CHAPITRE XIV
Affaires iftlalie. — Voilure à Grenoble. — La cour a .Amiens.
La situation empirait chaque jouren Piémont. Le prince Thomas, un des plus grands capitaines du siècle , et son frère le cardinal , s’étaient alliés à l’Espagne, et leurs troupes, victorieuses sur presque tous les points, menaçaient la ville deTurin, oii les esprits étaient disposés en leur faveur. On disait hautement que le fils de la régente n’était pas légitime , et les mœurs de cette princesse avaient été malheureusement fort équivoques. Dans cette situation critique elle ne cessait d’implorer les secours de la France, qui la protégea efficacement. Le cardinal de la Valette se jeta dans Turin avec six mille hommes, et les princes, désespérant de forcer la place, se virent contraints de tourner leurs efforts d’un autre côté.
.\u mois de septembre, le roi vint lui-même à Grenoble, où il eut une entrevue avec sa sœur. Voiture était du voyage. C’est de cette ville qu’il écrivait à mademoiselle de Rambouillet pour lui annoncer la levée du siège de Turin :
Mademoiselle, L'*''' ^
La Douuelle de la leure du siégé à Thurin , a esté pour moy la plus agréable que j’aye receuë de ma vie. l’ay eu pourtant quelque déplaisir, de ce que cela m’ostoit vne occasion , de donner à Monsieur le Cardinal de la Valette, vne prenne de la véritable affection que j’ay pour luy. Car j'auois résolu d’entrer dans la ville, et de luy porter du rafraichissement , en luy disant de vos nouuelles. Monsieur le Comte de Guiche, à qui ie m’en estois vanté; m’auoit dit, que d’ordinaire l’on pendoit ceux que l’on surprenoit dans ce dessein. Mais cria ne m’estonnoit pas : et ayant eu de Madame de la Trimoüille, des raisons pour me consoler, au cas que ie fusse roiié en Italie ; ie ne me souciois pas trop d'y estre pendu. Mais cela eiist esté plaisant , que Monsieur le Cardinal de la Valette se promenant sur la muraille , m’eust reconnu sur l’échelle
Voiture ne savait pas qu’en ce moment même où il badinait sur ce siège , le cardinal de la Valette , son ami plus encore que son protecteur, succombait dans la force de l’âge et à l’apogée de sa gloire. Il fut atteint d’une fièvre double-tierce qui devint continue et l’emporta le 28 septembre 1039. Il avait quarante-sept ans.
VIE ÜE VUITUKE.
L’année suivante , la cour se transporta en Picardie. Voiture revit sa ville natale sans enthousiasme ; il y trouvait des souvenirs qu’il eût voulu anéantir, et qu’autour de lui les courtisans se plaisaient à rappeler. Dans une lettre à mademoiselle de Rambouillet, il rend compte de son séjour à Amiens :
Mademoiselle ,
Il faut auoüer que ie suis de bonne amitié. l'ay regret de ne vous point voir, comme si J’y perdois quelque grande chose, et ie m'imagine que ie ne passe pas si bien le temps icy , que lors que j'auois l'honneur d'eslre auprès de vous. Amiens en vostre absence , me semble moins aimable que Paris : et pouuant tous les iours voir des Dames qui parlent picard admirablement, ie ne m’en tiens pas plus heureux pour cela. La conuersation rie Monsieur le Duc de G***, de Monsieur de T"* , et de Monsieur de N*** que ie rencontre icy partout, n'a rien de charmant pour raoy. Il m’arriue mesme quelquefois de m’ennuyer d’estre trois heures de suilte dans la chambre du Roy : et ie ne prens pas plaisir de m'entretenir auec Monsieur Libero, Monsieur Compiegne, et vingt autres honnestes hommes que ie ne connois point, qui ni’asseurent que j'ay vn bel esprit , et qu'ils ont veu de mes ocuures. l’ay veii aujourd’huy sa Majesté Joiier au Hoc toute l’apresdinée , et ie n’en suis pas plus gay : et allant reglément trois fois la semaine à la chasse du Renard, ie n’y ay pas vne extrême joye; quoiqu’il y ait tousiours cent chiens, et cent cors qui font vn bruit épouueniable , et qui vous entre terriblement dans les oreilles. EnOn, Mademoiselle, les plaisirs du plus grand Prince du monde, ne me diuertissent pas : et quand ie ne vous vois point, les delices de la Cour n'ont rien qui me touche. Vous estes sans mentir, ingrate , si vous ne me rendez la pareille. Mais, défiant comme ie suis, j’ay peur que vous ne preniez quelquefois plaisir auec .Madame la Princesse, et Mademoiselle de Bourbon : et peut-estre que depuis que vous estes à Grosbois , vous n’auez pas soiihaitté cinq ou six fois d'estre à Amiens. Si cela est, au moins, pour me recompenser d’ailleurs; faites s’il vous plaist, que leurs Altesses me fassent l’honneur de se souuenir quelquefois de moy ; et que ie ne sois pas moins considéré d’elles, pour estre en vn lieu où ie vois deux fois tous les iours le Roy et Monsieur le Cardinal. le vous asseure pourtant. Mademoiselle, que ie n’en sçay pas plus de nouuelles pour cela : et c’est la cause que ie ne vous en mande point. Monsieur Faber arriua icy hier au matin , auec ordre à nos Generaux de ce qu’ils ont à faire. Il m'a dit que Monsieur Arnaut a fait rage des pieds de derrière en vu combat qu’il y a eu prés de Lille : et Monsieur le Mareschal de Brezé l’a escrit au Roy, à ce que m’a dit .Monsieur de Chauigny
A cette affaire qui eut lieu devant le fort de Rantzau, Cinq-Mars commandait les volontaires. Depuis quelque temps il s’était emparé
ME DE VOITURE. S3
de l'esprit du roi , qui souffrait impatiemment le des[K)tisme d’un ministre dont pourtant il ne pouvait se passer.