‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 152 sur 229 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

Voicy la (lualriesme lettre que ie vous esi-ris, sans auoir de vos

DE MONSIEVR DE VÜITVKE

nouuellcs. Si c’est la faute de la Fortune , c’est le plus grand malheur du monde. Si c’est vostre faute, c’est la plus grande cruauté que vous listes iamais. Cependant, ie ne me puis empescher de vous faire souuenir de moy : et sans voir que cela puisse estre bon à rien , ie vous escris des lettres, sans y attendre de réponse ; et des plaintes ausquelles ie n’espere pas satisfaction. La dernicre fois que ie vous écriuis, ie croyois m’estre mis en repos. Mais, à ce que ie vois, il n’en faut plus attendre, depuis qn’vne fois en sa vie on vous a veuë. Cette image , que ie croyois à demy effacée dans mon» esprit, y est reuenué auec toutes ses couleurs, et auec plus de lumière que iamais. Elle remplit tellement mon ame , qu’il n’y a plus de place pour toutes les autres choses : et celles qui sont icy, sont plus.loin de moy, que vous qui en estes à plus de cent lieues. C’est dommage, sans mentir, que la plus belle personne du monde, soit aussi la plus ingrate, et la plus cruelle; et qu’auec tant de raison de ne vous aimer pas, il se trouue tant de sujets , et mesme tant de nécessité de vous aimer. Voyant que vous ne me teniez pas ce que vous m’auiez promis, j’auois fait tout ce quej’auois pû pour me remettre en liberté, et pour me tirer de vos mains. Apres tout, m’y voila retombé mieux que iamais : et tous mes efforts ne m’ont do rien seruy, qu’à m’apprendre de ne plus tenter vne autre fois vne chose impossible ; et de ne pas adjouster à tant d’autres peines , celle de chercher des remedes où il n’y en a point. Vous pouuez donc me faire tel traitement qu’il vous plaira, sans que ie m’en puisse ressentir. le n’ay plus de cœur, ni de force , ni de resolution contre vous. Mais il est, ce me semble , de vostre générosité , de ne pas faire de mal à vn homme qui s’abandonne entièrement à vostre mercy; et de ne pas rendre malheureuse, la plus soùmisc, la plus desinteressée , et la plus parfaite passion qui fut iamais.

LETTRE XIX

Il fait vn des plus beaux iours que l’on ait veus de l’Esté; ie suis , ' à Liancourt , qui est \ti des plus agréables lieux <lu monde : ie suis auec trois des plus aymables personnes de France : et ie m’enferme tout seul pour vous écrire. Par-là vous jugerez bien que ie ne suis ]>as en si mauvaise humeur que la derniere fois; et que cette lettre sera plus douce que l’autre. Vne heure apres l’auoir enuoyée , ie m’en repentis : et le mesme soir ie receus la vostre qui achcua en-

LEITIŒS

tierement de m’appaiser. Non pas que ie ehaiigeassc d’opinion , ei que ie ne jugeasse que mon ressentiment estoil juste. Mais ie ne sçaurois plus auoir contre vous de colere qui dure ; et ie vois bien que vous ne me stauriez faire de si gi-and déplaisir, que vous ne me le fassiez oublier auec trois paroles. Car enfin , mon affection est à cette heure au point où vous disiez vne fois à saint Clou, qu’elle deuoit estre : et quand ie vous aurois conuaincuë d’vne infidélité , non pas d’vne négligence, ie ne pourrois pas m’cmpescher de vous aymer. Puis-que j’auois à estre si absolument sous le pouuoir de quelqu’vn ; au moins c’est vn grand bon-heur pour moy de ce que ie suis tombé entre les mains d'vne personne si bonne , si inste , et si raisonnable , et qui dispose de moy auecque plus de soin , de bonté et de raison que ie n’eusse pù faire moy-mesme. le pourrais IKiurtant vous reprocher ù cette heure , que vous n’auez pas esté assez soigneuse de mon repos. Car dites le vray, à quoy aucz-vons songé de me mander, que la Fortune vous a fait d'estranges tours , sans me dire ce que c’est . et me laisser le reste à deuiner 1 C’est la plus belle inuention du monde, pour me faire imaginer et ressentir tous les mal-heurs qui peuuent vous estre arriuez. Au lieu que j’en serais quitte pour quelques-vns , si vous m’auiez mandé ce qui en est. Ostez-moy vistement de cette peine ; qui est, ie vous iure, vne des plus grandes que j’aye eue de ma vie. le vous écris auecque beaucoup de haste et d’interruption. Car voila que l’on m’appelle, et que l’on heurte à la p<irte de ma chambre. Mais ie ne me puis pas résoudre à vous écrire vne courte lettre : et vous la trouueriez, peut-estre, plus mcscliantc que l’autre, si elle n’estoit pas assez longue. l’ay baisé la vostre mille fois; et ie ne l’ay guere moins leuë. Elle est la plus jolie et la plus obligeante du monde. Mais , au nom de Dieu , écriuez-moy sans soin , afin que vous m’écriuiez auecque plaisir ; et parlez-moy dans vos lettres auecque la mesme naïfueté que vous me parliez dans vostre chambre. le ne connois que trop vostre esprit. Ne vous en mettez pas en peine, et faites-moy connoistre vostre affection comme ie souhaite. l’ay vne extrême joye de ce que vous estes auecque la personne que vous me mandez. Car staciiant combien vous l’aimez, et combien elle est aimable; ie sçay que ce vous est vn extrême soulagement que de l’auoir. Vous me mandez qu’elle me connoist à cette heure, aussi bien que vous. Quov ! luy auez-vous dit toutes mes mauuaises humeurs'? hiy auezvous conté combien ie suis mesdiant? et (|uelles peines ie vous ay données? Sans mentir, vous estes vne mcscliantc femme, si cela est : et ie sçay bien ce qiu; ie luy diray de vous , pour me vanger,

ÜK M0NH.1EVK DE VOITVUE. iir,

quand ie la verray . Il n'csloit pas nécessaire de me dépeindi'c si bien ; et il viilioit mieux me faire vn peu moins ressemblant , et me faire plus aimable. Car elle qui aime tant vostre repos, qui n’a point de jalousie pour vous, et qui aime tant ce que vous aimez : j’ay peur qu’elle me veuille mal de ce que ie vous ay tant tourmentée ; et qu’elle croye que ie ne suis guère honneste homme, quand elle sçaura que j’ay esté si jaloux. Mais ie vous prie , de quelque sorte que ce soit, donnez-luy bonne opinion de moy. Car sur toutes choses, ie désire estre bien auec elle ; et à cette heure que ie croy estre aimé de vous, il n’y a rien au monde que ie desire tant que son amitié. l’ay perdu depuis quatre ioiirs Monsieur C*** : et sans mentir auec beaucoup de regret. Car ie l’aime et l’estime extrêmement, le luy ay dit que ie vous escriuois par la voye de *'*. Vous m’auez fait beaucoup de plaisir de me mander que vous prenez jdaisir à lire les liurcs que ie vous ay donnez. Mais mandez-moy lequel vous plaist le plus ; ctdans celuy-là, ce que vous aimez dauantage. l’anois résolu de vous prier de m’en mander quelque chose. .Mais ne me dites pas seulement cela. Ilendez-moy compte de tout ce que vous faites. Car ie seray extrêmement aise de sçauoir les moins importantes de vos pensées et de vos actions. le m’en retourne à Paris, l’y trouueray vne de vos lettres. Cela me donne vne extrême impatience d’y aller. le croy que j’y seray dans deux iours. Mais pource que le messager part demain à midy,j’enuoye cette lettre deuant p;ir vn laquais. Adieu, aimez-moy, ie vous en conjure. Pour moy, ie ne puis pas dire combien ie vous aime. Le temps vous le fera voir.

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