XII. De institutione novitiorum
On ne s'attend pas sans doute à trouver sous ce titre un livre badin. C'est, en effet, un livre grave ; mais
(1) Gomme, par exemple, ceux qui se trouveut dans les n»* 15988 de la Biblioth. nation., 537 de Douai, 1748 de Troyes, 396 de Tours, 1524 de Vienne, 5271 de Munich, 109 du collège Marie-Madeleine à Oxford.
(2) Hùt. litùér. de laFr., t. XII, p. 51.
écrit avec beaucoup de soin, avec une grande recherche de rélégance, ce livre grave offre au lecteur les agréments les plus variés. Il y a d'ailleurs quelques chapitres où certes la gaieté ne manque pas ; ceux, par exemple, où l'auteur associe malignement à Paustère paraphase de la règle conventuelle la censure quelquefois burlesque de ces mœurs trop mondaines, ou de ces habitudes trop vulgaires, qui trahissaient bien souvent, chez des confrères en religion, la différence de leurs conditions originelles. Il y a là des portraits peints avec beaucoup de vigueur et, comme il semble, de vérité (1). Voici le portrait du chanoine gourmand : « N'imite pas ces gens qui, venant s'asseoir à table, trahissent leur intempérance par l'agitation inquiète de leurs mouvements désordonnés, secouent leurs têtes, étendent leurs bras, et, les mains levées, font avec de grands efforts des gestes inconvenants, comme s'ils allaient très vilainement dévorer tout le repas. Voyez-les souffler, soupirer mal à l'aise : on dirait qu'ils cherchent à élargir la voie qui conduit à leur ventre rugissant , l'étroit défilé de leur gosier ne pouvant transmettre une nourriture sufiBsante à leurs entrailles affamées. Bien qu'ils n'occupent qu'une seule place, ils circonviennent de leurs yeux, de leurs mains, tout ce qui est près ou loin ; ils mettent en pièces à la fois tous les pains ; ils versent du vin dans les verres, dans les coupes ; ils se font devant eux une ceinture de plats, et, comme un roi qui procède à l'assaut d'une ville assiégée, ils se
(1) Cap. XI et XVIII.
tl8 LES ŒUVRES DE
demandent quel point ils doivent d'abord attaquer, quand leur désir serait de se précipiter sur tous les points en même temps (1). » Il ne manque rien à ce tableau de genre ; l'exécution en est parfaite.
Mais ce n'est pas à notre chanoine qu'il faut en rapporter le mérite ; ce livre très estimable n'est pas de lui. Il est bien vrai que tous les bibliographes le lui donnent, et que, dans un grand nombre de manuscrits anciens, il porte son nom ; mais, quoique l'accord de ces témoignages semble n'autoriser aucun doute, nous allons prouver qu'ils sont trompeurs.
Dans tous les manuscrits qui nomment l'auteur Hugues de Saint- Victor, l'ouvrage commence par ces mots : Quia fratres^ largiente Domino, de vana conversatione hujus sœculi per desiderium sanctum conversi estis. Or, quoique ces mots puissent très bien être les premiers d'un prologue, ce sont presque les derniers d'une phrase tronquée dans un manuscrit anonyme que contient le n** 17187.de la Bibliothèque nationale, copie faite par Martène à Tabbaye de la Merci-Dieu ; et la phrase complète se lit, non pas au commencement, mais au milieu du prologue, dont tels sont les premiers mots : Nuno igitur, dilectissimi, venerabilis patris Stephani virtutum prasconia meruistis audire. Imitamini^ rogo, qux audistis^ etc., etc. Ce nom d'Etienne, fondateur et patron de l'ordre de Grandmont, fait déjà soupçonner que l'auteur du livre est un religieux de cet ordre ; ce qui vient à la suite le démontre bien plus clairement encore. Son livre
(2) Gap. XVIII.
HUGùÈâ i)È SAINT- Victor 119
est^ dit l'auteur, la troisième et dernière partie d'un grand ouvrage par lui composé sur la vie, les exemples et la doctrine morale de son vénérable maître : In primo siquidem libro ejus admiràbilem et fere incredibilem vitam conversationemque admodum gloriosam, utcumque potuimus, Deo inspirante, de-pinœimus^ cum signis et prodigiis tara vita quam morte pariter coruscantibus. Deinde, in secundo libro, ipsius revelationem venerandam, venerandis gloriosisque miraculis ac virtutibm decenter ornatam, quo tempore vel a quibus personis, aut quomodo vel quemadmodum digne et laudabiliter celebrata fuerit, veraci stylo disseruimus, Demum, in tertio libro, salutiferam ejusdem admirabilemque doctrinam, divinis auctoritatibus pleniter atque convenienter quasi columnis firmissimis suffullam, evidenter composuimus. Pour approprier aux Victorins ces instructions écrites à l'usage des novices Grandmontains , il fallait donc supprimer toute cette partie du prologue. C'est ce qu'on a fait, et, ce retranchement opéré, on a mis au compte du plus considéré parmi les prieurs de Saint- Victor un livre composé, quarante ans environ après sa mort, par Gérard Ithier, septième prieur de Grandmont de l'année 1188 à l'année 1197. Ayant déjà signalé cette fraude (1), n'insistons pas; mais constatons, du moins, qu'elle eut le plus grand succès. Combien de fois n'a-t-on pas cité, durant le moyen âge, ce livre plein de judicieuses remarques et d'excellents conseils ? Eh bien, jamais on ne l'a
(1) Sur quelques écrivains de V ordre de Grandmont, dans les No^ Hces et extr, des man. t; XXIV, deux* part., p. 247 et suiv.
120 LES QEUVHES DE
cité SOUS le nom de l'auteur véritable ; non, répétons-le, jamais.
Dans plusieurs manuscrits ce traité se divise en deux opuscules distincts, le premier finissant avec le chapitre ix. Il y en a même où ne se rencontre qu'un seul de ces deux opuscules. Aussi voyons-nous que divers écrivains ont cité les derniers chapitres sous un titre particulier. C'est ce qu'ont fait, par exemple, Humbert de Romans dans sa glose sur la règle de saint Augustin (1) et Thomas d'Irlande dans son Manipulus florvm (2). Cependant les éditeurs n'ont pas cru devoir admettre cette disjonction. Ils ont en cela suivi les meilleurs textes et respecté le plan de l'auteur, qui, dans les dernières lignes du chapitre ix, annonce clairement, en ces termes, le chapitre x et les suivants : Restât nunc ut ea quoque gicœ de disciplina vobis demonstranda sunt proferamus. Docebimus ergo primum vos quid sit disciplina, deinde quid valeat, postremo quomodo observari debeat. Ce n'est donc la faute ni des bons manuscrits ni des éditeurs, si les auteurs de V Histoire littéraire ont commis une très grosse erreur en plaçant parmi les ouvrages inédits de notre Victorin un traité De la discipline des moines^ qui commence, disent-ils, par ces mots : Disciplina est conversatio bona. Ils auraient, en effet, dû reconnaître que par ces mots commence le chapitre x de Vlnstitution des novices^ au moins dix fois imprimée sous le nom de l'auteur supposé, soit
(1) Gap. Lxxv, Lxxvi.
(2) Thomas d'Irlande intitule cette seconde partie : Hugo de disciplina monachorum. Voir au mot Conversatio.
à part, soit en divers recueils. Nous voudrions bien excuser leur inadvertance; cependant nous ne le pouvons guère, car, dans la même notice sur Hugues de Saint- Victor, mais dans un autre chapitre, ils ont fidèlement analysé, d'après Tédition de 1648, les deux parties qui composent V Institution des novices. Ils ont ainsi deux fois mentionné le même texte, d'abord comme imprimé, puis comme inédit.
Le titre De institutione novitiorum est celui que nous offrent la plupart des manuscrits. Mais faisons remarquer que le même ouvrage est quelquefois intitulé : De Instructione novitiorum (1), De informatione juniorum (2), De instructione noviter conversorum, Disciplinale (3).
Rappelons enfin que Guillaume Rapaille, religieux bénédictin de Saint -Vincent, au Mans, en a fait paraître une édition séparée, chez Josse de Bade, en 1515, sous ce titre : Spéculum vitx monasticœ. Mais, de tous ces titres, aucun n'est le vrai ; le vrai, c'est celui-ci, que Martène a lu dans le volume de la Merci- Dieu : De disciplina et correctione morum, sive Obser^ vantia perfectee totius rellgionis. On ne pouvait manquer de traduire en français, pour l'usage des clercs peu lettrés, un écrit de cette importance. Une traduction, que l'on juge du xv* siècle, est dans le n* 24863 des manuscrits français, à la Bibliothèque nationale.
Est-ce le seul ouvrage de ce genre dont Tauteur soit nommé, dans les manuscrits, Hugues de Saint-Victor?
(1) Bibliolh. de Tours, no 396.
(2) Oxford, coll. Jesu, n» 42.
(3) Douai, no 400.
Le n° 17354 de la Bibliothèque nationale (1), volume du XIII* siècle, renferme un assez long traité, commençant par Hortatur quidem timidam mentis meas inexperientiam, qu'une main du siècle suivant a prolixement intitulé : Tractatus magistri Hugonis de Sancto Victore de vitœ ordine et morum instructione ; Liber qui vocatur Disciplinale Hugonis de sancto Victore. Hugues de Saint- Victor étant ici deux fois nommé, cette répétition superflue nous atteste, du moins, ctez l'auteur du titre, une opinion bien arrêtée. Mais, est-elle aussi bien fondée ? Attribué par Jean de Tritenheim à saint Bernard (2) et conservé sous son nom dans le n® 14811 de Munich, ce traité se lit au tome V de ses œuvres dans les éditions de de Jacques Merlon Hors tins et de Mabillon (3). Mais, selon Mabillon, cette attribution est très douteuse, n'étant appuyée que de témoignages sans autorité. Elle est, en effet, d'autant plus douteuse que les premiers mots du prologue sont en opposition manifeste avec le ton habituel de saint Bernard. Cet homme impérieux n'a jamais affecté les dehors d'une feinte modestie ; il aurait, en parlant de sa « timide inexpérience, » fait rire de lui. Saint Bernard écarté, faut-il admettre Hugues de Saint- Victor ? La fin de l'ouvrage est évidemment de son style ; ce sont bien là ses définitions subtiles, ses anthithèses, ses jeux d'esprit; mais à tout propos l'auteur rappelle qu'il s'adresse à des moines ; ce qui montre qu'il n'était pas chanoine.
(1) Autrefois b9 13 de Saint-Martin.
(2) De scriplor, eccles., n© 361.
(3) Tome V. vol. II.
Il y a plus ; il indique même clairemient qu'il était moine bénédictin, lorsqu'il appelle saint Benoît son père : Sanctus pater noster Benedictus (1). Pour conclure, saint Bernard et Hugues de Saint- Victor sont ici des auteurs pareillement hypothétiques ; en fait, on ne sait pas encore à qui Toeuvre appartient. Elle est anonyme dans le n? 14145, fol. 19, de la Bibliothèque nationale, dans le n^ 898 de la Mazarine et dans le n° 58 d'Avranches. Il s'est donc rencontré des copistes qui n'ont osé l'attribuer à personne. Louons leur prudence et |mitons-la.
Le second de nos anciens catalogues ajoute à la liste des œuvres de Hugues un livre auquel il donne ce titre : De professione monachorum. Cette addition ne paraît aucunement justifiée. Nous connaissons sous ce titre plusieurs traités. L'un, qui commence par Tractatus iste qui est de professione monachorum très habet partes, est anonyme dans la plupart des manuscrits, notamment dans le n"* 13091, f. 102, de la Bibliothèque nationale. On Tattribue tantôt à Guillaume Péraud (2), tantôt à saint Thomas d'Aquin. Quand il ne serait ni de l'un ni de l'autre, assurément il est moins encore de notre Victorin. Un second traité sous le même titre, dont les premiers mots sont Cum displiceat Deo infidelis et stulta promissio, est pareillement anonyme dans les n" 16505 de la Bibliothèque nationale, f. 98, 1397 de Troyes et 39 de Verdun Enfin un troisième, commençant par Tria hœc complectitur professio monachorumi, loci stabilitatem, etc.,
(l)Cap. v,no 16.
(2) Bist, littér. de la Fr., t. XIX, p. 311.
est de même sans nom d'auteur dans les n°* 438 de la Mazarine et 537 de Douai. Gomme ce troisième opuscule suit, dans le manuscrit de la Mazarine, le traité de VlnstituHon des Novices, cette circonstance Ta fait rapporter peut-être à Hugues de Saint- Victor; mais c'est une circonstance évidemment fortuite. D'ailleurs, on le sait maintenant, elle ne prouve rien.