les deux hommes. Calvin, surveillant de près la confection des Psaumes, finissait par imprégner le poète de ses doctrines et, avec cette autorité qui s'impose, il avait amené Marot (au moins pour cette période) à ne plus penser que par lui.

Après avoir montré tout le bien qui peut sortir des chants religieux pour le profit des âmes, le réformateur, jaloux de sa réputation d'austérité, fait une charge à fond contre les chansons qui s'égarent sur des sujets légers, « inftruments de paillardife & d'impudicité, poifon mortel & fatanique pour corrompre le monde ». La conclusion naturelle, c'est qu'il faut avoir « des chanfons non feulement honneftes, mais auffi fain£tes, lefquelles nous foient comme aiguillons pour nous inciter à prier & louer Dieu, à méditer fes ceuures afin de l'aimer, craindre, honorer & glorifier ». En préconisant les chansons pieuses, Calvin assurait déjà le succès des Psaumes de Marot; mais il va faire mieux encore pour la renommée du poète. Toujours sans parler de l'auteur, il va recommander son livre dans les termes les plus chaleureux : « Ce prefent livre, declaret-il, oultre le refte qui a efté diél, doibt eftre en finguliere recommandation à chafcun qui defire fe refiouir honneftement & félon Dieu... & ainfi n'a point de meftier d'eftre beaucoup recommandé de par moy veu qu'en foy mefme il porte fon prix & fon los. »

De la cité sainte, le réformateur avait dédié sa préface : « A tous chrétiens et amateurs de la parole de Dieu. » De

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la terre d'exil, les regards toujours tournés vers la patrie, Marot, dans une autre préface, dédiait « Aux dames de France » la suite de la pieuse entreprise dont elles connaissaient déjà le commencement. On ne retrouve guère ici le poète aux piquantes saillies, à la joyeuse inspiration, aux mots risqués. On voit qu'il vit dans une atmosphère nouvelle, dans un milieu de dévotion; le diable s'est fait ermite et le poète qui chantait naguère l'amour profane ne célèbre plus que l'amour divin :

Quand viendra le fiecle doré, Qu'on verra Dieu feul adoré, Loué, chanté comme il ordonne Sans qu'ailleurs fa gloire l'on donne?

Et Marot répudie ses anciennes amours, tout prêt à brûler ce qu'il adorait naguère :

Quand n'auront plus ne cours ne lieu Les chanfons de ce petit Dieu A qui les painétres font "des elles?

Ne recherchons pas si, dans le mobile qui pousse Marot, il n'y aurait pas un grain de repentir de ses fredaines d'autrefois et s'il ne regrette pas le tribut exagéré payé jadis au petit dieu ailé. Pour l'œuvre pieuse qu'il entreprend actuellement, il veut se faire des alliés de ses complices de la veille. Il veut mettre les femmes dans l'intérêt de sa cause et il a soin d'envelopper d'un compliment sa petite adjuration :

O vous, dames & damoifelles,

Que Dieu feit pour eftre fcn temple,

Et faites foubz mauluais exemple

Retentir & chambres & falles

De chanfons mondaines & fales,

le veulx icy vous prefenter

De quoy fans offenfe chanter.

Ces vers ne sont-ils pas comme une évocation du passé, de ce passé tout proche encore où Marot vivait à la cour, au milieu de ces dames etdamoiselles auxquelles naguère il rimait des étrennes? On se figure ces vastes salles pré-

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cédant les appartements du roi : de jeunes pages entreprenants y courtisent les demoiselles d'honneur qui ne cherchent que les occasions de rire et de passer le temps le plus joyeusement possible; il s'y débite de gais propos, il s'y chante des chansons d'amour, de ces chansons que Marot lui-même a composées, de ces chansons dont il ■ peut s'accuser d'avoir été l'un des auteurs les plus à la mode, qu'il condamne et flétrit aujourd'hui. Sont-elles donc, ces chansons, si « mondaines et sales » que le prétend Marot? On y parle d'amour, à la vérité, mais dans un langage qui ne saurait offenser la vertu. Soit, mais Marot a émigré à Genève, et avec cette mobilité de caractère que nous lui connaissons il s'est moulé en quelque sorte et presque instantanément aux idées du réformateur; il tourne désormais toutes ses pensées vers le ciel et ne songe plus, avec Calvin, qu'à gagner des âmes à Dieu. C'est pourquoi il exhorte les dames de France à délaisser les refrains profanes qui les pourraient distraire, pour adopter ces pieux cantiques qui doivent les sanctifier :

Et fâchant que poindl ne vous plaifent

Chanfons qui de l'amour fe taifent,

Celles qu'icy prefenter i'ofe

Ne parlent certes d'autre chofe,

Ce n'eft qu'Amour : Amour luy mefme

Pas fa fapience fuprefme

Les compofa, & l'homme vain

N'en a efté que l'efcrivain.

Or, cet amour, le seul qui désormais doit remplir le cœur des dames, c'est l'amour divin, source de joies ineffables :

Il vous remplira l'ame toute

De ce plaifir folacieux

Que fentent les anges aux cieux.

Belles promesses et qui ne coûtent rien. Persuadé que la Réforme seule assurera le bonheur de l'humanité, Marot, dans un transport d'enthousiasme généreux, nous trace le tableau de l'âge heureux où le chant des psaumes fera

Vie de Clément Marot. 52 1

régner le bonheur sur la terre. Trop heureux ceux qui pourront assister à la réalisation de ce rêve :

O bien heureux qui veoir pourra Fleurir le temps que l'on orra Le laboureur à fa charrue, Le charretier parmi la rue, Et l'artifan en fa boutique, Avecques vn pfeaume ou cantique En fon labeur fe foulager !

Heureux qui orra le berger Et la bergère aux bois eftants Faire que rochers & eftangs Après eulx chantent la haulteur Du fainét nom de leur Créateur.

C'est, comme on voit, la pensée même de Calvin, lorsque, dans sa préface plus haut citée, il exprime le désir « que par les maisons et par les champs » les psaumes du roi prophète « soient une incitation et comme un organe à louer Dieu et eslever nos cueurs à luy ».

La dédicace de Marot aux dames de France se ferme par une exhortation où il les adjure de devancer l'heure où la parole de Dieu sera seule écoutée sur la terre. Elles peuvent avoir un avant-goût de ce temps si désirable en adoptant ses psaumes, en commençant par les chanter. Lors le peuple, édifié par leur exemple, ne saurait tarder à les imiter. Le poète, probablement, ne se doutait guère du succès que l'avenir réservait à son œuvre et que son souhait serait en partie exaucé, qu'un jour arriverait où les plus grandes dames comme les plus humbles artisans uniraient leurs voix pour chanter ses vers à la gloire de la divinité.

Dans l'édition de 1543, publiée par Etienne Dolet, cette dédicace aux dames de France est datée du ier août de la même année.

Il est vraisemblable que lorsque Marot la composa, il en avait fini avec sa traduction des vingt nouveaux psaumes et que cette traduction, précédée d'une préface de Calvin datée du 10 juin, avait été déjà mise entre les mains des fidèles calvinistes. Mais elle ne fut évidemment envoyée

522 Vie de Clément Marot.

en France qu'après cette date du ier août. Marot expédia à son ami Dolet, qui continuait à diriger son imprimerie de Lyon, les vingt nouveaux psaumes qu'il venait de rimer pour qu'ils fussent réimprimés avec les anciens.

« Son ami Dolet... » Il nous faut ici ouvrir une parenthèse. Tous les biographes de Clément Marot, — aussi bien d'ailleurs que ceux d'Etienne Dolet, — sont d'accord sur ce point que Dolet et Marot se brouillèrent après avoir été amis. A l'appui de leur opinion, ils citent ordinairement deux épigrammes de Marot.

L'une, imitée de Martial, est incontestablement dirigée contre Dolet puisqu'elle porte son nom dans le titre. C'est le huitain qui commence par les vers :

Tant que voudras, iette feu & fumée Mefdi de moy à tort & à trauers...

Dolet aurait dit du mal de Marot à des amis communs. Le poète se venge en raillant Dolet de n'être qu'un méchant compilateur dont le nom ne survivra pas. En quoi Marot, mauvais prophète quant à l'Histoire, se montrait bon juge littéraire; car si Dolet est connu de tous pour sa fin tragique, combien oseraient se flatter d'avoir lu ses œuvres? Or, Marot ne pouvait pas prévoir, quand il écrivait cette épigramme, que Dolet s'immortaliserait par le bûcher.

L'autre épigramme, intitulée : Contre l'Inique et dédiée à Antoine du Moulin et Claude Galland, est beaucoup plus acerbe et laisserait supposer, si vraiment elle visait Dolet, que ce dernier avait des mœurs infâmes. Hâtonsnous d'ajouter qu'une pareille conjecture est tout à fait hasardeuse. Rien ne démontre que cette épithète iïlnique désigne Dolet.

Reste à fixer approximativement la date de la brouille qui divisa les deux amis. Cette fâcherie ne se peut vraisemblablement situer qu'à deux époques de la vie de Marot : soit entre 1 538 et 1542, soit postérieurement à

Nous opinons pour la première de ces dates. Marot qui, avec ses amis de Paris, avait certainement contribué à

Vie de Clément Marot. 523

obtenir la grâce de Dolet après le meurtre du peintre Compaing (voir ci-dessus, p. 420), dut être très froissé de l'ingratitude de son ami lorsque celui-ci se vanta publiquement de ne devoir qu'à lui-même l'heureuse issue de sa requête au roi (1). Peut-être ne faut-il pas chercher d'autre cause à l'édition sans date des œuvres de Marot, publiée à Lyon par Sébastien Gryphe, édition qui répète, en la corrigeant, l'édition Dolet de i538, mais dans laquelle toutes les pièces dédiées à Dolet par Marot sont supprimées (voir ci-dessus, p. 437).

Si cette hypothèse est la bonne, les deux hommes, passagèrement désunis, ne tardèrent point à se réconcilier puisqu'en 1542, Marot revenait à Dolet comme éditeur. En ce cas, l'épigramme de Marot ne serait qu'une boutade de mauvaise humeur, boutade que Dolet peut-être ignora : il l'aurait difficilement pardonnée, étant fort vindicatif.

Si l'on choisit, au contraire, la deuxième date et si l'on admet que la brouille fut postérieure à 1 543, il faut supposer que Dolet, fugitif, se rencontra avec Marot en Italie dans les premiers mois de 1544 et qu'une querelle surgit entre eux; mais cette supposition paraît moins vraisemblable que l'autre.

Revenons à l'édition des Psaumes de 1 543.

Dans cette édition refondue, le texte des trente premiers psaumes est modifié. La leçon diffère entièrement de celle publiée l'année précédente et copiée par Dolet sur le texte primitif des trente psaumes imprimés en 1641 par Etienne Roffet. Nous n'avons pas à entrer ici dans l'appréciation des corrections apportées par Marot à son texte original; il y a des nuances de dogme qui peuvent être considérables pour un chef de religion, mais qui n'ont aucun intérêt biographique et ne sauraient rien changer à l'appréciation que l'on peut faire des mérites poétiques de

(1) Voyez à ce propos l'Épître plaint « d'avoir été abandonné

dédicatoire du tome II des Com- de ses amis » et se targue d'avoir

mentaires de la langue latine, de obtenu le pardon royal « sans

Dolet. L'auteur y retrace briève- le secours d'aucun de ceux qui

ment l'affaire Compaing; il se se pretendoient ses amis ».

524 Vie de Clément Marot.

l'ouvrage. Ce qu'il était intéressant de constater, c'est l'époque précise de ces changements. Nous l'avons établie par le rapprochement et la comparaison des éditions. Elle est indiquée encore d'une manière formelle par le titre de l'édition de 1 543, où l'on remarque la mention suivante : « Les trente premiers psalmes, reveuz et corrigez par l'autheur, ceste présente année. » C'est donc bien en 1543 que Marot a revu et corrigé ses trente premiers psaumes à Genève et sous la férule de Calvin. Quant aux vingt nouveaux, l'intitulé est également accompagné d'une mention qui ne doit point être négligée et qui contient un renseignement catégorique et précieux. Ces vingt psaumes sont indiqués comme « nouvellement mis en françoys et envoyés au roy par Clément Marot » . Ainsi, ce n'était point seulement pour complaire aux protestants de Genève que Marot s'était remis à sa traduction des psaumes. Le i5 mars, il envoyait au roi ce huitain que nous avons cité plus haut; le ier août, il faisait hommage au monarque du résultat de son travail, peut-être avec cette arrière-pensée que ce serait le moyen de rentrer en grâce et d'obtenir son rappel d'exil. Il semblerait d'ailleurs qu'à ce moment Marot n'ait qu'une idée fixe, qu'une aspiration, revoir la patrie, fouler encore une fois le sol de France. Quant à Genève et à Calvin, nous serions disposé à croire qu'il s'en souciait peu; en tout cas, il n'en souffle mot. Dans ses vers, pas une parole à la louange de la cité qui lui a ouvert ses portes, qui lui donne l'hospitalité; pas une pièce où se rencontre le nom du réformateur. Au contraire, toutes les occasions, tous les prétextes sont bons à Marot pour faire allusion à François Ier, à la cour de France, à ces dames dont le souvenir hante son esprit. Cependant, il voyait Calvin chaque jour ou, tout au moins, il avait avec lui de fréquents entretiens au sujet de sa traduction des Psaumes. Mais, en dehors des circonstances qui avaient rapproché ces deux hommes; fait comprendre à Marot qu'il pouvait trouver refuge et protection auprès de Calvin; mis Calvin en possession d'un outil dont il tirait le meilleur parti pour sa propagande; en dehors de cela, aucun lien d'amitié entre eux, aucune sympathie, rien qui les poussât l'un vers l'autre. En vain, par néces-

Vie de Clément Marot. 525

site, ils se trouvaient en contact permanent; nulle affinité de goût, nulle communauté de pensées : ils restaient étrangers l'un à l'autre. Et de même que Marot, dans ses vers, n'a jamais écrit le nom de Calvin, de même Calvin, dans sa préface des Psaumes, ne nomme Marot ni ne fait la moindre allusion à lui. Or, à Genève, Calvin régnait en maître : il était à prévoir que l'humeur indépendante de Marot ne s'accommoderait pas longtemps du régime de ce couvent qui n'avait rien d'une abbaye de Thélème.

Sur les pentes du Jura, non loin de Genève, dans le petit village de Thierrens, vivait en ce temps-là un certain Eustorg de Beaulieu, dont nous avons déjà cité le nom. On se souvient peut-être que, lors de la rentrée de Marot en France, pendant l'arrêt qu'il fit à Lyon ( 1 536- 1537), Eustorg de Beaulieu avait cherché à entrer en relations avec le poète le plus renommé de l'époque en lui offrant des étrennes de sa façon. Il ne semble pas que Marot se soit montré alors très empressé de répondre à ces avances. Peu de temps après, Eustorg de Beaulieu, ne trouvant point à vivre sous l'habit de l'église catholique, passa dans le bataillon naissant de la Réforme; mais, devant les menaces de persécution dirigées contre les protestants, il jugea prudent de s'éloigner et alla se fixer à Thierrens. Du temps qu'il était prêtre, Eustorg de Beaulieu avait composé des poésies d'une légèreté souvent rabelaisienne; lorsqu'il se fut déclaré pour les idées nouvelles, il se consacra à la versification religieuse; ce fut ainsi qu'il composa un interminable poème intitulé la Chrestienne resiouyssance qui n'avait de réjouissant que le titre. Eustorg de Beaulieu remplissait en conscience son rôle de partisan du protestantisme. Il sanctifiait sa retraite de Thierrens en se livrant à la prière et à la méditation des livres saints, en louant Dieu de l'avoir retiré d'un monde corrompu et pervers. Mais, de même que ces gens qui, vivant chez eux, ont toujours un œil à la fenêtre pour épier ce qui se passe chez le voisin, Eustorg avait appris l'arrivée de Marot à Genève. Le travail de traduction des Psaumes l'avait enchanté ; par des amis, il savait à peu près exactement où en était le poète. La

526 Vie de Clément Marot.

peste ayant éclaté à Genève, Eustorg de Beaulieu saisit cette occasion de faire de nouvelles avances à Marot et de lui offrir l'hospitalité dans sa retraite champêtre :

T'offrant encor, pour faire fin & refte,

Que fi tu es importuné de pefte

Une chambrette en mon logis auras

Pour ta famille & toy, quand tu vouldras (i).-..

Eustorg a recours à tous les moyens de séduction pour décider Marot; il évoque le souvenir du voisinage des deux villes qu'ils habitaient autrefois, Beaulieu et Cahors ; il trace le tableau le plus riant du petit ermitage où il lui propose de venir partager sa vie pendant quelques jours, c'est un nid tout paré de verdure et tout parfumé de fleurs :

le fuis en vn village

Tout circundé d'arbres, feuille & ramage, Là où ie n'oy que cors de paftoureaulx, Voix de brebis, vaches, bœufz & taureaulx; Mais plus me plaiét encor telle brayrie Que ne feroit toute la chantrerie Du papegay de Rome ou Antechrift.

A côté de ces distractions champêtres, d'autres occupations remplissent sa journée et il les énumère à son ami. C'est d'abord la lecture de la Bible et la méditation des textes saints. Puis, après les longues heures de recueillement, Eustorg prend son luth et module en musique les Psaumes que Marot vient de traduire ou les chansons que lui-même composa :

Souvent aufli ie pren du croc ma harpe Et ie la pends à mon col en efcharpe, Pour y iouer & pfalmes & chanfons Selon que Dieu m'a inftruiét. en leurs fons...

Curieux, cet intérieur d'un disciple des idées nouvelles;

(i) Ce vers laisserait supposer rejoindre. Cependant, on ne

que Marot n'avait pas fui seul trouve nulle part une trace po-

ou que, depuis son exil, ses sitive du passage à Genève de la

« maroteaux » étaient venus le famille de Marot.

curieux, cet emploi du temps des réformés s'adonnant à l'étude et à la patience, en attendant le moment où ils seraient assez forts pour devenir à leur tour intolérants. C'est à cette vie, partagée entre les travaux champêtres et les exercices religieux, qu'Eustorgde Beaulieu invite notre poète :

Or voylà doncq, frère, comment ie paffe Mon temps aux champs, alors que ie me laffe Et de cella fuis preft te faire part Quand te plaira de venir cefte part...

Puis, d'un trait de pinceau qui ne manque ni de naturel ni de couleur, il achève de peindre en quatre vers sa vie domestique :

Car ie fuy feul, quand à l'heure prefente, Et n'ay chez moy qu'vne vieille feruante Pour prendre foin de mes beftes à laiél Et, pour penfer mon cheval, un vallet.

Cette invitation toucha Marot à Genève, comme l'indique le titre même de l'épître : Epistre d'Eustorg de Beaulieu à Clément Marot, poète du roy, pour lors résidant à Geneue. Le poète mettait la dernière main à ses vingt psaumes nouveaux et il ne paraît pas s'être dérangé pour aller au rendez-vous, malgré cette habile flatterie de « poète du roy » que lui décochait son correspondant. Sur le point d'en finir avec une besogne à laquelle il s'était attelé autant par zèle chrétien que pour le plaisir d'irriter ses ennemis, mais qui, autrement, ne disait rien à sa Muse, si l'on en juge par la faiblesse de ses vers, peut-être avait-il hâte d'arriver au terme qu'il s'était fixé ou qu'il avait accepté.

L'imprimeur attendait le dernier psaume de Marot pour procéder, d'après les instructions de Calvin, à l'impression du recueil tout entier. Ces cinquante psaumes, suivis de la liturgie et du catéchisme et précédés de la préface de Calvin dont il a été parlé, furent distribués à un grand nombre d'exemplaires aux fidèles de la nouvelle église. Quelques exemplaires certainement pénétrèrent en France,

malgré les barrières que la Sorbonne cherchait à dresser sur leur passage.

Du reste, dès que son œuvre avait été terminée, Marot, ainsi qu'il a été dit plus haut, l'avait envoyée à Dolet, qui s'occupa tout aussitôt de préparer une édition nouvelle des poésies de son ami. Cette édition, qui parut dans le courant de l'année 1 543, diffère de la précédente par diverses modifications : les trente psaumes antérieurement traduits par Marot s'y trouvent, mais le texte de 1542 a été abandonné; Dolet reproduit la traduction modifiée à Genève et y ajoute les vingt psaumes nouveaux avec la Dédicace au roi et l'Épître aux dames de France; on voit figurer également dans cette nouvelle édition la traduction du second chant des Métamorphoses d'Ovide qui ne se trouvait point dans la précédente; on y rencontre enfin quelques petites pièces que Dolet avait réussi à rassembler de divers côtés.

Cette traduction des Psaumes ne laissa pas que de provoquer à Paris un certain bruit autour du nom de Marot. Les uns, se rappelant les incartades auxquelles notre poète s'était livré autrefois, étaient tout étonnés de le voir entrer si avant dans les voies du Seigneur et le raillaient de ce goût inattendu pour les textes sacrés. Le passage suivant que nous détachons d'une pièce satirique de l'époque prouve que les gens gais s'amusaient fort de ces excursions marotiques dans le domaine de la théologie :

Clément eftudie à Genefue

Pour élire doyen de Sorbonne,

Mais, avant qu'il le foyt, i'ordonne

Payer vinum et fpecies

Affln que eorum faciès

Soient toufiours fort enlumynées (1).

Si le trait était dirigé contre Marot, il ne laissait pas que d'égratigner en passant les suppôts de la Sorbonne. D'autres, plus graves, ou croyaient à la conversion de Marot ou affectaient d'y croire, dans l'intérêt du parti; et

(1) Les crottes de Paris (bibl. de Soissons, ms. 189 c, fol. 140).

Vie de Clément Marot. 52g

ils ne marchandaient pas leurs louanges au poète qui sanctifiait sa Muse en la vouant au service de Dieu :

Et toy, Marot Ovide, Des faciles la guyde, Ta mufe plus n'efcript Ghofes vaines ou fainéles Mais pures & treffainéles Pleines du Saincl Efprit (i).

Ainsi en France on n'avait point oublié Marot. Les uns mêlaient son nom à un éclat de rire ; les autres applaudissaient à la conversion du poète. A la cour, il en était plus d'un qui regrettait Marot, sa bonne humeur, ses jolis vers. François Ier lui-même n'était point aussi irrité contre Marot que l'aurait désiré la Sorbonne. Le roi qui commençait à vieillir et dont la maladie minait le robuste tempérament, avait délaissé quelque peu les vers amoureux autrefois composés pour lui plaire et s'était épris de la traduction des Psaumes qu'il fredonnait sur les airs à la mode. Il n'en voulait point à. son poète autant que ses ennemis cherchaient à le lui persuader et peut-être l'eût-il rappelé s'il n'avait été circonvenu par ces « bestes blanches et noires, grises et enfumées » contre lesquelles sa mère, Louise de Savoie, lui avait autrefois tant recommandé de se tenir en garde. Aussi était-on sûr de ne point tant déplaire au roi en faisant allusion à Marot. Même quelques amis, plus hardis que les autres, se hasardaient à élever la voix en sa faveur et à demander sa grâce. C'est ainsi que Claude Chappuis, poète comme Marot et comme lui valet de chambre, glisse dans une de ses poésies un souhait à l'adresse de l'absent, alors que, passant en revue les poètes, ornement de la cour, il s'écrie :

Marot y fut, & n'y eft plus Brodeau Que la mort a caché de fon bandeau; Et Marot crie : O roy, fur tous clément, Ne foyez point rigoureux à Clément.

Nous ne savons si Marot demanda au roi de rentrer

(i) Antoine Du Moulin, Pane- p. h.

gyrie des damoiselles de Paris,

53o Vie de Clément Marot.

dans sa patrie; nous n'avons trouvé nulle part trace d'une pareille démarche; mais, ce que nous pouvons affirmer, c'est que son cœur était rempli de cette pensée vers laquelle le ramènent sans cesse ses regrets et le délaissement où il se trouve. Et cette préoccupation insurmontable se trahit à tout propos par un mot, une allusion, où il met autant de douceur que de mélancolie. On dirait que son isolement au milieu de ceux qui peuplent cette austère et glaciale cité de Genève le pousse vers ce monde évanoui où il a vécu autrefois et où il voudrait vivre encore. L'atmosphère que l'on respirait dans la ville dont Calvin avait fait à la fois une caserne et un couvent ne pouvait convenir à celui qui avait toujours voulu vivre d'indépendance et de bonne humeur. Marot étouffait à Genève et il était facile de prévoir qu'il ne profiterait point longtemps de l'hospitalité qu'il y avait trouvée. Nous avons pu constater la froideur qui existait dans ses relations avec Calvin. Marot paraît avoir traduit ses vingt psaumes sans enthousiasme et comme il se serait acquitté d'un travail de commande. Mais il faut examiner les choses de plus près pour découvrir le secret d'une situation qui échappe au premier coup d'œil. Nous avons dit que la vie que l'on menait à Genève n'avait aucune de ces délicatesses, aucune de ces séductions de nature à satisfaire les goûts de Marot. Malingre, du reste, dans son épître raboteuse, l'avait nettement prévenu : à Genève, il ne trouverait aucun des plaisirs qu'il laissait en France. On y allait pour y vivre dans l'austérité et la pénitence. Mais, en telles circonstances, il faut courber la tête devant la nécessité, et Marot en était arrivé à ce point. Aux prises avec les exigences de la vie matérielle, il lui fallait pourvoir à la nourriture quotidienne et il vint à Genève parce qu'on lui offrait les moyens d'y vivre, en lui payant ses vers, le moins cher possible, mais en les payant cependant assez pour qu'il eût devant lui quelques jours d'existence. Nous ne savons quelles sommes lui furent promises; mais il est certain que les choses se passèrent ainsi; l'examen de certains détails du séjour de Marot à Genève en fournit la preuve. Il avait quitté la Savoie parce qu'il était à bout de ressources, parce que le représentant du roi, Raymond Pélisson, fai-

Vie de Clément Marot. 53i

sait la sourde oreille à ses suppliques. On lui laissa entrevoir que, s'il venait à Genève, son travail recevrait un juste salaire. Le poète en était alors réduit à vivre de ses vers comme le ministre vit du culte. Ces propositions furent faites sans doute avec discrétion puisqu'on n'en trouve point la trace écrite, et Marot n'était point en situation de se montrer exigeant. Il est vraisemblable que, dès l'arrivée de Marot et dans le dénûment où il se trouvait, Calvin lui accorda quelques subsides et que, pour l'encourager dans son travail, il les lui renouvela pendant une certaine période. Mais Marot n'eut pas de peine à prévoir le moment où cette source serait tarie et il songea que ses autres vers pourraient peut-être lui rapporter quelque argent. Il chercha dans son bagage littéraire : les pièces condamnées en France étaient naturellement désignées pour être bien accueillies à Genève. Il arrêta son choix sur V Enfer, dont il avait si longtemps différé la publication. A Genève comme à Paris, l'impression des livres était soumise à une censure préalable, il fallait se pourvoir d'un permis de publier. C'est à cette règle que nous devons d'être renseignés sur ces détails si utiles à connaître. En effet, dans les Registres du Conseil, on trouve la mention suivante : « Le sieur Clément Marot, à son humble requeste, luy a esté permis de fère imprimer le livre intitulé V Enfer de Paris, composé et revisté par Clément Marot (i). » Cette permission fut accordée le n juillet 1543, au moment même où Marot terminait sa traduction des vingt psaumes et où il comprenait sans doute qu'il fallait se préoccuper du pain du lendemain. Nous ne saurions dire si le poète donna suite à ce projet, car on n'a point découvert encore d'édition spéciale de Y Enfer imprimée à Genève. Il existe bien, à la vérité, une édition gothique sans indication de lieu ni de date dont on pourrait faire l'édition que Marot manifestait l'intention de publier, mais c'est là une simple conjecture. Un fait incontestable, c'est l'autorisation sollicitée par Marot; elle prouve que le poète comptait sur la curiosité de ses hôtes pour se créer de nouvelles ressources.

(1) Registres du Conseil, vol. 37, 11 juillet 1543. fol. i5i. Séance du Conseil du

532 Vie de Clément Marot.

Les choses en restèrent là pendant un certain temps. Calvin aurait été bien aise que Marot poursuivît l'œuvre commencée, mais Marot ne paraissait pas se soucier de travailler uniquement pour la gloire de Dieu, et cet état d'incertitude ne dut point contribuer à rendre plus agréables les rapports du poète et du réformateur. Les jours et les semaines s'écoulaient sans laisser entrevoir à Marot une existence plus supportable. Cependant Calvin ne démordait point de son idée de faire traduire le reste des Psaumes de David par Marot. S'il ne tolérait pas la moindre atteinte à son autorité, le réformateur ne mettait aucun amour-propre à reconnaître que Marot lui était supérieur comme poète et que ses vers valaient mieux que les siens. En conséquence, il était important, pour la cause de la Réforme, de lui confier la traduction de tous les Psaumes de David. Pour en arriver à ses fins, il se décida à livrer un dernier assaut aux membres du Grand Conseil et il leur demanda une subvention afin de s'assurer le concours de Marot. Ce fut le i5 octobre 1 543 que la question fut portée devant le Conseil. Bien que M. Bovet et M. Doen (qui le cite) rapportent que la proposition fut repoussée d'emblée et presque sans discussion, les choses ne se passèrent point tout à fait ainsi (1). Le mieux nous a paru de mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte même de la délibération du Conseil. Or, voici ce que nous trouvons dans les registres officiels :

i5 octobre 1S4.3. Maijlre Calvin pour Clément Marot. — Le lieur Calvin a expofé pour & au nom de Clément Marot requérant luy faire quelque bien & ilz fe perfocera de emplir les feaulmes de David. Ordonné de luy dire qui perengnent paffience pour le prefentz (2).

Cette réponse n'était point de nature à satisfaire Marot. On ne lui refusait point à la vérité en termes exprès. On l'engageait seulement à prendre patience. Mais, pour qui sait ce que parler veut dire, c'était bel et bien un refus

(1) Bovet, Histoire du psautier, (2) Registres du Conseil de

p. 20. — O. Douen, Marot et le Genève, vol. 37, fol. 243 v°. psautier Huguenot, p. 413.

Vie de Clément Marot. 533

sous forme d'ajournement. Le Conseil, en réalité, voulait faire l'économie d'un poète, il espérait peut-être que Marot ne voudrait point laisser son œuvre inachevée et que la cité de Genève, sans bourse délier, finirait par avoir la traduction des cent derniers psaumes. Quant à Marot, qui pouvait comparer l'aimable cour de France, si élégante et si prodigue, et cette race de marchands dont les calculs étroits s'appliquaient aussi bien aux choses de la religion qu'au règlement de leur négoce, il n'avait plus aucune illusion à se faire sur ce qu'il devait attendre d'eux. S'ils ne voulaient pas payer les Psaumes dont ils avaient besoin, ils n'iraient point prodiguer leur argent pour des poésies légères. On lui avait dit de prendre patience. Il continua de vivre à Genève puisque sa vie y était en sûreté. Mais il vécut dans le désœuvrement, attendant pour continuer ses Psaumes une décision du Grand Conseil sur laquelle il ne comptait plus guère, ayant tout à fait renoncé aux poésies légères, qui n'auraient eu aucun succès dans un pareil milieu, et hasardant tout au plus, de temps à autre, quelque épigramme contre l'Église romaine, ses prêtres, ses moines et ses cérémonies. C'était une manière de se maintenir dans les bonnes grâces de ses hôtes, mais sans arrière-pensée de polémique ardente. Il ne tenait point à voir ces pièces franchir les murs de la cité réformée. De fait, elles ne furent point publiées de son vivant, et c'est seulement trois siècles après sa mort qu'un certain nombre furent retrouvées, inédites, dans un manuscrit de Lausanne.

C'étaient là de bien courtes distractions, insuffisantes pour remplir la vie oisive de Marot. D'autre part, le régime imposé par Calvin au couvent laïque placé sous ses ordres ne se prêtait guère aux tentatives qu'aurait pu faire notre poète pour éloigner les idées douloureuses qui l'assiégeaient. Nous connaissons le tempérament de Marot ; il est aisé de comprendre que la vie faite aux habitants de la pieuse cité devait lui être particulièrement à charge. Les plaisirs les plus innocents, les jeux les plus inoffensifs ne trouvaient point grâce devant l'inexorable austérité du réformateur. La morale de Marot, plus aimable, avait

534 Vie de Clément Marot.

trouvé à se formuler avec une franchise pleine de bonhomie dans les vers suivants :

Car, n'en defplaife à la mélancolie, Soy refiouyr n'eft péché ny folie Sinon à gens de maie intention (i).

Mais les dévots ne voient point les choses du même œil que le commun des mortels, et à Genève on était dévot, de cette dévotion outrancière qui trouve que s'amuser, même honnêtement, c'est offenser Dieu. A ce sujet, les Registres du consistoire contiennent des détails bien instructifs. A la date du 18 décembre 1 543, il y est fait mention d'un malheureux artisan appelé à comparaître sur le reproche de ne point suivre les sermons. Il répond qu'il n'y manque jamais le dimanche, mais que, dans la semaine, il ne peut s'y rendre, « car il lui fault, dit-il, gagner la vie de deux bessons et de deux aultres petits enfants qu'il as ». Sur cette réponse, on lui fait un crime irrémissible d'avoir joué aux dés, voire même aux cartes, et d'en avoir fourni à d'autres personnes qui n'avaient pas honte de se livrera une pareille distraction. Or, parmi les coupables, figure M. Saint -Victeur, autrement dit Bonnivard, l'un des apôtres les plus vaillants et les plus sincères de la Réforme. Mais il suffirait de changer les noms de personnes et de lieu pour s'imaginer avoir sous les yeux non point un interrogatoire en pays protestant, mais quelque procèsverbal d'un tribunal de l'Inquisition, tant il y a de perfidie dans la manière de poser les questions, d'effort calculé pour provoquer la délation. Un grand débat s'engage pour savoir s'il a été joué aux dés, aux cartes ou aux dames et surtout s'il a été joué à l'un de ces jeux « avec un prescheur de la parolle de Dieu », car alors le cas serait abominable. On devine par cet interrogatoire quelles étaient les mœurs de Genève. Mais il faut citer le texte même, on verra comment Marot est mis en cause pour s'être permis de prendre part à ce genre de distraction :

Refpond meffire Jehan Hugoneri qu'une fois Mr de Saint

(1) Epigramme LIV.

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Victeur ioya & fa femme (dudit Hugoneri) alla querre une table & n'auoyent point de dés & n'ont iamais ioyé qu'avec gens de bien, & il y a cinq ou fix ans qu'il n'a point tenu de ieulx. Dit eftre fort ignorant de cela qu'il y a quelque temps maiftre Clément Marot il ioya & n'ont point ioyé que au trictrac & que il n'az point vehu ioyer de predicant ni de la ville ni de dehors.

Marie, femme de meffire Hugoneri, refpond qu'elle ne vit iamais ioyer en leur maifon ny cartes ny dez, dempuis ung mois en fa des gens de bien vinrent cheux eulx pour fupper & n'eftoit pas preft; alla querre une table & que il n'a point ioyé de predicant en leur mayfon & que Chollet alla avec elle querre des dés et n'eftoit que le feigneur Curtel et Clément Marot & fut cefte nuyél que Tyvent Chollet eftoyt en leur maison, lequel alla querre des dés avec elle pour ioyer avec un quarteron de vin.

Voilà assurément bien du bruit pour une partie de tric-trac. Il est curieux de démêler au milieu du fatras de cet interrogatoire l'ardeur déployée par les membres du consistoire pour trouver un coupable. On ne voudrait pas croire à de telles mesquineries si elles n'étaient attestées par ceux-là mêmes qui les pratiquaient. On s'explique comment Marot ne tarda point à se lasser de Genève et des Genevois.

Aussi bien ces derniers regardaient probablement Marot d'un assez mauvais œil. Bien que rendu prudent par l'expérience, notre poète était d'esprit trop indépendant pour se contraindre et forcer longtemps sa nature. Marot, hâbleur et galantin, avait dû mainte fois scandaliser les puritains de Genève par ses paroles et par ses actes. Nous verrons bientôt comment, de sa réputation de coureur de femmes, se forma une légende inexacte en fait, mais trop vraisemblable pour n'être pas crue et propagée.

Le moment de la séparation avait enfin sonné. Marot partit. Et bien qu'il nous ait été impossible de recueillir aucune précision à ce sujet, il n'est peut-être pas bien difficile de percer les obscurités qui entourent cette scission. L'incompatibilité d'humeur était complète entre les deux parties. Marot était las de subir ce joug, tandis que les protestants ne lui pardonnaient point, par-

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tageant leurs croyances, de ne pas se mettre à l'unisson de leurs allures. Voilà tout le secret de cette brouille, et nous n'aurions pas à en dire davantage si nous n'étions dans l'obligation de discuter certaines rumeurs peu bienveillantes qui présentent sous un jour tout différent les causes du départ de Marot de Genève. Nous dirons comment ces fables ont été lancées dans le public et, les reprenant à leur origine, il nous sera aisé de montrer par quelle filière elles ont passé pour s'accréditer de plus en plus et revêtir l'autorité d'un fait historique.

Il est clair que les protestants n'avaient point vu avec plaisir le départ de Marot et qu'ils lui en gardèrent rancune. Mais ils étaient tenus toutefois à certains ménagements. S'ils considéraient un peu Marot comme un déserteur de leur foi, puisqu'il abandonnait la cité qui en était la forteresse, le poète n'en demeurait pas moins le traducteur des Psaumes et, pour ce motif, il n'eût pas été politique de lui jeter la pierre. Si donc on se risquait à répandre sur son compte des bruits fâcheux, il fallait, dans cette besogne, déployer une certaine dextérité, de manière à ne nuire qu'à lui seul et à éviter toute éclaboussure qui pourrait rejaillir sur ses coreligionnaires, sur ceux au service desquels il avait mis son talent.

Les protestants s'acquittèrent à merveille de cette tâche. Ce fut Théodore de Bèze qui porta le premier coup à Marot dans son Histoire ecclésiastique. Sous une forme doucereuse et compatissante, l'écrivain huguenot sème le germe de toutes les accusations perfides qui devaient se développer et grandir par les bons soins des catholiques. Voici de quelle façon, longtemps après la mort de Marot, Théodore de Bèze interprète les causes de son départ de Genève. « Marot, dit-il, ayant esté tousiours nourri en une très mauvaise escole et ne pouvant assubiectir sa vie à la reformation de l'Evangile, il s'en alla passer le reste de ses iours en Piedmont. » Il semblerait que dans cette phrase il n'y ait encore rien de bien grave. Marot, à la vérité, n'a pu se façonner à cette vie sans reproche que menaient les réformés à Genève. Mais l'écrivain s'empresse de rejeter la faute sur la cour de France et sur ses mauvais exemples. Ce petit détail a l'air inoffensif et c'est de là

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pourtant que viendra tout le mal. Dans un autre de ses ouvrages intitulé Icônes, Théodore de Bèze, consacrant quelques lignes à Marot, le comble d'abord de louanges pour le service inappréciable qu'il a rendu à l'Église protestante en traduisant les Psaumes de David, puis, comme il faut bien le punir de n'avoir point persévéré dans cette voie, il ajoute d'une manière obligeante : « Mores parum christianos ne in extrema quidem aetate emendavit. » On devine tout de suite les commentaires auxquels ces paroles pouvaient se prêter et quel parti il y avait à en tirer pour ceux dont les vieilles haines contre Marot n'étaient point refroidies.

Malheureusement pour le poète (nous sommes bien obligés d'en convenir), son passé ne fournissait point d'arguments contre ces insinuations un peu vagues. Les catholiques s'emparèrent de ces calomnies et se chargèrent de leur donner un corps. Puisque Marot n'avait point réformé sa conduite, « mores parum christianos », c'est qu'il continuait à mener cette vie de débauche dont il avait autrefois donné le scandale. La Sorbohne allait être enfin vengée. Si elle n'avait pu réussir à envoyer Marot au bûcher, un écrivain catholique se chargerait de déshonorer sa vieillesse. En effet, cet écrivain raconte gravement que Marot, ayant débauché son hôtesse qui était mariée et s'étant rendu coupable d'adultère, faillit être pendu et que ce fut à la commisération de Calvin qu'il dut d'être seulement fouetté par les rues de Genève, puis chassé de la ville. Voici comment s'exprime à ce propos Victor Cayet, cité par Florimond de Rœmond : « Calvin fut d'advis qu'il eut seulement le fouet par les carrefours de la ville de Genefve sans le faire mourir et fut promené ainsi in statu accusé d'adultaire, dont il s'excuse pourtant (i). »

Un bruit pareil sur le traducteur des Psaumes ne pouvait manquer d'être répété à l'envi par les écrivains catholiques. Quelle aubaine que de pouvoir décrier le poète officiel des protestants! Florimond de Rœmond, l'adversaire implacable de la religion réformée, s'empara, d'après

(i) Florimond de Rœmond, De p. xvi. la naissance de l'hérésie, t. VIII,

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Cayet, de cette imputation contre Marot et la réédita en l'amplifiant. Il commence par citer les paroles de Théodore de Bèze, affirmant que lorsque celui-ci reprochait à Marot de n'avoir pu « assujettir sa vie à la réformatibn de l'Évangile », c'est « qu'il n'avait pas voulu dire qu'il débaucha son hôtesse ». Et, après avoir cité tout le passage de l'historien protestant, qui se borne à rapporter la retraite de Marot en Piémont, il termine par ces mots : « Voilà ce que Bèze en dit, couvrant de son gabion les coups de fouet qu'on lui donna à Genève. » On voit combien l'interprétation est insidieuse. Cette histoire n'existe point dans le texte de Bèze et, pour l'y trouver, il faut un singulier effort d'esprit. Il n'en est pas moins vrai que, sans les phrases ambiguës de l'écrivain protestant, l'écrivain catholique n'aurait pu étayer sa calomnie. Dans Florimond de Rœmond, cette calomnie est encore informe et confuse; le Père Mainbourg achèvera la besogne. Ces échos que lui renvoient ses devanciers, il va les recueillir, les coordonner et les transformer en fait historique. N'at-il pas le droit d'affirmer, puisqu'il peut citer deux autorités? Aussi avec quel entrain le bon jésuite exécute Marot! Après avoir mis en pièces sa traduction des Psaumes, dénoncée comme un tissu d'inepties, après avoir conté comment Marot s'était réfugié à Genève, le Père Mainbourg continue : « Il n'en estoit pas devenu plus homme de bien et ensuite, menant à son ordinaire une vie très licencieuse, il débaucha la femme de son hôte, ce qu'on punissoit de mort à Genève. Calvin, par son crédit, fit changer cette rigoureuse peine en une autre plus douce qui fut celle du fouet qu'il eut par tous les carrefours, après quoi il s'alla cacher au delà des Alpes, dans le Piemont. » Il est certain que Marot quitta Genève pour le Piémont; qu'il avait eu avec Calvin d'aussi bons rapports qu'on pouvait en avoir avec un homme de cette trempe et qu'enfin il dut souvent scandaliser ses hôtes. Nous avons vu plus haut qu'il en fallait peu pour scandaliser des Genevois. Mais tout le reste du récit n'est qu'invention pure. Bayle, qui rapporte toute cette histoire d'adultère parce qu'il l'a trouvée sur son chemin, n'en croit pas un mot et il en démontre l'absurdité par les réflexions les

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plus judicieuses : « Tous ceux qui disent cela, remarquet-il, se fondent sur le témoignage de Cayet, c'est lui qu'il faut prendre pour le premier et pour le seul déposant. Florimond de Rœmond, que l'on cite aussi, n'est que son copiste. Je ne trouve pas vraisemblable ce que Cayet conte, car si un poète aussi fameux que Marot et aussi haï que lui dans la communion" romaine eût été fouetté par les carrefours d'une grande ville, toute l'Europe l'aurait bientôt su ; on l'eût insulté sur cette infamie dans plusieurs livres, il n'eût pas osé se présenter devant ceux qui commandaient en Piémont pour le roi de France. Nous ne serions pas réduits au témoignage de Victor Cayet, postérieur de tant d'années à cette aventure (i). »

Bayle avait raison de douter et un examen sérieux des faits suffît pour faire crouler l'échafaudage. Nous ne nous chargeons pas d'élucider la question de savoir si Marot s'était permis ou non certaines privautés envers son hôtesse; c'est là un point qui restera secret entre elle et lui. Mais, ce que nous pouvons affirmer, c'est que Marot ne fut point condamné à mort pour crime d'adultère par la raison que ce fut seulement en i56o que cette peine fut édictée à Genève contre les faits de cette nature. Du temps de Marot, on n'en était encore qu'à la prison et à l'amende. Calvin n'eut point davantage à manifester ses sentiments d'indulgence pour Marot. Si l'occasion s'en était offerte, on peut deviner quelle eût été l'attitude du réformateur qui n'hésita point à faire condamner la femme de son propre frère. Mais Marot ne fut pas condamné à mort pour adultère, parce que cette peine n'était pas en vigueur à Genève en 1 543 et Calvin n'eut pas à demander que Marot fût fouetté au lieu d'être pendu parce que Marot ne fut point condamné. Enfin, comme dernier témoignage, on peut invoquer celui des Registres du Conseil de Genève. Ces registres présentent le répertoire le plus complet des moindres faits, des plus légers incidents qui se produisaient chaque jour dans la cité de Calvin. Les procès-verbaux des délibérations relatent avec un soin minutieux les détails les plus insignifiants. Comment seraient-ils muets

(1) Dictionnaire philosophique, au mot Marot.

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sur un événement de cette gravité, le jugement de Marot? Quoi ! Sa condamnation et l'exécution de la peine n'auraient pas laissé la moindre trace? En admettant jusqu'à un certain point que, pour l'honneur de la Réforme, les magistrats de Genève eussent enveloppé d'un certain mystère les causes de la condamnation du traducteur des Psaumes, l'affaire eût au moins été indiquée sous une forme, si vague soit-elle, tandis qu'il n'en est rien dit, par la raison qu'elle n'a jamais existé que dans le cerveau de Cayet.

Mais Cayet a-t-il réellement écrit les phrases que lui prête Florimond de Rœmond? Ce dernier, que la passion religieuse aveugle souvent jusqu'à la mauvaise foi, désigne l'ouvrage de Cayet sous le nom de Formulaire. Or, parmi les œuvres de Cayet, nous n'avons rien trouvé qui de loin ni de près se rapproche de ce titre. Si le livre n'existe point, il n'y aurait plus, dans cette prétendue citation empruntée à Cayet, qu'une supercherie de Rœmond s'ingéniant à tromper ses lecteurs au profit de sa thèse.

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