‹ Les œuvres de Hugues de Saint-Victor: essai critiqueChapitre 15 sur 39 · III. Summa Sententiarum · texte numérisé non relu

III. Summa Sententiarum

Cet ouvrage est, en effet, intitulé, dans quelques manuscrits, Sententiœ; mais on le trouve encore sous ces autres titres : Tractatus théologiens^ Tractatus de quxstionibibs theologicis^ Liber sacramentorv/ni, Liber minor de sacramentis. Il se divise en sept parties, dont la première a pour objet la Trinité, la seconde les anges, la troisième l'homme, et les quatre dernières les sacrements. Nous avons d^abord à présenter quelques observations sur le texte ; nous discuterons ensuite toutes les conjectures qu'on a faites sur l'auteur.

Dans un très grand nombre de manuscrits ce texte commence par : De fide et spe qux in nobis est omni

(t) Cod.man. theol. Vindob., t. I, col. 2728.

68 LES OÎEUVRES DE

poscenti reddere rationem, ut ait Petrus in epistola sua, parati esse debemus. De cette phrase et de plusieurs autres qui suivent les éditeurs de 1648 ont fait une préface. Étrange préface, qui peut tout au plus servir d'introduction aux trois chapitres qui viennent immédiatement après ! Les manuscrits n'ont pas de préface ; c'est un chapitre du livre même qui commence par les mots De fide et spe. Voilà notre première remarque. En voici maintenant une autre plus importante.

On s'explique mal qu'un traité particulier sur la Trinité, faisant corps avec six autres et formant avec eux un cours complet de théologie, débute par trois chapitres sur la foi, l'espérance et la charité. Il semble que l'auteur doit être amené par quelque chose à discourir sur ces vertus, et que l'ouvrage est incomplet dans les nombreuses copies qui commencent par cette digression. Telle est, en effet, la vérité. En d'autres manuscrits les premiers mots de l'ouvrage sont : Indubitanter credo unum Deum esse et non plures, juœta illud Moysi : Audi Israël, et vient à la suite une ample exposition des principaux dogmes de la théologie chrétienne. L'auteur déclare d'abord sa doctrine sur l'unité de la .cause universellement créatrice et sur ses attributs nécessaires. Il dit ensuite en quoi consiste l'essence propre de Dieu, la distinction des personnes divines devant être exphquée plus loin. Mais, en terminant sa démonstration d'un Dieu substantiel, l'auteur s'aperçoit bien qu'on peut faire de graves objections à tout ce qu'il vient de dire sur ce grand mystère ; il s'arrête alors pour déclarer très

volontiers, sans que l'aveu lui coûte, que, si la raison n'enseigne pas de telles vérités, elles viennent de la foi, et c'est alors qu'il entame sa digression sur les vertus théologales. Ainsi se termine, dans le manuscrit que nous avons sous les yeux, le chapitre relatif à la substance divine : Quod si contigerit a dialecticis, perea quœjuxtasolitum naturae cursum et usus vocum inventa sunt, sive judxo, sive hxretico, impugnari veritatem catholicam qux est de natura divinx substantix omnia ineffabiliter transcendente, quamvis catholicus nequeat humana ratione refellere, tamen nihilominus in fide, qux tantis auctoritatibus innita est, constanter permaneat, memoriter recolens illam fidem non habere meritum eut humana ratio prœbet experimentum. Et, aussitôt après, commence le chapitre dont tels sont les premiers mots : De fide et spe, etc., etc.

Le manuscrit avec lequel nous venons de faire cette correction est un beau volume du xii® siècle, qui, conservé jadis à Saint-Germain-des-Prés, est aujourd'hui le n** 12528 du fonds latin, à la Bibliothèque nationale. Le collège de Saint-Jean-Baptiste, à Oxford, en possède un semblable, sous le n° 98. 11 ne faut pas s'étonner de rencontrer tant de copies incomplètes. Les copistes du moyen âge ont commis beaucoup de ces mutilations ; mais nous n'avons pas à leur en demander un compte très sévère. Leurs obligations n'étaient pas celles des éditeurs modernes, par qui les textes des auteurs doivent toujours être scrupuleusement respectés. S'ils copiaient pour eux-mêmes, ils pouvaient librement laisser de côté ce qu'ils jugeaient

inutile; slls copiaient pour les autres, les autres avaient le même droit de leur imposer tels ou tels retranchements. Il est vraisemblable que, dès le XII' siècle, un d'entre eux aura détaché les premiers chapitres de la Somme pour en faire un traité particulier sur la nature de la substance divine, et que cette disjonction aura, dans la suite, prévalu. Ce qui nous porte à le croire, c'est que Jean de Tritenheim inscrit parmi les œuvres de notre chanoine un traité qu'il intitule : De natura Dei simplici liber unus. Or, d'une part, ce traité manque dans les éditions et, d'autre part, le titre conservé par Jean de Tritenheim répond exactement au contenu des premiers chapitres de la Somme dans les exemplaires complets.

Il s'agit maintenant de faire connaître et d'apprécier les conjectures diverses que l'on a faites sur le nom de l'auteur. Les deux manuscrits complets, précédemment cités, sont anonymes. Sont également anonymes les exemplaires contenus dans les n^» 940 et 680 de la Mazarine, 265 et 388 de TArsenal, il et 80 de Ghalons-sur-Marne, 58 de Vendôme, 388 de Tours, 524 de Troyes, 52 de Nîmes, 205 de Toulouse, 388 de Tours, 1642 de Vienne, 700 de Turin, 80 et 232 des Cod. Laud. miscelL, à la Bodleienne, etc., etc. Mais dans les n°^ 3244 de la Bibliothèque nationale, 75 d'Alcobaça et 1264 de Troyes, Tauleur est appelé magister Otho. Enfin, longtemps après avoir été publié par les chanoines de Saint- Victor sous le nom de leur confrère, il l'a été de nouveau, en 1708, sous le nom d'Hildebert de Lavardin. Voilà donc plusieurs attributions constatées. Laquelle admettre ?

Nous traiterons d'abord des six premiers livres, faisant nos réserves à l'égard du septième, qui doit être Tobjet d'une critique particulière.

V Histoire littéraire ne doit nous être ici d'aucun secours. Après avoir loué cet ouvrage dans leur tome XI, p. 362, comme étant d'Hildebert, les auteurs de VHistoire littéraire l'ont encore plus vanté dans leur tome XII, p. 29, comme étant de Hugues, et puis ils l'ont cité, dans le tome XIX, p. 231, comme étant peut-être d'Eudes de Ghateauroux. Nous avons donc à rechercher ailleurs les informations qui nous sont nécessaires.

Hildebert doit être immédiatement écarté. Son éditeur, dôm Beaugendre, était bien l'homme du monde le plus incapable de discerner, en ces matières, le faux du vrai. Nous sommes en mesure de prouver que le recueil formé par cet éditeur crédule contient moins de pièces authentiques que de pièces apocryphes. Cependant il n'a pas introduit ledit traité dans ce recueil sans douter qu'il fût d'Hildebert et sans avouer ce doute, le manuscrit auquel il a fait l'emprunt de son texte n'offrant aucun nom d'auteur. Or le nom d'Hildebert ne se lit, nous pouvons l'assurer, dans aucun autre. Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur cette attribution dépourvue de tout fondement.

Reste maître Odon. Mais quel est ce personnage ? On a mis en avant Eudes de Ghateauroux. G'est une conjecture non moins frivole. Eudes de Ghateauroux, évêque de Tusculum, aujourd'hui Frascati, mort à Orvielo en l'année 1273, ne peut être l'auteur d'un

livre dont on a des copies faites avant sa naissance (1). Le P. Honoré de Saint-Bonaventure propose Gérard Odon , théologien très renommé dans Tordre des Mineurs (2). Mais cette proposition est encore plus inacceptable, Gérard Odon étant mort vers le milieu du XIV® siècle. C'est peut-être, forte^ dit le rédacteur du Catalogue des manuscrits de Troyes (3), Eudes, abbé de Saint-Père d'Auxerre, qui vivait encore, diton, en Tannée 1181 (4). ici, nous le reconnaissons, il y a convenance entre Tépoque des manuscrits et celle de Tauteur supposé ; mais cet Eudes, abbé de Saint- Père, n'a jamais été signalé, même dans son ordre, comme ayant écrit un livre quelconque, et Ton ne saurait admettre que Tauteur d'un ouvrage aussi longtemps célèbre que la Somme des Sentences soit demeuré jusqu'à ce jour un écrivain tout à fait ignoré. A notre avis, d'autres contemporains du même nom, soit Eudes de Soissons, soit Eudes abbé de Sainte- Geneviève, pourraient être mis en cause avec plus de vraisemblance. Cependant nous les laisserons de côté les uns et les autres, pour démontrer, pensons-nous, clairement que Tœuvre est bien placée dans le recueil de notre Victorin.

Si, comme nous Tavons dit, quelques copies l'attribuent à certain maître Odon, Hugues de Saint-Victor est Tauteur désigné par le plus grand nombre des manuscrits, entre lesquels nous en pouvons citer

(1) Voir notre notice sur Quelques lettres d'Innocent /F, dans les Notices et extraits des man., t. XXIV, deuxième partie, p. 204.

(2) Comment, de Alcobac, biblioth., p. 342.

(3) GataU des man, des bibl. des départ., t. II, p. 229.

(4) Hisl. littér. de la France, t. XIV, p. 349.

au moins un de son temps, le n^ 2916 de la Bibliothèque nationale, provenant de Cluny. Joignons-y les n»« 15139 de la même bibliothèque, 363 et 364 de Douai, 738 de Vienne et 304 de lord Ashburham. Pourquoi récuser leur témoignage ? Le P. Honoré de Saint-'Bonaventure y fait, il est vrai, cette objection. Il y a dans les Sentences communément données à Hugues de Saint- Victor des phrases qui se retrouvent, presque sans changement, dans les Sentences de Pierre le Lombard. L'emprunt est manifeste ; or ce n'est pas un tel docteur que Pierre le Lombard qui peut être réputé l'emprunteur. L'objection n'est certainement pas valable. En effet, pourquoi Pierre le Lombard, composant à son tour une somme de théologie, n'aurait-il pas, avec une liberté qu'on prenait souvent au moyen âge, imité de très près, dans plusieurs chapitres de son gros livre, quelques bons passages d'une autre somme, très estimable et très estimée, dont l'auteur passait à bon droit pour le plus habile des théologiens modernes ? Une autre comparaison était à faire. La Somme des Sentences est quelquefois intitulée, comme nous l'avons dit. Liber sacramentonim, Liber minor de sacramentis. Eh bien ! il l'aurait fallu comparer au grand traité Des Sacrements et l'on aurait aussitôt reconnu que les deux ouvrages sont calqués l'un sur l'autre, que les même décisions, sur tous les points importants, y sont reproduites dans les mêmes termes et que le plus court des deux serait d'un effronté plagiaire, si l'un et l'autre n'étaient pas du même auteur. Le moyen âge nous a' laissé beaucoup de ces rédactions abrégées. Nous constatons le fait sans en

rechercher toutes les causes. Il suffit de rappeler que les écoliers- les demandaient eux-mêmes à leurs maîtres.

Le septième livre réclame, avons-nous dit, un examen particulier. En effet, un manuscrit de très bonne date, le n<* 392 des Cod. Lavd. miscelL^ à la Bodleienne, le sépare des autres pour l'attribuer à Gauthier de Mortagne. Ce septième livre, qui tout entier se rapporte au mariage, diffère, nous le reconnaissons, des précédents sous le double rapport de la composition et du style. Hugues n'est guère canoniste; il est encore moins légiste; ses autorités sont uniquement les livres saints et les Pères. Or, presque toutes les règles de conduite données dans ce livre sont empruntées à des textes légaux. On remarque, en outre, que les raisonnements appuyés sur ces textes sont développés avec une insistance minutieuse qui n'est pas habituelle à notre prieur. Il n'est certes pas impossible que celui-ci, mort jeune, n'ait pas eu le temps d'achever ses Sentences, et que Gauthier de Mortagne, son grand ami, qui lui survécut d'environ trente années, ait pris le soin d'y joindre un complément jugé nécessaire. Ce septième livre se trouve d'ailleurs, dans le n** 210 de Douai, isolé des six autres et sans aucun nom. Le copiste paraît l'avoir transcrit comme un traité particulier sur le mariage, laissé par un auteur inconnu.

Quoi qu'il en soit, plusieurs chapitres manquent à ce septième livre dans les éditions de 1648 et de 1854. Il s'arrête en effet, dans ces éditions, comme dans un certain nombre de manuscrits, au miUeu

d'une dissertation sur les secondes noces, et un exemplaire venu de Saint- Victor à la Bibliothèque nationale, le n"* 15125 du fonds latin, nous offre encore, outre la fin de la dissertation inachevée, quelques chapitres dont pas un ne semble superflu.

Un autre ouvrage existe sous le même titre, Sententiœ, et sous le nom d'Hugues, dans le n® 219 du collège Balliol, à Oxford, où il commence par : Ad instructionem minorum quibus non va^^t opusculorum variorum prolixitatem perscrutari. Nous le connaissons, l'ayant aussi rencontré dans les n'** 14883, 16412 de la Bibliothèque nationale et 1015 de la Mazarine. Il est encore dans le n® 303 de Bruges, sous le titre de Tractatus theologix pei^tilis, dans le n** 397 des Cod. Laud. miscelL, à la Bodleienne et dans le n"" 202 du collège Merton. Mais dans tous ces manuscrits, si ce n'est dans celui du collège Balliol, il est pareillement anonyme. Si donc les éditeurs l'ont omis, nous ne le leur reprochons pas.

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