ÉCRITES SUR DES TABLETTES
Voicy mon amour sur la touche :
lugez s’il marque nettement ,
Et si sa pointe se rebouche.
Dans la peine et dans le tourment.
Mais en l’estât où ie me treuue.
Qu’est-il besoin de cette prenne , Pour vous montrer que ma langueur Et que ma constance est extrême?
Ne le sçauez-vous pas vous-mesme Si vous m’auez touché le cœur?
le croirois auoir trop d’amour,
Et de vous estre trop fidelle, .
Si vous n’estiez qu’vn peu plus belle, Que l’Astre qui donne le iour.
Mais puisque le reste du monde , N’a rien de beau qui vous seconde ; Et que tout cede au Dieu vainqueur Que vostre bel œil emprisonne;
Il ne faut pas que ie m’estonne ,
Si vous m’auez touché le cœur.
470 POÉSIES
Vous ne sçauriez douter de rnoy,
Ni de la peine que i’endure ,
Pour seruir vno aine trop dure :
(Tar la touche vous en fait foy.
Sans éstre donc plus recherchée.
Souffrez aussi d’eslre touchée :
Et despoUillez ci'tte rigueur,
Qui rend vostre beauté farouche, le vous puis bien toucher la bouche, Si vous m’avez touché le cceiir.
STANCES
ESCRfTES DE LA MAIN OAVCHE,
SVK VN FEVlLLET DES MESMES TABLETTES QVI REGAHIKUT VN MIROIR MIS AV DEDANS DE LA COVVERTVRE.
Quand ie me plaindrois nuit et ioiir De la cruauté de mes peines ;
Et quand du pur sang de mes veines le VOUS cscrirois mon amour :
Si vous ne voyez à l’instant,
Le bel objet qui l’a fait naistre ;
Vous ne le pourrez reconnoisire ,
.Ni croire que ie souffre tant.
En vos yeux, mieux qu’en mes escris.
Vous verrez l’ardeur de mon aine ,
Et les rayons de cette dame Dont pour vous ie me trouue espris.
Vos beaulez,;!) vous le feront voir.
Bien mieux/qiic ie ne le puis dire :
Et vous ne le sçauriez bien lire,
Que dans la glace d’vn miroir.
(I) I.Vdilinn de ISSi porte : vits bonlei.
bK MUNSIEVK DE VOITVRE.
STANCES
Ce soir, que vous ayant seulette rencontrée,
Pour guérir mon esprit , et le remettre en paix ; l’eus de vous, sans effort, belle et diuine .-^strée,
La première faneur, que i’en receus inmais.
Que d’attraits, que d’appas vous rendoient adorable 1 Que de traits, que de feux me vinrent enflamer ! le ne verray iamais rien qui soit tant aymable;
Ni vous rien désormais qui puisse tant aymer.
Les charmes que l'Amour en vos beautez recelle, Estoient plus que iamais puissans et dangereux.
O Dieux ! qu’en ce moment mes yeux vous virent Iwlle Et que vos yeux aussi me virent amoureux!
La rose ne luit point d’vne grâce pareille ,
Lors que pleine d'amour elle rit au Soleil :
Et l’Orient n’a pas, quand l’Aube se réueille ,
La face si brillante, et le teint si vermeil.
Cét objet qui pouuoit émouuoir vne souche , lettant par tant d’appas le feu dans mon esprit.
Me fit prendre vn baiser sur vostre belle bouche. Mais las! ce fut plustost le baiser qui me prit.
^ (]ar il brusle en mes os, et va de veine en veine , Portant le feu vengeur qui me va consumant.
Iamais rien ne m’a fait endurer tant de peine.
Ni causé dans mon cœur tant de contentement.
^on ame sur ma lèvre estoit lors toute entière ,
, Pour sauourer le miel qui sur la vostre estoit.
^ Mais en me retirant , elle resta derrière ,
Tant de ce doux plaisir l’amorce l’arrestoit.
S’esgarant ma bouche, elle entra dans la vostre, Yvre de ce Nectar qui charmoit ma raison :
Et sans doute, elle prit vne porte pour l’autre.
Et ne luy souuint plus quelle estoit sa maison
POÉSIES
Mes pleurs n’ont pù depuis fléchir celte infidclle,
 quitter vn séjour qu’elle trouua si doux :
Et ie suis en langueur, sans rectos, et sans elle,
Et sans moy-mesme aussi, lors que ie suis sans vous.
Elle ne peut laisser ce lieu tant desiralde ,
Ce beau Temple oii l’.\mour est de nous adoré ;
Pour entrer derechef en l’Enfer misérable ,
Où le Ciel a voulu qu’elle ait tant enduré.
Mais vous, de ses désirs vnique et belle Reyne,
Où cette ame se plaist comme en son Paradis :
Faites qu’elle retourne, et que ie la reprenne Sur ces mesmes œillets, où lors ie la perdis.
le confesse ma faute, au lieu de la défendre :
Et triste et repentant d’anoir trop entrepris.
Le baiser que ie pris, ie suis prest de le rendre,
El me rendez aussi ce que vous m’auez pris.
Mais non, puis-que ce Dieu, dont l’amorce m’enflame. Veut bien que vous l’ayez, ne me la rendez point. Mais souffrez que mon corps se reioigne à mon ame : Et ne séparez pas ce que Nature a ioint,
STANCES
SVR LE MËSME .SVIET DES PRECEDENTES.
Lors qu'auecque deux mots, que vous daignastes dire , Vous sçeustes arrester mes peines pour iamais;
Et qu’apres m’auoir fait endurer le martyre.
Vous m’ouuristes les Cieiix, et me mistes en paix :
Mille attraits, dont encor le souuenir me touche, Couurirent à mes yeux vostre extrême rigueur :
Tous les charmes d’Amoiir furent sur vostre bouche, I'!t tous ses traits aussi |)asserenl en mon (Wur. .
DE MONSIEVIt DE VOITVRE.
Vous pristes tout à coup une beauté nouuelle.
Toute pleine d’éclat, de rayons, et de feux.
Bons Dieux ! hà que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux 1
Le Pasteur qui iugea les trois Deesscs uut's.
Ne vit point à la fois tant de charmes secrets,
De diuines beautez, de grâces inconnues.
Que i’en vis éclatter en vos moindres attraits.
le croy qu’en ce moment la Reyne de Cythere ,
Sans pas vn de ses fils se trouua dans les Cieux ;
Et que tous les Amours abandonnant leur Mere , Esloient dedans mon anie, ou bien dedans vos yeux.
Us brilloient dans vos yeux, et brusioient dans mon aine. Perçant d’vn si beau feu les ombres d’alentour.
Que ie viuois heureux au milieu de la flame !
Et que i’auois de ioye aussi bien que d’amour !
Depuis , ils ont tousiours gardé la mesme place , Admirant vos beautez et mon extrême foy :
Et quoy que vous laciez, Amiiite, ou que ie face, le les vois tous en vous, et ie les sens en moy.
Eux qui faisoient brusler le Ciel, la Terre et l’Onde, Auecque tous leurs feux embrasent mon désir :
Et laissent en repos tout le reste du monde ,
Pour me faire la guerre auec plus de loisir.
Tandis qu’ils vont doublant mes peines rigoureuses. Tous les autres captifs ont du soulagement :
Et l’air n’est plus troublé de plaintes amoureuses.
De pleurs, ni de regrets, que par moy seulement.
Echo ne languit plus d’une flame inutile ,
Daphné ne brusic plus le bel Astre du iour :
Et si le cours d’Alphée est encore en Sicile ,
Ce n’est que par coiistume, et non pas par amour.
Diane aux yeux de Pan n’a plus rien d’estimable, Neptune n’ayme plus les Nymplies de la mer :
*7i POÉSIES
El comme en l’Viiiuers vous estes seule aymable, le suis le seul aussi qui sçache bien aymer.
STANCES
SVR SA MAISTRESSE RENCONTRÉE EN HABIT DE GARÇON. VN SOIR nr CARNAIIAL.
le sens au profond de mon ame , Brusler vne nouvelle tlame :
Et laissant les autres amours,
Qui tenoient mon ame en altéré, l’ayine vn garçon depuis trois iouis, Plus beau que celuy de Cythere.
Si le but de cette pensée A ma conscience offensée , l’en ay desia le chastiment.
Car le feu qui briisla Gomore,
Ne fut iamais si vehcment.
Que celuy-là qui me deuore.
Mais ie ne croy pas que l’on blasiue L’amoureuse ardeur dont m’enflame Le bel œil de ce iouueiiceau ;
Ni qu’aymer d’vn amour extrême Ce que Nature a fait de beau ,
Soit un péché contre elle-mesme.
Vn soir que i'attendois la Belle,
Qui depuis deux ans m’ensorcelle le vis comme tombé des Cieux ,
Ce Narcisse objet de ma llame :
Et dés qu’il fut douant mes yeux , le le sentis dedans mon ame.
Sa face riante et naine , lettoil vne flamc si viuc,
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DE MÜNSIEVK DE VOITVRE. iV,
Et tant de rayons alentour ;
Qu a l’esclat de cette lumière le doutay que ce fust l’Amour,
Auecque les yeux de sa mere.
Mille fleurs fraichenient écloses,
Les lys, les œillets et les roses Couuroient la neige de son teint.
Mais dessous ces fleurs entassées,
Le serpent dont ie fus atteint ,
Auoit ses embûches dressées.
Sur vn front blanc comme l’yuoire ,
Deux petits arcs de couleur noire ,
Estoient mignardement voûtez ;
D’où ce Dieu qui me fait la guerre ,
Foulant aux pieds nos (I) libériez,
Triomphoit de toute la terre.
AiSes yeux , le Paradis âmes ,
Pleins de ris, d’attraits, et de flanies,
Faisoient de la nuit vn beau iour:
•\stres de diuines puissances ,
De qui l’Empire de l’Amour Prend ses meilleures influences.
Sur tout, il auoit vne giace ,
Vn ie ne sçay quoy qui surpasse De l’Amour les plus doux appas.
Vn ris qui ne se peut descrire ,
Vn air que les autres n’ont pas.
Que l’on voit, et qu’on ne peut dire.
Parmy tant d’ennemis rendue ,
Ma liberté mal defenduë ,
Fut sous le ioug d’vn cstranger.
Mon Cœur se rendit à sa suite ,
Et dans le fort de ce danger Ma Raison se mit à la fuite.
(I) D'autres éditions portent : mes liberttz.
POÉSIES
Sans le connoistre dauantage ,
Ma volonté luy fit hommage De tout ce qu’elle auoit en main.
Mais du meschant l’ame inconstante , Mc trompa dès le lendemain ,
Et me frustra de mon attente.
Plein de dépit et de colere.
Soudain ie m'en deuois défaire :
Apprenant par cette leçon ,
Qu’il n’auoit point d’arrest en l’ame : Et que sous l’habit d’vn garçon,
Il portoit le cœur d’vne femme.
Toutefois, malgré cette injure , l’en pris vn plus heureux augure :
Et ie n’eusse pû croire alors ,
Que le Ciel, dont il fut l’oiiurage.
Sous le voile d’vn si beau corps,
Eust mis vn si mauuais courage.
Mais sa malice découuerte ,
S’est reconnut! auec ma perte.
Car depuis on ne l’a pù voir :
Le perfide a gagné la fuite.
Tenant mon cœur en son pouuoir, Auec ma liberté seduite.
Gagné d’vne sorcière llame , l'auois mis les clefs de mon amc En la garde de ce voleur.
Mais d’vne malice funeste.
M’en ayant rauy le meilleur,
Il mit le feu dedans le reste.
Mais ie l’ayme! etquoy qu’il me face, le voudrois reuoir cette. face.
Ce chef-d’œuurc tant estimé.
Où le Ciel tout son mieux assemble :
El depuis i’ay tousiours aymé Vue fille qui luy ressemble.
DE MONSIEVR DE VOm^RE.
Auec les traits de son visage ,
Elle a sa taille et son corsage,
Sa voix, son port, et sa façon ,
Son doux ris, son adresse extrême.
Enfin, sous l’habit d’vn garçon, le l’aiirois prise pour luy-mesnie.
Ses yeux sçauent les mesmes charmes Elle vse de pareilles armes,
Auec fous les mesmes attraits :
Et croy, tant elle luy ressemble.
Qu’elle luy touche de bien prés ,
Et qu’ils sont alliez ensemble.
Elle connoist bien , la meschante,
La cause du mal qui m’enchante ,
Et qui me retient en langueur :
Et , sans doute, elle pourroit dire Quelque nouuelle de mon cœur.
Et de celiiy qui le retire.
Car, sans en voir d’autre apparence, le iiirerois en asseurance,
A voir son visage assassin ,
Et son œillade cauteleuse ;
Qu'elle a sa part à ce larcin ,
Et qu’elle en est la receleuse.
Amour, petit Dieu qui disposes Du reglement de toutes choses ;
Et qui fais entendre tes loix Par toute la machine ronde :
Fay-moy iiistice à cette fois,
Toy qui fais droit à tout le monde.
Fais-moy raison de l’inhumaine ,
Qui retient mon cœur à la gesne,
Sans esperance d’auoir mieux.
Mais, sur tout, ne voy pas la belle ; Car si tu regardes ses yeux , le sçay que tu seras pour elle.
POÉSIES
La niauuaise me tient rauie Mon ame , mon cœur, et ma vie.
Car chez elle se vient sauner 1^ voleur de cette dépouille.
Mais i’espere tout retrouuer.
Si tu permets que ie la foiiille.