X. De modo dicendi et meditandi
On s'épargnera la peine de rechercher cet opuscule dans l'édition de 1648; on ne l'y trouverait pas. Martène l'a publié le premier dans son Thésaurus, t. V, p. 887, d'après un manuscrit de Saint-Ouen, et c'est le texte de Martène qu^a reproduit M. l'abbé Migne dans l'édition de 1854. Mais il aurait mieux fait de s'en abstenir ; Martène s'est trompé et l'a trompé. Qu'est-ce en effet que cet opuscule fortuitement découvert par le studieux bénédictin dans le manuscrit de Saint- Ouen ? H se compose de douze chapitres, et les sept premiers sont des fragments empruntés au troisième livre du Dulascalicon (3); ce qui dispense de rechercher à quoi le reste doit appartenir. L'erreur de Martène ayant été déjà reconnue par son confrère dom Geillier (4) et par le P. Honoré de Saint-Bonaventure, comment se fait-il que le nouvel éditeur n'ait pas tenu compte de ce double avertissement?
XL Expositio super regulam S. Augustini.
Cette Exposition de la règle de Saint-Augustin est
(1) Man. lat. de la Bibl. nat., n» 3554, fol. 125.
(2) OEuvr. poél. d'Adam de Saint-Victor, p. 1G5 de la nouvelle édition.
(3) iJidascal. lib. III, cap. xiv, vu, viii, xi, xii.
(4) Hist. des auteurs sacrés eccl., t. XXII, p. 220.
(5) Comment, de Alcobac. bibtioth. p. 343.
1 1() LKS OKUVRKS DE
un des érrits les plus louables du prieur de Saint- Victor. Nous le disons au point de vue moral comme au point de vue littéraire. Des conseils si tendres font aimer celui qui les donne. U'autro part, le style do récrivain est ici moins précieux, (|uoi(juc non moins étudié, qu'il ne l'est habituellement, la matière ne se prêtant pas aux interprétations allégoriques.
Ouidques manuscrits sont anonymes (l); mais en tête du plus grand nombre se lit le nom de l'auteur. Le texte imprimé difTère peu des textes manuscrits; cependant nous remarquons, dans le n" ir)04l de la Bibliothèque nationale, une autre glose pour les der- (lerniers canons. Les auteurs de Vllisloirc lillcraire signalent une censure de cet écrit dans un volume do l'ancien fonds du Roi ; mais ce qu'ils en disent nous dispense de le rechercher. C'est un méchant pamphlet de quelque religieux dominicain. Publiée souvent à part, avant et depuis la première édition des Œuvres complètes (2), V exposition de la règle de saint Augustin a été encore traduite en français par (Iharles de La Grange, et cette traduction a paru en 1G91, chez (luill. Desprez, en un volume in-12.
XII, De institutionc novitiorum.
On ne s'attend pas sans doute à trouver sous ce titre un livre badin. C'est, en elTet, un livre grave ; mais
(1) Commo, par exompln, ceux qui so trouvent dans los n"" 15988 de la liibliolh. nation., ô.{7 iJe Douai. 17i8 <i<! Troyos. 3% (h'. Tours, l.V2i de Vienne. Ô271 do Monicli, lO'J du coll<-ijo Marie-Madoieinc à Oxford,
(2) llisl. liUér. de la Fr., t, XII, j). 51.
écrit avec beaucoup de soin, avec une grande recherche de l'élégance, ce livre grave offre au lecteur les agréments les plus variés. Il y a d'ailleurs quelques chapitres où certes la gaieté ne manque pas ; ceux, par exemple, où Fauteur associe malignement à l'austère paraphase de la règle conventuelle la censure quelquefois burlesque de ces mœurs trop mondaines, ou de ces habitudes trop vulgaires, qui trahissaient bien souvent, chez des confrères en rehgion, la différence de leurs conditions originelles. Il y a là des portraits peints avec beaucoup de vigueur et, comme il semble, de vérité (1). Yoici le portrait du chanoine gourmand : « N'imite pas ces gens qui, venant s'asseoir à table, trahissent leur intempérance par l'agitation inquiète de leurs mouvements désordonnés, secouent leurs têtes, étendent leurs bras, et, les mains levées, font avec de grands efforts des gestes inconvenants, comme s'ils allaient très vilainement dévorer tout le repas. Voyez-les souffler, soupirer mal à l'aise : on dirait qu'ils cherchent à élargir la voie qui conduit à leur ventre rugissant, l'étroit défilé de leur gosier ne pouvant transmettre une nourriture suffisante à leurs entrailles affamées. Bien qu'ils n'occupent qu'une seule place, ils circonviennent de leurs yeux, de leurs mains, tout ce qui est près ou loin ; ils mettent en pièces à la fois tous les pains ; ils versent du vin dans les verres, dans les coupes ; ils se font devant eux une ceinture de plats, et, comme un roi qui procède à l'assaut d'une ville assiégée, ils se
(1) Cap. XI et XVIII.
1 18 LES ŒIJVRKS DE
demandent quel point ils doivent d'abord allaiiiicr, quand leur désir serait do se précipiter sur tous les points en même temps (1). » Il ne manque rien à ce tableau de genre ; rexéculion en est parfaite.
Mais ce n'est pas à notre chanoint; (pi'il fauU en rapporter le mérite ; ce livre très estimable n'est pas de lui. Il est bien vrai que tous les bibliograplies le lui donnent, et que, dans un grand nombre de manuscrits anciens, il porte son nom ; mais, quoique l'accord de ces témoignages semble n'autoriser aucun doute, nous allons prouver qu'ils sont trompeurs.
Dans tous les manuscrits qui nomment l'auteur Hugues de Saint- Victor, l'ouvrage commence par ces mots : Quia fratres, largiente Domino, de vana conversatione hujus s.Tculi per desiderium sanctum conversi cslis. Or, quoique ces mots puissent très bien être les premiers d'un prologue, ce sont presque les derniers d'une phrase tronquée dans un manuscrit anonyme que contient le n" 17187 de la Bibliothèque nationale, copie faite par Martène à l'abbaye de la Merci-Dieu ; et la phrase complète .se lit, non pas au eommencement, mais au milieu du prologue, dont tels sont les premiers mots: Nuno igitur, dilectissimi,venerabili8 patris SlepJiani virtulum pr.vconia meruistis audire. IinilamJni, mgo, qii.v audistis, etc., etc. Ce nom d'Ktienne, fondateur et patron .de l'ordre de Grandmont, fait déjà soupçonner que l'auteur du livre est un religieu.v de cet ordre ; ce qui vient à la suite le démontre bien plus clairement encore. Son livre
(2) Cap. -wni.
est, dit l'auteur, la troisième et dernière partie d'un grand ouvrage par lui composé sur la vie, les exemples et la doctrine morale de son vénérable maître : Li primo siquidem libro ejus admirabilem et fcre incredlbilem vitam conversationemque admodum gloriosam, utcumque potuimus, Deo inspirante, depinximus, cum signis et prodigiis tam vita quam morte pariter coruscantibus. Deinde, in secundo libro, ipsius revelationem venerandam, venerandis gloriosisque miraculis ac virtutibus decenter ornatam , qiio tempore vel a quibus personis, aut quomodo vel quemadmodum digne et laudabiliter celebrata fuerit, vcraci stylo disseruimus. Demum, in tertio libro, salutiferam ejusdem admirabilemque doctrinam, divinis auctoritatihus pleniter atque convenienter quasi columnis firmissimis suffullam, evidenter composuimus. Vquv approprier aux Victorins ces instructions écrites à l'usage des novices Grandmontains , il fallait donc supprimer toute cette partie du prologue. C'est ce qu'on a fait, et, ce retranchement opéré, on a mis au compte du plus considéré parmi les prieurs de Saint- Victor un livre composé, quarante ans environ après sa mort, par Gérard Ithier, septième prieur de Grandmont de l'année 1188 à l'année 1197. Ayant déjà signalé cette fraude (1), n'insistons pas; mais constatons, du moins, qu'elle eut le plus grand succès. Combien de fois n'a-t-on pas cité, durant le moyen âge, ce livre plein de judicieuses remarques et d'excellents conseils ? Eh bien, jamais on ne l'a
(l) Sur quelques écrivains de l'ordre de Grandmont, dans les Notices et extr. des man. t. XXIV, deux' part., p. 247 et suiv.
l'20 LES OEUVRES DE
cité SOUS lo nom do l'auteur véritable ; non, i'é[)élons-le, jamais.
Dans plusieurs manuscrits ce traité se divise en deux opuscules distincts, le premier finissant avec lo chapitre ix. Il y on a même où ne se rencontre (iiriiii seul de ces deux opuscules. Aussi voyons-nous que divers écrivains ont cité les derniers chapitres sous un titre particulier. C'est ce ([u'ont fait, i)ar exem[ilc, Humbert de Romans dans sa glose sur la règle de saint Augustin (1) et Thomas d'Irlande dans son Manipulas florum (2). Cependant les éditeurs n'ont pas cru devoir admettre cette disjonction. Ils ont en cela suivi les meilleurs textes et respecté le plan do l'auteur, qui, dans les dernières lignes du chapitre ix, annonce clairement, en ces termes, le chapitre x et les suivants : Restât nunc ut en qw^que qiuv de disciplina vobis demonslranda sunt proferamus. Docebimus crgo primum vos quid sit disciplina, deinde qiiid valeat, postremo quomodo observari debeat. Ce n'est donc la faute ni des bons manuscrits ni des éditeurs, si les auteurs de \ Histoire littéraire ont commis une très grosse erreur en plaçant parmi les ouvTages inédits de notre Victorin un traité De la discipline des moines, qui commence, disent-ils, par ces mots: Disciplina est conversalio bona. Ils auraient, en effet, dû reconnaître que par ces mots commence le chapitre x de V Institution des novices, au moins dix fois imprimée sous le nom de l'auteur supposé, soit
(t) Cap. Lxxv, i-xxvi.
(2i Thomas d'Irlande inlitulo celte seconde parlic: Hugo de disciplina monachorum. Voir au mol Conversalio.
à part, soit en divers recueils. Nous voudrions bien excuser leur inadvertance; cependant nous ne le pouvons guère, car, dans la même notice sur Hugues de Saint- Victor, mais dans un autre chapitre, ils ont fidèlement analysé, d'après l'édition de 1648, les deux parties qui composent V Institution des novices. Ils ont ainsi deux fois mentionné le même texte, d'abord comme imprimé, puis comme inédit.
Le titre De institutione novitiorum est celui que nous offrent la plupart des manuscrits. Mais faisons remarquer que le même ouvrage est quelquefois intitulé: De Instructione novitiorum (1), De informatione juniorum (2), De instructione noviter conversorurn, Disciplinale (3).
Rappelons enfin que Guillaume Rapaille, religieux bénédictin de Saint -Vincent, au Mans, en a fait paraître une édition séparée, chez Josse de Bade, en 1515, sous ce titre : Spéculum vitx monasticiv . Mais, de tous ces titres, aucun n'est le vrai ; le vrai, c'est celui-ci, que Martène a lu dans le volume de la Merci- Dieu : De disciplina et correctione morum, sive Observantia perfectx totius religionis. On ne pouvait manquer de traduire en français, pour l'usage des clercs peu lettrés, un écrit de cette importance. Une traduction, que l'on juge du xv® siècle, est dans le n" 24863 des manuscrits français, à la Bibliothèque nationale.
Est-ce le seul ouvrage de ce genre dont l'auteur soit nommé, dans les manuscrits, Hugues de Saint- Victor?
(1) Bibliolh. de Tours, no 39G.
(2) Oxford, coll. Jesu, n» 42.
(3) Douai, no 400.
l'2"2 LES OEUVRES DE
Lo n° 17354 de la bibliothèque nationale (1), volume (lu xin® siècle, renferme un assez long traité, commenrant par llorlatur f/uidcm timi(la))i mentis mer inexpcricnt/am, qu'une main du siècle suivant a prolixcment intitulé : Tractatus magistri Ilugonis do Sancto Victore de vilœ ordine et morum instructione ; Liber qui rocatur Di^cipUmdc Ilugonis de sancto Victore. Hugues de Saint-Victor étant ici deux fois nommé, cette répétition superflue nous atteste, du moins, chez Tauteur du litre, une opinion bien arrêtée. Mais, est-elle aussi bien fondée ? Attribué i)ar Jean de Tritenheim à saint Bernard ("2) et conservé sous son nom dans le n" 14811 do Munich, ce traité se lit au tome V de ses œuvres dans les éditions de de Jacques Merlon Horstius et de Mabillon (3). Mais, selon Mabillon, cette attribution est très douteuse, n'étant ap^tuyée que de témoignages sans autorité. Elle est, en effet, d'autant plus douteuse que les premiers mots du prologue sont en o[iposilion manifeste avec le ton habituel de saint Bernard. Cet homme impérieux n'a jamais allécté les dehors d'une feinte modestie; il aurait, en parlant do sa « timide inexpérience, )) fait rire de lui. Saint Bernard écarté, faut-il admettre Hugues de Saint- Victor ? La fin de l'ouvrage est évidemment de son style.; ce sont bien là ses délinitions sulUiles, ses anthilhèses, ses jeux d'esprit; mais à tout propos l'auteur rappelle qu'il s'adresse à des moines ; ce qui montre qu'il n'était pas chanoine.
(1) Autrcrois a» 13 de Saint-Martin.
(2) De scriplor. ecclcs., n" 3GI.
(3) Tome V. vol. II.
Il y a plus ; il indique même clairement qu'il était moine bénédictin, lorsqu'il appelle saint Benoît son père : Sanctus pater noster Benedictus {[). Pour conclure, saint Bernard et Hugues de Saint-Victor sont ici des auteurs pareillement hypothétiques ; en fait, on ne sait pas encore à qui l'œuvre appartient. Elle est anonyme dans le n" 14145, fol. 19, de la Bibliothèque nationale, dans le n° 898 de la Mazarine et dans le n° 58 d'Avranches. Il s'est donc rencontré des copistes qui n'ont osé l'attribuer à personne. Louons leur prudence et imitons-la.
Le second de nos anciens catalogues ajoute à la liste des œuvres de Hugues un livre auquel il donne ce titre : De professione monachorum. Cette addition ne paraît aucunement justifiée. Nous connaissons sous ce titre plusieurs traités. L'un, qui commence par Tractatus iste qui est de professione monachorum très habet partes, est anonyme dans la plupart des manuscrits, notamment dans le n° 13091, f. 102, de la Bibhothèque nationale. On l'attribue tantôt à Guillaume Péraud (2), tantôt à saint Thomas d'Aquin. Quand il ne serait ni de l'un ni de l'autre, assurément il est moins encore de notre Victorin. Un second traité sous le même titre, dont les premiers mots sont Cura dis- 2^liceat Deo infidelis et stulta prornissio, est pareillement anonyme dans les n°' 16505 de la Bibhothèque nationale, f. 98, 1397 de Troyes et 39 de Verdun Enfin un troisième, commençant par Tria Jiœc complectitur professio monadiorurn, loci stabilitatem, etc.,
(1) Cap. V, no 16.
(2) Hist. littér. de la Fr., t. XIX, p. 311.
124 l^KS OKIVIIKS 1»E
est do mémo sans nom d'auleur dans les n"* -41^8 do la Mazarine ot 537 de Douai. Gomme ce troisième opuscule suit, dans le manuscrit de la Mazarino, le traité de VInstitution des Novices, celle circonslance Ta fait rapporter peut-être à Hugues de Sainl-Viclor; mais c'est une circonslance évidemment fortuite. D'ailleurs, on le sait maintenant, elle ne prouve rien.