‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 160 sur 229 · I.I-TTRE XXXIX · texte numérisé non relu

I.I-TTRE XXXIX

Madame ,

l’auois commencé à me mutiner de c.e que vous ne m’auiez point fait de réponse. Mais vn bruit qui court icy, que vous y deuez arriuer bien-tost, m’a remis en meilleure humeur, et a fait que ce dépit n’a pas duré plus long-temps que les autres, que j’ay tasché autrefois d’auoir contre vous. A la vérité, moy qui fais profession de me ressouuenir de toutes les excellentes qualitez que vous aiiez, aussi bien que si ie tes voyois encore ; j’aurois bien oublié vostre douceur, et vostre ciuilité, si ie croyois que vous en peûssiez auoir manqué pour moy en cette occasion ; et que vous eussiez refusé cette consolation à vn homme , que vous douiez penser en auoir tant de besoin. Sans mentir, ie ne crois pas qu’il y ait iamais eu de déplaisirs pareils aux miens : et quoy que ie creusse assurément, deuant que de vous laisser, que ie mourrois de vostre absence ; ie ne croyois pas qu’elle me deust faire la moitié tant de mal qu’elle m’en a fait. Bibille, Gambille, et Fanfan, n’ont de leur vie tant pleuré de ne vous point voir : et Biquet n’en a pas esté si affligé que moy, quoy que vous ne m’ayez pas traitté de roses. Tout de bon. Madame, ie me trouue dans Paris de la mesme sorte que vous-vous estes autrefois trouuée à la Basme ; hormis que ie n’ay pas le plaisir d’y acheter des moutons : et selon que ie connois vostre humeur, ie iurerois que vostre solitude de dix ans, ne vous a pas semblé si longue, que me l’a esté celle où ie suis depuis trois semaines. le vois bien quclquesfois des Dames assez aymables; mais croyez-vous que ces persnnnes-là me poun’oient faire parler? Toutes les femmes me le sont à celte heure, eoiumc vous l’e-slnit eét homme que vous soauez :

UE MONSIEVK DE VOITVRE.

<‘l quand elles auroient les His et les fîraces prés d’elles ; elles ne ponrroient pas arrester mon esprit vn moment. le fais à cette heure la petite souris dans les compagnies, et apres auoir legerement tout considéré, ie me retire en moy-mesme, et ie me mets à part pour vn autre temps. Faites, s’il vous plaist. Madame, que celuy que j’espere, arriiie bien tost, et qu’apres tant de peine, je me retrouue auprès de vous comme vous me l’aucz prédit autrefois.

Le Canon d’Arras, n’a pas fait tant d'effets que les paroles que vous m’auez escrites : puis qu’en en vn moment elles ont chassé les ennemis qui me tenoient et qui estoieiit prests de m’oster la vie. Hier au sortir de chez vous, ie fus attrappé par vne troupe de soupçons, de craintes, d’ennuis et de jalousies : et vostre lettre a défait tout cela. Ils me poursuiuirent iusqucs dans mon logis, et ne m’ont pas laissé cette nuict vn moment de repos. Sans mentir, vous punissez ceux qui vous faschent , bien mieux que ne feroit Madame la Marquise ■*'* : et en me mettant dans la teste tout ce que vous m’y mettez, vous vous vengez bien plus que si vous me la fendiez en deux. Imaginez-vous, que tout ce qu’il y a de joye et de déplaisirs au monde, est à celte heure ensemble dans la mienne : toutes sortes de satisfactions, et de mécontentemens ; et la plus grande Amour qui fut iamais, auec la plus extrême deftiance. Desbroüillcz, s’il vous plaist, tout cela. Madame : et puis que ie n’ay plus que trois iours à viure, faites au moins que ie les passe en repos.

LETTRE XLI

Voyez, ie vous supplie, quelle o.st la force de vos enchantemens : puis qu’en l’estât oii ie suis, ils font que ie ne sens pas mon mal ; et qu’estant sur le point de receuoir le plus grand déplaisir qui me puisse arriuer, ie ne laisse pas d’estre le plus heureux homme du monde. Tout ce qu’il y a sous le Ciel de beauté, de grâce, d’esprit, et de gentillesse, me doit laisser dans trois iours ; et mesme tout ce qu’il y a de bonté, de douceur, et de générosité. le sçay que tout

LETTRES

mon bien, et toute ma joye, mon cœur, et mon ame, s’en doiuent aller en mesme temps : et parmy cela, ie ne laisse pas d’auoir de bonnes heures ; et si ie n’ay bien dormy cette nuict, ie puis dire an moins que ie l’ay bien passée. A dire le vray, il suffit d'auoir eu vn moment en sa vie, comme j’eus hier toute vne apresdisnée. Le seul ressouuenir de la félicité où ie me suis veu, me doit consoler en toutes choses ; et quand ie ne l’aurois que songée, ce seroit assez pour me rendre tousiours heureux. Voila la seule pensée à laquelle ma vie tient à cette heure ; et qui la deffend de tant de sortes de déplaisirs qui la menacent : puis que tout e« qui me reste de bonheur, n’est fondé que sur la creance que vous m’aimez vn pou. Faites, ie vous conjure, qu’elle me dure quelque temps ; et n’enuiez pas ce contentement à vne personne, qui doit auoir bien-tost tant de maux.

LETTRE XLIt.

Vous verrez par la lettre que ie vous auois escrite dés ce matin, que ie m’accommode à tout ce que vous v oulez : et ie vous donne dés cette heure, la plus grande marque que ie vous puis iamais rendre de mon obéissance, en vous renuoyant ce que vous m’auiez enuoyé. le les trouue toutes deux si belles, que ie ne me puis résoudre au choix ; et ie m’en remets à vous. La plus petite pourtant me plaît bien autant que l’autre et en ce qu’elle est plus éueillée et plus afiettée, elle vous ressemble dauantage. Que ie meure, si ie ne les aime desia l'vue et l’autre plus que ma vie ; mais pas encore tant que vous. Voyez si vous estes meschante. Pour auoir quelque iour vne excuse d’aimer deux personnes, vous trouuez moyen de m’en faire aimer trois. Il n’est pas besoin pourtant de ces inuentions : et dans l’innocence où ie suis depuis aujourd’huy, vous ferez de moy tout ce qu’il vous plaira. Mais vous ne me ferez pas croire pourtant, apres la lettre que ie viens de receuoir de vous, que vous ne soyez pas la plus jolie, la plus aimable, et la plus galante personne du monde.

r»K MuNsiKvu i»K voirvui;.

LETTUK XUII.

l’ay eu depuis hier beaucoup de fois les yeux comme vous me les veites. Mais aussi-tosl que ie songe aux vostres, les miens se remettent, et ne sçauroient estre troublez, le ne me puis imaginer qu’il y ait rien de caché dans vne |M‘rsonne, qui est si pleine de lumiere ; ny croire que le Ciel ait fait vne si IkîIIc chose seulement pour tromper les hommes. Cette peinture que ie remportay hier de chez vous, me guérit de tous mes maux : et dés que ie porte la veué dessus, mes mauuaises humeurs s’en vont, toutes mes dettiances .s’éuanoüissent, et mon esprit est remply de contentement et de gloire. C’est en cét estât que ie vous escris, et que ie vous asseure, qu'il n’y a point d'homme au monde si content, si heureux, ny si amoureux que ie suis.

LETTRE .\LIV

Monsieur de Cas tt Innu se porte bien. Monsieur de Mercaeur a esté legeremeiil blessé, et le Marquis de Faure l'est exiréinement .

le vous loue do la bonté que vous aucz d'auoir soin des morts et des blessez : et ie vous en remercie pour la part que j'y puis auoir. le le fus de iioiiueau la dernière fois que ie vous ay veuë ; mais en vn point, que ie voy bien que ie n’en pourray iamais guérir ; et qu’à moins de ne bouger plus de vostre ruelle, et d’estre tousiours à deux pas de vous, ie ne croy pas que ie puisse viure. Sans mentir. Madame, c’est vne granth; imprudence à vous, de vous faire counoislre aus.si aimable que vous estes, à ceux à qui vous ne voulez pas de mal. Lors que ie ne voyois que la moitié de vos charmes et de vostre esprit ; vous en alliez desia plus que ie u’en pouuois supporter. Imaginez-vous en quel estât ie dois estre à cette heure, le n’ay pas eu, ie vous iurc, vn moinciil de repos depuis que levons ay laissée. Mais auec cela, j’ay tant d’affection (1) et tant de joye, que quand j’en deurois mourir dans vne heure, ie ne voudrois pas me plaindre de vous. Aussi bien, puis que vous deuezvoiis en aller bien-tost, et cpie ma vie est menacée d’esiresi mal-heureuse, ie ne dois pas craindre de la perdre ; et ie se.ray bien aise que vous me. l’osliez deuant que de partir d’icy.

(I) L'rdilion de 1681 porte : tant de saHsJocHon .

43fi

LETTRES

LETTRE XI.V

Il vous sifid fort bien do rire.

Vous estes en belle humeur.

Mais quoy que vous puissiez dire,

Voiture a bien du bon-heur,

Qu'il ue s^ait pas Tous vos esbas ;

Guillemette, la la la l Qu'il en auroit de mal !

Sans mentir, vous faites des merucilles : et en vers et en prose, personne ne vous égale. Pour moy, j’en suis dans vn estonnement le plus grand du monde : et quand ie songe quelle innocente votis estiez cét hyuer, que vous n’osiez dire les choses les plus communes, et qtie vous pensiez que Sophiste fust vne injure ; ie ne puis comprendre comment vous pouucz faire tout ce que vous faites à cette heure ; et qu’vne personne qui n’a iamais leu qu’vne Comédie puisse estre deuenué si sçauante. C’est vn miracle que ie n’entens jxtinl : et quand j’ay oüy les Religieuses de Loudtin parler Latin et Grec, ie n’ay pas esté si estonné que ie le suis, de vous voir escrire. le vous supplie au moins. Madame , de ne vous pas seruir à me tromper de cét esprit qui vous est venu. Car ie voy bien que si vous l'entreprenez, ie ne l’empescheray pas. le vous remets donc sur vostre foy : et vous demande seulement que vous me soyez fidelle, jusqu’à ce que vous en trouuiez vn autre qui vous aime, qui vous estime, qui vous admire autant que ie fais.

LETTRE XLVl.

Apres auoir bien songé à tout ce qui se passa hier : ie vous promets dauantage que vous ne desiriez de moy. Car ie vous assoure que ie ne vous demanderay iamais rien, et mesme que ie ne vous verray iamais. l’en viens de faire des sermens et des resolutions si étranges, que si j'y manque iamais apres cela, ie ne vous pourray plus donner qu’vn cœur tres-lâche, et vne ame la plus parjure du monde. A la vérité il faudra qu’il y ait vne extrême foiblesse en l'vn et en l'aulre, s’ils retombent entre vos mains. Apres tant de maiiuais Iraillemens qu’ils y ont receus, ie meriteray bien tous les maux

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DK MONSIEVR DE VOITVRE.

que vous me sçjiuriez faire, si le souuenirde ceux que vous m’aucz fails, ne me deliure pas de vous. Vn rayon de lumière qui m’est comme venu des Cieux, m’a esclairé dans mon aueuglemcnt, m’a fait voir la tromperie de vos charmes, et ronnoistre, que ce que ie tenois hier, la plus désirable personne de la terre; est celle qui est la plus à craindre, et la plus à fuir. Trouuez donc bon que ie cherche du repos ailleurs, voyant que ie n’en puis auoir auprès de vous : et puis qu’il n’y a point de peine que vous ne m’ayez fait souffrir, et qu’il ne vous reste plus de nouueaux toiirinens à exercer sur moy ; n’ayez pas de regret que ie vous eschappe. Aussi bien n’estil plus en vostre pouuoir de l’empescher : et à l’heure que vous lisez cecy, ie suis parly de Paris, auec resolution de n’y rentrer iamais, que vous n’en soyez sortie.

LETTRE XLVU.

Il faut bien que vous soyez destinée à troubler ma vie, puisque le bien et le mal que vous me faites, m’oste également le repos. La lettre que vous m’écriuistes hier, l’affection que vous me fistcs paroistre, et le soin que vouseustes de parler à moy, m’ont empeschéde donnir cette nuict. le l’ay passée toute entière à me ressounenir, combien vous eustes de grâce, d’esprit, et de gentillesse, en tout ceque vous disiez ; et à considérer que ce qu’il y a de plus agréable, de plus beau, et de plus charmant dans le monde, n’égale pas les moindres choses que vous dites ou que vous faites. le ne sçay pas ce qui arriuera de moy. Maisiecrains sans mentir que ie ne puisse éuiter de tomber dans cét accident ; dont ie disois hier que vous seriez rauie. Quand ie pense que vous m’aimez, ie ne dors pas. Quand ie croy que vous en aymez vn autre, ie me desespere. Quand ie suis esloigné de vous, ie ne sçay ce que ie fais. Et quand ie vous voy, toutes vos actions, toutes vos façons, et toutes vos paroles m’empoisonnent. Voyez, s’il vous plaist, ((uellc vie doit estre la mienne, et ce(jue j’en dois attendre. Il n’y en eut iamais en vérité vne si trauersée : et toute l’esperance quej’ay, c’est que vostre absence la va finir bien-tost, et me va deliurer de tous mes maux.

LETTRES UE MüNSlEX R UE VUlTVUE.

LKTTllE XLYMI.

Vous allez bien raison de vous moequer de nioy : et ie vous auouc que ie suis bien honteux, qu’aprcs auoir tant fait le.braue, il faille que ie montre tant de foiblesse. A ce que ie voy. Madame, quelque part que j’aille, ie ne suis iamais loin de vous. le vous porte tousiours dans le cœur : et vous me tenez aussi bien quand ie suis dans mon logis, que quand ie suis dans vostre carosse. Mais à le bien considérer, vous n’en dciiez pas auoir de gloire, ni moy de honte : et puis que tout cela se fait par charmes, et par sorcelleries; il n’y a rien dont vous deuiez vous vanter, ni que vous me puissiez reprocher auec raison. Il faut bien que cela se fasse ainsi. Car s’il n’y auoit quelque chose de surnaturel, il ne pourroit pas arriuer, que connoissanl si bien vos artifices, ie m’en défendisse si mal; et que la plus meschante personne qui fut iamais, me parust tousiours la plus aimable du monde. Contentez-vous, ie vous supplie. Madame, des maux que vous m’auez faits. Rompez le sort que vous auez jetUi sur moy. Ou si vous ne voulez pas que ie guérisse, faites au moins, puis que rien ne vous est impossible, que ie croye que vous m'aimez : et ie souffriray gayement tous les maux que vous me voudrez faire.

LETTRE XLI.\

le ne me puis résoudre à laisser partir vostre laquais sans vn poulet ; et il me semble que c’est de la sorte qu’il faut payer vne gantière comme vous. l’auroLs de quoy vous en faire vn le plus amoureux du monde, si ie voulois vous escrirc la moindre partie de ce que j’ay pour vous dans le cieur. Mais sçaehant combien vous estes auanUigeuse , ie n’oserois vous faire sçauoir de quelle sorte vous y estes; ni montrer tant de facilité, que pour vne paire de gants, on me fasse dire comme cela ce que ie pense. le vous asseureray seulement que j'ay receu les vostres, comme ie reccurois vn Royaimie. Il n’y en eut iamais de si beaux, le les ay baisez plus de cent fois : et ie vous asseurerois, que ç’a esté de meilleur cœur, que ie ne baiserois les plus belles mains du monde ; n’estoit que ce sont les vostres qui le sont.

LKTTKES EN VIEVX LANllAllE.

i.i-xritb t>K Mo^sti■:vK lk comti-: Dr saint aminan,

KSTANT PBISO.TNUB,

A MONSIEVR LE COMTE DE GVICHE

Au trcs-hault, 1res- preux et 1res - renomme Clieualicr (iiiichcus; Guilaii le Pensif, Seigneur de l’Islc inuisiblc, üesire honneur, liesse, et mande humbles saints.

T’i'fs-cher Sire, Or suis eu prison fernaée : et ja pour nulles jieits n'en pourroje issir; se ne fnst par art de Faêric, et de Ncgroniance. Or s’en vont à randon soûlas et déduit : et peruerse fortune in’a moult laidement atonrné. En telle achoison , il n’est gentillesse de cœur, ne fermeté d’engin, qui patiemment portast telle mesauenture ; et si plours et lamentations n’étoient plus diiisantes à Uainc, qu’à guerroyeur, moult grand plaid et butin feroye. Car, par mou chef, moult déconforté suis et mis eu desarroy. Helas! cher Sire, où sont maintenant allez jeux , mommeries, danses, et chansons? Où sont mussez loin de moy longleurs, Menestriers, Farceurs, Herpeurs, et Apointeurs de vieilles? Que sont deuenus Tournois, Uehours, et tels autres esbanoyemens, où l’on voyoit pieça heaumes enfondrer, haubers démailler, glaiues froisser, destriers affoler, Cheualiers gésir, et escus desrompre? Où sont festins, bombances, ris et banquets , coinles Fiicelles , frisques Uamoisels , gorgias Escuyers? Tout est mis à néant : et à moy dolent et chétif, riens n’en esl démoulé, fors douloureusi! rernembrance, qui d’autant plus me lierl et naure duremenl. F.u tel parly , ie n’écriroye mie , .sans l’es-

LETTRES

IW

poir, qui par vision ou songe au ca-ui- m’est reuenu. Iceluy vint isnellement ma grand’ douleur eombattre : et si cnidois pour vray, que ce fust de ma liberté la vraye signifiance, comme i’en ay par droit la suspicion : au lieu que ie suis atterré et gisant en detresse , tant léger et à deliure me sentiroye, que sur palefroy pourroye bien saillir, sans toucher le pommel. Or en auienne ce qu’eschoir en pourrâ : tousiours, cher Sire, vous veüil conter mon songe. Dormant par nuit, il me sembloit voir fermement, (et ainsi à certes le cuidoye, ) vn félon Géant outrageux, glouton et fier pautonnier, qui le chef auoit plus aigu que fer de lance , les yeux auoit rouges et flambans comme feurre allumé, nez tors, grosses balievres, et barbe fleurie, et de tout point hideux et plein de barat et de maltalent. Si tenoit en son poing branc d’acier luisant , dont au chief durement me nauroit : puis faisoit signe à deux truhans et ribaux qui en hideuse chartre me portoient, et me laissoient illcc au greigneur tourment que iamais sentisse. Et adonc s’apparoissoit à moy vn grand prud’homme, qui d’vn moult noble vestement estoit affublé : et autour de luy estoient maints Cheualiers, qui de me voir à deliurance auoient moult grand voulenté. Et vous, beau Sire, y estiez des premiers. Prés de vous estoient pareillement le bon Cheualier Amaldus, et le gentil Cheualier Voiturio, et maints autres renommez. Or me faisoit signe de la main iceluy noble prud-homme : et à soy m’ap»pellant, hors de la noire chartre il me faisoit issir. Et lors il me montroit en moult belle escriture vn tel dicton en maniéré de prophétie :

Quand Aigles et Lyons assemblez à foisuii ,

Feront, par grands bazards, des Cocqs déconliturc ;

Plusieurs bons Cbcualiers par mortelle aeboison,

Ferus de fers tranchans iront en sépulture,

Paresseux, d'autre part, alisensde l'auenture.

Pour vn temps détenus seront, non sans raison.

Mais ils seront enfin boutez hors de prison,

Par cil qui porte cseu de vermeille teinture.

Adonc par grand liesse me sentis esueillé : et quand a|x;rtemeiit connus, que ce n’estoit que fable et mensonge, si cuiday entrer en deses|X)ir. Ce neanmoins, mon cœur s’éuertua, et en soy pourpciisa que tel songe pourroit venir à effet : et en cét espace ie n’eus onc talent de me giiermenter ne plaindre; mais bien de vous escriiv^ tout ce (|ui m’estoit adueiiu. (>r puissiez-vous, cher Sire, loin de incschief et d’encombrier, tousiours noblement et frisquement vous

DE MONSIEVR UE VOITVUE

contenir, ainsi qu’à tel homme afliert, vous et toute vostre noble mesgnie. Et à tant me tiens ; à Dieu vous command’, et me clame vostre immuable scruant à tousiours-mais.

Dom Guilan le Pensif,

Sire de l'isie iuuisible.

EETTRE DE L’AVTHEVR

SlIB I.E SVJET DK LA PRKCKDKNTK.

Av tres-gentil , fres-prcvi, et tres-noble Cliuualier de l’Ulc inuisiblc, le Cheualier Inconnu mande saluU sans nombre, et amours sans lin.

Sire Cheualier, pas n’eusse ciiidé que de si obscur manoir comme cil où vous estes, peussent issir dits si illuminez; ne de si dure prison, paroles si gracieuses, le me suis embatii à voir la lettre qu’escrite auez, au tres-gentil, et tres-renommé Comte Guicheus, vous délrourdaot auec luy : et vous iure, que oneques-mais ne vis escrit qui tant me plust, ne qui plus me pariist de prud’homme. Et en ce appert vostre grand hardement , et le hault cœur qui en vous repaire : quand de cette vostre mécheance en nulle riens ne vous esbahissez; et ne laissez pour ce, de dire gnbs et joyeusetez. Or est-il vray, que pieça ie haïssois sur toutes riens le Géant Picolofuron. pour estre de trop orgueilleuse nature, et trop bonbancier en ses faits. Mais ores d’autant plus ie le maudis, et l’heure que onequos de mere fut nay Car par luy, et pour son pourchas, trop sont de maux auenus : et si combat par tel art, que ceux qui encontre luy osent se présenter, sont par luy laidement naurez, affolez, ou occis; et ceux qui ne s’y trouuent, sont en noires Chartres détenus. Ce m’aid’ Dieux, beau Sire, cettuy est le plus fier enchantement, dont j’oiiis oneques parler, et qui plus fait à douter. Plante de preud’hommes y a , qui moult ont grand talent de vous ayder en cette vostre besogne. Et pour moy, il n’y a chose au siecle, que tant désirasse. Car plus cher uurois à deliurer vn si fait Cheualier, que de conquester le Royaume de Logres. Mais de cettuy fait nous dejxutons, pour si,’auoir, (|ue nous ii’y pouiions comme riens; et que cetle emprinse est rcsi'ruée à vn puissant Cheualier qui porte vermeilles connoissances. De relliiy l’st ores grand liriiit par !<• monde : et dit-on

LETTRES

li'i

qu’il fait d’armes («mine ii sa vouleiité ; et que depuis le temps du uûlde Roy Artus , il ne s’est trouué si rude jousteur, comme iceluy est. Car nul ne s’est encontre luy esprouué, qu’il n’ait jetté jus des arçons, et souuentefois renuereé Cheualier et chenal tout en vn mont. Cettuy mainte haute auenture a tinée ; et cette autre encore finera. .Si que deuez esperer qu'à chef de piece, et en brief, vous tirera du Chastel enchanté. Car pas n’auez deseruy d’y estre trop longuement : et se en riens par le passé auez méfait , ce n’est en chose qui vous doit(i) aboutir, et petite penitence y affiert. Ce néantmoins, si par méchef, ou aucun destourbier, plus long-temps estiez detenu, que ne cuidons ; de ce en riens ne vous esmayez. Car il ne vous en peut chaloir. Bien vous peut souuenir, que le gentil Roy Amadis, le noble Empereur Esplandian, et maints autres, apres auoir esté détenus plusieurs siècles és prisons de l’isle d’Argenes, en sortirent sains et haitiez, aussi jeunes, et les viaires aussi frais, qu’entrez y estoient. Car le bon Alqnif, qui moult sçauoit d’exporimens, fit par ses conjurations, que le temps qui tant est isnel pour toutes créatures, n’auoit comme point eu de cours en leur endroit, et en riens ne les auoit endommagiez. Or il ne peut estre. qu’estant noble et cheualureux comme vous estes, bien parlant, et loyal eu bien aimer, bien nuennnt, coint, et faitis Cheualier; il vous manquas! quelque bon enchanteur en cette achoison , qui le mesme secours vous donnas!, et en auriez vn ou deux sans faille ; en maniéré, que quand ne pourriez issir du Chastel que d’huy en cinquante ans, vous en istriez jouuencel, comme l’estes maintenant, et sans aucun seul poil de barbe, non plus (|u’ores en auez; qui seroit chose moult rare et plaisante à voir. Endementiers, tout le temps que demourerez illec, loisible vous sera les vnes fois de jouer aux tables , les autres de harper et chanter lais plaintifs, et vne fois le iour de parler tout haut à par vous, vous doulousant et lamentant de Dimie Eortune, qui de tous hommes lemjmrels se joüe, et en cet encombrier vous a jetté, vous éloignant de vostre amie. Car c’est ainsi, si bien m'en souuient, qu’en souloieut vser tons les preud’hommes, (|ui en Ici cas se sont tronnez. A tant , l)cau Sire, à Dieu vous coinmand , et suis.

Le toul vostre.

Le Cheiialieii isconmi.

(I) IVautros «’ililiims portrnl ; r/iit vous

nt; MnNSlIiVïl DE VOITVRE.

RESPO.NSE DE MONSIEVR LE COMTE DE SAIM AIGNA.N

A LA LKTTBE DE l’aVTHELB.

Ah tres^ovrlois, 1res excellent et tres-reuommé Chcualier Voiturio, qui du uom d’inconnu sc clame; Guilan le Pensif désire hooueur et juye, et mande humbles mercis.

Dea, Chcualier inconnu ! auois-je pieça vers vous rien comparé, qui de tant gorgiase faueiir fust digne ? Certes , pas n’eusse cuidé , qu’en tel enconibricr si doux confort me fust auenu ; par lequel est ma greuance moult amendée. Or appert-il bien maintenant; que pas n’estes apprenlif de bonnes œuiires faire, quand à si dolent Cheualier par deuis proufilables et duisans reboutez le cœur en la foiiëlle. l’our certain, tres-cher Sire, moult estes à priser, et greigneur homme deuez esire, que pas ne voulez apparoir ; quand vostre nom mussez apres courtoisie tant espccial. En cette maniéré ouura jadis le Damoisel de la Mer, fleur de toute ChcualeriC, quand apres auoir rué ius le plus fier ribaud de la contrée, et sa mesgnie déconfite, il se retrahit vers son tref moult vistc, tenant la chiere basse, et le vis sur costé, ne voulant pour riens à nulli se manifester. Ce m’aid* Dieux, Sire, ie ne me deporteray d’acertener à tous, qu’encore surpassé l’auez : et de ce n’ayez doutance. Cettuy ne fit que mettre à mort vn outrageux paillard : et vous auez redonné la vie à iouuencel afflict et mat, comme n’agueres effroyé. Or bon Cheualier, puisque tout de mon fait voulez connoistre, Ja n’én serez desdit : et moult vouleniiei’s de mon estât vous deuiseray, et vous diray; Qu’\n iour sur le vespre, ayant harpe et chanté vn lay moult douloureux et plaintif , comme pouuoit estre cil du pauurc Tristan de Leonnois, voguant en sa barque apres la playe enueminée par luy receuë par le inorboult d'Iiiandc ; ie m’endormis moult fort, et cheus à bouchons sur le pauement, où longue espace ou me laissii gésir. Si ciiidoye estre en vn vergier, entre cointes pucelles et gentils varleLs, ayant les aucuns surcots de tirctaines,et les autres robbes de sandal. Si estions seans sur poisles à or battu, en soûlas et esbattemens deduisans et bruyants moult fort. Mais endementiers, vint entrer au vergier vn grand vilain mal façonné et rébarbatif, qui en son |)oing tenoil baslon noiumx à guise de massué : et bien seinbloit estre mal pautouier et félon. Sise cria sur moy le glouton, comme forcené, disant : l.t nùdes lu. paillard, issir ainsi sans moy de la

LETTRES

dmrire où tu es detenu? Lors il me ferut pamiy le pis, tant oulrageuseinent, qu’agenouiller me fit, et rechignant moult laidemeni s'en alla disant : Or suis-je par mon droict nom le Temps ap|H-IIe. N’espere sans mon ayde issir du Chastel ; et ainsi que me guermentoye, ie vis prés de moy un noble prud’homme luisant comme vu escarboucle. Moult beau Clerc estoit iceluy, et de plaisant regard. Si estoit en haut siege assis : et Villes , Cliastels , Tours , Cheualiers, armes, bannières et eseus de moult de couleurs gisoient à ses pieds; et vn vermeil sandal faisoit son couure-chef et sa robbe. Iceluy me cria tout souëfuement : Or as entendu , amy, ce que le Temps t’a dit. Mais qu’il s’accorde à ta saillie, moult tost te deliureray. A tant , mon somme fina : et trouuay prés de moy vostre missiue; et de l’autre part vn liuret moult ancien, où estoit icelle prophétie :

Quand icunu Chcualier de suaue nature.

Prendra du hardement en l'obscure maison, Assez pour enuoyer missiue au grand Voiture : Cil qui [wrte vermeil, en armes etvesture,

Et dont par tout le los bruit sans comparaison ; Connoissant qu'il est ja de pardonner saison, Auec trois doigts fera de sept buis ouucrture.

Adonc cuiday qu’en brief pourroye de la charire issir ; quand par deux fois pieça aiioye eu donnant quasi le mesme songe. Car encore moult bien du premier me remembroit, dont au preux Comte Guicheus auois narré toute la vraye histoire. Donc ay-ie noté. Sire Cheualier, par moult d’enseignemens, comme à iceluy Guerroycur qui porte vermeilles conuoi.ssiinces, et qui tant d’apertises d’armes a faites, estoit ma deliurance reseruée : et par vostre esprit tout remply de doctrine, et clarté d’engin y suis derechef confirmé. Dieu ait part à icelle emprinse, et veuille labeurer auec luy : afin qu’en bref en.scmblement allions visiter en son hebergement le bon Comte Guicheus, que j’honore moult et prise, le suis, à foy de Cheualier,

Tres-cher Sire, Le tout vostre

Dom Guilan LF. Pensif, Sire de l'islc iuuisiblc.

DE MOiNSIEVU DE VOITVRE.

U'X TntS F.xrF.I.I.F.HS, nF.I.LIQVFTX, INCICTISSIKFJi FT INSVFFKABLFS CnFlALICHS ,

I.E C.OMTF, GVICHEVS , LE CHEI ALIEH DE L ISLE INI ISIULE ET DON ARNALDVS.

Salut, honneur, victoire et triomphe.

Ce m’aid Dieux, beaux Seigneurs, moult estes gracieux et courtois, quand estant dans de si grosses Itosognes, comme ores vous trouuez : de celtuy vostre Cheualier auez daigné vous ressouuenir; et me donner preuues si notoires de vostre bénignité et bon vouloir, que oncques ne sera en ma puissance de le pouuoir desscruir. Or jaçoit que de moult grand temps vous aye tousiours honorez et seruis : moult outrageux seroye, si ie, par cette seule vostre lettre, ne m’en tenoye à moult bien payé; et grand niceté seroit à moy, si ie cuidoyc vous en pouuoir rendre remercimens condignes. Or voudrois-ie , beaux Sires , qu’il m’eût couslé le meilleur Chastel que oncques ie conquis, et que loisible me fust de moy bouger de cesluy lieu , pour vous aller dire moy-mesme mon pensement sur ce, et le ressentiment que j’ay de l’honneur que à moy vostre homme lige auez voulu faire. Par mon chief, rien ne me retiendroit, que ie ne prisse huy les galops ; et irois vers vous de tel randon, qu’ainçois qu’il fust heure de nonne, aurois cheminé plus de cinquante lieues Anglesches, et me rendrois auant le vespre (1) dans vostre tref. Aussi bien , quand ie me ramentois comme estes sur le point de ferir sur ennemis, et de vous parmy eux mesler, si qu’à toute heure il m’est auis que d’icy j’oy la noise de la bataille, le hannir des chenaux , le froissis des lances , le chapclis des armes , et le martelis des espées : ie me hontoye moult durement à par moy, et me tiens à honny et recréant Cheualier, quand ie ne puis en celle achoison estre prés de vous , et là en voyant vos actes cheualureux , et vos beaux faits d’armes, me parfoiwr à les imiter, et moy rendre digne de l’accointance de tels preud’hommes. Ores que le joly mois de May renouuelle toute chose creée , et que tout noble cœur se sent è[K)indre du désir d’armes et prouesses faire ; vous cheminez par monts et par vaux gorgiasement armez jusqu’aux dents, tenant vos glaiues és poings ; et ores les pannoyant entour vos chiefs, ores vous polissant en vos armes, ores vous afiiehant és estriers, ne songez qu’à lances briser, percer esens, et desmailler hauberts, che-

(I) I. àlitloii (il- 1081 porte : nva»! le iour.

Lm'UKS

minez par nionles et par bruines ii l'ardeur <lu Soleil, et au ray de lu Lune, mangez moidt petitement, el in,auuaisement dormez, vous leuant souuentesfois, ains qu’il soit bien adjourné, pour mettre vos corps à peine et à trauail , à danger d’estre détranebez à mains de gloutons, et d’estre felonneusemenl oeeis. Là où ie, las! cbetif, en cette cité par enchantemens mauuuisement dctenii, passe les iours entiers à moy sollacier el déduire auecque gentes pueelles, plus blancbes que fin albastre mis à point de fin venneil, ores nous ombroyant sous vertes feiiillées , ores en plaisans vergers nous esbattant, et tantost nous esbanoyant en riches festins, où toutes guises de mets nous sont semis et toutes sortes d’espieeries. Et les vnes fois, quand de tels bonluins suis recreu, et qu’abondance de soûlas me fait désirant do solitude; ie me refrais à l’oriere d’vn bois, ou sur le clair rieu d’vnc fontaine : et là assis sur l’herbe tendre et nienuë, ie me delecte à voir en joyeuses Chroniques, les faits et gestes dos anciens Clieualiers, les hautes auentiires qu’ils ont mises à chief, et les périlleuses questes qu’ils ont emprises, pour los et Amour de leurs Amies acquerre. En cette maniéré, ie vis sans mesaise, destourbier, ne distraite de quelconque chose, me couchant alors que meilleur me semble, et me leuant à l’heure que plus me plaist; sans estre onccpies éueillé de bmit de bucines, trompettes et cors,Sarazinois. Or Seigneurs Clieualiers, combien cet estât de vie est angoisseux, ie ne doute mie que bien ne le iugiez. Car trop mieux que moy syauez, que riens tant ne pese à gentil cœur, comme oisiueté; el moins greuc trauail que musardie : et de ce aduiendra sans faille, qu’apres que de ce siecle seray sorty, onc nulle mention de moy ne sera faite, non plus que si ic fusse esté vn Cheualicr de Cornouaille. Et de vous au rebours, quand de cette vie terrienne issirez, en trouuerez vnc autre impérissable, és registres et mémoires des hommes. Liures infinis en toutes langues raisonneront vos hauts faits et prouesses ; et aurez nom à iamais perpétuel : laquelle chose, et de ce ne douiez, est de prix infiny, et tel, que trop clierement ne la pouuez vous acheter; quand mesme, pour ce de bras et de jambes seriez mehaigniez, et qu’en auriez les testes fendues jusques aux yeux. Partant, beaux Seigneurs, ie vous alloùe, que vous regraciez fortune, qui en point vous a mis , que tout haut bruit et exalt.ation pouuez acquerre; et pourtant ne me tournez à blâme, si en cestuy lieu plus long-temps ie demoiire , où force d’enchantement et nécessité de destin me retient.

Pour nouuclles, ie vous mande, (pie messagiers sont icy venus de maintes parts, qui appoi ti- nous ont , que depuis peu . és marches

DK MKNSIKVK DE VüITVHE.

(niajie s'usi fait le plus l>eau fait d’armes qui oncqiies arriua, depuis que Clieualiers ceignent espée. Or deuez-vous sçauoir, beaux Seigneurs, que en icelle leiTe, du long du flenne que les Gregeois ap|R-lloient Eridan, qui moult est roide et profond; estoit descendu vu Géant despileux et félon. Gettuy accompagné d’vne gent (t ) moult noire, et de couleur de suye, mais aspre, fie.re et outrageuse, pilloit, dégastoit et descrtoit le pays; si que c’esloit vne hydeur : et apres maints outrages auoit juré, qu’il prendroit à force vne Damoiselle, qui Cazalie est nommée, moult prisée et cherie de ceux du païs, et de maints grands Seigneurs d’étranges terres desirce, comme celle qui est de moult beau viaire, et bien addressée de touts.ses membres, aliénante et de si plaisant regard, que c’est vn déduit à regarder. Or l’uuoit le félon promise à son seigneur le Soudan des llieriens, qui pieya de long-temps la conuoitoit, pour In mettre en seruage, et luy tollir son honneur ainsi comme il a fait de mainte autre que le Géant a mises en sa ballie : dont il a pris les vnes à viue force, et plusieurs autres par barrat et mal engin. Car de telles Damoiselles conuoiteux est le Soudan à démesure : si que l’en dit que toutes les desire , et oncqiies n’en pourroit estre as- .soiiuy. Or l’aiioit le Géant à tout son'ost en telle guise assiégée, que pas ne sembloit qu’il fiist au |)ouuoir humain de luy, en quelque maniéré, porter ayde. .Moult tendrement plorait la Pucelle, moult fort se demenoit, se détordant et guermantant durement , comme celle qui a grand meschief estoit. Mais de ce riens ne luy valloit, et de milli n’estoit secourue. Car les Seigneurs du païs pas n’auoient la force ne le hardeinent de durer contre le Géant. Tant qu’à chief de piece, le Cheualier faé aux vermeilles connoissances, qui tout oit, tout sçiiit, et tout peut, a ouy de loin les piteux cris de la ehetiue : dont fut fort dolent et courcé en son coeur. Car il ayme la Pucelle par bonne amour, et sans vilenie, seulement pour la franchise d’elle garder : et d’autresfois de teisjmeschicfs l’a deliurée. Iceluy en donna tantost auis à l’iniiiucihle Cheualier qui porte d’Azur à trois fleurs d’or, qui de long-temps a pris la Dainoiselle en sa garde. Ces deux ne purent pas tirer celle part , pour estre cettui point embesognez en vne grosse guerre, qu’ils menoient dans le païs, qui autrefois appellé estoit la Sylue Carbonniere, et maintenant communément est dit le païs de Flandres : si qu’ils auiserenl entr'eux par bon conseil, <le mander à ce secours vn preux et belliqueux Cheualier, ipii de tel liardeineut c.st , que oneques chose.

(1. I)';ii!lri‘s l’tiititins portonl : d'vu tjvuut

LETTRES UE MUNSIEVR UE VOITVRE.

lant dangereuse pùt estre, ne liiy sembla diflicile à uiciut à lin. Gostuy de tous est nommé llarciuiel des Isles périlleuses; et a esté ainsi ap|y;llé pour vn moult grand fait d'armes, qu’il fit en vn pais de mer, si périlleux et si esirange, qu’à tousiours-mais en sera faite mention. leeluy, à toute la Caualerie que pour lors put trouuer, alla donner sur l’ost du Géant, qui mie ne s’en doutoit. Là y eut moult caueuse et cruelle bataille : si que l’en dit que depuis l’assemblée qui se fit entre Sidrac et Tantalon, au couronnement du Roy Gadifi'er, onc on ne vit si hautes proiiesses exploiter, si grands coups d’espée ruer, ne si beaux coups de lances ferir. Au deliniment, la déconfiture tourna sur les gloutons; et contrariété adiiint au Géant : qui combatit à tel meschief, que toute sa niesgnie fut mise à occision, et luy tellement atourné, que les maistres qui l’ont veu, dient que d’huy en vn an ne sera en estai de porter armes : et que de moult grand temps n’aura talent de Uamoiselles vilener, ne leur faire outrage. Or l>eaux Seigneurs, à Uieu vous cominand, qui vous doint pareille fortune, et suis.

Le. tout vostre, VOITVHIO.

LETTRE ESPAG\OLE

A CNE DAME EN LUT ENVOVANT LK VERBE, j'aYME , TC ATMES.

Le deue parecer estraüo à V. S. que en las dos primeras palabras baya diebo tan gran verdad y tan grande mentira. Pero en esopue»le ver quan razonable es Amor à quien ama. Pues los que hizieron las réglas de las palabras segun la razon de las cosas, en diziendo Yo avio, luego dixeron lu amas, como si fuese necesario amando el vno, que cl olro le aine. Assi serà iusto que de biiena gana diga V. S. Yo amo, pues ay tanto tiempo que lo digo. Y sin cansarse la memoria, en sabiendo esa palabra, luego sabra vna lengua que es la de Amor, mas linda que la Espanola, y mucho mas e.slendida , porque esa se babla por todo el Mundo, y no hay rincon en las Indias donde no se entienda. V. S. que huye de las réglas, y que no quierc aprender sino lo que se ensena en vn dia, mas gusto deve tener de esta que de ninguna olra, pues se sabe en vu instante, y en las cosas de Amor no solaniente no hay régla, mas aun séria defecto tener alguna. Hablela por su vida V. S. y no sea verdad que en très anos no le baya podido aprender vna lengua que hasta las ninas sid>en.

POESIAS DEL SENOR DE VOITVRE.

Hi»

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