XII. Sermones centum
L'auteur des Extraits historiques dit expressément que divers sermons doivent être placés, dans le recueil de ses Œuvres, après les gloses sur Estber et sur
(1) Hist. Uttér. de la France, t. XII, p. 60.
Judith : Sermones diverses, singulos de materia sua editos. A ceux qui contestent les Extraits à notre prieur cela ne prouve pas qu'il ait fait des sermons. Cependant Jean de Tritenheim, qui donne les Extraits à Richard, inscrit des sonnons sous le nom de Hugues : Sermones etiam composuit plures. On ne s'expliquerait pas, d'ailleurs, qu'il n'en eût pas composé. •
Les éditeurs de 1648 en ont mis à son compte un gros recueil, sous ce titre : Sermones centum. La première question que nous avons à traiter, et, s'il se peut, à résoudre, est donc celle-ci : les Sermones centvm sont-ils de lui ?
Les Yictorins avaient deux exemplaires de ces ser* mon s : l'un complet, qui porte aujourd'hui le n° 14932 à la Bibliothèque nationale ; l'autre mutilé, auquel manquent le commencement et la fin, qui, dans la même bibliothèque, a reçu le n"" 14934. Ils étaient l'un et l'autre anonymes, quand, dans les premières années du xvi* siècle, le bibliothécaire de Saint- Victor, Claude de Grandrue, donna ce titre au n® 14932 : Sermones quidam mag. Hugonis de S.'Victore; titre qui fut reproduit plus tard, par une autre main, en tête du n° 14934. Voilà sur quel témoignage les éditeurs de Tannée 1648 ont cru pouvoir attribuer les Cent sermons au plus vénérable et plus vénéré de leurs confrères. C'est évidemment un témoignage d'un faible poids. Claude de Grandrue fut un bibliothécaire d'un zèle très louable, qui, sur la plupart des manuscrits confiés à sa garde, a mis des notes précieuses ; mais, quanta ses attributions, il faut
toujours les contrôler; toutes ne méritent pas, il s'en faut bien, la même confiance.
Casimir Oudin nous indique un volume du Roi, le n** 3835, devenu le n*" 2587, où les ^vingt-sept premiers des cent sermons ont été copiés sous le nom de Richard de Saint- Victor. Tel est, en effet, VexplicU de cette copie : Explicit liber decimus Sermonum magistri Richardi de S. Victore secundœ partis. Ces mots peu clairs veulent .être expliqués. Ils signifient que le scribe a vu, dans ces vingt-sept sermons, le dixième livre de la seconde partie des Eœcerptiones ^c'est-k-àire le dixième livre des Allégories sur les deux testaments, et, comme il venait d'attribuer ces Allégories à Richard, il a mis à la suite, sous le même nom, les vingt-sept sermons. Ce copiste manque d'autorité, car il vivait au XIV* siècle. Ajoutons qu'il n'était pas français, mais italien. A qui d'ailleurs n'a pas admis que les Allégories soient de Richard la place qu'il donne aux sermons ne saurait prouver que Richard les ait composés» Soit ! pourra-t-on répondre pour les éditeurs de 1648, les sermons et les Allégories sont du même auteur ; Hugues est donc Tauteur des sermons, l'étant des Allégories. Comme on le voit, Vewplicit du n® 2587 jette peu de lumière sur une question très obscure.
Venons au fait. Il faut d'abord remarquer que les cent sermons forment un ensemble dont l'ordonnance n'appartient pas, comme on Ta voulu croire, soit à des compilateurs (1) soit à des copistes. Dans une courte
(1) M. l'abbé Bourgaia, La chaire franc, auxu^ sièdCtp, 119.
préface, Tauteur, qui se dédare régulier cloîtré, dit avoir composé, ce recueil pour rînstraction et Tagrément de ses confrères ; et, à la fin du centième sermon, avant de ^déposer la plume, il confirme en ces termes précis les indications plus vagues de la préface touchant l'indissoluble unité de son œuvre : Hoc jam centesimo, carissimi, nobis sermone in hoc libello consummato, libellum ipsum hoc sermone constmimandum censemus. Ainsi, point d'équivoque, dans ce recueil de cent sermons, dont pas un n'a peut-être été prononcé, nous avons un ouvrage d'assez longue haleine que l'auteur modeste appelle libellus, un tout formé de parties inséparables. Si donc nous pouvons prouver que plusieurs de ces sermons n'ont certainement pas été composés par Hugues de Saint-Yictor, nous serons en droit d'affirmer qu'il n'est pas non plus Tauteur des autres.
Oudin a déjà signalé, dans le quarantième sermon, une phrase tirée d'un livre, que, très sûrement, Hugues n'a pu connaître, le traité de saint Bernard De Consideratione (1). On sait, en effet, que ce traité fut adressé par saint Bernard au pape Eugène III, élu pape en 1145. Or, Hugues était mort environ quatre années auparavant. A cet argument décisif nous en pouvons joindre un autre qui ne Test guère moins. Dans le quatrième sermon sont citées trois strophes empruntées à la prose :
Ave, virgo singularis, Mater nostri salvatoris,
(1) Edit. de t854, t. III, col. 1.001.
dont Tauteur probable est Adam de Saint-Victor (1), mort cinquante ans après Hugues. Si d'ailleurs nous considérons l'ensemble de l'œuvre, nous n'y voyons pas le style très particulier du célèbre prieur. Ici point d'épanchements mystiques, point de soupirs partis du cœur, point de mélancolie ni d'onction ; de l'esprit, beaucoup d'esprit, un riche étalage de choses brillantes, qu'on admire volontiers, mais qui n'émeuvent pas. Il n'y a rien de commun entre ces sermons et ceux dont Hugues est l'auteur certain. Ils ne sont pas d'un contemplatif; ils sont d'un théologien lettré, qui cite, même sans à propos, uniquement pour faire montre de son grand savoir, Juvénal, Virgile, Martial, Horace, et qui, d'ailleurs, vise surtout à paraître, ce qu'il est en effet, un écrivain ingénieux.
Ce théologien est-il donc nommé quelque part î II Test dans un manuscrit de très bonne date, un manuscrit du XIII® siècle, le n** 14859 de Bibliothèque nationale, où les sermons 10 et 11 du recueil se trouvent, aux fol. 237 et 236, avec le nom de maître Alain de Lille. Mais il y a dans ce manuscrit plus d'une attribution fausse, et nous allons montrer que celle-ci ne doit pas non plus être admise. Alain de Lille était cistercien. Or, dans le sermon 72, Tauteur déclare formellement qu'il n'est pas de cet ordre. Il faut aller, dit-il, chercher au désert les religieux qui pratiquent à la rigueur la vie monastique ; ce sont les chartreux, les cisterciens^ les prémontrés, les grandmontains (2).
(1) Œuvres poétiques cTAdam de S. Victor, publiées par M. Léoa Gautier ; nouvelle édit., p. 144.
(2) Edition de 1854, t. III, col. 1,127.
Quant à lui, quant à ses confrères, leur règle est beaucoup moins dure. Assurément ils sont religieux par la tonsure et par l'habit ; mais il leur est permis de vivre comme Tétant à peine. « Nous mangeons gras, ajoute-t-il, nous buvons des vins sucrés, et nos vêtements, comparés à ceux des solitaires, peuvent être taxés de mollesse. Gomment serions-nous les brillan* tes prairies du désert, nous qui, loin du désert, vivons presque unis au siècle?... Nous habitons, pour ainsi parler, aux confins de la vie spirituelle et de la vie séculière, et de là nous entendons les bêlements des troupeaux, c'est-à-dire les débats, les cris, les chants, les tumultes des hommes courant par bandes à leur damnation... » Évidemment le copiste du np 14859 s'est trompé ; les Cent sermons ne sont pas d'Alain de Lille.
Ils ne sont pas d'Alain, pas de Hugues. De qui sont-ils ? Nous l'ignorons.
Hugues a néanmoins fait^ cela ne peut être douteux, plus ou moins de sermons. Il en a fait un grand nombre, déjà cités, sur l'Ecclésiaste. Les éditeurs en ont de plus inséré beaucoup d'autres, complets ou tronqués, dans leurs Mélanges. Enfin quelques autres encore doivent être inédits.
Il ne faut pourtant pas trop se fier aux indications des catalogues. Nous avons dès l'abord pu crobe inédit un sermon conservé dans le n^ 14636 de la Bibliothèque nationale, où il commence par ces mots : Spiritus Domini replevit orbem terrarum. Eh bien, il est publié; c'est le titre 103 du livre 1®' des Mélanges. De même un sermon signalé, dans le n^ 554 de
Troyes, comme omis par les éditeurs^ est imprimé dans le même livre des Mélanges, sous le n^ 99. Nous n'avons pas, il est vrai, retrouvé dans ce fouillis deux sermons que contenait, disent les auteurs de ÏHis^ toire littéraire^ le n^ 816 de Saint- Victor. Ce volume est maintenant le n<» 14868 delà Bibliothèque nationale et les deux sermons y sont, en effet, aux fol. 83 et 87. Le premier commence par : Juda, osculo filium hominis tradis. Dominus et salvator noster, cujus actio nostra lectio...; le second par : iSedwfô ad mensœm divitis...Dei sapientia^ quœ attingit a fine usque ad finem fortiter in activis et disponit omnia suaviter... Mais il ne nous est pas suffisamment prouvé que ces deux sermons soient de notre Victorin.
Nous terminerons ce chapitre par la mention d'un sermon qu'on lit, sous ce titre, dans len® 15959 de la Bibliothèque nationale, fol. 523 : Hugo de S. Victore de filio prodigo; sdbbato secundœ hebdomadœ Quadra* gesimœ. Les premiers mots sont : Rex dives et potens, Deus omnipotens sibi filium fecit hominem. M. l'abbé Bourgain a traduit en français la meilleure part de cette parabole ingénieuse (1). Mais est-il bien certain que l'auteur soit Hugues de Saint-Victor? Dans la plupart des manuscrits, notamment dans le n" 44T de Troyes, manuscrit du xii* siècle, venu de Glairvaux, elle porte le nom de saint Bernard, et, dans l'édition de ses ÇEuvres, c'est le premier morceau de ses ParaboldB (2). On doute qu'elle soit de saint Bernard ; mais
(\) La Chaire franc, au xii« siècle, p. 216. (2) Edit. de Mabillou, 1719, t. I, p. 1251.
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ce n'est pas sur le témoignage d'un seul copiste que nous pouvons l'attribuer sûrement à notre Victorin. Elle est anonyme dans les n**» 14366, fol. 211, de la Bibliothèque nationale et 22 du collège Balliol, à Oxford. Il nous parait prudent, à nous aussi, de ne l'assigner à personne.