‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 159 sur 229 · A MADEMOISELLE DE LETTRE XXXVII · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LETTRE XXXVII

Madeuoisf.llf. ,

A moins que de vous enuoyer des fleurs de lys, il n’y a point de fleurs au monde qui méritent de vous eslre présentées : et ie vous enuoye celles-cy seulement pour estre jettées sous vos pieds. Encore ie vous asseure que ie leur enuie bien cette place : et ie tiens qu’elles seront là plus glorieusement, que si elles estoient sur la teste des Reines. Vous-vous estonnerez qu’vn homme qui vous connoist si bien, ait osé prendre la liberté de vous escrire : et par là vous douez iuger si ma passion est violente; puis qu’à mon Age, et auec mon visage, elle m’a donné lu hardiesse de vous la déclarer; et

DE MONSIEVR DE VOITVRE. 431

(ju’vn si grand hazard (■omme est celuy de vous déplaire , ne m’en a pfi retenir, le s^ay bien. Mademoiselle, qu’il n’y a point de fautes qui soient moins pardonnées, que celles qui se font contre vous; et que ie suis destiné à ne mourir pas d'autres mains que par les vostres. Mais ie me laisse emporter à mon Destin : et quelque mal qui m’en arriue, il est impossible, que ie m’empesche de me laisser attraper. A l’heure que vous lisez cecy, vous rougissez de dépit, et vous grincez les dents. Vous ne sçauriez pourtant me faire repentir de rien. Car ie suis maintenant à l’épreuue de tous les plus grands accidens : et au péril de ma vie, j’ay résolu d’estre tousiours,

Vostre, etc.

LETTRE XXXVill.

Madame,

le n’oserois vous dire l’estât oü ie suis : et apres vous auoir tant vanté ce cœur que ie vous ay donné, j’ay honte du vous faire voir sa foiblesse. l’auois creu, que l'asseurance que j’ay de vostre affection, me deffendroit contre toute sorte de déplaisirs; et qu’il estoit impossible que ie fusse aymé de vous et malheureux tout ensemble. Cependant ie me trouue en vn aussi grand desordre, que si j’auois perdu toutes choses en vous perdant de veuë : et ie me tourmente comme s’il n’y auoit point d’autre bien ni d’autre mal au monde, que de vous voir ou de ne vous voir pas. Cela me fait iuger, que nos (leux âmes ne sont encore guere bien meslées; et ie connois bien que vous ne m’auez donné qu’vne fort petite part de la vostre, puis que ie manque de courage à souffrir vue affliction. Il est vray, à le bien considérer, que celle que j’ay n’est pas de cette sorte de malheurs que la constance apprend à supporter doucement. La raison la plus seuere, ne sçauroit desapprouuer vn aussi iuste déplaisir que le mien : et si elle ne me permet pas de regretter la plus agréable, la plus charmante, et la plus helle personne du monde; elle ne sçauroit au moins trouuer mauuais que ie regrette la plus habile, la plus genereuse et la plus sage. Quand ie ne deurois pas estre affligé de n(! vous plus voir, ie le deurois tousiours estre de ne vous plus ouïr ; et ressentir extrémeinent d’auoir perdu vne conversation, qui m’éclairoil rame de mesme qu’elle me l’embrasoit, et de laquelle ie ne sortois ianiais que plus honneste homme, aussi bien que plus amou-

LE1TRES

reu\. Que si |>armi tant de causes d’ennuis, ie puis receuoir quelque consolation ; il faut qu’elle m’arriue sans que ie l’espere : et il sera bien plus séant que vous me la donniez, que si ie la trouuois de moy-mesme. Vous donc. Madame, qui voyez plus clair que moy en toutes choses, et particulièrement dans mon cœur, et dans ma fortune : apprenez-moy s’il n’est pas raisonnable que ie m'afOige infiniment de ne vous pas voir; ou si vous ne me pouuez montrer que cela ne doit pas estre ; dites-moy du moins que vous ne le voulez pas, et que vous m’ordonnez de me conseruer jusques à ce que ie vous reuoye.

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