‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 167 sur 229 · I.ors que vous vinstes icy-bas · texte numérisé non relu

I.ors que vous vinstes icy-bas

Vous faire voir aux yeux d’vn homme :

Sans quitter le seiour des Cieux ;

Vous eussiez remporté la pomme ,

■Au iugement de tous les Dieux.

Vos charmes ont plus de pouuoir,

Que ceux que nous venons de voir Dans l’enchantement d’vne couppe.

Ils sont bien plus forts et plus doux : Et ie ne sçache en cette trouppe.

D'antre enchanteresse que vous.

DE MONSiEVR DE VOITVRE.

Cette Circé, dont les Démons Appianisscnt l'orgueil des monts , Qui remplit la Terre d'alarmes.

Et renuerse l’ordre des Cieux :

A dans ses liures moins de charmes , Que vous n’cn auez dans vos yeu\.

Elle peut le monde troubler,

Elle fait les Astres trembler.

Et bride cours de la Lune :

Mais vous, d’vu pouuoir sans pareil.

Dans le milieu de la nuit brune , Vous nous faites voir vn Soleil.

Mille rayons ensorcelez ,

Sortent de vos yeux estoillez ,

Qui percent sans faire ouuerture :

Et redoutée en toutes pai-s ,

Vous faites bransler la Nature,

Par le moyen de vos regars.

Aussi faudra-t’il désormais Qu’elle vous cede pour iamais.

Car plus docte Magicienne ,

Vous mentez le maniment D’vne autre verge que la sienne.

Et qui charme plus puissamment.

STANCES

le me meurs tous les iours en adorant Syluic !

Mais dans les maux dont ic me sens périr, le suis si content de mourir,

Que ce plaisir me redonne la vie.

Quand ie songe aux bcautez, par qui ie suis la proye De tant d’ennuis, qui me vont tourmentant :

POÉSIES

Ma tristesse me rend contant.

Et fait en nioy les effets de la ioye.

l.es plus beaux yeux du monde ont ietté dans mon ame Le feu diuin qui me rend bien-heureux :

Que ie viue ou meure pour eux , l'ayme à brusler d’vne si belle flame.

Que si dans cét estât quelque doute m’agite ,

C’est do penser que dans tous mes tourmens, l’ay de si grands conlentemens , •

Que cela seul m’en este le mérité.

Ceux qui font en aymant des plaintes éternelles ,

Ne doiuent pas estre bien amoureux.

Amour rend tous les siens heureux , .

Et dans les maux couronne scs fidelles.

Tandis qu’vn feu secret me brusle et me deuore, l’ay des plaisirs à qui rien n’est égal :

Et ie vois au fort de mon ma^j^

Les Cieux ouuerts dans les yeux que i’adore.

Vne diuinité de mille attraits pourueué ,

Depuis long-temps tient mon cœur en ses fers, Mais tous les maux que i’ay souffers, N’esgalent {Ktint le bien de l’auoir veuë.

STANCES

La terre brillante de fleurs , l'ait éclater mille couleurs , D’aujoui-d’liuy seulement connues.

L’astre du iour, en soûriant , lette sur la face des nuës.

L’or et l’azur dont il peint l’Orient.

DE MONSIEVR DE VOITVHE

Ciel est couu(?rt de saphirs.

Les doux et gracieux Zephirs Souspirent mieux que de coustume.

L’Aurore a le teint plus vermeil :

Et semble que le iour s’allume D’vn plus beau feu que celui du Soleil.

Les oyseaux aux charmantes voix.

Mieux que iamais dedans ces Iwis, Se font vue amoureuse guerre.

Sans doute la troupe des Dieux ,

A quitté le Ciel pour la Terre,

Ou la diuine Oronte est en ces lieux.

Oronte, dont les yeux vainqueurs , Ont assujetti mille cœurs.

Dont elle refuse l’hommuge ;

Qui naissant a receu des Cieiix Toutes les grâces en partage ,

Et les faueurs des hommes et des Dieux .

Par la force de ses attraits ,

Ces vieux troncs, ces noires forets, He.ssentent l’amoureuse flame.

Tout cede à des charmes si chers :

Et ses yeux qui nous ostent l’ame, D’vn seul regard la donnent aux rochers.

Ainsi sortant de Fontenay,

Dedans le chemin de Goiirnay, Faisant des vers à l’auenture , Suiuant l’humeur qui l’emportoit.

L’insensible et le froid Voiture, Parloit d’amour, comme s’il en sentoit.

Les Nymphes des eaux et des bois, Escoutant sa dolente voix ,

Ne pftrent s’empescher de rire.

.Mais vn Faune qui l’entendit,

Aux Dryades se prit à dire :

Possible est-il plus vray qu’il ne le dit.

l'üÉSlHS

STANCES

Belle Deesse que i 'adore,

Ne pleurez pas si longuement.

Si les perles se font des larmes de l’Aurore,

Vous perdrez vn trésor bien inutilement.

Ces larmes me rendroient trop heureux et trop riche.

Si vous les respandiez pour moy.

Vous perdrez pour vue bahiche.

Des pleurs qui suffiroient pour racheter vn Roy.

Celle qui vous ressemble, hormis qu’elle est moins belle, Kt qui dedans le Ciel s’appelle Du nom qui vous conuient si bien :

lette quelques souspirs de sa diuinc bouche ;

Et pleure les matins en sortant de sa couche.

Mais c’est pour vn Amant, et non pas pour vn chien.

Si vous voulez pleurer comme elle,

Il faui deuenir moins cruelle.

Employer mieux vostre amitié :

Et pleurer sur tant que nous sommes.

Mais d'vne bizarre pitié

Ne pleurez pas les chiens, vous qui tuez les homnies !

LA

STANCES

LOVANfiE nv SOVLIER

n'vXE IIAMK.

Moy qui fut pris ce Caresme,

^ Et qui me vis au pouuoir \ D’un beau Soulier iaune, et noir.

Que i’aymois plus que moy-mesme ; le suis maintenant en feu .

Pour vn Soulier noir, et bleu.

DE MONSIEVR DE VOITVRE

Comine vn criminel , qu’oii mene Où son Destin l’a réduit ,

A la Bastille est conduit,

Sortant du l)ois de Vincenne :

Ainsi mon ca-ur prisonnier Va de soulier en soulier.

pied qui cause ma peine ,

Et qui me tient sous sa loy :

Ce n’est pas vn pied de Roy ;

Mais plustot vn pied de Reyrie.

Car ie voy dans l’auenir,

Qu’il le pourra deuenir.

Sur ce beau pied la Nature ,

Admirable en ses effets ,

A sceu bastir vn Palais De diuine Architecture ;

Où se trouuent tous les Dieux Mieux logez que dans les Geux

C’est vn grand temple d’yuoire,

Plein de grâce et de beauté ,

En quelques lieux marqueté D’vne ebene douce et noire ,

Qui sert en ce lieu si beau Comme d’ombre en vn tableau.

Deux flambeaux incomparables.

Plus brillans que le Soleil ,

Par vn éclat sans pareil.

Et des rayons fauorables,

Rendent les lieux d’alentour Pleins de lumière et d’Amour.

La nef de cét édifice

Est pleine d’vn iour très-pur.

Mais le cœur en est obscur ;

Et fait par tel artifice ,

Que les yeux les plus perçans Ne pénétrent point dedans.

!*OÉSIES

Tout ce que la Terre et l’Onde l*roduisent de précieux :

Tout ce qu’on voit dans les Cieux, Et qui paroist dans le monde :

Est fait imparfaitement ,

Au prix de ce bastiment.

Mais vn personna|;e antique.

Parent de Nostradamus ,

M’a dit en termes confus ,

Que ce Temple magnifique ,

Pour estre plus exaucé.

Sera bien-tost renuersé.

STANCES f

A VNE DEMOISELLE QVI AVOIT LES MANCHES DE SA CHEMISE RETROVSSÉES ET SALES (I).

Vous qui tenez incessamment Cent Amans dedans vostre manche :

Tenez-les au moins proprement.

Et faites qu’elle soit plus blanche.

Vous pouuez auecque raison , ,

Vsant des droits de la victoire ,

Mettre vos galaiis en prison ;

Mais qu’elle ne soit pas si noire.

Mon coeur qui vous est si deuot ,

Et que vous réduisez en cendre ,

Vous le tenez dans vn cachot ,

Comme vn prisonnier qu’on va jiendre.

Est-ce que bruslanl nuit et iuur, le remplis ce lieu de fumée ,

(I) MademoiscUe Chapelain, swiir du poêle de ce nom.

DE MONSIEVK DE VOITVRE.

Et que feu de mon amour En a fait vue cheminée?

STANCES

SVR VNE DAME DONT LK lUI’I’E FVT RETROVSSÉE EN VERSANT DANS VN CARROSSE A LA CAMPAGNE (1).

Philis, ie suis dessous vos loix :

Et sans remede à celte fois Mon ame est vostre prisonnière.

Mais sans iustice et sans raison,'- Vous m’auez pris par le derrière :

N’est-ce pas vne trahison?

le m’estois gardé de vos yeux :

Et ce visage gracieux ,

Qui peut faire paslir le nostre, t^ontre moy n’ayant point d’appas, Vous m'en auez fait voir vn autre, Dequoy ie ne me gardois pas.

D’abord il se fit mon vainqueur :

Ses attraits percerent mon cœur ; Ma liberté se vit rauic :

Et le meschant en cét estât,

.S’estoit caché toute sa vie.

Pour faire eét assassinat.

Il est vray que ie fus surpris.

Le feu passa dans mes esprits ;

Et mon cœur autrefois superbe , Humble, se rendit à l’amour.

Quand il vit vostre eu sur l’herbe.

Faire honte aux rayons du iour.

(I) .Madaim' de Saintnt.

K)ÉSIES

Le tïoleil cunfus dans les Cieux ,

En le voyant si radieux ,

Pensa retourner en arriéré.

Son feu ne semant plus de l’ien ;

Mais ayant veu vostre derrière,

Il n’osa pas montrer le sien.

En découurant tant de Ireautez,

Les Syluains furent enchantez;

Et Zephyro voyant encore D’autres appas que vous auez, Mesme en la presence de Flore,

Vous baisa ce que vous sçauez.

La Rose, la Reyiie des lleurs ,

Perdit ses plus viues couleurs ;

De crainte l’œiiillet deuint blesme :

Et Narcisse alors conuaincu,

Oublia Pamour de soy-niesme ,

Pour se mirer en vostre eu.

Aussi rien n'est si précieux ;

Et la clarté de vos beaux yeux , Vostre teint qui iamais ne change,

Et le reste de vos appas ;

Ne méritent point de louange, Qu’alors qu’il ne se montre pas.

On m’a dit qu’il a des defaux Qui me causeront mille maux.

Car il est farouche à merueilles :

Il est dur comme vn diamant.

Il est sans yeux et sans oreilles.

Et ne parle que rarement.

Mais ie l'aime ; et veux que mes vers Par tous les coins de TVnivere En fassent viure la mémoire ;

Et ne veux penser desomiais.

Qu’à chanter dignement la gloire Du plus beau eu qui fut iamais.

DE M0N8IEVR DE VOITVRE.

Fhilis, cachez bien ses appas;

Les mortels ne dureroient pas,

Si ces beautez estoient sans voiles.

Les Dieux qui rognent dessus nous .

,As.sis là-haut sur les Esloilles,

(Int VII moins lieau siégé que vous.

FHAG.ME.NT.

La plus adorable personne (Jiii se trnuiie dans l’Vniuers,

Et pour qui le fils de Latone Ne feroit pas d’assez beaux Vers , Aininte la gloire du monde.

L’amour de la terre et de l’onde , De cét agréable seiour Occupe la place première ;

Et le remplit d’vne lumière Elus belle que celle du iour.

Les Amours sont à ses costez , Sages, retenus, et modestes, .\uecque les désirs celestes Qui mesprisent les voluptez.

Deuant cette beauté seuere ,

Que le vice mesme reuere ,

Ils n'oseroient paroistre nus ;

Et n'ayant plus rien de profane , Ils la craignent comme Diane,

Et la seriient comme Venus.

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