‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 151 sur 229 · A MADEMOISELLE DE M · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE M

LETTRE XVII

Mademoiselle,

le ne dors qu’aiiec beaucoup de peine. l’ay perdu le goust de toutes choses. L’vsage mesme de l’air ne m’est pas libre ; et ie ne respire pas tant que ie soûpire. Voila l’estât où ie suis, depuis que ie ne vous ay veué. Il est vray, que ie ne suis pas asseuré d’où cela me vient ; et que ie ne sçay si c’est vn effet de mon rhume ou de mon amour. 'Toutesfois , il y a apparence que c’est vous qui faites mon plus grand mal; puis que le plus grand soulagement que j’y trouue est de vous escrirc. Sans mentir, ie ne vous vis iamais si aymable que vous Testiez l’autre iour. Nonobstant ce que vous sçauez, qui eust pù faire peur à vn autre; ie vous trouuay la plus jolie chose du monde : et quoy que vous me chassassiez de temps en temps, et que vous eussiez changé vostre humeur en celle de Mademoiselle de S. Martin , vostre entretien me sembla trcs-agreable. Cela me fait voir, qu’outre les choses qui paroissent en vous, il y a encore quelque enchantement secret, qui fait que Ton vous ayme ; et que vous ne sçauriez iamais, quoy qu’il vous arriue, n’estre pas belle et n’estre pas douce. Au milieu de tous vos mépris, ie ne vous sçaurois trouuer cruelle. Lors que vous me déchirez le cœur, et que vous le mettez en mille pièces, il n’y en a pas vne qui ne soitàvous:et vn de vos soùris conlit toutes les plus ameres douleurs, que vous me faites souffrir. Aymant toutes les choses douces; ie ne puis trouuer mauuaises celles que vous faites : et la mort mesme me semblera bonne de la façon que vous l’apprestez. Puis que ie trouue tant de goust en vos défaueurs, iugez combien vos faneurs me toucheroient : et ayez le plaisir, au moins vne fois, de voir l’effet qu’elles feroient en moy. Vous sçauez qu’il ne m’en faut pas tant pour me contenter ; et que sans qu’il vous en eouste beaucoup, vous me pounez accorder tout ce que ie desire.

Page 1