XIII. Soliloquium de arrha animœ
« Je parlerai secrètement à mon âme, et, dans un entrelien amical, je l'interrogerai sur ce que je désire savoir. Aucune personne étrangère ne viendra nous troubler. Seuls, nous échangerons des paroles à cœur ouvert. Ainsi je ne craindrai pas de lui demander les choses qu'elle tient secrètes, et elle ne rougira pas de me répondre la vérité. — Dis-moi, je t'en prie, ô mon âme, ce que tu aimes par-dessus tout. Je sais que ta vie c'est l'amour, et que tu ne peux vivre sans aimer. Mais je veux que tu me déclares sans fausse pudeur quel est le principal objet de ta tendresse. Regarde ce monde et tout ce qu'il contient. Que de belles et séduisantes images, qui provoquent les désirs des hommes, et, suivant la diversité de leurs affections, les invitent à de faciles jouissances ! C'est l'éclat de l'or et des pierres précieuses, c'est la noble grâce d'un beau visage, c'est le riche coloris des tapis peints et des vêtements ornés par la teinture. Il y a une infinité de ces merveilles. Mais pourquoi te les énumérer? Tu les connais toutes... Dis-moi donc, je t'en conjure, laquelle de ces choses est celle que tu préfères, celle que tu veux posséder, celle dont tu
veux jouir toujours.» Tel est le début de ce Dialogue^ improprement nommé Soliloque. G^est, en effet, un colloque solennel entre l'auteur et son âme (1). L'âme demande Tépoux dont elle doit toujours être la tendre amante, la fidèle compagne, et Fauteur lui montre que cet époux est celui de qui elle a reçu pour «gage » nuptial la faculté de sentir, de comprendre et d'aimer, c'est-à-dire le don de la vie. Ainsi, l'époux de l'âme, c'est Dieu lui-même, et l'âme ne doit s'unir qu'à Dieu. Cet opuscule est intitulé, dans les manuscrits, Soliloquium de Arrha sponsœ, Soliloquium de Arrha a/nimœ, ou bien encore Dialogus satis utilis inter hominem et animam. On voit qu'en retranchant le mot Soliloquium, ces trois titres conviennent également.
On n'en recherche pas l'auteur. L'écrit est mentionné sous le nom de notre chanoine dans tous les catalogues de ses œuvres. Il est, d'ailleurs, ordinairement précédé d'une lettre dédicatoire qui commence par ces mots : Dilecio, ou dilectissimo fratri G. ceterisqioe servis Christi Hamerislevœ degentibus H., quojliscumque, vestrae scmctitatis servus. Or, on sait que notre Victorin avait eu pour premiers maîtres les chanoines réguliers d'Hamersleven, en Saxe.
Si les critiques s'accordent à considérer Hugues de Saint-Victor comme l'auteur de cet ouvrage, il y a plusieurs opinions sur ce qu'il vaut. Les auteurs de VHistoire littéraire, qui mettent ordinairement plus démesure dans leur critique, déclarent qu'il est d'un
(1) DaDS quelques manuscrits, comme dans Tim primé, les deux ialerlocuteurs sont l'Ame et THomme : Anima, Homo; dans quelques autres, on voit TAme et Tauteur: Anima, Hugo, Cette dernière mise en scène est préférable.
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style ce sec » prétentieux, allant « plus à l'esprit qu'au cœur». C'est une censure qui nous paraît très mal justifiée (1). Nous ne trouvons dans aucun ouvrage du même écrivain un style plus nombreux et plus cadencé. S'il a toujours trop d'esprit, nulle part il n'en fait moins parade; nulle part il ne paraphrase avec plus d'éloquence cette thèse principale de tout le système mystique : la loi- des créatures est l'amour; aimer, c'est aspirer à s'anéantir dans ce qu'on aime; et quel est le plus digne objet de cette ardente affection, à laquelle on veut sacrifier tout son être ? C'est la parfaite beauté, c'est Dieu lui-même. Tombez, charnels vêtements de la divine fiancée ; brisez-vous, liens qui l'attachez à la terre ! Le lit nuptial est préparé pour la recevoir, et, comme elle entend la voix de l'époux qui l'appelle, elle gémit d'être retenue ; il faut qu'elle s'élance et qu'elle vole à ses côtés! Assurément, c'est là de la plus belle poésie, et, à notre jugement, cette poésie ne va pas moins au cœur qu'à l'esprit. Nous sommes aussi bien loin d'estimer que le passage suivant pèche par excès de sécheresse :
« Je confesse et reconnais tes miséricordes, Seigneur mon Dieu ; car tu ne m'a pas abandonné, douceur de ma vie, lumière de mes yeux ! Que te rendraije pour tout ce que tu as fait pour moi (2) ? Tu veux que je t'aime, et comment t'aimerai-je? Quelle sera la mesure de mon amour? Que suis-je pour t'aîmer?...
(1) Avant nous, M. Charles Weiss avait protesté contre cette censure dans son exceUente thèse sur la Méthode de Hugues de Saint- Victor.
(2) Psaume GXV.
0 mon âme, que ferons-nous pour le Seigneur noire Dieu, de qui nous avons reçu tant et de si grands dons ? Car il ne s'est pas contenté de nous accorder certains biens qu'il distribuait encore à d'autres créatures ; mais, dans nos maux eux-mêmes, nous avous reconnu qu'il a pour nous une tendresse particulière : de telle sorte que nous devons particulièrement l'aimer et pour nos biens et pour nos maux. Seigneur, p'est par un don de ta.grâce que je te connais, et que je comprends, de préférence à tant d'autres, quelquesuns des secrets de ta toute-puissance. Tu les a faites, ces autres créatures, le même jour que moi, mais pour les laisser dans les ténèbres de Tignorance, et tu m'as choisi pour m'éclairer des lumières de ta sagesse. Si je te connais mieux, si je t'aime d'un plus pur amour, sî je crois en toi avec une sincérité plus vive, si j'ai plus d'ardeur à te suivre, c'est à toi que je le dois. Je te dois et la sensibilité de mes organes extérieurs, et la subtilité de mon intelligence, et la ténacité de ma mémoire et l'élégance facile de mon discours, et son éloquence persuasive qui n'entraîne pas moins qu'elle ne séduit, et le profit de mes études, et le succès de mes entreprises, et les consolations que j'ai reçues dans mes adversités, et la prudence dont j'ai fait preuve en mes prospérités ! Vers quelque côté que je me tournasse, ta grâce et ta miséricorde allaient devant moi. Souvent, lorsque je me croyais perdu, tu m'as soudainement délivré ; je m'égarais, tu m'as ramené; j'ignorais, tu m'as instruit; je péchais, tu m'as admonesté; je cédais à la tristesse, tu m'as consolé; je me désespérais, tu m'as rendu le courage; je tombais, tu
m'as relevé, et tu m'as soutenu quand j'étais debout, tu m'as conduit quand j'ai marché, et, quand j'ai été vers toi, tu m'as tendu les bras ! Voilà ce que tu as fait pour moi, Seigneur mon Dieu, et beaucoup d'autres choses encore dont il m'est bien doux de toujours avoir la pensée, de toujours parler, de toujours te rendre grâces, afin que mes hommages et mon amour soient, ô Seigneur mon Dieu, le témoignage de tous tes bienfaits ! Voilà, mon âme, ton gage nuptial, et, dans ce gage, reconnais ton époux !...» On ne saurait, à notre avis, traiter un lieu commun avec plus de distinction, et nous ne rencontrons pas fréquemment, même chez les anciens Pères, une suite de périodes mieux remplies. Est-ce la raison qui chante sur ce mode vraiment lyrique l'hymne de la reconnaissance? Non, ce n'est pas la raison, c'est la foi ; mais la foi des esprits délicats et cultivés. Quand la foi des simples veut entonner ce cantique, elle a des accents plus naïfs, mais plus grossiers.
Nous sommes donc loin de souscrire à la sentence prononcée par les auteurs de V Histoire littéraire contre VArrhe de VAme. Ils ont, du reste, été les premiers à mépriser cet ouvrage. Durant tout le moyen âge, il a joui d'une grande considération ; ce qui nous est prouvé par les nombreuses copies qu'on en voit encore sur les rayons des bibliothèques. Il a, d'ailleurs, été fréquemment cité par les plus recommandables écrivains, notamment par saint Bonaventure (1), et Josse
(1)« Hugo de Sancto Victore, De arra sponsm : Scio, anima mea, quod amor est vita tua. » S. Bouavent. ia III Sentent,, dist. xxvii, qusBSt. m.
Clichtoue ne Ta pas omis dans son recueil des meilleurs opuscules de Hugues de Saint- Victor, imprimé chez Henri Estienne en 1506 (1). Des scribes, qui l'ont copié sans en connaître le véritable auteur, Tout cru de saint Augustin. Une copie sous le nom de ce Père est à la Bodleienne, dans le n° 179 des Cod. Laud. miscell. ; et nous supposons qu'il en existe d'autres semblables. Est-il besoin de les rechercher? On l'a même publié, presque tout entier, dans les anciennes éditions de saint Augustin , où il est intercalé dans le traité De diligendo Deo. Ce n'était pas lui faire trop d'honneur. Enfin on l'a traduit plusieurs fois en français, au xv® et au xvi® siècle. Le n® 913 des manuscrits français, à la Bibliothèque nationale, nous oflFre une de ces traductions faite par Pierre de Hangest, et le libraire Simon Vostre en publiait une autre, sans nom d'auteur, en 1507, in-8** (3). Ce sont là des marques certaines de l'estime qu'on a toujours eue pour cet ouvrage.
Il nous reste à faire remarquer qu'il existe, dans quelques manuscrits, un texte plus ample que le texte
(1) Les auteurs de VHistoire littéraire ne veulent pas accorder à Simler que cette édition ait été faite par Josse Clichtoue. Pour conûrmer Tassertion de Simler, il suffit de faire coanaître qu'en tête du recueil imprimé chez Henri Estienne est une dédicace adressée à Jacques d'Amboise, évéque de Glermont, et que celte dédicace est signée par Josse Clichtoue, qui prend la qualité d'éditeur : « Quam ob rem curavi sedulo prsedicta opuscula... in lucem emittere. » Pierre La Porte, nommé par les Bénédictins à la place de Josse Clichtoue, ne fut que le correcteur des épreuves : « Petro Porta ipsius operis recognitore sedulo. »
(2) Voir aussila traduction indiquée par M. Mangeart, dans le n* 230 des man. de Valenciennes.
imprimé. Dans les éditions l'ouvrage n'a qu'un livre ; il en a deux dans les n'^'' 15315 et 15988 de la Bibliothèque nationale. Mais les derniers chapitres du premier et le second tout entier appartiennent aux livres I, II et III de V Arche morale. Ici donc nous n'avons pas de reproche à faire aux éditeurs ; mais on nous permettra d'avoir quelque dépit contre les copistes. Quand il s'agit de remettre en place les membres dispersés d'un livre quelconque, on éprouve toujours beaucoup d'embarras. .