‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 219 sur 229 · MINISTRE D ESPAGNE (I · texte numérisé non relu

MINISTRE D ESPAGNE (I

En celte occasion, il téraoigna, que toutes les raisons d’Estat ne pouuoient pas tant sur son esprit, que celles de la Religion; et qu'il aimoit mieux estre mauuais Politique , que de n’estrc pas bon Chreslien. Son intégrité est rcconnué tnesmc de ses ennemis. 11 a tousioursesté liberal de son bien, et ménager de celuy du Roy : et, ce qui ne semble pas croyable, ayant disposé de plus de cent cinquante millions, il est aujourd’hui endetté de cinq cens mil escus. Son train, sa dépence, et sa maison , sont comme d'vne personne priuée, aussi-bien que son affabilité, et grande facilité qu’il y a de luy parler. Les autres qui tiennent vue place pareille à la sienne, fuyenl également les amis, et les ennemis : et n’ont pas moins de peur de ceux qui demande;) l du bien, que de ceux qui peuuent faire du mal. Pour luy, il ne ci'aint point les vns; et il escoiitc les autres : et ne pouuant tout accoi'der; il croit au moins, qu'il doit tout entendre. Pour ce qui (!st de son espiit , il ne peut , ce me semble, estre mis en doute de personne. Pour en faire imaginer la grandeur, il suflit de dire, qu’il s'estend aux deux l)outs du monde, (|u’il gouueme en Oi-ient et en Occident, et conduit seul en mesme temps les plus importantes .affaires de l’Europe. Pour ce que j’en ay pù connoistre, il est merueilleusement prompt, actif, et pénétrant, subtil, charmant, et agréable, plein de feu, et de lumière. 11 parle sa langue : c’est assez pour cela de dire, cpi’il s’appelle Guzman : et qu’il est de celte illustre souche qui estoit célébré en

(I) Le commencement deffaul k ce l'ragment , nnssi Lien ipie la lin.

ELOGE DV COMTE DVC D’OLIVARES.

Espagne deuant qu’il y eut des Hoys en Castille ; et qui a laissé à cette Nation, les plus anciens et plus rares exemples qu’elle ail do vertu, et de fidelité. Son Pere Uoin Pedro de Guzman, eut en son temps peu ou point de pareils en esprit , ou en mérité : et cette loüangc estoit alors de plus grand poids, qu’elle ne seroit à présent. Il fut .Ambassadeur auprès du Pape, et en suite, Vice-Roy de Sicile; et puis de Naples : et estant de retour à Madrid, il fut mis dans le Conseil d’Estat, qui est en cette Cour le plus haut degré d’honneur, et de dignité. Estant à Rome, son fils ’ " * ' de Guzman luy nasquit : lequel, pour esire le puisné , fut destiné à l’Eglise; et les premières années de sa jeunesse employées aux estudes. Mais quelque temps après il demeura l’aisné par la mort de son frere; et par celle de son Pere heritier de soixante mille ducats de rente. Estant ieunc, il fut extrêmement bien-fait de sa personne, grand, agréable, et de belle taille, le meilleur homme de chcual de toute l’Espagne, vaillant, .adroit, liberal, et magnifique; et fut sans doute le plus gtiland de la Cour, jusqu’à ce qu’il en fust le plus puissant. Il entra dans les affaires en vn temps où il sembloit, que le Génie d’Espagne commençoit à sc lasser; et que cette Monarchie, qui auoit esté mise au dernier point de sa grandeur par Charles Quint, et subsisté à peine sous Philippe second, sembloit vouloir décliner sous les autres Roys. Ceux qui ne peuuent iamais estre contens des choses présentes, et qui cherchent tousiours des sujets de plaintes dans la préuo-yance de l’auenir , ou dans la comparaison du passé ; regrettent la grandeur et la richesse de la Cour telle qu’elle estoit sous Philippe troisième; et trouuans par tout à cette heure, moins de lustre, et de bonheur, y concluent aussi moins de conduite. Mais il faut considérer, que ceux qui ont tenu cette place deuant luy, ont tousiours gouuerné durant le calme, en vn temps où il ne falloit que tendre les voiles, que les choses aboient d’ellesmesnics, et que les vents ne souffloient que pour faire venir l’or des Indes. L’Allemagne, qui se souuenoit encore de la bataille de TElbe, et d'auoir veu l’Aigle de l’Empire auec la foudre de Charles- Quint; ne pouuoit au plus auoir que de mauuais desseins. Les Hollandois n’imaginoient point encore de plus grand bonheur, que de jouir de la Iréue. L’Angleterre estoit gouuernée par vn Uoy vieux, et Philosophe ; la France par vn mineur. Toute l’Europe dormoit en repos, et en silence : et les Ministres d’alors n’estoient occupez qu’à distribuer les trésors du Pérou , et à donner ou refuser des grâces. Celuy-cy au rebours, a tousiours cheminé auec vn vent contraire. Parmy les tenebres, et lors que le Ciel estoit cou-

ELOGE DV COMTE DVC D'OLIVARES.

uert de tuiites parts ; il a tenu sa route au milieu des bancs et des écueils : et durant la tempeste et l’orage, il a eu à conduire ce grand vaisseau, dont la prouë est dans l’Océan Atlantique, et la poupe dans la Mer des Indes. Il a eu à s’opposer en France aux desseins d’vn grand Ministre, haïssant particulièrement les Espagnols, habile, hardy, et' tout-puissant sur l’esprit d’vn Roy ieimc, guerrier, et heureux en niesme temps. Un costé du .Nord, la Fortune a suscité à la maison d’Autriche , le plus dangereux ennemy qu’elle ait iamais eu : vn conquérant , en qui la moindre qualité estoit celle de Roy sage et vaillant, prudent et avantureux, de grande expérience, et de grands desseins; et qui ayant toutes les vertus d’Alexandre, n’auoit pas vn de ses vices, que son ambition. Ainsi cette Monarchie par elle , ou par ses alliez, a eu tout à la fois pour ennemis, les François, et le Duc de Sauoye, les ,Vnglois,^les Hollandois, les l’rotestans d’Allemagne, et le Roy de Suede : et cela en vn Siecle tres-slerile de grands hommes pour l’Espagne ; et où la Fortune luy estoit plus ennemie que fout le reste. Celuycy alloit tous les iours de l'Escurial à Madrid auec deux Secrétaires dans son carrosse : et cette personne qui fait mouuoir tant d’ Armées, et agir tant de millions d’hommes, n’en a d’ordinaire que trois ou quatre à sa suitte. Il n’y a point d’accompagnement si glorieux que cette solitude. La meilleure preuue de n’auoir point failly,est de ne point craindre. Pour sa conscience, nous sommes obligez particulièrement de la reeonnoistre, après la facilité qu’il nous a donnée, à la ruine des Huguenots, et à la destruction de la Rochelle. Que si les vents ont porté briser contre la coste de Guyenne les Carraques qui se deuoient descharger dans Lisbonne ; si les Generaux des Hottes les ont laissé prendre toutes entières; et si la Mer en a englouty d’autres ; si le Marquis de Spinola est mort deuant que de prendre Gazai; si les .\liemans estans les pins forts, se sont laissez battre à Yeillane; si les chefs des Armées ayans de grands auantages , ont suby des conditions desauantageuses ; et si la bonne fortune ou la bonne conduite du Roy de Suede a gagné la bataille de Lipsic : ce sont des accidens, que le Comte d'Oliuarcs n’a pù empescher, et qu’il a fallu qu’il ait reparez. Vn des malheurs de ceux qui gouuernent : c'est que, des choses bien-faites, et qui ont vn bon succez , chaque particulier tâche d'en tirer à soy la gloire ; et que celles qui rcüssissent mal se rejettent toutes sur vn seul. Sa conduite a donné remede à toutes les choses qui en pouuoient receuoir : et si elle n’a pù tout releuer, c’est beaucoup, quelle ait empesché que tout ne tombât.

6'J8 ELOGK UV COMTE DVC D'OUVAHES.

Quand la Fnrtune ne s’est ]x>tnt opposée à ses conseils, cl qircllr a laissé faire sa prudence : les bons succez luy sont venus en foule de tous costez. En vue mesnie année il conquist Dreda, non seulement sur les Hollandois, niais sur tous les Potentats de l’Europe. Il sauua Gennes, qui estoit à dciny Françoise, et auoit vingt mille François à scs portes. Il lit abandonner Calis aux Anglois, aucr tant de diligence, qu’il sembla que l'on ne les eust laissé entrer en Espagne , que pour auoir le plaisir de les en chasser. Et en mesme temps, à l’autre bout du Monde, uucc douze mille hommes il conquit le Brésil. Ainsi à 1a fois, il triompha de toute la terre : et eut des victoires , qui (xiiiuoient rendre toute sa vie heureuse et illustre, si elles eussent esté départies en diirers temps. Le malheur a pii quelquefois renuei'ser ses desseins, mais iamais sa constance, le luy ay veu receuoir d’vu mesme \isage 1a nouuelle de la prise de ^laslric, et de la mort du Roy de Suede. f^t le iour, que la Fortune en luy ostant sa lille luy raiiil ses plus cheres espérances : il eut la force de donner audience, et de vacquer aux affaires. Les sentimens de Pere cederent au deuoir de Ministre. Il creut qu’il ne luy ectoit pas permis d’abandonner aux larmes les yeux qui veilloient pour le bien de PEstat; et qn’vn Esprit qui auoit à sa charge la moitié du monde , ne deuoit pas estre troublé du malheur d’vne famille. Son gonuernement a eu particulièrement le bon-heur de n’anoir point esté taché de sang; et d’auoir esté exempt de proscriptions. Ses soupçons et ses craintes n’ont j>as dépeuplé la Canir, pour remplir les prisons. Le crime de leze-Maesti'i n'a pas seruy de prétexté à ses vengeances ; et quoy que l’on ait fait, ou dit contre luy ; il n’a iamais reconnu d'autres ennemis que ceux de l’Estat. Mais pource que cét homme seul fait vne grande partie de cette Cour ; que son nom est connu de toute l’Europe, sa personne de peu de gens; et que chacun en a de differentes impressions, selon l'affection, la haine, ou l’enuie de ceux qui luy en ont fait le rapport : il ne sera |mis mal à propos d’interrompre la suite de ce discours, pour dire quelque chose plus particulièrement de luy.

La Fortune a de tout temps accoustuiné de prendre bien bas ceux qu’elle veut mettre bien haut : et pour faire mieux connoistre son pouuoir, elle se plaist à former de rien ses créatures. Elle n’a pas gardé cette réglé an choix qu'elle a fuit du Comte Duc d'Uliuares, qu’elle trojina desia si haut, (lu’à peine l’a-t-elle sçeu éleuer; et que tonte sa faneur ne Iny a pù donner de tiltre, qui ne se trouiiAt desia dans sa maison. la's Maislres des Gcnealogies, qui

F.L(DGE I)V COMTE ÜVG D’OLIVARES.

ont l’art de faire descendre des Koys, ceux qui en sont aimez j et d’adopter cliaciin comme il leur plaist en telle race qu’il veiiillc choisir; n’ont eu que faire de Irauailler pour montrer la grandeur de la sienne

TABLE DES MATIÈRES

Page 1