‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 164 sur 229 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

Relie Philis, adorable meriieille.

Puisque mon cœur, malgré-moy, me conseille De me remettre encor dans les tourmens, Dont vos rigueurs affligent vos Amans : le le veux croire, et suiure le genie Qui me r’engage en vostre tyrannie;

Et m’embarquer dessus la mesnie mer,

Oii i’ay jiensé tant de fois abysmer.

Le mesme iour, que vostre cœur de iwlie Rlessa le mien d’vn injuste reproche.

UH

POÉSIES

Et qu'vn soupçon par vous vainement pris ,

Me fit connoistre à plein vostre mespris ; le fis dessein d’estouffer en mon ame Tous les pensers qui nourrissoient ma flame,

Kt d’amicher, au fort de mon courroux ,

Ce que i’auois de passion pour vous :

Et si ie puis le redire sans crime ,

Auec l’amour osier encor l’estime.

Vous n’eustes plus pour moy, dans ce moment Tous les attraits qui m'alloient enflamant.

De vos beaux yeux les rayons s’éclipsèrent :

Et tout il coup vos grâces vous laissèrent, le ne vis plus vostre extreme beauté ,

Et ne vis rien que vostre cruauté, l’eus honte alors de vostre ingratitude,

De ma foiblesse , et de ma seniitude ,

Et des ennuis indignement souffers.

Depuis qu’.Amour me tenoit dans vos fers.

Dans cét instant , ic vis dans ma pensiie Tous les mespris que mon ame offensée , Humble, captiue, et sans ressentiment,

Auoil reieus de vous trop laschement.

Il me souuint de toutes vos rudesses.

De tous mes maux , de toutes mes tristesses , De tant de pleurs vainement espandus ,

.Tant de souspirs de vous mal entendus ,

■.Tant de dépits, et de mortelles craintes.

Tant de regrets, et d’amoureuses plaintes.

De desespoirs, de langueurs, et d'ennuis,

De tristes iours, et de fascheuses nuits :

Sans que iamais i'eusse pù dans vostre ame , Voir seulement vn rayon de ma flame ;

Ni vous réduire à montrer par pitié Vn trait d’amour, ni mesme d’amitié.

Lors ma raison promptement r’appidée,

(Qui loin de moy se tenoit exilée Depuis qu’Amour m’auoit mis sous sa loy,) Osa paroistre, et se montrer à moy.

En arriuant elle esteignit la flame

D’ire, et d’amour, qui brusloit dans mon ame.

Rendit la veuë à mon entendement ,

DE MONSIEVR DE VOITVRE

Et luy permit de iuger sainement.

En la voyant, tous mes désirs s’enfuirent. Mes sentiments à ses loix obéirent .

Et dés long-temps mon courage irrité S’arma pour elle, et cria Liberté.

Tout fut réduit en son obéissance :

Et mon amour redoutant sa puissance ,

Et perdant lors le tiltre de vainqueur.

Se retira dans le fond de mon cœur.

Plein d’vne ioye, et d’vn repos extresme ,

Il me sembla n’estre plus qu’à moy-mesme. Maistre absolu de mes affections, le creus auoir dompté mes passions :

Et fus vn temps (vaine et foible victoire)

Sans vous aymer, ou du moins sans le croire. N’aspirant plus qu’aux solides plaisirs, l’anois réglé ma crainte, et mes désirs, le n’auois plus de fasclieuses pensées ; le me riois de mes erreurs pjissées :

Et m’estonnant de mon aueuglement.

Ne pensois plus, qu'à viure heureusement. Ainsi , Philis , mon ame reuoltée ,

Creut pour iamais estre desenchantée :

}Et mon courage auecque ma raison ,

Rompit ma chaisne, et força ma prison.

Mais ie fis pis : et commis vne offense.

Digne qu’Amour en ait pris la vengeance ; Et qu’à iamais vn triste souuenir Mc la reproche , et m’en sçache punir.

M’estant sauué du plus rude seruage ,

Qui tint iamais vn genereux courage, le m’estimois le premier des humains, D’auoir remis ma franchise en mes mains : Quand la frayeur de retomber aux vostres , Mc fit l’csoudre à me ietter en d’autres ;

Et me ranger sous l’empire plus doux , D’vne qui sçeust me garder contre vous. Mon ame estant dans le choix balancée,

La belle Iris me vint en la pensée,

La belle Iris, dont la grâce et les yeu.x Ont sçeu charmer les hommes et les Dieux :

POÉSIES

Iris, l’amour de la terre et de l’onde.

Si vos beautez ne luisoienl point au monde ;

Et qui sembloit m’asseurer doucement,

Par ses regards , d’vn meilleur traittement . le me fis donc esclaue volontaire :

Et pris deslors plus de soin de luy plaire, le souspiray, ie priay, ie pressay :

le me teignis languissant et blessé, le luy iuray que ie mourois pour elle ,

Et que iamais vn Amant plus fidelle ,

Plus enfiammé, ni plus constant que raoy,

Ne se verroit souspirer sous sa loy.

] Puis, ie loüois en elle toutes choses ,

\Son teint de lys, et sa bouche de roses,

Son cœur de Reyne, et sa grande bonté.

Mais dessus tout , ie loüois sa beauté ,

Et la faisois si brillante et si belle ,

Qu’elle effaçoit toute chose auprès d’elle.

Les diamans , les perles, et les fleurs ,

Us plus beaux iours, les plus viues couleurs.

Le teint du Ciel au leuer de l’Aurore ,

L’Aurore mesme , et le Soleil encore ,

Lorsque plus clair il paroistdans lesCieux. Mais ie me teus de vous et de vos yeux :

Et retenu par vn respect extrême ,

Ma bouche, au moins, ne fit point de blasphème. Enfin, ie fus escouté doucement ;

Et sans dispute auoüé pour Amant.

Quittant pour moy sa fierté naturelle,

La belle Iris ne me fut point cruelle :

Elle approuua mes désirs et mes feux ,

Elle receut mon amour et mes vœux.

Et me fit voir toutes les apparences Dont les Amans tonnent leurs espérances, l’avoué aussi , qu’vn si doux traittement ,

Fit naistre en moy quelque ressentiment :

Non pas d’amour; car mon ame parjure.

Ne pût iamais vous faire cette injure ;

Mais d’amitié si sensible, qu’vn iour le pensois bien la changer en amour, le m’efforeois de découurir en elle

DK M<tNSlKVli DE VüITVRE.

Les niesmes traits qui vous rendent si l)elle , Cette douceur, et ces diiiins appas ,

Dont vous donnez 1a vie et le trespas ,

De vos beautez la grâce incoiii})arable ,

De vostre esprit la grandeur admirable,

(]ét entretien si charmant et si doux :

Mais tout cela ne se trouue qu’en vous, le voyois bien qu’elle estoit animée D’vne beauté capable d’estre aymée.

le reinarquois en elle cent attraits :

.Mais nullement ces flftmes et ces traits ,

Ces traits mortels , et ces diuines fiâmes Dont vos beaux yeux frappent toutes les aines. C.ombien de fois, admirant vos beautez ,

Ou vostre grâce, ou les viues clartez De vostre esprit, ay-je dit en moy-inesmc ;

Ha! que l'hilis est digne que l’on l’ayine !

Et que le siirt me traite rudement ,

De m’empescher de mourir en faymarit !

Mais cependant , ie sentois en mon aine L’effet caché d’vne secretle flaine.

Qui se glissoit iusques dedans mes os,

■froubloit ma vie, et m’ostoit le repos, l’estois par tout resueur, et solitaire ;

Et quoy qu’lris pitoyable pfit faire ,

Pour adoucir ma peine, et mon tourment, le n’cn sentois aucun soulagement, le n’estois plus si content auprès d'elle, le commençois à la trouver moins belle :

Et souspirant sans connoistre pourquoy, .N’estois content ni d’elle, ni do moy;

Souffrois tousiours ; et mon aine inquiété.

Ne trouuoit rien jiour estre satisfaite.

Mais, à la fin, ma douleur s’augmentant, le vis le mal qui m’alloit tourmentant, le reconnus, après beaucoup de peines.

Le feu vainqueur qui brusloit en mes veines. L’amour caché dés long-temps en mon coeur ; Auoit repris sa première vigueur.

Dans vos beaux yeux il se forgea des armes.

Sur vostre bouche il prit de nouueaiix charmes,

:fo.

MiH POÉSIES

Sur vostre bouche, où se trouuent tousiours [ Les Ris, les leux, les Grâces, les Amours : Et se formant des traits à son vsage ,

De tous les traits de vostre beau visage, Armé d’esclairs, et de foudres puissans,

Il r’engagea premièrement mes sens :

Et poursuiuanl plus outre sa victoire,

Auec mes sens, il me prit ma mémoire :

Et surmontant ma foible volonté ,

Vit mon esprit entièrement dompté.

Lors tout à coup ie reuis en moy-mesme.

Le Repentir, et la Peur au teint blesme ,

Les prompts Souhaits, les violens Désirs,

/ La fausse loye, et les vains Desplaisirs,

I Les tristes Soins , et les Inquiétudes,

Les longs Regrets, amis des Solitudes, i Les doux Espoirs, les bizarres Pensers,

; Les courts Dépits, et les Soiispirs légers ,

Les Destîspoirs, les vaines Défiances ,

Et les Langueurs, et les Impatiences,

Et tous les biens, et les maux, que l’Amour Tient d’ordinaire attachez à sa Cour.

Ainsi, Philis, mon ame fut reprise !

Ainsi deux fois ie perdis ma franchise !

Et, par malheur, tous les soins que i’ay pris. Pour me sousinettre à l’empire d’iris ,

Et l’asseurer de mon amour fidelle,

N’ont rien seruy qu’à me faire aymer d’elle ! Et ie me vis, par vn sort rigoureux.

En mesme temps ingrat et malheureux !

Ayant à part mes douleurs et mes j>eines.

Il faut encor que ie sente les siennes.

Et que mon cœur sensible à la pitié ,

Ait tous les maux d'amour et d’amitié.

Mais vous, pour qui ie suis en ces allurmes, Vous, qui pouuez tout faire par vos charmes : Apres m’auoir causé tant de malheurs.

Et fait verser tant d’inutiles pleurs;

Rendez, enfin, mes plaintes terminées.

Belle Philis, changez mes destinées :

Et permettez qu’apres tant de tourment.

DE MONSIEVR DE VOITVRE

le puisse viure heureux en vous aymant. Que si pourtant il vous piaist que ie meure, Sans iamais voir ma fortune meilleure ; le vous l’accorde : et ne demande pas Que vos bontez different mou trespas ; Mais seulement, qu’vne mort plus humaine Tranche mes iours, et finisse ma peine ; Que ce ne soient vos iniustes mespris.

Ni le regret d’auoir trop entrepris ,

Ni le dépit de vous auoir seruie ,

Ni vos rigueurs qui m’arrachent la vie ; Mais qu’en repos, i’abandonne le ioiir, Be<luit en cendre, et consumé d’amour.

STANCES

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