IV. De sacramentis christianx fidei
Ce traité Des Sacrements est l'ouvrage le plus digne de la grande renommée de Hugues de Saint- Victor. Dans aucun de ses autres écrits il ne parle un aussi beau langage ; dans aucun il ne tempère les inclinations mystiques de son cœur par un meilleur emploi de la méthode dialectique. Si la Somme des Sentences est un abrégé de la théologie, le traité Des Sacrements est une exposition complète de tous les dogmes, avec une réponse qui sera longtemps jugée satisfaisante
à toutes les objections élevées au xii« siècle par l'esprit d'examen.
Il n'y a pas de contestation sur l'authenticité de cet ouvrage. Tous les manuscrits et tous les bibliographes le donnent à l'illustre prieur, Gauthier de Saint- Victor (1). Saint Thomas (2) et saint Bonaventure (3) le citent sous son nom, et il est superflu de chercher de nouvelles preuves pour établir la parfaite légitimité de cette attribution. Nous n'avons, d'ailleurs» aucune remarque à faire sur le texte publié par les éditeurs.
Mais nous avons à signaler une étrange et vraiment impardonnable erreur commise par les auteurs de VHistoire littéraire à l'occasion de cet ouvrage. Au chapitre qui concerne les œuvres inédites de notre prieur ils annoncent en ces termes une découverte qu'ils se flattent d'avoir faite : « A la bibUothèque de Saint-Germain-des-Prés, nous avons rencontré sous le n® 131 : Hugonis a Sancto Victor e Hexameron. C'est un traité philosophique et théologique, dans lequel on résout d'une manière fort subtile et non moins solide les plus importantes questions sur l'ouvrage des six jours (4). » Qui ne les croirait ici ? Il s'agit d'un volume que les Bénédictins doivent, comme il semble, exactement indiquer. Il est à Saint-Germain, en leur possession, sous leurs yeux. Eh bien, l'indica-
(1) Bibl. nat., man. lat., n» 14590, fol. 39, verso.
(2) Notamment dans les Quodlib. ; quodlib. iv, art. 9; et dans la Somme de théot., part. III, qusest. xlv, art. 3.
(3) In tertium Sentent, dist. XXI, quœst. vi et dist, XXIII, quœst. I et ii.
(4) Hist, lillér, de La Fr,, t. XII, p. 61.
tion est fausse; le volume qui portait eu 1763 le n" 131 de Saint-Germain est occupé tout entier par des posUUes sur PÉcriture qui n'ont aucun rapport avec le traité philosophique signalé par les Bénédictins, et l'auteur de ces postilles sur TÉcriture est Nicolas de Lyre. Le traité philosophique, il faut l'aller rechercher dans l'ancien 131 de Saint-Germain, inscrit, depuis Tannée 1740, sous le n® 914, et qui figure aujourd'hui sous le n" 13423 parmi les manuscrits latins de la Bibliothèque nationale. Mais du moins y trouvons-nous, en ayant fait la recherche, cet Hexameron inédit, cet ouvrage précieux dont les éditeurs de Tannée 1648 ont, dit-on, ignoré l'existence ? Nous y trouvons le premier livre des Sacrements^ dont la matière principale est, en effet, l'œuvre des six jours ; mais il n'y a rien là de nouveau, rien d'inédit, le traité Des Sacrements ayant été souvent publié depuis Tannée 1485, où, comme il paraît, il le fut pour la première fois (1).
Ce traité Des Sacrements étant un ouvrage très considérable, où sont discutées les questions les plus diverses, on ne s'étonne pas de rencontrer dans les manuscrits, sous des titres particuliers, des fragments détachés de ce vaste ensemble. Ainsi dans le n^ 16823 de la Bibliothèque nationale, on lit, fol. 145, un de ces fragments intitulé De corpore Domini. Qu'on ne le croie pas non plus un opuscule inédit.
Hugues de Saint-Victor est encore l'auteur désigné d'un autre Hexameron conservé dans le n*" 37 des ma-
(1) Hain, Repert, bibliogr,, l. III, n» 9025.
78 LES œ:UVRES DE
nuscrits de Toussaint {AU soûl), à Oxford, et qui commence, au rapport de M. Goxe, par ces mots : Librum istum, urgentihus fratribus. Mais cette désignation ne nous inspire aucune confiance. Si l'ouvrage était vraiment de notre prieur, on en aurait plus d'une copie, et le manuscrit de Toussaint offre seul son nom.
IV. De arca Noe morali. — De arca Noe mystica. — De Vanitate mundi.
Les trois traités dont nous venons de reproduire les titres se succèdent en cet ordre dans rédition de 1854, Dans l'édition de 1648 l'ordre est contraire. L'ordre préférable est celui de 1854. En effet l'auteur nous informe qu'il a d'abord écrit V Arche morale^ puis V Arche mystique qh^hIq traité iS^^r la vanité du monde. Qu'on nous permette cependant de revenir, pour montrer quel est cet auteur, à l'ordre justement abandonné. Non seulement cela nous offrira plus de commodité pour traiter les questions que nous avons à résoudre, mais encore cela rendra l'intelligence de nos solutions plus facile.
Dans le second livre du traité De Vanitate mundi, Oudin a remarqué la phrase suivante, qui contient un précieux renseignement : De his scriptionibus in alio quodam libro quem de Arca cdmposuimios plura diximus (1). Il s'agit des dimensions mystiques de l'arche de Noé, et l'auteur nous avertit qu'il a disserté plus amplement sur ces dimensions dans un livre de sa façon intitulé De Arca ; ce qui nous ren-
(1) Édit. de 1854, t. II, col. 717.
voie au livre IV, ch. ix,de V Arche morale. Ce chapitre nous offre, en effet, des explications très étendues sur tout ce qui se trouve sommairement énoncé dans le second livre du traité De Vanitate mundi. G*est un vrai fatras de subtilités tropologiques, que l'on a bien de la peine à comprendre quand on n'a pas un penchant naturel pour ce genre de divagations ; mais il n'importe : le rapprochement que nous venons de faire entre les deux ouvrages prouve, du moins, qu'ils sont du même auteur, et c'est là tout ce qui nous intéresse en ce moment.
U Arche morale et V Arche mystique ont été réunies par Casimir Oudin comme étant deux parties d'un seul traité. Doivent-elles rester séparées, telles que nous les présentent les éditions de 1648 et de 1854 ? Nous reviendrons plus loin sur cette question très embrouillée par la diversité des témoignages. Il nous suffit présentement de constater ceci : du consentement de tout le monde, il convient d'attribuer au même auteur les trois traités imprimés sous ces titres: De Arca mystica, De Vanitate rmmdi, De Arca rriorali.
Il s'agit maintenant de le nommer. Toujours prêt à disputer contre Hugues de Saint- Victor, Oudin s'efforce d'établir que cet auteur est Hugues de Fouilloi, qui, dit-il, fut un des moines noirs de l'abbaye de Gorbie, et il signale, dans l'un des trois traités, divers passages très élogieux pour Tillustre fondateur de la religion bénédictine ; ce qui, s'empresse-t-il d'ajouter, trahit manifestement un de ses disciples : Qaod mona-chum benedictinum olet, neutiquam vero canonicum regularem. Mais que vaut cette preuve ? Hugues de
Fouilloi, prieur de Saint-Laurent d'Heilly, appartenait à l'ordre de Saint-Augustin. Oudin nous déclare ensuite qu'il a consulté les manuscrits et qu'ils l'ont confirmé dans son opinion. Cependant il est prudent de les interroger après lui.
Entre les exemplaires de ce traité que possède la Bibliothèque nationale, le plus ancien est dans le n° 15139, venu de Saint- Victor. C'est une copie qu'on rapporte au xii« siècle. Or Hugues est l'auteur qu'elle désigne. Il est encore désigné par d'autres manuscrits de même date, les n**" 364 de Douai et 301 de Troyes. Est-il nécessaire d'interroger les copies plus modernes ? Elles abondent. Pour ne citer que les n°« 3007, 1450, 15315 et 15695 de la Bibliothèque nationale, ces volumes sont des recueils de traités tous attribués à notre Victorin. Il est vrai qu'un exemplaire nous est indiqué, dans le n^ 3638 de la même bibliothèque, sous le nom du cardinal Hugues de Saint-Cher. Mais cette indication fautive est uniquement imputable à l'auteur d'un catalogue. Le n*» 3638 est un volume du xv'' siècle, qui contient , en effet , une copie du De Vanitate mundi; mais en tête de cette copie figure le simple nom de Hugues, nullement celui du cardinal Hugues de Saint-Cher. Si nous consultons ensuite quelques-uns des nombreux manuscrits qui nous offrent les deux autres traités unis ou séparés, comme, par exemple, les n°« 2531, 2632, 10631, 12261, 13422, 15065, 15315, 15692, 15734 de la Bibliothèque nationale, nous y trouvons la même information au sujet de l'auteur ; pas une seule des copies que contiennent ces volumes n'est sous un autre nom que celui de
Dotre chanoine. Le n° 2531, qui paraît aussi du XII® siècle, contient même à cet égard les renseignements les plus précis, car en voici le titre : Incipit liber de Arca Noe pro arca sapientiœ, cum arca Eccle" siœ, cum arca interioris gratix, quem composuit Hugo, prior sancti Victoris Parisiensis. Qu'on le remarque, tous les manuscrits que nous venons de cUer sont à la Bibliothèque nationale. Combien d'autres bibliothèques en possèdent de pareils? Quand donc Casimir Oudin nous envoyait aux manuscrits , il commettait une grande imprudence : les manuscrits sont tous d'accord pour condamner et non pour justifier son opinion.
Mais le Traité de V Arche ou l'un des traités de Y Arche n'est pas le seul de ses écrits antérieurs que cite l'auteur contesté du De Yanitate rerum mundornarvm. C'est une remarque déjà faite par les rédacteurs de V Histoire littéraire^ qui, l'ayant faite, argumentent ainsi : «Aux divers moyens qu'Oudin emploie pour dépouiller Hugues de Saint- Victor de ses trois écrits et les transporter à Hugues de Foulois (il s'agit, on le comprend bien, du De Fam^afô et des deux livres de VArchè)^ nous n'avons qu'un mot à opposer, et ce mot est tranchant. L'auteur, dans un endroit (page 297, col. 2), renvoie, pour plus grand éclaircissement de la question qu'il y traite, à son livre De tribus diebus^ ouvrage dont nous rendrons compte ci-après, et que personne, de l'aveu d'Oudin lui-même, ne peut refuser à notre Victorin.» C'est ainsi que s'expriment, au tome XII de V Histoire littéraire^ page 18, les successeurs immédiats de dom Rivet. Mais, au tome XIII,
dans sa notice sur Hugues de Fouilloi, dom Brial discute de nouveau la même question en des termes qui ne sont guère courtois pour ses anciens confrères. Rappelant le passage du tome XII que nous venons de reproduire, il le critique de cette façon: « Il y a dans cet endroit une distraction inconcevable de la part de l'auteur. Tout y est controuvé. Le renvoi au livre De tribus diebuSj ou plutôt De Operibus trium dierum^ ne se trouve pas à la page 297, colonne 2, du tome II qu'on indique. Il n'y a, dans la collection du Victorin, aucun ouvrage qui porte le titre de De tribus diebus^ ou un semblable. Le rédacteur de l'article, qui promet de rendre compte de cet écrit un peu plus bas, n'en dit pas un mot.» Évidemment quelqu'un s'est trompé. Mais le coupable, c'est celui qui montre si peu d'indulgence pour les erreurs de son prochain. En effet dans cette édition, si souvent fautive, de l'année 1648, trois pages du second volume portent le n** 297, et le renvoi signalé par les prédécesseurs de dom Brial est à la page qui devrait porter le n** 293 ; au bas de la première, non pas, il est vrai, de la seconde colonne. En voici les termes : Immensitas ad potentiam^ pulchritudo ad sapientiam, utilitas ad benignitatem pertinet. Qu33 si quis plenius nosse voluerit, inspiciat traC' tatum quem fecimus^ cui titulus est De tribus DiebiMS- L'argument invoqué dans le tome XII contre les dires frivoles de Casimir Oudin reprend donc sa valeur première : V Arche mystique et le De tribus diebus sont du môme auteur. Mais dom Brial ajoute qu'on ne rencontre, dans toute la collection du Victorin, aucun ouvrage ^us ce dernier titre. En cela dom Brial est
un témoin fidèle. Mais il ne Test plus lorsque! affirme que l'auteur de la notice sur Hugues de Saint-Victor « ne dit pas un mot » de cet ouvrage, après avoir promis d'en parler. Voici ce que nous lisons à la page 21 du tome XII, à la fin des explications données sur les six premiers livres du Didascalicon : « Le septième livre paraît un ouvrage isolé, que l'auteur, suivant tous les manuscrits, avait intitulé D& tribus diebus. Son objet, dans ce livre, est d'élever l'homme, par la considération des créatures, à la connaissance du mystère de la Trinité. » Ce qui est parfaitement exact. Le Didascalicon^ dont nous parlerons bientôt, n'a que six livres dans tous les manuscrits d'une bonne antiquité ; le septième est une addition qu'on a faite dans la suite, sans raison plausible, par un procédé tout à fait arbitraire, et c'est ainsi qu'a disparu l'écrit intitulé par l'auteur De tribus diebus. Or l'opuscule qui portedans les manuscrits ce titre énigmatique est attribue sans contestation à Hugues de Saint-Victor. 11 est donc ainsi bien prouvé, oui, la preuve est tranchante, que ces quatre livres, De Arca morali, De Arca mystica, De tribut Diebus, De Vanitate mundi, sont du même écrivain, et que cet écrivain est notre fécond chanoine.
Oudin n'allègue pas ici, comme il le fait souvent, l'autorité des chroniqueurs et des anciens bibliographes. C'est qu'ils se prononcent tous contre lui ; tous, Vincent de Beauvais, Richard de Poitiers, le faux Henri de Gand, Nicolas Triveth, Jean de Saint- Victor et Jean de Tritenheim. Si nous les citons, quoique la démonstration faite rende leur témoignage inutile.
c'est pour qu'on ne suppose pas qu'un seul d'entre eux est en désaccord avec nous. Contre nos conclusions il n'y a, croyons-nous, que le titre, peut-être moderne, d'un manuscrit de Venise décrit par M. Valentinelli (1). Ce n'est pas, à la vérité, Hugues de Fouiiloi que ce titre désigne comme auteur du De Vanitate mundi, mais ce n'est pas non plus Hugues de Saint-Victor; c'est saint Bernard : Bernardus de Contemplu inundi. Il n'est pas besoin de réfuter une attribution si chimérique. Saint Bernard n'a jamais, d'ailleurs, rien écrit sur le ton navrant et dans le style poétique de cet ouvrage. On y sent le travail^ on l'y sent trop ; mais quel art de mise en scène, et, dans le détail des paragraphes, que de traits ingénieux, que d^éclats de voix vraiment éloquents ! La phrase courte de saint Bernard est d'une grande vigueur, mais il y manque tout à fait ce qui charme dans les longues périodes de notre chanoine, les verbeux épanchements de la mélancolie.
Le traité se compose de quatre livres dialogues. Dans les deux premiers livres, suivant le texte imprimé, en cela conforme au n** 433 de la Mazarine, les interlocuteurs sont désignés par ces deux lettres : D et I ; dans les deux derniers, par celles-ci : AetR. Ces signes sont interprétés par les éditeurs comme étant les abréviatifs des mots Docens et Interroffans, Anima et Ratio. Au lieu de Docens et Interrogans, nous avons proposé Dindymus et IndaleHuSf personnages mis en scène par Hugues de
[{) Valentinelli, BibL man, S. Marci^ l. II, p. 60.
Saint- Victor dans son Epitome in Philosophiam. Le n' 304 de la Sorbonne nous y autorisait (1) en substituant à la lettre D le mot Dindymus (2). De nouvelles recherches nous ont ensuite conduit au n* 14506 de la Bibliothèque nationale, où nous avons pu lire, en toutes lettres, les noms d'Indaletiics et de • Dindymus. Cependant nous avons à faire aujourd'hui une autre proposition. Notre plus ancien exemplaire du De Vanitate rerum est, ainsi que nous l'avons dit, dans le n*» 15139. Or celui-ci ne nous présente pas deux séries d'interlocuteurs, mais une seule pour les quatre livres, VAme et la Raison, Telle est aussi réconomie du plus récent de nos exemplaires, que renferme le n*» 3638 de l'ancien fonds latin. Gela semble donc préférable.
Cependant nous croyons devoir faire remarquer que le personnage ici nommé Id. Raison n'est pas ce calme arbitre de l'intelligence et de la conscience, dont la fonction est de réprimer tout excès dans nos jugements ou nos sentiments. C'est une autre Raison, gravement atteinte de misanthropie, pour qui toute la morale est dans ce précepte : mourir au monde pour vivre en Dieu.
« Tu vois, dit elle à l'Ame, toutes les œuvres des hommes, telles qu'elles sont. L'Ame : Elles me paraissent grandes, admirables ; est-ce donc autrement que tu les juges? — La Raison : Je les juge en effet tout autrement et j'entends que tu les juges comme moi. — L^Ame : je ne suis pas assez entêtée pour ne
(1} Aujourd'hui 15695 du fonds latin, à la Bibl. nat. (2) BuUeiin des Comités, 1851, p. 184, note.
pas vouloir céder à la vérité. Voyons : vas devant et je te suis. — La Raison : Promène partout tes regards et considère attentivement chaque chose. — VAme : Je regarde, je considère, et j'attends ce que tu prétends me faire voir en tout cela. — La Raison : Que •vois-tu? — VAme : Je vols sur la mer des gens qui naviguent ; la mer est d'une tranquillité parfaite, Tair est d'une merveilleuse sérénité, les vents favorables soufflent doucement, la marche du navire est conforme aux souhaits des navigateurs. Je vois partout dans le vaisseau des gens couchés et faisant bonne chère, et d'autres avec des lyres, des flûtes, des cithares, charmant les oreilles en chantant toutes sortes d*agréables chansons. Je vois, les ondes étant émues parcelle douce mélodie, les poissons de la mer se grouper en foule autour des musiciens, et, prenant part à leurs jeux folâtres, mettre le comble à leur allégresse. — La Raison : Qu'est-ce que cela te paraît être ? — VAme : Mais une grande joie, un grand plaisir, et, si cela doit durer, un grand bonheur. — La Raison: Voilà donc pourquoi le monde te plaît. — VAme : Pourquoi devrait-il me déplaire ? Je l'ignore. — La Raison : Regarde encore un peu, et ne détourne pas les yeux avant d'avoir vu la fin du spectacle. — L'Ame • Je suis le navire qui marche et j'attends ce qui doit survenir. — La Raison : Que vois-tu maintenant ? — VAme . Je crains de le dire et cependant je ne puis le taire. — La Raison : Que vois-tu donc? — VAme: Je vois de tous côtés le ciel s'obscurcir, les nuages s'agiter, se heurter les uns contre les autres ; sous la véhémente pression des vents, la mer se gon-
fler, et, des plus bas fonds (1), les vagues s'élever en montagnes. Hélas ! qu'ai-je loué tout à l'heure ? — La Raison : Qu'y a-t-il î — VAme : Malheureux, pourquoi vous être commis avec la mer ? Pourquoi avoir cru à la trompeuse sérénité du ciel ? Pourquoi avoir eu tant de sécurité en un cas si douteux? Pourquoi n'avoir pas suspecté la tranquillité des ondes î Pourquoi n'avoir pas craint de confier votre vie à un élément si perfide ? Pourquoi avoir quitté le sol ferme du rivage? Pourquoi n*avoir pas fait route su^: la terre en toute sûreté ? Que valent les profits acquis partant de périls ? Voyez le modique bien que. vous avez recherché et la grande calamité à laquelle vous vous êtes exposés... 0 malheureux ! ô misérables ! Votre joie de tout à rheure en quoi s'est-elle si tôt changée? Quelle chute et quelle détresse I Les poissons de la mer, qui tantôt participaient à vos transports d'allégresse, les voilà qui maintenant vont faire leur pâture de vos cadavres piteusement balottés par les flots ! — La Raison : Quelle est maintenant ton opinion sur les œuvres humaines ? — L'Ame : C'est vanité, c'est vanité des vanités. »
Est-on plus certain d'atteindre la richesse en la cherchant sur terre? La scène change, d'autres acteurs paraissent et le spectacle a la même fin. Mais laissons les gens qui poursuivent la fortune et considérons ceux qui en jouissent ; sont-ils heureux ? Ils sont plus agités, plus soucieux, en somme plus mal-
(!) Le texte imprimé donne ab uno sursum fundo; il faut lire àb imo.
heureux que les pauvres. L'étude semble plus digne d'occuper la vie. Oui sans doute, pourvu qu'elle n'ait pas pour unique objet de connaître cette vile, nature des choses sublunaires. S'employer à ce vain labeur est de la démence. La félicité n'est-elle pas, du moins, dans un mariage honnête entre gens faits pour s'aimer ? Encore vanité des vanités ! La vraie définition du mariage est un jour de bonheur payé par des années d'angoisses.
Ainsi ne faites le, commerce ni sur mer ni sur terre; si votre père vous a laissé du bien, rejetez-le ; réputez la science des choses terrestres inutile et frivole, et surtout ne vous mariez pas. Voilà ce qu'enseigne la Raison. Non, ce n'est pas la raison qui tient ce discours, c'est le démon morose qui possède l'esprit des mystiques. Il y a, dans ce monde, des afflictions, des souffrances, que la raison ne peut croire méritées ; il y a des catastrophes privées ou publiques dont elle ne s'explique pas la convenance, c'est-à-dire le rapport avec des lois qu'elle ignore ; mais il *ne faut pas lui faire dire qu'ayant cherché quelque remède à des maux inévitables, elle n'en a pu trouver un autre que la fin du monde et qu'elle conseille d'y recourir.
Abordons maintenant V Arche morale et V Arche mystique. Nous avons pris rengagement de rechercher si ce sont bien là deux traités indépendants l'un de l'autre, ou si ce. ne sont pas plutôt deux parties du même traité, simplement distinguées par des titres différents. Cette question est d'abord à résoudre.
Dans les éditions de 1648 et de 1854 se présentent à nous deux traités séparés. C'est ainsi que nous les
offrent un grand nombre de manuscrits, parmi lesquels nous citerons les n«» 14506, 15734 de la Bibliothèque nationale et 433 de la Mazatine. Ailleurs, par exemple dans les n**" 15315 et 16368 de la Bibliothèque nationale, on ne rencontre qu'un seul de ces traités, le De Arca morali, en quatre livres. Cependant plusieurs manuscrits anciens, entre autres les n°« 12261, 13422 et 15682 de la Bibliothèque nationale ainsi que le n° 152 de Bruges contiennent les traités de Y Arche morale et de V Arche mystique formant cinq livres unis sous ces titres : Tractatus ou Liber de Arca^ ou de Arcis.
Suivant Casimir Oudin, Tauteur n'a fait qu'un ouvrage ; ce sont les copistes qui sont venus ensuite le morceler et diviser ce qui veut être uni. A l'appui de cette opinion nous ferons remarquer que Richard de Poitiers (1), Vincent de Beauvais (2), Jean de Saint- Victor et Nicolas Triveth mentionnent uniquement le traité De Arca et n'admettent aucune distinction entre V Arche morale et V Arche mystique. Jean deTritenheim s'exprime en des termes encore plus précis. N'inscrivant au catalogue du Victorin qu'un traité sur les mystères de l'Arche, il ajoute que ce traité se compose de cinq livres, et l'intitule : De mystica Arca Noe; titre que les éditions réservent au cinquième livre. Enfin, dans la plupart des manuscrits, et même dans ceux où l'on ne rencontre pas V Arche mystique, le traité de y Arche morale finit par cette phrase qui manque dans
(1) Chronicon, no 17556 de la Bibliothèque nationale, fol. 492.
(2) Spéculum histor., lib. XXVI, cap. lxxiii-lxxxvii.
lô texte imprimé : Brevitér dicturus eram, sed, fateor^ vobis multa me loqui détectât, et erat fortassis adhuc quod diceremf si vestrv/m fastidium non timereîn. Nunc igitur Arcœ nostrx eœemplar proponarrms, siout promisimus ; qtiod exterius depingimus ut foris discas ^quid intus agere debeas, ut^ cum hujus exemplaris formam in corde tua expresseris, domum Dei in te œdificatam esse IsBieris. Or, comme le traite de V Arche mystique contient une autre description moralisée des dimensions, des compartiments, des colonnes, des fenêtres de l'arche réelle, la phrase que nous venons de citer paraît, au premier abord, servir de transition de l'un à l'autre ouvrage et les unir assez étroitement. Yoilà donc de bonnes raisons à faire valoir contre la disjonction préférée par les .éditeurs et condamnée par Casimir Oudin. Disons maintenant ce qui la justifie. La phrase suivante se lit au chapitre xiii de V Arche mystique : Hœc in libro quem de Arca dictavi pleniibs cwncta disserui. On ne peut supposer que par ce mot liber l'auteur ait voulu simplement désigner le premier livre de V Arche morale; liber doit être ici traduit par (c ouvrage » ou « traité ». L'auteur a donc luimême séparé ce que l'on a confondu. Gomment, dirat-on, ce renvoi n'a-t-il pas été remarqué par les copistes auxquels nous devons les n°« 12261, 13422 et 15682 de la Bibliothèque nationale? A cette question nous ferons sur-le-champ la réponse. Ces copies sont anciennes, mais incomplètes, puisqu'elles s'arrêtent au milieu du chapitre ix de V Arche mystique^iàndis que le texte imprimé nous fournit encore cinq autres chapitres. Ajoutons que ces cinq chapitres se
lient parfaitement à ce qui précède, et que, d'ailleurs, on les rencontre dans plusieurs manuscrits d'assez bonne date.
Si cet argument n'est pas décisif, il a, du moins, beaucoup de force. Dans les copies incomplètes, les deux traités sont unis ; ils sont divisés dans les copies complètes. De plus, celles qui nous les offrent unis sont en petit nombre, et les autres abondent. Quant à la phrase plus haut citée, qui termine, dans les manuscrits VArche morale^ on reconnaîtra certainement, après en avoir pesé tous les termes, qu'elle annonce moins une dissertation descriptive qu'un tableau figuratif; et, en effet, comme le rapporte Casimir Oudin, on voit un tableau, eœemplar^ mis à la suite de cette phrase dans quelques copies d'un âge respectable.
Que faut-il conclure? Nous concluons en déclarant que VArche mystique nous paraît un ouvrage tardivement composé par Hugues de Saint- Victor, pour servir de complément à VArche morale^ d'abord intitulée : De Arca Noë, pro arca sapientias, cum arca Ecclesix et arca matrisgratiœ (1). Ainsi, nous admettons la division ; mais nous reconnaissons, avec les auteurs de VHistoire littéraire^ que les éditeurs de 1648 ont publié les deux ouvrages dans un mauvais ordre. VArche morale doit venir en premier lieu ; en second lieu, VArche mystique. C'est ainsi que ces deux livres se présentent dans l'édition de 1853.
(l) No 433 de la Mazarine; n»» 2531 et 14506 de la Biblioth. nation.; n» 277 des God, Laud, miscell.y à la Bodleienne.
M. Tabbé Migne a profité de ravertissement donné par les Bénédictins.
Nous ne saurions terminer cette critique des textes sans corriger une erreur que nous avons commise dans le Bulletin des Comités^ et que, plaçant en nous trop de confiance, M. Tabbé Hugonin a reproduite. Ayant rencontré, dans le n'* 12261 de la Bibliothèque nationale, un texte de V Arche morale plus étendu que le texte imprimé, nous avons légèrement admis, sur la foi du catalogue de cette bibliothèque (car, nous aussi, quelqu'un nous a trompé), que les derniers chapitres de cet ouvrage n'avaient pas encore vu le jour. Ces chapitres, depuis longtemps publiés, sont devenus pour nous, après un examen plus attentif, le fragment de V Arche mystique joint à V Arche morale par d'anciens copistes. Il ne manque kV Arche morale, dans rimprimé, que la phrase finale.
Pour ce qui regarde l'attribution de ces deux Arches à notre chanoine, disons qu'elle n'avait jamais été contestée avant de l'être par Casimir Oudin, le plus paradoxal et le plus téméraire des critiques. Sur ce point les copistes et les é'diteurs ont toujours été d'accord. Ils ne pouvaient guère, à la vérité, ne pas rêtre ; parmi tous les écrits de ce docteur aucun ne porte mieux imprimée la marque de sa fabrique. Il était, dit-il, un jour assis au milieu de ses confrères, et leur entretien avait pour matière ce problème assurément très obscur : Pourquoi l'esprit de l'homme est-il en proie à tant de fluctuations intellectuelles et morales ? Et l'on se demandait ensuite : Est-il donc impossible d'y remédier? Hugues répondit: Non,
certes, cela n'est pas impossible ; et, pour le prouver, il composa V Arche morale. Que vaut la preuve î Elle n'est pas, comme on dit, péremptoire. Celte Arche morale est , en effet, un assemblage assez mal ordonné d'amplifications mystiques dont on saurait tirer aucune règle pour la conduite de l'esprit. Mais si tout cela n'est que du verbiage au point de vue pratique, on ne se défend pas de reconnaître, après avoir mis de côté le philosophe, qu'il reste un rhéteur très inventif, toujours ingénieux, souvent éloquent. Hugues nous avertit lui-même, dans un prologue, qu'il a pris grand soin de bien écrire ce livre. C'est un avertissement dont nous n'avions pas besoin ; on ne trouve pas tant d'allégories, tant d'antithèses, sans les avoir plus ou moins longtemps cherchées. Mais encore faut-il être, pour les trouver et les mettre en œuvre, un homme d'esprit et un habile écrivain.
Il nous reste à dire quelques mots sur un passage de VArche mystique, où, définissant la situation respective de la Babylonie et de l'Egypte, Hugues promet de donner plus loin, postea, d'autres explications à ce sujet. Voici les termes de cette promesse : Quod quemadmodum etiam secundum sitwm locorum competat in descriptione mappx mundi postea clarebit quia Bdbylon a Jérusalem est ad aquilonem^jEgyptusadaustrum (1). Que faut-il entendre par cette description de la mappemonde ? Les auteurs de V Histoire littéraire supposent qu'il s'agit d'un ouvrage à part et ils ajoutent que, s'il existe, ils l'ont vaine-
1) Archa mystica y càp, xiii.
ment recherché (1). Nous pensons que les auteurs de V Histoire littéraire ont mal compris le texte par eux-mêmes cité. Hugues ne parle pas ici d'un ouvrage qu'il doit faire un jour ; il annonce simplement qu'il complétera ses explications sur les rapports des lieux dans un des chapitres suivants de V Arche mystique. En effet, dans les chapitres xv et xvi de ce livre, se trouve la description de la mappemonde, mappa rmmdi depingitur, et les derniers mots de cette description sont précisément ceux-ci : Ad austrum JEgyptimi et ad aquilonem Babyloniam.
Hugues n'a-t-il pas néanmoins fait un livre intitulé Mappemonde ? Il ne figure pas au catalogue de l'abbaye de Saint- Victor, dressé par Claude de Grandrue; mais, au xiv" siècle, on disait le connaître, et les deux catalogues que nous avons publiés dans le Bulletin des Comités l'indiquent expressément ; dans l'un et dans l'autre on lit ce titre : Mappa mundi. Si c'est une indication fausse, voici peut-être d'où vient l'erreur. Tout le monde connaît cette compilation cosmologique, V Imago mundi, qui, donnée tour à tour à saint Anselme, à Henri de Huntingdon, à Pierre d'Ailly, a été publiée, dans la Bibliothèque des Pères (2), sous le nom d'Honoré d'Autun. Eh bien, au rapport de Gerberon, Hugues de Saint- Victor en est désigné comme l'auteur par un manuscrit d'Angleterre, et, dans un autre, le même ouvrage est intitulé : Epilogus mappœ mundi (3). Il n'a jamais été certain que
(1) Hist, littér. de la France, t. XII, p. 18.
(2) Édit. (le Lyon, t. XX, p. 964.
(3) Gerberon, Censura oper. S. Anselmi, entête des Opéra,
cette Image du monde soit d'Honoré ; cependant nous ne prétendons aucunement la revendiquer pour notre chanoine. Le témoignage du manuscrit d'Angleterre est sans valeur, et nous ne l'avons allégué que pour expliquer une erreur supposée. Si toutefois il n'y a pas d'erreur, s'il existait vraiment, au xiv* siècle, un livre intitulé Mappemonde, qui n'était pas Y Image du monde, et qu'il convenait d'attribuer à l'auteur de V Arche mystique^ ce livre est perdu.
YI. Didascalicon de studio legendi.
L'objet de cet ouvrage important, souvent cité par les contemporains de l'auteur, est de recommander la science et d'enseigner selon quelle méthode on doit s'appliquer à l'acquérir.
Il ne convient pas, à la vérité, que tout le monde s'emploie à devenir savant. Les moines, par exemple, peuvent s'épargner cette peine : « Moine, dit le docte chanoine, que viens-tu faire là où est la foule ? Tu aimes le silence ; pourquoi donc te plaît-il d'être un auditeur assidu de ces gens dont la profession est de déclamer ? Ton devoir est de toujours jeûner, toujours pleurer, et tu prétends philosopher! La candeur, voilà la philosophie du moine. — Mais je veux, dis-tu, instruire les autres. — Ton afifaire n'est pas de professer, c'est de gémir, ^i pourtant tu désires enseigner quelque chose, apprends ce que tu dois faire. La pauvreté (1) de ton vêtement, la naïveté de ton visage.
(1) Il y a dans le texte imprimé utilitas habitus; c'est vilitas qu'on iit dans les bons manuscrits.
96 LES OEUVBES DE
l'innocence de les moeurs, la sainteté de tes entretiens, tel doit être ton enseignement (1). » Mais, hormis le moine, que chacun considère l'étude comme une des premières obligations de sa vie, la science comme un de ses plus grands honneurs.
Le moine, ainsi méprisé, s'est vengé. C'est à lui certainement qu'appartient l'invention de cette légende. Hugues apparaît, après sa mort, suivi par deux démons qui le flagellent. Un de ses confrères, témoin de son supplice, lui demande comment il l'a mérité. « J'ai, répondit-il, été trop avide de connaître, propter gnosim. Priez pour moi.» C'est ainsi qu'Eudes de Shirton rapporte cette anecdote dans un de ses sermons (2). Etienne de Bourbon la raconte en des termes un peu dififérents. L'ombre désolée de l'illustre défunt se présente aux regards d'un saint homme qui l'interroge sur les motifs de son affliction, et l'ombre répond : « Hélas ! j'ai trop aimé la vaine gloire (3). »
Que pourtant on ne s'y trompe pas ; Hugues n'a jamais cru devoir encourager les curieux, les glorieux, qui se proposent l'étude sans autre but et s'efi'orcent d'acquérir la science uniquement pour elle-même. C'est un mystique très passionné, pour qui la science n'est que l'apprentissage de la piété : Doctrina bona estj sed incipientium est (4). Aussi le voyons-nous
(1) Lib. V, cap. viii.
(2) Voir notre Mémoire sur les Récits d'apparitions, dans lo tome XXVIII, deuxième partie, des Mémoires de l'Acad. des Inscript,
(3) Anecdotes et Légendes tirées du recueil d' Etienne de Bourbon par M. Lecoy de la Marche, p. 223.
. (4) Didascalicon, lib. V, c. vni.
traiter fort mal les maîtres de son temps qui déjà tra-* vaillaient timidement, sans l'avouer, à dégager la science de toute servitude. « Quand, dit-il à son dis* ciple, tu commenceras à savoir quelque chose, ne méprise pas les autres. Cette arrogance se remarque chez certains maîtres qui considèrent leur propre science avec trop de satisfaction, et qui, persuadés qu'ils sont quelque chose, pensent que tels ne sont pas, tels ne peuvent être d'autres maîtres qu'ils ne connaissent pas. De ce vicieux ferment viennent de surgir ces colporteurs de sornettes, nugigeruli, qui, glorieux on ne sait de quoi, taxent les anciens Pères de puérile bonhommie, et croient que la sagesse, née avec eux, ne doit pas leur survivre. Le style des Écritures est, disent-ils, tellement simple qu'ils n'ont pas besoin de maîtres qui leur enseignent à les comprendre ; il suffit à chacun de sa propre intelligence pour pénétrer les arcanes de la vérité. Ils froncent leur nez, ils font grimacer leurs lèvres, quand on leur parle des interprètes des livres saints, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est outrager Dieu, qu'ils font déraisonner en expliquant mal le simple et beau langage qu'il a parlé (1). » Nous ne doutons pas que ces invectives soient à l'adresse de Pierre Abélard.
On n'a jamais contesté l'attribution du Didascalicon à notre chanoine. Tous les manuscrits et tous les catalogues le lui donnent, et les critiques eux-mêmes n'ont pas eux d'objection à faire valoir contre leur témoignage. Empressons-nous donc de souscrire sur
(1) Didascalicon, lib. III, cap. xiv.
ce point à ropinion de tout le monde. Mais nous ne pouvons nous en tenir là ; il y a plus d'une remarque à faire tant sur le texte imprimé de cet ouvrage qu'à l'occasion de ce texte.
Les éditions de 1648 et de 1853 donnent sept livres au Didascalicon, et c'en est au moins un de trop. Vincent de Beauvais et Jean de Saint- Victor n'en ont compté que cinq. Mais la plupart des manuscrits en offrent six (1). Nous admettons les six livres avec le chapitre qui leur sert de prologue et qui manque dans un grand nombre de copies ; mais nous rejetons le septième. Ce septième livre est, en effet, dans tous les manuscrits,, les éditeurs le confessent eux-mêmes, un traité séparé, qui porte un titre particulier. C'est ce traité, quelquefois intitulé Traclatiis de creatione primi Aomwi5(2), De Opère ou De Operibus trium dierum (3), plus souvent De tribus diebtis, que dom Brial ne croyait pas connaître parce qu'il ne l'avait pas trouvé sous ce titre dans l'édition de 1648 (4). Pourquoi Ta-t-on joint au Didascalicon comme un appendice de cet ouvrage î Ce rapprochement, que rien n'explique, a été fait, pour la première fois, par un éditeur du xv^ siècle dont nous ignorons le nom et la patrie. La Bibliothèque nationale possède un bel exemplaire de cette vieille édition, qui provient des Célestins de Marcoussis. Mais une autre édition du même siècle, plus récente, comme
(1) Notamment dans les n»» 2532, 2913, 6785, 14506, 15315, 15682, 15692 de la Bibliothèque nationale et 433 de la Mazarine.
(2) Man. de Douai, n» 366.
(3) No 370 des Cod. Laud. miscelL,k la Bodleienne, 244 de TArsen. et Thomas de Hibernia, ManipuluSf au moi Mirabile,
(4) HUt. littér. delà Fr,, t. XIII, p. 50U
il semble, de quelques années, ne' contient que six livres, et finit par cette note : ExplicU sextus et per consequens totits Hugonis in Dydascalicon liber, de modo studendi et ordine legendi. Ce per consequens a bien Tair d'une critique. Quand Josse Glichtoue publiait, en 1506, les opuscules de notre Victorin, il laissait de côté les six livres du Didascalicon, mais il donnait le De tribus diebus comme un ouvrage spécial et complet. C'est une distinction que les derniers éditeurs auraient dû maintenir. Us le devaient d'autant plus que, dans le prologue du Didascalicon, il est dit expressément que six parties le composent, et qu'ils ont eux-mêmes, en publiant ce prologue, fourni pour les condamner un argument décisif.
Voici, d'autre part, une lacune remarquée dans Tédition de 1648 et que l'éditeur de 1853 n'a pas bien corrigée. Il s'agit d'une semonce à Tadresse des esprits naturellement paresseux, que Mabillon a publiée le premier dans ses Analecta (I), d'après un. manuscrit de Saint-Taurin . Dans ce manuscrit ladite semonce termine le premier livre du Didascalicon; elle commence dans l'édition de 1854, le chapitre viii du livre 111. Nous ferons d'abord observer que ce chapitre ou paragraphe, très mal placé dans le manuscrit de Saint-Taurin, ne l'est pas mieux dans l'imprimé, et qu'il manque, à Tune comme à l'autre de ces deux places, dans toutes les copies que nous avons successivement interrogées. Mais en effet, ajouterons-nous, ce paragraphe appartient au Didascalicon, car c'est le
(l) Page 132.
début du prologue. Dans Tedition de 1854, ainsi que dans un grand nombre de manuscrits, les premiers mots du prologue sont : Di^ prmcipue res sunt quitus quisque ad scientiam instruitur ; mais dans les n®* 263 de Douai, 463 de Laon, 223 du collège Corpus Christij à Oxford, tel est le début du Didascalicon : MuUi sunt quos ipsa adeo natura ingenio destitutos reliquit. Ainsi donc il existe vraiment une lacune dans Tédition de 1648, et, dans l'édition de 1853, le fragment fourni par Mabillon n'est pas mis au lieu qui lui convient.
Remarquons ici, pour ne rien omettre, que des fragments du Didascalicon se rencontrent dans quelques manuscrits sous des titres particuliers. Ainsî^ dans le n"" 15009 de la Bibliothèque nationale, provenant de Saint- Victor, à la page 79, on lit ce titre : De auctoribus divinsB paginas magister Hugo. Mais ce titre ne précède pas un opuscule inédit. La dissertation qui le suit appartient, dâus les éditions, au quatrième livre du Didascalicon et commence au chapitre ni.
Mais nous avons à signaler des omissions bien plus graves. Les éditeurs ont, de leur chef, intitulé le Didascalicon: ErudiHonis didascalicx libri septem. Ce titre collectif d^Eruditio didascalica semble annoncer une suite d'ouvrages ou d'opuscules ayant tous pour objet les sciences profanes, opposées à la science théo-* logique. Cependant les éditeurs n'ont rangé dans cette catégorie que le Didascalicon et le Liber de tribus dièbus^ qui traite de la toute-puissance divine, des trois personnes, de la création , des jours mystiques, et conséquemment n'appartient guère à la philosophie.
HUGUES DE SAINT-VICTOR -'- ? - ^ ^ Iftf ^
Hugues de Saint-Victor, ce maitre si docte, si diligent, si soucieux de l'emplir tous ses devoirs envers ses jeunes confrères, n'a-t-il donc pas laissé d'aulre monument de son érudition didactique que les six livres du Didascalicon ? Il en a, disons-nous, laissé plusieurs autres, d'une incontestable importance, mais que les éditeurs ont soit ignorés, soit négligé de faire connaître.
Disculpons-les d*abord d'un oubli qu'on pourrait avoir le tort de leur reprocher sur la foi des rédâc-; teurs de V Histoire littéraire, Hugues de Saint-Victor est Fauteur nommé d'un écrit intitulé : Sex libri philosophicij que renferme le n® 6785 de la Bibliothèque nationale. Ayant rencontré ce volume, nos prédécesseurs ne se sont pas contentés d'indiquer l'ouvrage comme inédit ; ils en ont encore reproduit les premiers mots, afin d'enregistrer leur découverte avec cette précision que recherchent les bibliographes scrupuleux. Eh bien, ces premiers mots sont ceux du Didascalicon dans les manuscrits où le prologue manque tout entier ; et, en effet, les Sex libri philosophici du volume désigné ne sont pas autre chose que les six livres du Didascalicon sous un titre trompeur.
Mais voici plusieurs ouvrages que réclame la section des sciences et qui manquent pareillement dans les. éditions de 1648 et de 1853.
Le premier est un Abrégé de Philosophie, Epitome in Philosophiam, qui figure aux catalogues de Jean de Saint- Victor et de Jean de Tritenheim, et se trouve dans les n^« 14506 et 14659 de la Bibliothèque nationale, provenant de Saint- Victor, et dans les n" 15315
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de la même bibliothèque, 433 de la Mazarine, 366 de Douai, et 296 du collège Balliol, à Oxford. Le long titre qu'il porte dans notre n® 15315 en indique .précisément la place : Epytoma Hugonis in Philosophiam, et débet immédiate prœcedere Didascalicon. C'est un dialogue entre trois amis, que Tauteur appelle Sosthènes, Indaletius et Dindymus. En quelle erreur sont tombés ici les auteurs de V Histoire littéraire! Va-t-on nous croire? Ils ont pris ce dialogue pour un Abrégé de la philosophie de Dindyme (1). Nous connaissons, à la vérité, un certain Dindyme, prétendu roi des Brachmanes, auquel divers manuscrits attribuent une correspondance apocryphe avec Alexandre le Grand. Mais il ne s'agit ici ni de ce fabuleux personnage, ni de sa philosophie. Hugues de Saint- Victor, qui avait lu le Timée, s'est proposé d'imiter Platon, comme l'avait fait avant lui Jean Scot Érigène, el voici l'argument qu'il a développé dans son dialogue. Qu'est-ce que la philosophie ? C'est l'étude de la sagesse. Qu'est-ce que la sagesse? C'est la recherche et l'amour du vrai. Quelles sont les parties de la philosophie ? La logique, l'élhique, la théorique et la mécanique. Cette division, que l'on retrouve dans le Didascalicon, dans les Excerptiotiones priores, livr. I, ch. vi, et dans la glose sur la Hiérarchie céleste, livr. I, ch. i, n'est ni de Platon, ni de Philon, ni de Martiatius Câpella, ni d'Isidore de Séville ; elle est de notre Victorin, et il l'explique en de longs discours, qui ne manquent pas assurément
(1) Hist. littér.. t. XII, p. 54.
d'originalité. Ainsi les trois arts de Martianus Gapella, c'est-à-dire la grammaire, la dialectique et la rhétorique, sont ici considérés comme des sections de la logique, et les quatre sciences, c'est-à-dire la géométrie, l'arithmétique, l'astrologie et la musique, sont classées par Hugues de Saint- Victor dans la théorique, où elles font compagnie avec la physique et la théologie. En outre, il y a place, dans cette distribution, pour deux sciences que Martianus Gapella laissait en dehors de la philosophie, l'éthique et la méca* nique. Ce dialogue n'est qu'un opuscule; mais il est plein de renseignements curieux, et Ton ne saurait adresser de trop vifs reproches aux éditeurs de 1648, qui, chanoines de Saint- Victor, en avaient au moins deux manuscrits dans leur bibliothèque, et ne Tout pas fait connaître. Si la philosophie scolastique ne commence pas avec le xii" siècle, elle a pris à cette époque un développement inattendu. Jusque- ' là timide, hésitante, elle s'est mise alors à chercher toutes les avenues de la science, et a voulu les fréquenter toutes, sans savoir et sans même soupçonner où elles pouvaient conduire. Gomment ne serionsnous pas curieux d'interroger un document qui peut nous fournir quelques informations sur cette audacieuse entreprise? Ajoutons qu'une nouvelle classification des sciences, quand elle n'est pas l'ouvrage d'un esprit déréglé, présente toujours beaucoup d'intérêt.
Mentionnons maintenant un traité sur la grammaire, De grammatica, que contiennent les n*'^ 7197, 7531, 14506 et 14659 de la Bibliothèque nationale
ainsi que le n^ 433 de la Mazarine. Mais avons-nous le droit d'inscrire cet ouvrage parmi les œuvres authentiques de Hugues de Saint- Victor ? On serait fort empêché de trouver des arguments contre cette attribution, et nous en avons plusieurs pour la justifier* Ce qui d'abord paraît incontestable, c'est que notre chanoine a fait un traité particulier sur la grammaire. Gela nous est attesté par Jean de Saint-Victor et par Tauteur du second catalogue publié dans le Bulletin des Comités (1). Nous ferons remarquer ensuite que Touvrage dont nous venons d'indiquer diverses copies nous offre la continuation de l'entretien commencé dans VEpitome in Philosophiam, puisque Ton y retrouve les trois amis, Sosthènes, Indaletius, Dindymus, personnages imaginés par Hugues de Saint- Victor et qui ne paraissent pas ailleurs que dans ses dialogues. Cela vaut certainement tous les certificats * d'authenticité qu'ont délivrés les anciens bibliographes. Aussi M. Ch. Thurot, qui a plusieurs fois cité cette Grammaire, n'a-t-il pas hésité plus que nous sur le nom de Fauteur (2). Un traité de ce genre ne supporte pas l'analyse. Celui de notre chanoine est assez étendu. Il commence par un prologue, à la suite duquel on voit deux alphabets, l'un hébreu, l'autre grec, qui nous apprennent comment, au xii" siècle, on prononçait les lettres de ces deux langues. L'auteur ne les connaissait guère mieux Tune que l'autre, et il
(1) Juin 1851, p. 181, 186.
(2) Notices de divers man, lalins^ pour servir à fhist. des doctr. gramm., dans le t. XXII, deuxième partie, des Notices et Exlr. des Man.
montre cette ignorance lorsqu'il confond Vypsilon des Grecs et levau des Hébreux. Mais ce que, d'autre part ^ il prouve qu'il connaît bien, ce sont les poètes latins et particulièrement Virgile. C'est à lui qu'il emprunte presque tous ses exemples, et l'on voit que sa mémoire les lui fournit sans effort, sans recherche. Nous croyons même qu'il ne cite aucun poète chrétien. Les poètes chrétiens devaient être, pour ce maître classique, des barbares. C'est une opinion qui a été, de nos jours, très vivement contestée.
Les éditeurs ont pareillement omis un traité de géométrie, Practica geometriœy commençant par ces mots, qui ne dissimulent pas une compilation : Practicam geometriœ nostris tradere conatus sum^ non quasi novimt cudens opus, sed vetera colligens dissipata. Quisque judicet pro se ; ego prisai temporis viros miraculo dignos eœisHmOy quibus tanta vis tan^ Pusque perspiciendi rerum amor inerat, ut eos neque labor durus ab inquisitionis studio frangere aliquando potuisset, nec ab inventionis effectu difficuUas ulla propulsaret...]iB,ns la plupart des manuscrits qui contiennent la Grammaire et VEpitome, la Géométrie vient avant ou après ces deux ouvrages (1). Or un, pour le moins, de ces manuscrits est du xii® siècle. Il est ainsi prouvé qu'à cette date on considérait les trois traités comme étant du même auteur. C'est une opinion qu'avait encore, au xvi" siècle, le savant biblio-
(1) N<»M4506 de la Biblioth. nationale et 433 de la Mazarine, provenant l'un et l'autre de Saint- Victor. Le môme traité est sans nom d'auteur dans le no 15362 (f. 201) de la Bibliothèque nationale, provenant de la Sorbonne.
thécairede Saint-Victor Claude, de Grandrue, et les rédacteurs de V Histoire littéraire Tout depuis confirmé sans aucune hésitation. Que pourrait-on alléguer pour la contredire ? Nous le devinons pas.
Cette Géométrie se termine par la phrase] suivante : Si qua alia de horizonte dicenda videbuntur, sequenti lïbro, mm parallelis et colims aliisque cœUstibus circulis, reservamus. Hugues de Saint- Victor avait donc fait une Astronomie. Cet ouvrage est-il perdu ? Jusqu'à ce jour nous ne l'avons pas rencontré.
Mais on nous en signale plusieurs autres, qui, pareillement relatifs aux études appelées profanes, devraient être encore mentionnés à la suite du Didascalicon, s'il était démontré qu'on les a justement attribués au prieur de Saint- Victor.
Et d'abord, suivant Sanders, il aurait, fait, en outre, sur la musique, De Musica^ un traité dont les exemplaires manuscrits n'étaient pas autrefois, comme il semble, très rares en Belgique, car Sanders nous en signale deux, l'un dans Tabbaye des Dunes, l'autre dans celle de Liessies (1). Mais il ne faut pas trop se fier aux rapports de Sanders, qui n'était ni le plus attentif ni le plus éclairé des bibliographes. La plupart des manuscrits jadis conservés chez les Cisterciens des Dunes sont présentement à la bibliothèque de Bruges, et l'on n'y rencontre aucun traité sur la musique qui porte le nom de Hugues de Saint- Victor. Ni Jean de Tritenheim ni aucun autre des anciens ne le mentionne, et Ton n'en soupçonnait pas Texistence chez les Victorins de Paris.
(1) Sanderus, BibL man. Belg., part. 1, p. 26.
A la bibliothèque impériale de Vienne, dans un manuscrit du xiv" ou du xv' siècle, il existe, comme nous l'atteste M. Endlicher, un livre intitulé Hugo de S. Yictore de Ratione stvdioriim, qui commence par ces mots : Doctrinam brevem et utilissimam cuicmnque proficere volenti in qualibeî scientia^ sed tamen specialiter in arduissima canonica et legali (1). Ce livre est donc une introduction à l'enseignement du droit canonique et du droit civil. Mais Hugues ne paraît avoir jamais étudié ni l'un ni l'autre, et n'avait d'ailleurs besoin d'enseigner ni l'un ni l'autre à ses novices. Aussi voit-on que, dans le second livre du Didascalicon, où se trouve la définition de tous les arts, de toutes les sciences, il n'a pas même nommé la science du droit. L'attribution du manuscrit de Vienne nous semble devoir être rejetée.
Devons-nous faire un meilleur accueil à celle-ci ? Dans le répertoire méthodique de la bibliothèque de la Sorbonne, daté de l'année 1338, notre prieur est l'auteur indiqué de cette compilation bien connue qui commence par : Moraliv/m dogma philosophorum per multa dispersum voluminà (2). Les manuscrits en sont vraiment innombrables ; mais ils sont presque tous anonymes, et c'est sans raison plausible que Beaugendre Ta publiée sous le nom d'Hildebert, M. Sundby sous celui de Gauthier de Ghâtillon. M. Valentinelli le réclame-t-il à meilleur droit pour un de ses compatriotes, Barthélémy de Reccanati (3) ?
(1) st. Eadlicher, 6'ato^ cod, phitoL Vindob.^p. 272.
(2) Delisle, Cabin, desman., t. III, p. 102.
(3) Valentinelli, BibL man. S. Mard, t. II, p. 80, 90.
C'est une question à résoudre et dont la solution pilésente bien des difficultés. Pour ce qui regarde Hugues de Saint-Victor, son nom ne se lit que dans le répertoire cité, et nous nous expliquons facilement Terreur commise par Tauteur de ce répertoire. Dans le n« 15693 de la Bibliothèque nationale, ancien manuscrit de la Sorbonne, après divers écrits des deux chanoines Hugues et Richard, se trouvent les Dits moraux des philosophes^ et, comme ils sont anonymes, le rédacteur du répertoire les a naïvement rapportés à l'un des deux féconds auteurs dont les œuvres occupent le reste du volume. Rien de plus commun que de telles méprises.
Quant au livre ainsi désigné, sous le n® 2520, par le catalogue des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, Hugonis a sancto Victore Mammotreptus, ou Mammotrectus, c'est tout simplement, comme l'ont déjà dit les auteurs de VHistoire littéraire^ ce livre bien connu dont l'auteur certain est Jean Marchesini, de Reggio. Le manuscrit est anonyme. Pourquoi le rédacteur du catalogue a-t-il rapporté l'ouvrage au prieur de Saint-Victor.? C'est là ce que nous ne soupçonnons pas.
VIL De potestate et voluntate Dei. — De quatuor volimtaiibus in Christo.
Ces deux titres précèdent deux opuscules que les éditions de 1648 et de 1853 nous présentent dans cet ordre. Mais cet ordre ne paraît pas le meilleur. En effet, le second, qui traite de la volonté de Jésus- Christ, commence par ces mots : Quxris de volumtate
Dei et de voltmtata hominis similiter; et le premier, qui traite spécialement de la puissance de Dieu, distinguée de sa volonté, a pour début dans tous les manuscrits : Qùœritur etiom de potestate Dei, an major siù voluntate ejîis? ^ous proposons donc d'appeler à la première place celui que les éditeurs ont mis à la seconde. C^est ainsi, d'ailleurs, que nous les offrent les n°» 14303 et 15693 de la Bibliothèque nationale.
Casimir Oudin, y remarquant l'emploi fréquent de ces conjonctions ampUus, insuper, prœterea^ les croit d'un auteur du xm* siècle. Il ajoute : « On m'assure que c'est un fragment détaché des œuvres de Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris ; mais je n'ai pas eu le loisir de le vérifier. » C'est une vérification que nous avons cru devoir faire, et nous n'avons pas retrouvé dans les œuvres de Guillaume d'Auvergne ces deux traités, ou ces deux chapitres. Il est bien vrai qu'ils paraissent avoir été dictés vers le commencement du xiiie siècle, et plutôt par un logicien que par un mystique ; mais c'est une apparence trompeuse. En effet les manuscrits s'accordent à désigner Hugues de Saint- Victor comme auteur de l'un et dé l'autre. Pour le traité des Quatre volontés qu'on interroge les n" 14303, 15693, 15695 de la Bibliothèque nationale 322 de l'Arsenal, 433 de la Mazarine, 342 de Tours et le catalogue de la bibliothèque Laurentienne (1) ; pour le traité De la puissance dmne, les n®» 14303 et 15693 déjà cités, ainsi que le n® 433 de la Mazarine, fol. 187:
(1) fiandini, CataK Inàl. Laurent., t., IV, col. 609.
110 LES CffiiUYIlES DE
on y trouvera la même réponse. Ajoutons que les bibliographes anciens confirment l'attestation des copistes (1). Ne sont-ce pas là des preuves décisives! Nous en avons à fournir une autre qui certainement sera jugée telle. Un témoin tout à fait digne de confiance lorsqu'il parle de ses confrères en mysticisme, saint Bonaventure, dissertant à son tour sur cette subtile chimère des quatre volontés, s'exprime en ces termes : Quod sint non tantum duse, sed etiam plures quam très, videtur cmctoritate Hugonis, in libello quem fecit de Voluntatibus Christi, ubi ait sic : « Fuit in Christo voluntas deitatis, et volimtas rationis et voluntas pietatis et volimtas carnis (2). » Or, nous retrouvons la phrase citée par saint Bonaventure au commencement du traité De quatuor voluntatibus in Christo. Ici donc ces éditeurs ont été mieux avisés que les critiques.
VIII. De sapientid animx Christi: anxqualiscum divina fuerit ?
Ce long titre appartient aux éditeurs. Dans les manuscrits Topuscule est intitulé De anima Christi^ ou bien encore, ce qui doit être ingénieux, mais manque de clarté : De sapientia Christo et de sapientia Christi (3).
Peut-on, sans faire de périlleuses distinctions, imaginer en Jésus-Christ deux ordres de sagesse, la
(1) Trithemius, De Script, eccles. — Bulletin des Comités, 1851, p. 183.
(2) Bonavent., ia tertium Sententiar,, dis t. XVII, qusest. ii.
(3) No» 433 de la Mazarine, 197 de Valencîennes, 156 de Bruges, et, à la Boldeieane, Coâ. Laud* miscelLtn^ 277.
sagesse divine et la sagesse humaine ? (Grauthier de Mortagne ayant ouï dire que le prieur de Saint-Victor tenait pour la négative, en fut surpris et le lui manda (1). Hugues répond à sa lettre amicale sur le ton de la plus parfaite courtoisie. Il nous plaît de le remarquer. Il y a beaucoup de vivacité dans un assez grand nombre des écrits polémiques que nous ont laissés les clercs du moyen âge. Nous supposons très volontiers qu'ils étaient tous également charitables ; mais ils ne sont pas tous montrés également polis.
Personne ne révoque en doute Tauthenticité de cet écrit. Vincent de Beauvais, Jean de Saint- Victor, Jean de Tritenheim,les manuscrits (2) et les anciens catalogues l'attribuent unanimement à notre chanoine. On lit, d'ailleurs, son nom dans le préambule du texte : Prudenti ac religioso verbi divini inter ceteros et prx céleris scrutatori G. Hugo peccator; et, dans son grand traité sur les Sacrements, Hugues de Saint- Victor parle en ces termes de son opuscule sur la Sagesse ou VAme du Christ : Utrum videlicet œqualem cwm divinitate habuerit scientiam ? De qua quxstione inalio opusculo quod de Anima Christi iitulum habet prolixius disputavi (3). Forcé d'admettre cette attribution, Oudin fait aux éditeurs une autre querelle ; il leur reproche très durement d'avoir omis la préface
(1) Sa lettre conservée dans plusieurs manuscrits, notamment dans le n» 85 de Tours et le n» 52 de Nîmes, a été publiée par dom Mathoud à la suite des CEuvres de Robert Palleyn.
(2) N«» 2566, 14303,16530,15692, 15693, 15695 de la Bibliothèque nationale; 433 de la Mazarine; 85 de Tours; 361 de Douai; 51 de Nîmes; 156 de Bruges.
(3) De Sacramentis, lib. II, part. I, cap. vi. .
112 LES OBUVRBS DE
de cet opuâculO) et d^avoir ainsi mutilé un des meilleurs ouvrages de leur confrère ; mais c'est une omission qu'il s'empresse, dit-il, de réparer, en publiant lui-même, pour la première fois, cette belle préface, d'après un manuscrit qu'il a découvert dans une abbaye du Hainaut. Qui ne le croirait sur parole ? Qui ne le féliciterait d'avoir mis tant de soin à compléter un ouvrage si digne d'intérêt? Eh bien! voici la vérité. La préface miraculeusement retrouvée par Casimir Oudin existe dans tous les manuscrits où nous avons rencontré le texte principal, et elle ne manque ni dans les éditions anciennes du Yictorin ni dans celle de 1648. Gomment donc se rendre compte de l'étourderie commise par Casimir Oudin ?