‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 186 sur 229 · A VNE LETTRE DE MONSIEVR ARNAVD · texte numérisé non relu

A VNE LETTRE DE MONSIEVR ARNAVD

Certes, e’est vn grand cas, Icas,

Que tousiours tracas , ou fracas Vous faites d’vne, ou d’autre sorte. .

C’est le Diable qui vous emporte :

Et vous fait faire incessamment Vostre mestier de Negromant !

Croyeï-moy, laissez la Magie :

Suiuez plustost l’Astrologie.

C’est mal fait, que d’estre Sorcier;

Et cela n’est pas Canal ier.

l’estois en repos à Narbonne, Tristement autant que personne,

(S’il faut dire la vérité.)

Mais mon esprit moins agité,

Loin d’esperances et de craintes, Auoit de moins rudes atteintes.

Que quand ie voyois les froideurs, Les insupportables rigueurs.

Ou l’indiflerence, ou la hayne.

Ou le fier courroux de Climene.

Au prix duquel est calme, et doux De la mer l’horrible courroux ;

Et que ie redoute en mon ame.

Plus que le fer ni que la flamme ; Plus que mes bnislantcs ardeurs.

Plus que les toiirmens dont ie meurs.

UK MONSIKVR DK VOITVKK.

Plus que toute autre violence.

Kt mesmc plus que son absence.

Ainsi, loin de ces déplaisirs,

Si ie iettois quelques souspirs.

C'estoit d’est re loin de la Belle ,

Et non pas pour me plaindre d’elle :

Et si ie viuois tristement.

Au moins ie viuois doucement.

Mais vostre malheureuse lettre ,

(Jue vous m'auez escrite en métré.

Et certes, si disertement.

Et si malicieusement ,

Qu’on voit bien, tant elle est complette. Que c’est le Diable qui l’a faitte :

Est venue auec ces propos.

Troubler icy tout mon repos;

M a fait connoistre en sa peinture.

Ma triste et funeste auenture;

Et dans cét Enfer où ie suis,

Me faisant voir le Paradis,

A fait, que depuis, ma misere M’a paru cent fois plus amere.

l’ay mieux ressenty mes tourmens.

En voyant vos contentemens.

Si bien que vos vers et vos cliarmes M’ont desia cousté maintes larmes, l’auouë icy, que de dépit Cent fois ie vous en ay maudit.

Mais écoutez, i’entens maudire.

Pas autrement, sinon de dire,

La peste estouffe le rimeur,

Le Diable emporte l’enchanteur.

Et iamais ne nous le rapporte ;

Et menus propos de la sorte.

Qui du Ciel ne furent ouys :

Et ma foy ie m’en réioüis.

Mais gens heureux, et raisonnables, Laissent dire les misérables.

Et certes, si vous y iwtnsez, l’auois alors du mal assez ;

Vous, assez de bonne auenture,

IHJÉSIKS

Four excuser quelque murmure.

Tandis qu’en vn temps de plaisir,

Vous considériez à loisir

Tout ce que la Terre a d’aymable.

De beau, de rare, et d’estimable;

Que vous admiriez la l>eauté,

L’attirante seuerité.

Le cin.abre, l’or, et l’yuoire.

L’éclat, le triomphe, et la gloire De l’incomparable Bourbon :

le voyois les luifs d’Auignon.

Or bien qu’eux, et leurs luifues, cns.sent Quelques agréniens qui me pleussent :

Pour vous le faire au vray syauoir,

La Chreslieone est plus belle à voir.

Son teint, sans mentir, et sa grâce.

Sa brillante fraischeur, efface Toutes les luifues de deçà,

Tü mesmes celles de delà.

t;ar de quelque sens, qu’on la prenne.

C’est vue fort l)elle Clirestienne.

Et l’on ne voit rien sous les'Cieux,

De plus rare, ou plus précieux.

Mais pour venir à nostre affaire.

Ce qui me mit plus en colere.

Et me plût moins en ce païs.

C’est que ie jærdis cent Loiiys.

l’en sortis donc de bon courage.

Chantant, Adieu Sarazinage.

De là, passant force rochei-s.

Et des champs couuerts d’oiiuiers, (Ayant trauersé la Durance,)

Nous arriuasmes en Frouence :

Oii nous vismes, dans son Palais.

Le genereux Comte d'.Alais.

Mais bien qu'il soit vaillant et sage.

Et qu’il ait, ma foy, lion visage :

Pourtant, quoy qn’il puisse valoir,

La Clirestienne est plus belle à voir;

Et plus lielle, en ma conscience.

Que tout ce qu'on voit en Proiience;

DK .MONSIKVH DK VOITVUK.

Que les plus nobles citronniers,

Que les plus fleuris grenadiers,

Que leurs figuiers licaux à merueille, Mesnie que le port de Marseille ;

Que toutes les fleurs de iasmin (1), Que le (a)nriniandeur de Fourbin,

Plus que Madame d’Aiguelionne , Plus que la ladle Maguelonne,

Kt que Madame Laure aussi Quand toutes deux seroienl iey.

l’entens là, car passant le Kosne, Qu'Arles voit plus doux que la Saône, Laissant den’iere nous maint roc.

Nous passâmes en I>anguedoc :

Où, pour suiurc nos destinées.

Nous flsmes tant par nos iouniées, Que laissant Liinel, Montpelliers, Agde, Pezenas, et lîeziers.

Nous arriiiàsmes à Narbonne ; Laquelle, Dieu inc le pardonne, Apres l’Enfer, est vn des lieux ,

Hors duquel ie ni’aimerois mieux , Car le Limbe, et le Purgatoire,

Prés d’elle, sont des lieux de gloire.

Monsieur, on est dans ce séioiir, lustement comme dans vn four.

Si bien que moy qui sens la flamme Et de Narbonne, et de .Madiine :

Et qui de deux feux inuesty M’accommode tout de rosty ;

Me voyant comme vne allumette,

Kt le corps fait comme vn squelette , Ne sç.ay si ie suis cuit d'Amour,

Ou bien, si ie suis cuit an four.

De chaudes vapeurs consumée, Toute la terre est allumée.

Zcpbire mesme l’est aussi :

Et Pair que ie respire icy.

(l) L’i^itioii tic 1050 porte : tuulrx Inirxjkiirs.

POtSIES

Est cliaud, par maniéré de dire,

Comme celuy que i’y souspire ;

Quoy que ie porte dans le sein Des brasiers qui n’ont point de fin.

L’Amour, et Climene, et ses flammes.

Dont les moindres bruslent tant d’Ames.

Cependant, malgré mon mal-heur, le me trouue en quelque faneur.

Deux ou trois fois son Eminence M’a fait ioüir de sa presence.

le parle à Monsieur des Noyers ; le suis fort connu des Huissiers :

Et mesmement depuis n'agueres, l’ay veu le Roy dans ses affaires.

Mais pour ne vous pas deceuoir,

La Chrestienne est plus belle à voir.

Enfin, quoy que l'on puisse faire.

Ce pais ne me sçauroit plaire ;

Et rien ne me peut diuertir.

Que l’esperance d'en sortir.

Quelquefois pour tromper ma peine, le m’en vay resuer dans la plaine.

Là, me promenant le matin.

Sur la Marjolaine et le Thin ; le voy r.Aurore auec ses perles.

Qui resueille le chant des Merles.

( l’aurois nommé le Ruisegnor (1),

Mais il n’y limoit pas, St-gnor)

Et voy les changeantes opales, l.es iacyntes Orientales,

Que le iour seme à son réueil.

Sur la Carrière du Soleil ,

Qui fait en ces lieux son entrée.

Plus belle qu’en nulle contrée.

Mais quoy qu’il y dore les Cieux De son or le plus précieux.

Qu’il y paroisse sans nuage.

(1) Ce mot, qui en espagnol signifie rossignol, devrait s'écrire ; ruisehor, de même qu'au vers suivant on eut dû mettre jcnor et non segmr.

DE MONSIEVR DE VOITVRE

Et qu’il y brille ciaiiantage :

Quelques rayons qu’il puisse aiioir, La Chresticnne est plus belle à voir.

Plus belle, et de couleurs plus viues.

Que luy, ni que luifs, ni que luifues ; Plus que le bon Comte d’Alais, Comme on le voit dans son Palais ; Plus que ny Roy, ny Hoc, ny Reyne, Et plus que tout, liorsmis Climene.

Au reste, ne soyez en peine.

Cherchant qui i’entens )>ar Climene.

Car vous n’y perdrez que vos pas :

Et le Diable ne le sçait pas.

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