XVIII. Libellus de fructibus carnis et spirilus
Les fruits de la chair, ce sont les vices, et les fruits de l'esprit les vertus. 'L'auteur énumère en peu de mots toutes les vertus et tous les vices, et en dresse deux arbres généalogiques. Ce n'est pas un traité; c'est un recueil de définitions. Les éditeurs de 1648 l'ont publié, disent-ils, dans les Œuvres de Hugues, parce qu'il porte son nom dans quelques manuscrits ; mais ils déclarent qu'il n'est pas conforme, pour le style, à ses autres écrits. Les auteurs de VHistolre littéraire leur répondent que le plan même de l'ouvrage excluait cette conformité. Ajoutons que les éditeurs de 1648 ont mal justifié leur critique. En effet, le principal chapitre de cet opuscule, qu'ils ont publié comme étant le dix-neuvième et dernier, se retrouve tout entier dans le traité de De substantia dilectionis. Ainsi, non seulement ils l'ont deux fois imprimé dans le même volume ; mais, tour à tour, ils l'ont admis comme authentique et signalé comme suspect.
Comment les auteurs de la nouvelle édition ont-ils reproduit le texte de l'ancienne, sans remarquer que c'est une œuvre de confusion ? Pour corriger ce texte
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L'iningcmcnl défectueux, ils aumionL dû parliculirrcment consulter les n"" 100:^0 et liU3 de la IJibliothèque nationale. Le n" lOfi.'iO difTère à chaque ligne du texte imprimé, et le corrige toujours heureusement. Voici les plus importantes de ces rcctilications. Les arbres généalogiques, placés à la suite du traité dans l'imprimé, font partie, dans le manuscrit, du prologue même de l'ouvrage ; et c'est la place qui leur convient, puisqu'on lit dans ce prologue: Sequoitibus Uaquc vUiorum, sive virtutum, paucis di/Jliutiu)iculis, cluas arbusculas homini rudi et novcUo aliunde translatas pnvmiltimus , ex quarum radice fructuum provectus patcat... {[). Au chapitre m, l'auteur, avant de définir les vices qui procèdent de l'orgueil, les désigne dans cet ordre : la luxure, la gourmandise, l'avarice, la tristesse, la colère, l'envie, la vaine gloire, et, dans les chapitres suivants (iv-x), il traite de ces vices ; or, le texte imprimé renverse l'ordre de ces définitions spéciales, et le texte manuscrit le rétablit. La série des vertus nées de l'humilité n'est pas moins en désordre dans rimprimé. Il faut, selon le manuscrit, en reconstruire ainsi la filiation généalogique: la charité, la foi, l'espérance, la prudence, la justicr, la courage, la tempérance. Enfin, après avoir défini les vices et les vertus, l'auteur résume tout son discours dans un chapitre complémentaire, dont voici les premiers mots: C unclarum ifjilur, ut prudictam est, virtutum fundamcntuin humililas... C'est la conclusion de l'ouvrage; et, dans l'imprimé, ce chapitre vient après le prologue ; ce qui le rend incompréhensible.
(t) Nous citona ici lo lexle manuscrit.
Ajoutons qu'on ne rencontre pas dans le manuscrit le fragment final, tiré du traité Dô suhstantla dilec' tionis, mais que la place de ce fragment est occupée par un texte qui manque dans l'imprimé, et qui fournirait à de nouveaux éditeurs la matière de plusieurs chapitres, les meilleurs de tout l'ouvrage.
Nous allons dire maintenant quel en est l'auteur. En fait, rien n'est à réclamer ici pour Hugues de Saint- Victor, si ce n'est ce fragment du traité De suhstantia dilectionis, qu'on lit, répétons-le, dans l'imprimé, non dans les manuscrits. Nous remarquons d'abord que Vincent de Beauvais, Jean de Saint- Victor, Jean de Tritenheim, tous les anciens bibliographes, ont omis ce Libellus dans leurs catalogues des œuvres du Victorin. Nous constatons ensuite que, si des manuscrits peu dignes de confiance ofî'rent son nom, l'œuvre est anonyme dans les n"^ 10630 (fol. 65) et 14413 (fol. 106 de la Bibliothèque nationale, 901 de la Mazarine, 377 des Cod. Laud. miscelL, à la Bodleienne, et 3331 de Munich. Nous voyons enfin que, si Jean de Tritenheim ne l'a pas inscrite au nom de notre chanoine, il l'a donnée sous ce titre diS'érent, De vita spiritus et fructu mortis, à Conrad, moine d'Hirsauge, l'auteur goûté du Spéculum virginum. Cette attribution est précise, car Jean de Tritenheim reproduit les premiers mots du texte (1), et l'on admet volontiers qu'ayant écrit trois gros volumes sur l'histoire de l'abbaye d'Hirsauge, il a dû recueiUir de sûres informations touchant les titres littéraires d'un des hommes qui avaient fait le plus
(l) De scripl. eccl., no 384. — Chronic. Hirsaug. t. I, p. 303.
l'iG LKS OELVnES DE
d'honneur ù cette maison. C'est pourquoi nous restituons à Conrad d'IIirsauge ce Libellus où les éditeurs de Tannée 1G48 n'ont pas reconnu le style do leur confrère. L'Age des manuscrits ne s'y oppose pas, car ils sont du xiii ou du xiv" siècle, et Conrad vivait à la fin du xii". C'était un moine rigide, qui, non content de prêcher l'humilité , pratiquait strictement cette vertu dilficilc et signait ses écrits d'un faux nom, celui de Peregrinus. Celte vertueuse dissimulation l'a mal servi. Comme on disait qu'il avait écrit des sermons, Possevin Ta rangé parmi les frères Prêcheurs sous le nom de Conrad Pérégrin, et plusieurs historiens de cet ordre l'ont adopté, le faisant vivre un siècle après sa mort; mais, Echard n'ayant pas voulu consacrer cet adoption, Conrad Pérégrin est devenu jiour M. Daunou quelque auteur imaginaire (l).
Hugues a beaucoup écrit sur les vertus et les vices, et nous ne retranchons rien d'important à l'ensemble de ses œuvres morales quand nous rendons le Libellus au moine d'IIirsauge. Nous ne lui ferons pas plus de tort en refusant de lui concéder un assez gros livre que contient le n° 3723 de la llibliothètiue nationale et que le catalogue de cette bibliothèque intitule . Ilugonis de Sancto Victore Tractalus de virlulibus et vitiis, e scriptoribus sacris et profanis collcctus. Ce titre nous a fait rechercher l'ouvrage comme un autre exemplaire du Libellus de fruclibus carnls et spirllus. Mais il en diffère beaucoup. C'est une simple compilation dont l'auteur n'est certainement pas Hugues do Saint-Victor.
1) Hisl. lut. de la Fr., t. XXI, p. 299.
Voici maintenant deux opuscules sur la même matière sur lesquels nous avons à donner quelques explications nouvelles. Les auteurs de V Histoire littéraire les indiquent Fun et l'autre comme inédits : le premier, d'après un manuscrit de Corsendonq, signalé par Sanders, sans titre, mais avec ce début : Ejus inspirante gratia; le second, d'après le n° 1209 de Saint-Germain-des-Prés, sous ce titre : De obedienlia (1). Premièrement ces deux prétendus opuscules ne sont que deux parties, quelquefois séparées, d'un même ouvrage; secondement cet ouvrage est depuis longtemps imprimé sans le nom de saint Bernard (2). Est-il de saint-Bernard? Tel n'est pas l'avis de Mabillon, qui l'a rangé parmi les œuvres qui lui sont faussement attribuées ; mais il est, pense-t-il, d'un moine bénédictin, parce qu'on y rencontre cette phrase : Nec prxtereundum est qualiter gradus humilitatis dispositi sunt in régula B. Benedicti (3). L'argument est faible ; cette allusion à la règle de saint Benoît ne paraît pas sûrement indiquer que l'auteur ait porté l'habit de son ordre. Les manuscrits vont-ils lever nos doutes ? Dans le n° 12261, fol. 141, de la Bibhothèque nationale, parmi divers écrits du Yictorin nous trouvons cet ouvrage complet, sans titre, commençant par : Ejus inspirante gratia qui ubi vult et quando vult spirat et linguas infanlium facit disertas, volo, si possum, de virtutum statu variabili quœdam qux legendo reperi^ quœdam quas a
(1) Hist. littér. de la Fr., t. XII, p. 61.
(2) S. Bernardi Opéra, éd. Mabillon, vol. II, col. 537.
(3) Au paragraphe 14.
1 iS LES or.UVIlES DE
doctoribus meis audiri, simplici sennone colligerc. Nous lo trouvons encore dans le n" 173 de Valenciennes, avec ce titre précis : Liber magisiri Ilugonis de variabili statu virtulum. Quant ù la seconde partie, elle existe, séparée de la première, dans le n" Iv^Oli de Saint-Germain, aujourd'hui 13422 de la Bibliothèque nationale, où elle commence par : Scd quia kumilitatcm soror obedientia inscparabililcr comilatur, aliquid de obedientia dicamus. L'auteur n'est pas nommé, mais à la place que l'œuvre occupe entre le traité de V Arche mystique et l'épître sur la Prévarication d'Adam, on reconnaît que le copiste l'a crue du Victorin. Il y a donc en sa faveur un certain nombre de témoignages plus ou moins positifs. Nous ajouterons même que, sans eux, le fond et la forme du livre nous auraient fait supposer qu'il est do lui. Gela pourtant n'est pas certain. Kn effet, dans l'édition de Mabillon, à la suite de ce traité De variabili statu virtulum, on trouve une Exposition de Voraison dominicale, tirée du même manuscrit, où se lit, au troisième paragraphe :... Quod totum fiat per spiritum timoris, sicut cxpositum est planius in Tractatu virtutum ; ce qui signifie, sans aucun doute, que le Tractattis virtutuni et l'Exposition de Voraison dominicale sont du même auteur. Or cette Exposition de Voraison dominicale, qui commence par Seplem sunt pclitiones sicut seplem dona Spirita sancti, est anonyme dans les n°* 710 de Saint-Omer et 460 de Berne. Si donc on ne peut prouver qu'elle appartienne à notre chanoine, il redevient douteux que le traité De statu virtulum lui soit justement attribué.
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