CHAPITRE VIII
Voiture en Espagne.
Le premier soin de Gaston, à ^n arrivée à Kruxelles, fut de se mettre en rapport avec les cours de Vienne, de Londres et de Madrid, et de leur demander des secours en hommes et en argent. La mission d’Espagne échut à Voiture , qui l’accepta avec empresse- ^ ment. Dans la situation précaire à laquelle son maître se trouvait réduit, il ne pouvait obtenir pour lui-méme une position plus agréable; là , du moins, il espérait trouver un peu de calme et de quiétude, à défaut de succès diplomatiques , difficiles à obtenir et à propos desquels il ne nourrissait aucune illusion. Muni de lettres de recommandation de M. du Fargiset du marquis de Rambouillet, qui tous les deux, ayant longtemps représenté le roi en Espagne, y avaient conservé de nombreuses et excellentes relations, il fut bientôt recherché de tout ce que la société espagnole comptait d’hommes illustres , sans en excepter le célèbre comte-duc et son confident Carnero.
L’exil dans de pareilles conditions n’efit pas été un châtiment bien miel pour une nature cosmopolite et peu sentimentale telle qu’était au fond celle de Voiture , si le délabrement de sa santé ne lui eût fait tout envisager sous de sombres couleurs. Madrid, du reste, sous le rapport du bien-être, laissait quelque peu à désirer; et s'il n’y avait pas de sonnettes à l’hôtel de Rambouillet, les palais espagnols manquaient de cheminées, ce qui était bien plus grave. Voiture étalait ses griefs dans une lettre à mademoiselle Paulet :
Dans vos plus sombres humeurs, vous
n'auez jamais esté plus solitaire , plus farouche , nv plus inhumaine , que ie le suis icy. Vous ne s<;auriez vous imaginer combien la vie que j’y fais est differente de la mienne passée : et vous vous estonnerez quelque iours, (|uand ie vous diray, que j'ay passé huit mois sans parler à vne femme, sans gronder, sans disputer, sans Joiier, et, ce qui est plus estrange , sans me chauffer vne seule fois. Cela est espouuantable seulement à raconter, l'ay souffert vn hyuer plus perçant que celuy de France, en vn lieu oii l'on ne voit poiut de robes de chambres , uy de cheminées , et où l'on ne fait iainais de feu , sinon pour le gain d'vue bataille, ou à la naissance d'vn
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Prince. Dans cette misere, j’ay souhaité souuent le feu de l’hostel de Ramboiiillet; et regretté le temps que ie refusois d'estre le Cyclope d'vne plusaymable personne, que celle qui gouueme leur Maistre
Il est assez inutile de dire ici que ses travaux politiques ne l’absorbaient guère. La cour de Madrid, là comme à Bruxelles, était prodigue de belles promesses et d’égards , sans témoigner jamais son bon vouloir d’une façon plus pratique. Ne se méprenant pas sur la situation , Voiture négociait le moins possible, et consacrait tout son temps à la société et à la littérature espagnole. Il composa même en castillan quelques pièces de vers tellement remarquables, au dire de ses amis, qu’on les attribua à Lop>ez de la Véga, un des plus grands poètes du temps ; mais s’il en faut juger par les fragments espagnols qui nous restent de lui, sa prose était fort incorrecte et sa poésie fort médiocre, pour ne pas dire plus.
\ Mademoiselle Paulet fut sa principale correspondante à cette épo- (|ue; elle le tenaTt au courant dés nouvelles littéraires, lui envoyait les dernières lettres de Bajzacet les derniers bons mots de l’hêtel de Rambouillet. Voiture, qui était fort paresseux, ne lui répondait pas avec une parfaite exactitude. Mademoiselle Paulet ne perdait jamais de vue sa propre dignité; il s’ensuivit un silence assez long, qu’il rompit le premier en faisant humblement appel à la clémence de son amie :
Mademoiselle,
Puisque la faueur que vous m'auez faite de m'escrire, ne pouuoit rece* noir de prix, et qu'il n’estoit pas en moy de la mériter; vous ne la deuiez pas discontinuer, quoy que J’aye témoigné de manquer à la reconnoistre. L’estât où j’estois il y a deux mois, me contraignit de laisser partir l’ordinaire sans vous escrire : et si cela a esté cause , comme il y a apparence, - que celuy-cy ne m'ait point apporté de vos lettres; ie vous asseure que c’est le plus grand mal que ma colique m’ait iamais fait. Puis qu’elles me $ont si necessaires , ne refusez pas , s'il vous plaist , Mademoiselle , de me donner secours : et vous qui estes si charitable pour ceux qui sont en aflliction ; témoignez de l’estre pour vue personne qui en a de tant de sortes. Vous y estes dauantage obligée , puisque la plus grande des miennes , et a laquelle ie scay moins résister, est de me voir esloigiié de vous
Il était depuis près d’un an en Espagne, et .ses ennuis étaient au comble ; toutes ses lettres à ses protecteurs de Bruxelles en |)ortenl la trace. Il écrivait à M. de Chaudebonne :
Madrid , qui est le plus agréable lieu du
monde pour les sains et les débauchez , est le plus ennuyeux pour les-
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gens de bien , et pour les malades : et lors que le Caresme empesche les Comédies , le ne sqache pas qu'il y ait vu seul plaisir dont on puisse joüir en conscience. L’ennuy et la solitude où ie m’y suis trouué, ont fait au moins en moy vn bon effet. Car ils m'ont reconcilié auec les Hures que j’auois quittez depuis quelque temps; et ne trouuant point icy d'autres plaisirs , j'ay esté contraint de gouster celuy de la lecture. Préparez-vous donc , Alonsieur, à me voir quasi aussi Philosophe que vous : et imaginezvous combien doit auoir profité vn homme, qui durant sept mois n’a fait autre chose que d’estudier, ou d'eslre malade. Que s'il est vray qu'vne des principales fins de la Philosophie, est le mespris de la vie , il n’y a point de si bon Maistre que la colique ; et Socrate ni Platon ne persuadent pas si puissamment. Elle m'a donné depuis peu vne leçon de dix-sept iours dont il me souuiendra longtemps; et m’a fait considérer beaucoup de fois combien nous sommes foibles , puis qu’il ne faut que trois grains de sable pour nous abattre
Ces allusions à la philosophie s’adressaient directement à Chaude bonne que l'âge avait rendu sérieux, et qui, dès cette épotpie, commençait à devenir dévot. Dans une autre lettre adressée à mademoiselle Paulet, il continuait ses plaintes, et cherchait à lui donner le change sur les petites aventures qui venaient parfois adoucir les rigueurs de son célibat.
Les lamentations systématiques de Voiture finirent par atteindre leur but ; et MM. de Lingendes reçurent ordre d’aller le remplacer en Espagne. Pour lui qui était libre maintenant, il ne se hâta pas autant qu’on eût pu le supposer de se rendre à Bruxelles : il résolut de prendre le chemin le plus long, et de regagner la Flandre en passant ptu* l’Afrique. Il apprenait ainsi son départ à mademoiselle Paulet :
l’espere sortir d’icy dans trois ou quatre
iours, pour commencer la promenade, dont ie vous auois escrit; et aller voir le Portugal et l’Andalousie. Quelques-vns m’en vouloient dissuader, pour les chaleurs qu’il y aura en ce temps. Mais afin de me déniaiser, ie suis résolu de voir vn peu de monde : et pour me remettre d'vn hyuer que j’ay esté icy sans me chauffer ; ie m’en vay chercher les iours caniculaires en Afrique, et passer l’esté en vn pais où les hirondelles passent l’hyuer. . . .
Il avait compté sans MM. de Lingendes, qui arrivaient, mais avec une lenteur désespérante; ils le firent attendre [Kuidant près d’un mois. Il prit enfin congé du duc d’Olivarez, qui lui dit en le quittant : « N’oubliez pas Je m’écrire; si ce n’est d’affainîs, ce sera toujours de belles choses. » Il se mit en route, voyageant à petites journées et s’arrêtant parfois a badiner dans les hûtelleries. A Gre-
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nade, la vue des moiiuiiipiits qui l’entouraient lui rappelait mille souvenirs de gloire et de chevalerie. C’est de là qu’il envoyait à mademoiselle Paillet ses premières impressions de voyage, où la peinture des lieux se mêle agréablement aux déclarations les plus tendres :
le suis arriué à Grenade sans auoir veu le
soleil; si ce n'est aux heures qu’il se couche et qu'il se leue. Il est icy si dangereux , que les yeux que Bordier a quelque-fois comparez à luy, ne le sont pas dauantage. Aussi bien qu'eux, il brûle tout ce qu'il voit ; et n’est gueres moins à craindre que le feu du Ciel, le m’en suis sauué dans les tenebres ; et mettant tousiours toute la terre entre luy et moy. le me repose à cette heure à l'ombre d'vne montagne de neige , dont cette Ville est couuerte. Il y a trois iours que ic vis dans la Serra Morena , le lieu où Cardenio et Dom Quichotte se rencontrèrent : et le mesme iour ie souppay dans la / 'enta , où s'acheuerent les auentures de Dorothée. Ce matin j'ay veu et Àlhambra, la place de f 'iuarambla , et le Zaccatin: et la riie où ie suis logé se nomme ia caile de Abenamar, Abenamar , Abenamar Moro de ta Moreria. l'ay beaucoup de plaisir à voir les choses que j’auois imaginées. Mais J'en ay bien dauantage à imaginer celles que j'ay autresfois veués; quelques excellents que soient les objets qui se présentent à mes yeux, mes pensées m'en font tousiours voir de plus beaux; et ie ne donneroi< pas les images que ie garde dans ma mémoire , pour tout ce que ie voy de plus réel et de plus précieux. Hier en considérant les allées et les fontaines de Generalife, et souhaitant d'y voir Galiane, et Zafde, Daxare , en l'estât qu'elles y auoient esté autrefois ; j'y desiray encore dauantage vne autre personne. Aussi, à la vérité, est-elle mille fois plus galante et plus aimable. Xarife mise auprès d’elle, perdrait son nom et sa beauté. Auec ces enseignes, ie pense que ie donneray assez à entendre qui elle est. Mais cela est cruel , Mademoiselle, qu’il m’en faille parler auec tant d'artifice et de précaution; et que j'aye peine à me résoudre de dire que c'est vous. Vous douez pourtant me permettre d’estre galant a cette heure que ie me Irouiie à la source de la galanterie , et au lieu d’où elle s'est espanduè par le monde. Au sortir d'icy, ie me rendray, | Dieu aidant, dans quatre iours à Gibraltar. De là i'ay résolu de passer à Ceuta ; et d’aller voir te lieu de vostre naissance, et vos parens qui régnent | dans les déserts de. cepau-là (I)
Chemin faisant, il observait les mœurs et les usages du pays, qu’il retraçait avec une sûreté de jugement qu’on n’aurait pas soupçonnée dans un homme aussi indifférent à toutes les clioses sérieuses. Son admiration pour l’Espagne physique et son incroyable richesse
(I] Allusion au surnom do lionne qu'à l'hôtel de Ramhoiiillet un donnait .1 mademoiselle l’aulet.
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lui faisait faire un retour sur les habitants, et il suffit de parcourir les lignes suivantes pour se rendre compte de la décadence espagnole, qui commençait déjà, et qui dans l’espace d’un demi-siècle devait marcher d’un pas si rapide :
La paresse des Espagnols est si grande ,
qu’on ne les a iaroais pu contraindre à balayer deuant leurs portes. Quand il pleut, ceux qui apportent du pain à Madrid des villages, ne viennent point , quoy qu’ils le vendissent mieux ; et souuent il y faut enuoyer la Justice. Quand le bled est cher en Andalousie, s'ils en ont en titille, ils ne prennent pas la peine de l’y enuoyer ; ni les autres d'en venir quérir ; et il faut qu’on leur en porte de France, ou d’ailleurs. Quand vn villageois qui a cent arpens en a labouré cinquante; s'il croit en auoir assez, il laisse le reste en briche. Ils laissent venir les vignes d'elles-mesmes . et sans y rien faire. Vn Italien qui tailla la sienne; en trois ans la racheta de prix. La terre d’Espagne est très fertile : leur soc n’entre que quatre doigts dedans; et souvent rapporte quatre-vingts pour vn. Ainsi , s'ils sont panures, ce n’est que parce qu’ils sont vogues et paresseux
Il touchait enfin aux colonnes d’Herculc. Arrivé là, en attendant le départ du navire qui doit l’emporter en Afrique, il écrit à M. de Chaudebonne pour l’instruire de ses projets et lui dépeindre les charmes de l’Andalousie qu’il va bientAt quitter ;
Monsieur,
le vous escris à la veuë de la terre de Barbarie : et il n'y a entre-elle et moy, qu’vn canal , qui n’a au plus que trois lieues de largeur; quoy que ce soit l'Ocean, et la mer Mediterannéetoutensemble. Vous serez estoniié de voir si loin vn homme, qui prend si peu de plaisir à la courre , et qui auoit tant de haste de se rapprocher de vous. Mais l'auis que l’on m'a donné , que cette saison n’estoit guere propre à la nauigation pour les grands calmes qu'il y a ; et que difücilement ie trouuerois embarcacion deuant le mois de Septembre; m’a fait naistre i’enuie et le loisir de faire celte promenade. Et i’ay mieux aymé souffrir le trauail du chemin , que l'oisiueté de Madrid. De sorte qu’apres auoir veu à Grenade tout ce qui y reste de la magnilicence des Boys Mores, VAIlutnihra , le Zacatln , et cette célébré place de / 'iuarambla , où i'auois imaginé autrefois tant de tournois et de combats ; ie suis veuu iusqu'à la pointe de Gilbraltar ; d'où aussitost que l’on m’aura équipé vne frégate, i’esi)ere passer le Destroit, et voir Ceuta , et au retour de là , prendre le chemin de Galis, San-I.ucar, et Seuille , et me rendre à Lisbonne. lusques icy . Monsieur, ie ne me suis point repenty de cette entreprise , laquelle en cette saison a semblé téméraire à tout le monde. L’Andalousie m’a reconcilié auec tout le reste de l'F-spagne : et l'ayant passée en tant d'autres endroits , ie serois bien fasche de ne l'anoir point rené en celuy seul par où elle peut paroistre belle.
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Vous ne trouuerez pas estrange que ie loüe un pais , où il ne fait iamais froid , et où naissent les cannes de Sucre. Mais ie vous asseure qu’il y a icy tel melon, que l’on pourrait venir manger de quatre cens lieues : et cette terre , pour laquelle tout vn peuple erra si long-temps dans les déserts, ne pouuoit estre, à mon anis, gueres plus délicieuse que celle-cy. l’y suis seruy par des esclaves , qui pourraient estre mes maistresses : et sans péril , j’y puis partout cueillir des palmes. Cét arbre , pour qui toute l’ancienne Grece a combattu , et qui ne se trouue en France que dans nos Poètes : n'est pas icy plus rare que les oliuiers-, et il n’y a pas vn habitant de cette coste , qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit tout d’vne veiië les montagnes chargées de neiges , et les campagnes couuertes de fruits. On y a de la glace en Aoust, et des raisins en Januier. l.’hyuer et l’esté y sont tousiours meslez ensemble : et quand la vieillesse de l’année blanchit par tout ailleurs , elle est icy tousiours verte de lauriers, d’orangers et de myrthes. le vous auouë, Monsieur, que ie tâche à vous la faire sembler la plus belle qu’il me sera possible. Et vous ayant exagéré autrefois , le mal que j’ay rencontré en Espagne ; si ie ne m’en veux pas desdire , ie croy au moins estre obligé de vous descrire auantageusement ce que j’y trouue de bon. Cependant , il y a de quoy s’estonner qu’vn homme aussi libertin que moy se haste de quitter tout cela , pour aller trouuer un Maistre. Mais , à la vérité , le nostre est tel , qu’il n’y a point de delices que l’on doiue preferer à l’honneur et au contentement de le sentir. Et la liberté , qui est estimée la plus aimable chose du monde, ne l’est pas tant que Son Altesse. Vous sravez que ie n’ay gueres d'inclination à la flaterie : et vne des plus remarquables singularitez qui soient en Monseigneur, est de ne la pouuoir souffrir. Mais il faut auoüer qu’outre les autres vertus que la grandeur de sa naissance luy donne , son affabilité et sa bonté , la beauté et la viuacité de son esprit, le plaisir auec lequel il escoute les bonnes choses, et la grâce dont il les dit luy-mesme; sont des qualités , qui a peine se trouuent nulle part au point qu’elles paraissent en luy. Et si ce n’est que pour voir quelque chose de rare que ie cours le monde, ie n’ay que faire de passer plus loin, et ie feray mieux de me ranger auprès de sa personne, le considéré icy tout ce que ie voy, auec plus de curiosité que ie n’en ay de nioy-mesme , pour satisfaire quelque iour à celle de Son Altesse
Ce panégyrique de Gaston qui termine la lettre, et que j’abrège, a tout l’air d’une satire, appliqué à un homme aussi égoïste et aussi ingrat que le frère de Louis XIII ; mais il faut convenir que Voiture avait une tendance singulière ù confondre le vrai et le faux, suivant l’intérêt du moment. La femme à laquelle il écrivait était invariablement la plus belle et la plus spirituelle du monde, et le personnage auquel il s’adress<iil, le génie le plus illiistie et le cavalier le plus ,tceompli de son temps. Son cœur était entièrement ù la remorque de .son esprit.
VFE ÜE VOITl'RE.