CHAPITRE IX
Voiture passe en Afrique et en l'orhigal. — Il revient à Bruxelles.
Après quelques jours d’attente, il franchit le détroit de Gibraltar et aborda en Afrique. Gn arrivant dans cette terre classique de la barbarie, sa première pensée ftit pour mademoiselle Paillet. Il y avait entre les lions du désert et la lionne de l’hétel de Rambouillet un rapport assez direct, et ce rapprochement ne pouvait échapper à un homme passionné pour l'antithèse. Voiture s’empressa de lui écrire :
Mademoiselle,
Enfin ie suis sorti de l'Europe, et j'ay passé ce détroit qui luy sert de bornes. Mais la mer qui est entre vous et moy, ne peut rien éteindre de la passion que j’ay pour vous : et quoy que tous les esclaues de la Chrestienté se trouuent libres en abordant cette coste, ie ne suis pas moins n vous pour cela. Ne vous estonnez pas de m’oiiir dire des galanteries si ouuertement. L'air de ce pais m'a desià donné ie ne sçay quoy de félon, qui fait que ie vous crains moins : et quand ie traitteray désormais auec vous, faites estât que c'est de Turc n More. Il ne vous doit pas pourtant desplaire que l'on vous parle d'amour de si loin : et quand ce ne seroit que par curiosité, vous deuez estre bien-aise de voir des poulets de Barbarie. Il manquoit à vos auentures d'avoir vn Amant au delà de l'Océan ; et comme vous en auez dans toutes les conditions, il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde, le grauay hier vos chiffres sur vne montagne qui n'est gueres plus basse que les estoilles, et de laquelle on decouure sept royaumes ; etj'enuoye demain des cartels aux Mores de Maroc et de Fez, ou ie m'offre à soustenir, que l'Afrique n'a iamais rien produit de plus rare, ni de plus cruel que vous. Apres cela. Mademoiselle , ie u'auray plus rien à faire icy , que d'aller voir vos parens : à qui ie veux parler de ce mariage , qui a fait autresfois tant de bruit , et tâcher d'auoir leur consentement : afin que personne ne s'y oppose plus. A ce que j’entens ce sont des gens peu accostables. l'auray de la peine à les trouucr. On m'a dit qu'ils doiuent estre au fonds de la Lybie : et que les lions de cette coste sont moins nobles , et moins grands
Dans une seconde lettre, signée Léonard, il continuait cette longue idaisanterie de la lionne ; et en retour de ces nondtreux paquets que
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lui expédiait inadeinoisolle Paillet, et dont le port était trop c.Iut à son gré, il lui envoyait plusieurs lions en cire rouge :
Mademoiselle,
Ce IJon ayant esté contraint, pour quelques raisons d’Estat, de sortir de Libye, auec toute sa famille , et quelques-vns de ses Amis : j’ay creu qu’il n’y auoit point de lieu au monde où il se pust retirer si dignement qu’aupres de vous : et que son malheur luy sera heureux en quelque sorte, s’il luy donne occasion de connoistre vne si rare persoune. Il vient en droite ligne d’vn Lion illustre , qui commandoit il y a trois cens ans sur la Montagne de Caucase ; et de l'vn des petits>Ols duquel on tient ici qu’estoit descendu vostre bisayeul, celuy qui le premier des Lions d'Afrique passa en Europe. L’honneur qu'il a de vous appartenir, me fait esperer que vous le receurez auec plus de douceur et de pitié, que vous n’auez coustume d’en auoir : et ie croy que vous ne trouuerez pas indigne de vous , d’estre le refuge des Lions affligez. Cela augmentera vostre réputation dans toute la Barbarie : où vous estes desia estimée plus que tout ce qui est delà la mer; et où il ne se passe iour que ie n’entende louer quelqu’vne de vos actions. Si vous leur voulez apprendre l’inuention , de se cacher sous vne forme humaine, vous leur ferez vne faueur signalée. Car par ce moyen ils pourroient faire beaucoup plus de mal , et plus impunément. Mais si c’est vn secret que vous vouliez reseruer pour vous seule , vous leur ferez toûjours assez de bien , de leur donner place auprès de vous, et de les assister de vos conseils. le vous asseure. Mademoiselle, qu’ils sont estimez les plus cruels et les plus sauuages de tout le paîs ; et J'espere que vous en aurez toute sorte de contentement. Il y a auec eux quelques lâonceaux , qui pour ieur jeunesse , n’ont encore pif estrangler que des enfans et des moutons. Mais ie croy qu’auec le temps, ils seront gens de bien , et qu’ils pourront atteindre à la vertu de leurs peres. Au moins scar-je bien qu’ils ne verront rien auprès de vous , qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur; et qu’ils y seront aussi bien nourris, que s’ils estoient dans leur plus sombre forest d’Afrique. Sur cette espérance , et l’asseurance que J'ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce qui est de la générosité , ie vous remercie desia du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure que ie suis, etc.
Léonabo,
rtnuverneur des l.îont du n>i de Maroc.
Il y avait dans Voiture un coin de vanité qu’il cherchait vainement à dissimuler, et qui, à son insu, se faisait jour à chaque instant. Pour avoir franchi la faillie distance qui sépare l’Espagne européenne de l’Espagne d’Afrique, il se fût volontiers comparé à Marco Polo oti à Christophe Colomb. Du Portugal oti il venait tle débarquer, il écrivait ainsi à mademoiselle Paulet :
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Depuis que ie suis partj de Madrid
fait deuaut que de Tenir icy, deux cens cinquante lieues d’Espagne, qui n'en valent gueres moins que cinq cens de France. Ce n’est pas mal aller pour vn homme qui auoit les jambes si roides , et à qui on reprochoit qu’il ne pouToit marcher. l'ay iugé tout ce ce chemin bien employé, lors qu’en arriuant en ce lieu , j'y ay trouvé les lettres qu’il vous a plu me faire tenir, du troisiesme luillet
En 1633 Lisbonne était encore une ville espagnole, et Voiture put observer de près les frémissements de la nationalité portugaise, qui sept ans plus tard devait rompre ses fers avec l'aide de la France. C’est à ce propos qu’il écrivait les lignes suivantes à M. de Montausier, le frère du Misanthrope :
Si le séjour de Barbarie ne vous plaist pas ,
l’on a eu icy auis que l’isle de Madere est sur le point de se reuolter; et qu’elle se veut donner au premier qui la voudra défendre de la domination d’Espagne. Imaginez-vous , ie vous supplie , le plaisir d’auoir vn Royaume de Succre ; et si nous ne pourrions pas viure là auec toute sorte de douceur. Quelques grands que puissent estre les charmes et les engagemens de Paris; selon que ie vous connois, ie sçay qu’ils ne vous àrresteront pas en vne occasion comme celle-là. Et si quelque chose vous peut rcte- * nir, ce sera seulement l’incommodité du chemin , et la peine de vous leuer matin. Mais , Monsieur, les Conquerans ne peuuent pas tousiours dormir jusques à onze heures. Les couronnes ne s’aequierent pas sans trauail , mesmes celles qui ne sont que de lauriers ou de myrthes, s’achètent bien chèrement; et la Gloire veut que ses amans souffrent pour elle
Le marquis ne répondit pas à ce séduisant appel, et bientôt après il trouvait un trépas obscur dans les gorges de la Valteline. Cependant Voiture recevait l’ordre de bftter son départ, et à la fin du mois d’octobre il songea à rejoindre son maître. Mais à cette époque tout voyage était une source d’embarras. Il nous dépeint longuement les obstacles qui s’opposaient à son retour :
L'on m’a dit aujourd’huy que nous partirons dans cinq iours. De sorte qu’il me faut acheter vn lit , des matelats , des couuertures, vn petit troupeau de moutons, vingt bestes à corne, einquantes poules, et quelques chats de volîere. Car le Capitaine ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela , il faut que j'escriue à Seuille, à Madrid , en Flandres , en France , à mes Amis , et à des Marchands , ,i des Ministres, a des Amies, et à des Maitresses. Et ce qui est le plus embarrassant, il me faut tous les iours respondre à vn poulet Portug.nis , que . par ma fuy, ie ne puis lire ni entendre
Qu’on joigne à tout cela les délices de Lisbonne, sa santé rnffer-
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mic, sa gaieté leveiuie, et l’on ne s’étonnera pas qu’il envisageât avec moins de satisfaction ce départ aprt-s lequel il avait tant soupiré.
Les lignes suivantes confirment ce soupçon :
Certes , si j'estois assez sage pour n’aymer
personne , de ceux que ie ne vois point : ie n’aurois guere eu de meilleur temps en ma vie , que celuy que j’ay passé depuis trois mois ; esloigné de toutes sortes d’embarras et d’affaires; et n’entendant de nouvelles que celles que de temps en temps il vous plaisoit de m’apprendre. I.e vray secret, pour auoir de la santé et de la gayeté, est que le corps soit agité , ' et que l’esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour l’ordinaire, il nous arriue tout au rebours. Lors que nous pensons nous reposer, nous nous trauaillons le plus. Le trot de la plus meschante mule, ne lasse pas tant , que d’attendre Carnero sur les bancs de la Secretairerie : et la moindre mauuaise affaire , tourmente dauantage que le plus mauuais temps , ou le plus mauuais chemin. *
Il avait cent fois raison, et les événements dont il allait être témoin ne devaient pas changer sa manière de voir. Il fallut pourtant s’embarquer. Arrivé à Douvres sans encombre, il y passa huit jours, retenu par les vents contraires, et regagna la Flandre.
Ce nouveau séjour à la cour de Monsieur ne lui offrit rien de fort ' agréable. 11 se voyait contraint de manœuvrer habilement entre ses divers protecteurs, qui ne vivaient pas toujours en parfaite harmonie, et il s’efforçait (tâche difficile) de les flatter tous sans en mécontenter aucun. Puylaurens s’était brouillé avec le père de Chanteloubc, confident de Marie de Médicis. La mère et le fils épousaient la querelle de leurs favoris, et bientôt la reine, presque insultée par Puylaurens, prit le parti de négocier séparément avec le roi et le cardinal ; mais ce fut sans succès.
Un accord entre Monsieur et la cour de France présentait moins de difficulté; mais Richelieu, qui cédait facilement sur tous les autres points, dcvenjût intraitable lorsqu’on lui parlait de reconnaître ( la validité du mariage de Gaston. Les négociations n’avançaient pas , lorsqu’une tentative d’assassinat fut sur le point de changer la face des choses. Le 3 mai 1634, un homme aposté pour tuer Puylaurens lui tira, de vingt-cinq pas, un coup de carabine sur les huit ou neuf heures du soir, lorsqu'il montait l’escalier qui conduisait à la salle du palais, accompagné de huit ou dix gentilshommes. La carabine, qui avait un calibre d’une grosseur prodigieuse, était chaigée de vingt-cinq balles de pistolet; maison n’y avait pas mis assez de poudre pour chasser avec violence une si grande quantité de projectiles, et le coup n’eut presque pas d’effet. Puylaurens fut seule-