‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 23 sur 229 · I.ETTRE I · texte numérisé non relu

I.ETTRE I

Monsibvb,

S'il est vray que j’ay tousioiirs tenu dans vostre mémoire le rang que vous me dites : vous n’auez pas eu, ce me semble, assez de soin de mon contentement, d'auoir tant tardé à me donner vne si bonne iiouuelie; et soulTert si long-temps que ie fusse le plus heureux homme du monde sans le sçauoir. Mais peiit-estre que vous auez jugé, que cette fortune estoit tellement au delà de ce que je deuois esperer : qu’il vous falloit auec loisir chercher~des termes pour me la rendre croyable; et qu’il estoit besoin que toute la Rhétorique fût employée, pour me persuader que vous ne m'auiez pas oublié. Et certes, en cela, au moins, estes-vous bien iuste, que ne voulant me donner pour toute l’affection (|ue vous me deuez , que des paroles : vous les auez choisies si riches et si belles, que sans mentir, ie suis en doute, si les effets valent beaucoup mieux, le croy certainement que toute autre amitié que la mienne, en serait bien payée. Il me déplaist seulement , que tant d’artifice et d’éloquence ne me puissent déguiser la vérité : et qu’en cela ie ressemble à vos Bergères, qui sont trop grossières, pour estre trompées par vn habile homme. Mais pardonnez-moy, si ie me défie de cette science, qui peut

(I) Jean-Louis Guez de Balzac, mort à Augoulême le 18 février less. C'était un des plus beaux esprits de t'hôtel de Rambouillet, et te rival de Voilure.

Irouuer des louanges pour la Fièvre quarte et pour Néron, et que ie connois estrt; plus puissante en vous, quelle ne fut iamais en personne. Toutes ces gentille.sses que j’admire dans vosire Lettre, me sont des prennes de vostre bon esprit, plustost que de vostre bonne volonté : et de tant de belles choses que vous auez dites à mon auantage, tout ce que j’en puis croire pour me Dater; c’est que la Fortune m’ait donné quelque part en vos songes. Encore ie ne sçay si les resveries d’vne ame si releuée que la vostre , ne sont p«(s trop serieuses, et trop raisonnables pour descendre jusqu’à moy : et ie m’estimei-ay trop fauorablement Iraitté de vous, si vous auez seulement songé que vous m’aymiez. t'ar de mlmaginer que vous m’ayez gardé quelque place parmy ces grandes pensées , qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire, et à donner recompense à toutes les vertus du monde : j’ay trop bonne opinion de votre esprit, pour m’en persuader cette bassesse; et ie ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher, le sçay bien que la seule affection que vous puissiez auuir justement . est celle que vons vous deuez. Et ce précepte, de se connoistre soymesme, qui est pour tous les autres vue leçon d’humilité ; doitauoir pour vostre regard vn effet tout contraire, et vous oblige de mépriser tout ce qui est liors de vous. Aussi ie vous jure, que sans prétendre aucune part en vostre amitié, ie me fusse contenté que vous eussiez voulu conseruer auec quelque soin ; celle que ie vous auois voilée ; et que vous l’eussiez mise, siiMin entre les choses que vous estimiez, au ntoins entre celles que vous ne voulez pas perdre. Mais pour m'auoir icy laissé auprès de celte belle Hiuale , dont vous me parlez, sans mentir, vous n’aura pas esté assez jaloux : et vous luy donnez tant d’auantage, que i’ay quelque raison de croire, que vous vous estes entendu auec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, ie me dois plaindre auec plus de raison que vous, de ce qu’elle s’est enrichie de vos pertes; et que vous luy auez laissé gagner ce que ie |ten.sois avoir sauué de sa tyrannie, en le mettant entre vos mains. Pour peu de defense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie de moy- mesme vous resteroit encore ; et par vostre négligence, vous l’auez rendue en son pouuoir : et vous luy auez permis d’auancer tellement ses conquestes sur moy, que quand ie vous aurois donné tout ce qui me reste , vous n’auriez pas la moitié de ce que vous auez perdu, le vous asseurc, neantmoins, que d’vn autre costé , vous auez regagm- en mon estime la mesme place que l'on vous a oslée en mon affection ; et qu’au mémo temps que i’ay commencé à vons aimer moins, i’ai esté contraint de vous honorer

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DK MONSIEVH DE VulTVRE.

ilauantagf. le n’ay rien veii de vous depuis vostre dé|)arl , i|ui ne m’ait semblé au dessus de ce que vous aiiez iamais fait : et par ces derniers ouurages, vous auez gagné l’honneur, d’auoir surmonté celuy qui a passé tous les autres. Cependant, ie trouuc estrange, qu’auec tant de raison que vous auez d’estre content, vous ne le puissiez estre, et que tous les Grands-hommes estant satisfaits de vous, il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd'huy toute In France vous escoute. Il n’y a plus personne qui sçache lire , à qui vous soyez indifférent. Tous ceux qui sont jaloux de l’honneur de ce Royaume, ne s’informent pas plus de ce que fait Mr le Maresehal de Crequy, que de ce que vous faites. Et nous auons plus de deux Generaux d’Armée , qui ne font pas tant de bruit auec trente mille liomines, que vous en faites dans vostre solitude. Ne vous eslonnez donc point, qu’auecque tant de gloire vous ayez beaucoup d'enuie : et souffrez doucement, que ces mesmes luges, deuant qui Scipion a esté criminel, et qui ont condamné Aristide et .Socrate , ne vous donnent pas lout d’vnc voix ce que vous méritez. C’est de tout temps que le Peuple a cette coustume, de luiïr en autruy les mesmes qualilez qu’il y admire. Tout ce qui est hors de sa réglé, l’offense. Et il souffriroit plus volontiers vn vice commun, qu’une vertu extraordinaire. De sorte que si nous auions en vsage cette loy, qui permettoit de bannir les plus puissans en authorité ou en réputation ; ie croy que l’enuie publique se déchargeroit sur vostre teste; et que Monsieur le Cardinulde Richelieu ne courruitpas tant de fortune que vous. Mais gardez-vous bien d’appeller vostre malheur, ce qui n’est (jue le malheur du siecle. Et ne vous plaignez plus de l’injustice des hommes : puis que fous ceux qui ont quelque valeur, sont de vostre costé; et que vous auez trouué entr’eux vn ainy (pie peut-estre vous pourrez perdre encore vne fois. Au moins , ie vous asseure que ie feray tout ce qui me sera possible pour vous remettre en estai de le pouuoir faire ; puis qu’aujourd’huy il y a tant de vanité à estre des vostres. l’en ay fait jusqu’icy vue profession si publique, que si d’auanture ie ne me puis empescher, que ie ne vous aime moins que de coustume, ie vous jure que vous serez le seul à qui ie l’oseray dire, et que ie témoigneray tousiours à tout le monde , que ie suis autant que iamais ,

Monsievb, \'ostre,rtc.

LETTHES

A MONSEIGNEVK LE MAHQVIS DE RAMBOUILLET ( l},

Amlnssadrur |inur le Roy en Espagne.

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