‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 149 sur 229 · I.ETTUK XI · texte numérisé non relu

I.ETTUK XI

l’ay bien de la honte à vous le dire. Mais ce malheureux, qui deuoit estre mort il y a si long-temps, est encore au monde. Et apres auoir esté quinze iours sans oüir de vos nouuelles, ic suis en estât de vous mander des miennes. Il est vray, qu’elles sont si mauuaises, et les déplaisirs qui me pressent, si insupportables, que si ie m’en tire par quelque sorte que ee soit, vous iugerez bien , que ce n’est pas manque de sentiment et de resolution; et que dans les tourmens où ie suis, il faudroit beaucoup moins de courage pour endurer la mort, que pour souffrir la vie. Et certes, celle que ic meine ■'est si mal-heureuse : que desia mille fois ie me serois résolu de la perdre, si j’osois me donner (|uclquc contentement lors que ie ne vous voy pas; et si vous ne m’auiez appris que ce n’est pas estre tout à fait malheureux, que d’auoir le plaisir d’vne mort volontaire. Il faut donc, (pie ce soient mes douleurs toutes seules, qui acheuent de me la donner : et ie veux aller à ma fin pas à pas, sans la haster d’vn demy iour. Aussi bien , quoy que le regret de ne vous plus voir, me couste desia plus do cent mille larmes, ic n'ay pas enenre assez pleuré voslre absence : et ayant tant de mal-heurs à plaindre, ie ne dois pas estre si tost prest de jetter le dernier soùpir.

A l.A MESME.

LETTRE XII

Depuis que vous nous auez laissez, il n’a point coulé de moment, qui n’aye adiousté quelques nouveaux déplaisirs aux miens : et ie n’ay point passé d’heure, cpie ie ne l’estimasse celle de ma mort. Mais ie voy bien (|ue mon aine, sou.s la triste.sse (pii l’accable, n’a pas seulement la force de sortir ; et (pic si elle se tient encore dans

m MONSIEVH DE VOITVKE.

mon corps, c'est connue ces Paresses des Indes, dont l'on vous parloil, il > a, ce me semble, plus de cent ans, qui ne se peuuent résoudre de quitter l'arbre où il n'y a plus de quoy les nourrir; et <(ui ayment mieux mourir en langueur, que d’auoir la peine de changer de demeure. le vous asseure que ic n’encheris rien dessus la vérité : et ce grand esprit, qui vous fait imaginer si facilement toutes choses, ne vous sçauroit faire comprendre la moitié de nies ennuis. le passe les iours entiers, sans ouurir les yeux; et la plus grande part de la nuit sans les fermer. Et ce qui vous doit estonner dauantage, ces maunaises heures d'impatience, et de desespoir; et CCS nuits que la crainte de vous auoir déplù me faisoient veiller auec tant de mortelles inquiétudes : ie les regrette à cette heure, comme des joyes perdues, et des douceurs de ma vie passée. Voilà le cliastiincnt que meritoit la plus grande folie qui fut ianiais; et les |ieincs qu'il faut que ie souffre pour vous auoir sceu trop bien connoistre. Mais au milieu de toutes ces afflictions, quoy que ie voye bien qu’il n’y a autre issue, que celle de ma vie, et que toutes les faneurs du Ciel, et de la fortune, sont trop foiblcs pour m'en retirer ; ie croy encore, sans ipie ie me puis.se imaginer comment, qu’il ne vous seroit i>as imivossible de me faire mourir bien-heureux, et (|ue tout ce que le reste ilu monde ne |>ourroit pas, vous le fMjurrie/ toute seule.

\ LA MESME

i.m'KK .\iti.

l’es()erois tirer cétauantage de la solitude, où vous m’auiez lais.sé, que ie n’y serois dinerty de personne; et qu’estant en vn lieu, où ic n’ay point du tout de connoi.ssance, j’aurois loisir de vous mander quelqu’vne de mes pensées. Mais voila qu’à peine me ilonne-t-on le temps de vous rien dire, pour m’emmener à Eontaincbleau : et la fortune me présenté vne occasion importante d’y aller , exprès comme ie croy, pour m’oster le contentement de vous escrirc. Au moins (juelque beau-semblant qu’elle me puisse faire, i’ay trop de sujet de me défier d’elle , apres en auoir reccu de si mauuais offices : et ie ne pense pas, qu’elle voulust plus se remettre bien auec vn homme, à qui elle a fait tant de mal. Toutesfois, m’ayant conserué jusques icy au milieu de tant de maux, ie pourrois cs|)cror, si

LtriKES

ie n’auois perdu tout courage, qu’elle me reserue à quelque chose de grand ; et que peut-estre elle veut faire voir eu moy quelques -vus de ses miracles, puisque desia elle y en a fait vn si estrange, en me saunant la vie. Mais la derniere faucur qu’elle m’a faite, est beaucoup plus grande que celle-là : et ie luy suis plus redeuable , de m’auoir fait retrouuer par le plus grand bonheur du monde, la première Lettre qu’il vous a pieu m’écrire, apres auoir esté deux iours esgarée. le ne sçay, si ie vous le deuois auoir mandé. Mais dés l’heure quelle fut entre mes mains : ie reconnus que ie puis encore receuoir quelque joye, lors que ie ne vous vois point: et tant que j’ay esté à la lire, ie doute si j’ay esté affligé de vostre absence. Ne croyez pas que cela soit peu de temps. Car c’est presque tout ccluy qui a passé depuis que ie l’ay receiië : et c’est la seule occasion où mes yeux in’ayent seruy auec plaisir, depuis que ie ne vous vois plus, le vous jure, que ie vous dis cecy auec vérité, quoy que j’aye veu plus d’vne fois vos deux bonnes amies; et que ie n’ay rien trouué d’agreable dans le ton de la voix de l’vnc, ny dans l’action de l’autre. Toutes les fois que j’ay esté chez celle, auec qui ie vous laissay, les vers du Tasse que ie la priay de lire, ont fait la moitié de son discours, et ses gestes, l’autre. Et quoy que ce soient deux choses excellentes en leurs esjvcces; cela pourtant n’a pû empescher, que ie n’aye esté aussi triste que la première fois que vous m’y auez veu : et ie n’ay rien trouué en elle, qui ne me doiiie consoler de l’aduis que vous me donnez, que ie n’en sçaurois iamais estre aimi’*. Toutefois son amitié me pourroil estre plus vtile que vous ne pensez : et ie la deurois rechercher auec plus de peine que ie ne fais pas; puis qu’elle est assez résolue, pour tuer ceux qu’elle aime, quand ils sont aussi mal-heureux que moy. .Mais ie vois bien, qu'elle ne n>'accordcroit pas cette faucur sans connoissance de cause, et que deuant que de me faire mourir, elle me voudroit mettre à la question. Au moins elle commenta à me la donner le dernier iour que ie l’ay veué, et me fit beaucoup de demandes touchant la cause de mon transissement qui dure encore. Mais vn homme <|ui sçait supporter vosU'e absence , sçaura bien endurer la gesne ; et il n’est pas à croire, que les tourmens me fassent rien dire, puis que ie suis tant accoustumé à souffrir ; et qu’ayant desia confessé vue fois, ie n’ay pas veu que pour cela on ait en rien diminué les miens. C’est à vous, *’* à qui ie fais ce reproche, et de qui, ce me semble, ie me dois plaindre ; que vous ayant adiioüé mon crime, vous ne soyez pas assez juste pour me faire mourir, ny assez IxMine pour me laisser viure. le vous demande l’vn ou l’autre de

DE MONSIEVH DE VOITVRE. 409

toute mon affection : et si ie ne puis esperer de vous faueur, au moins faites-nioy justice. Mais quoy que vous ordonniez, ie vous supplie que ie l’entende de vostie bouche : et il m’importe peu , que ce soit la vie ou la mort, pounieu que j’aye l’vn des deux en vostre presence. Il n’y a point d'entreprise hazardeuse, dont ie ne vienne à bout ; ny de cliasteaiix enchantez, où ie n’entre sous vostre conduite. Que si les enchanicmens qui empeschent qu’on ne vous voye, doiuent estre acheuez par le plus fidele, ou le plus amoureux homme du monde : ie vous asseure que ie les dois mettre à fin, et que cette aduenUiie ne peut estre deuë h vn autre qu’ù moy. Mais, voila que M. de B. auec qui ie m’en vay, m’enuoye dire qu’il est prest de partir ; et ie n’oserois le faire attendre, car ie l’honore beaucoup. Il a vue maison au Marais où il doit aller dans quinze iours. 11 me faut plus de loisir que ie n’en ay, pour respondre à des Lettres qui ont besoin de commentaire. 'Vous me donnerez donc, s'il vous piaist, du temps pour cela. Car iusques icy, à j)eine en ay-je eu assez pour les bien entendre.

Page 1