CHAPITRE XV
Mazarin cardinal. — Voyage de Roussillon. — Conspiration de Cinq'.Mars.
A la fin de l’année 16il, la promotion de Mazarin au cardinalat fit naître une difficulté sur le rang qu'il prendrait avec les princes du sang. Le jeune duc d’Enghien, qui, à l'exemple de son père, cédait toujours le pas au cardinal de Richelieu , refusa d'avoir la même complaisance pour le cardinal Mazarin; et s’il finit par obéir, ce ne fut qu’avec une extrême répugnance. Voiture, qui ne négligeait aucune occasion de faire la cour à Richelieu, s’empressa de faire les plus humbles protestations de dévouement au nouveau prince de l’Église, qui bientôt devait être le maître du royaume.
Quelques mois plus tard, le roi , accompagné de Monsieur et du cardinal de Richelieu , partit pour la Catalogne , qui venait de se donner à la France. Voiture , écrivant de Lyon à mademoiselle de Rambouillet, lui racontait le voyage de la cour, et dépeignait la confusion de la marche : q -
Mademoiselle, C ^
Sans mon fourgon , j’eusse eu , sans mentir, vn extrême regret , de n'auoir plus l’honneur de vous voir : et ie croy que j'eusse pensé en vous de meilleur cœur, que ie ne fis de ma vie. Car pour vous dire le vray, ie m’y sentois extrêmement disposé : et ie n'ay iamais eu plus de déplaisir de me séparer de vous. Mais vous ne sçauriez croire , Mademoiselle , combien les fourgons sont vne chose diuertissante , et quel excellent rcmede c'est, contre vne grande passion. Tantost il s'y estropie vn cheual, tantost il se rompt vne roué; tantost ils demeurent toute vne nuit embourbez au milieu d’vn chemin : et c’est, ie vous iure, tout ce que l'on peut faire auec eux , que de songer deux ou trois fois le iour en la meilleure de ses amies. A cette heure que nous irons plus doucement , et que nous allons nous embarquer sur le Rhosne , ie feray mieux mon devoir de penser en vous ; et ie suis trompé , si ie n’arriue à Auignon le plus pas-
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tionné homme du monde
La résolution qu’auoit prise Monsieur le
Cardinal, d'aller sur le Rhosne, a esté changée, sur ce qu'il vit auanthier, comme il se promenoit sur le port , vn batteau chargé de soldats , qui courut très-grand hasard de se perdre : et il y en eut mesme quel(|uesvns, qui sejettcrent dedans l'eau, et se noyèrent ; et son Eminence ne se veut pas noyer, pource que cela nuiroit aux desseins qu'il a sur le Roussillon.
La vie de Voiture parut moins précieuse, à ce qu’il semble, cl son cxisicnco moins néci^ssairc à la conquête du Roussillon , car il alla sur le Rhûno jusqu’à Avignon :
Mademoiselle (I),
le voudrois que vous m'eussiez veu l’autre iour, de quelle sorte ic fus ^ depuis Vienne iusques à Valence. Le iour ne commençoit qu’à poindre, et le Soleil à rayonner sur le sommet des montagnes : quand nous nous inismes sur le Rhosne. Il faisoit vne de ces belles journées , qu'Appollou prend quelquefois, pour luy seruir de pannache ; et que l'on ne voit ianiais à Paris, que dans le plus beau temps de l’Esté. Ceux auec qui j’estois, consideroient tantost les montagnes de Dauflné , qui paroissoient a la main gauche , à dix ou douze lieues de nous , toutes diargees de neiges ; tantost les collines du Rhosne, que l'on voyoit couuertes de vignes; et des vallons a perte de veuë, tous pleins d’arhres fleuris. Pour moy, dans cette réjouissance de tout le monde , ie montay seul sur la rabane qui couuroit nostre batteau : et taudis que les autres admiroient ce qui estoit a l'entour do nous : ie me mis à penser à ce que j'auois quitté. l’auois le coude du bras droit appuyé sur la couuerture de la barque , la teste vn peu pendiée , et soutenue sur la main du mesme bras ; et l’autre négligemment estendu, dans la main duquel, ie tenois vn livre, qui in'auoil serui de prétexté à ma retraite. le regardois fixement la riuiere que ie ne voyais pas. Il me tomboit de moment en moment de grosses larmes des yeux, le faisois des soûpirs, auec chacun desquels il sembloit que sortistvne partie de mon ame , et de temps en temps , ie disois des paroles confuses et mal formées, que les assistans ne peurent pas bien ouvt, et que ie vous diray quand vous voudrez. Cecy, que ie vous raconte, eust paru dauantage , et eust reoeu plus d’omemens , si ie vous l’eusse eserit en vers. Car ie vous iure , que les Nymphes des eaux forent touchées de ma douleur, que le Dieu du fleuue en fut esmeu. Mais tout cela ne se peut dire en prose. Tant y-a que ie demeuray sept heures de cette sorte , sans remuer ni pied ni patte, le voudrois. Mademoiselle , que vous m’eussiez veu ainsi. Deuant Dieu , cela vous eust donné de la deuotion ; et le maisire de
fl) Madruioivollc de RamlKniillil.
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nostre batteau , dist qu'il auoit mené en sa vie pins de dix mille hommes , / depuis Lyon iusques à Beaucaire; mais qu’il n'en auoit iamais veu vn ,t qui parust auoir l’esprit si esgaré. Aptes cette belle description que ie\ viens de faire : il me vient de tomber dans l’esprit , que vous vous imaginerez , que tout cela est fau.x ; et que ce que i’en ay dit , n’estoit que pour trouuer moyen de remplir vne lettre. Quand cela seroit, Mademoiselle, ie serois en vérité excusable. Car pour vous parler franchement, on est souuent bien empesclié à trouuer que dire : et ie ne puis |ws comprendre , que sans quelques inuentions comme cela , des personnes qui n'ont ni amour, ni affaires ensemble, se puissent escrire souuent. I\éan|moins, pour vous dire noîuement ce qui en est, tout ce que ie vous ay dit de ma réuerie,de mes soûpirs, et de ma tristesse, est vray. Pour ce qui est du ressentiment qu’en eurent les Nymphes, et le Dieu du Hhosne,ie n’en
suis pas asseuré
C’estoit, ie vous asseure , vne belle chose
à regarder, que de voir hier au soir les rués d'Auignon pleines de chandelles , de lanternes , de flambeaux par toutes les fenestres pour voir Monsieur le Cardinal qui y arriua à sept heures du soir. Il y faisoit clair comme en plein iour : et si le Pape arriuoit icy, on ne le |>ourroit pas mieux receuoir. Ou luy donnoit par tout mille l>enedictions : et à cause que c’est en terre Papale , ils en sont liberaux en ce pays-cy. Les luifs d’Auignon se |x>rtent bien. Monsieur le Vioe-Legat gros et gras ; Monsieur le Comte d'Alais vn peu plus que luy.
Le terme dti voyage approchait; on airivait à Narbonne, oit alliiil «■ommencer l’épouvantable tragédie dont le dénoitment devait être l’exécution de Cinq-Mars et de son ami de Thou. Quelques jours avant leur arrestation. Voiture assista aux fêtes qui furent donnéc.s à la cour, notamment à la cérémonie de l’ordre que l’on donna au seigneur de Moiirgues ou Monaco, dont les descendants portent aujourd’hui le titre de prince.
Monsieur avait trempé dans la conspiration de Cinq-Mars, et il avait envoyé à Madrid Fontrailles , porteur de ses instructions pottr le comte-duc ; mais il était surveillé de près par Chavigny, et le complot ne tarda pas à être découvert. Voiture eut un instant de terreur; il écrivait de Montt'limart à mademoiselle de Rambouillet: G3l
||(( Madrmoiselle ,
Monsieur est perdu , et tous ses gens , d'vne perte , à mon auis, infaillible et certaine. Voyez eu quel estât doit estre mon esprit, et si ie ne suis pas le plus malheureux homme du monde, l’eusse quitté la fortune de toutes choses , si elle m’eust laissé entière la ioye de retourner vous voir, et elle l’est venu troubler par la plus estrange et la plus funeste auenture qui pouuoil arriuer. I..a seule imagination du plaisir de reuenir m’auoii
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fait résister à toutes les incommoditez de ce voyage , et apres cela , il faut que ie retourne beaucoup plus triste que ie ne suis venu. A cette afilic* tion, Mademoiselle , ie ne voy aucune consolation , de quelque costé que ie me tourne , car l'honneur de vostre amitié , qui me pourroit consoler de tous les autres malheurs, est ce qui me rend oelui-cy plus sensible, et ie ne puis me résoudre à vne infortune par laquelle ie suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous voir. Dans ce déplaisir où ie suis , ie reçois de l’amitié de Monsieur de Chauigny, toute l'assistance que i'en pouuois attendre , et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pire. Mais il me semble que ie ne puis honnestement n'estre pas misérable , et ie ne voy pas qu'il y ait pour moy d'autre party à prendre que celuy qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, où ie pense, selon que l'on compte icy, que nous serons le 19 ou le 20 de ce mois ; de sorte que j’espere que j'auray bientost l'honneur de vous voir, et de tant loin que ie jette ma veuë sur l'auenir, c’est la seule étincelle de ioye que i'y puisse voir Vous serez estonnée de ce que l’on a dccouuert; nous allons voir d'estranges et pitoyables choses ; l’on en propose à Monsieur de si estranges à faire, et de si fâcheuses à souffrir, que ie croy asseurément qu’il nereceura pas l'accommodement que l’on luy offre , si cela se peut appeler accommodement
Dans une autre lettre , inédite comme la précédente et que nous a conservée le précieux manuscrit de Conrarl, Voiture donne d’intéressanls détails sur l’arrestation de Cinq-Mars:
Moxsiedr(I),
Si J’ay esté quelque temps sans vous escrire , ce n’a pas esté par négligence que j’y ay manqué, car ie n’en puis auoir pour vous, ni manquer en quelque sorte h vn devoir auquel ie suis si obligé. Mais ie n'auois point de nouuelles certaines h vous mander, ayant esté tout ce temps hors de la cour. Monsieur de Chauigny a fait plusieurs voyages de Monsieur le Cardinal au Roy, et du Roy à Monsieur le Cardinal , dans lesquels ne le pouuant suivre sans grande incommodité , par la diligence avec laquelle il alloit , j’ay demeuré quelques iours auec Monsieur son frere à Beziers et à Montpellier. le croy. Monsieur, que vous estes à cette heure aussi bien informé que moy de tout ce qui s’est passé à Narbonne ; ie ne laisseray pas pourtant de vous en dire quelques partlcularitez ; car quand vous les auriez ouy dire , ce que ie vous diray, et ce que ie sçay de bonne part , vous asseiirera au moins , que ce que vous aurez ouy dire est vr.iy. Après vne conférence de deux heures , que Monsieur de Chauigny eust auec le Roy, le iour qu'il le vint trouuer à Narbonne , où le Roy estoit venu sans autre dessein que de prendre des eaux. Monsieur le Grand entra en
M. de I.ongiieih
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ai
grand sotip<;on , et commença à estre fort estouné. Il fut ce soir-là chez Messieurs de Beaumont, où ayant trouué force monde, il dit à l’atné, qu’il y auoit la beaucoup de gens qu’il ne connoissoit pas ,' et qu’il le prioit de s’en défaire. Apres souper, il fut chez vn gentilhomme qni estoit a luy, nommé Sioujac , qui a esté arresté et remis en liberté ; estant-la , il donna charge à vn autre gentilhomme des siens, d’aller voir si les portes de la ville estoient fermées. Ce gentilhomme au lieu d’y aller, se contenta d’y envoyer vn laquais, qui lui vint dire qu’elles l’estoyent; ce qui neantmeins n’estoit pas vray ; car les portes de >arboime , qui tous les iours se fermoyent a huict heures du soir, ne se fermèrent ce iour là qu’à neuf heures et demie, à cause des trains qui arrivoyent, et pour lesquels on les lit retarder. Il estoit neuf heures quand Monsieur le Grand y enuoya , et elles ne furent fermées qu’vne deniy-heurc apres. Voyant cela , il se résolut de coucher hois du logis du Boy, et envoya sur les dix heures du soir vn des siens couuert du manteau qu’il auoit porté ce iour-là , lequel passa dans la salle des gardes, et vn autre qui suruint, dit aux gardes qui estoyent demy-endormis : Messieurs, voilà Monsieur le Grand qui passe. On creut donc qu’il estoit retiré , et on le vint déclarer au Boy, qui enuoya en sa chambre voir ce qu’il faisoit. Ses geus dirent qu’il estoit couché et qu'il durmoit. Sur les onze heures. Monsieur de Charost y fut pour l’arrester; mais ayant tiré les rideaux du lit, il ne truuua personne, et sceut, apres auoir cherché partout, qu’il n’y estoit pas. On creut doue qu’il s’etoit sauué; néantnioins, ayant enuoyé à re.'urie,et ayant trouué tous ses cheuaux, et ayant sceii aussi que Monsieur de Thou estoit dans Narbonne, on iugea qu’il n'estoit pas hors de la ville. On enuoya aussitost commander au lieutenant du Boy dans Narbonne , de ne faire ouurir les portes pour qui que ce fût , et de faire faire des rondes toute la nuit sur les murailles. Cependant, Monsieur le Grand auoit esté mené par Sioujac dans vn logis où il y auoit deux belles lilles sœurs, qui n’ont pas réputation d’estre fort chastes, et auec l'une desquelles quelques-vns disent qu’il auoit couché quelques iours deuant. Estant là seul , il se fit debotter et coucha tout hahillé sur le lit. Le lendemain, on enuoya par toutes les maisons faire commandement sur peine de leze-majesté et de la vie, aux maistres drs logis, de déclarer ceux qui estoyent logez chez eux. Les filles pour cela , ne dirent rien estant seules ; mais leur oncle , qui esto'it aux champs , revint ce iour-là , par grand malheur pour Monsieur le Grand , et ayant sceu qu'il estoit chez luy (car il le connoissoit), le lit dire au lieutenant , qui y vint au'sitost; et ayant trouué Monsieur le Grand fort troublé , et auec un visage, à ce qu’il dit si changé, qu’à peine estoit-il reconnoissable, il luy dit qu’il auoit charge de l’arrester. Monsieur le Grand luy demanda à voir son ordre ; il luy dit qu’il n’auoit point d’autre ordre que celuy qu’il auoit reçeu de la bouche du Boy. Monsieur le Grand luy demanda, si le Boy lui auoit commandé luy-mesme. Sur quoy ayant respondu qu’ouy ; le Boy, dit Monsieur le Grand, a bien fait, et vous faites bien de luy obcïr. I.e monde dit icy, qu’en disant ces paroles , il se prit à
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pleurer; mais Monsieur de Chauigny à qui j’ay demandé si cela estoit vray, m'a dit que le lieutenant ne le lui auoit point dit 11 arriua auanthier dans la citadelle de Montpellier, où il est gardé par Céton. Selon que j'en ay ouy parler, ie luge, et sur des conjectures bien raisonnables et quasi asseurées, que l'on croit icy qu'il auoit des desseins bien hardis et bien meschants ; et j’ay peur qu’il se trouuera d'autres gens enveloppez dans son malheur. le croy que nous pourrons bientost prendre le chemin de Paris où j’ay vne extreme impatience d’estre.
Depuis auoir escrit cette lettre , j’ay veu icy , à Monfrein celuy ^ arresla Monsieur le Grand, qui m'a dit, que le lendemain qu’il le fut voir, il se donna deux cens coups dans le visage et sur l'estomac , en sa presence , de sorte qu'il en vomit le sang.
Le cardinal de Richelieu, très-souffrant déjà, quitta Norbonne suivi de ses captifs , et revint lentement à Paris pour y mourir. Protégé par Chavigny, Voiture n'eut pas à souffrir des suites de la conspiration de son maître, qui , n’étant plus à craindre, obtint lui-méme son pardon sans beaucoup de difficulté.