I.RTTBE II
Monseignevh ,
Te n’eusse pas erft qu’il pûsl arriiier que ie vous donnasse jamais quelque sujet de plainte ; ni que l’on dûst faire vn iour des Pasquins eontre nioy dans Madrid. Et sans mentir, j’eusse eu bien de la peine fl me consoler de l’vn et de l’autre : si au mesme temps que j'ay receii oes nouuelles fascheuses, ie n’eusse appris celles de vostre santé ; et de la grande réputation que vous acquérez tous les ionrs panny des hommes, qui deiiant que de vous auoir veu, ne sçauoient rien admirer qu’eux-mesmes. Mais puis que ie conte toutes vos prosperitcz entre les miennes ; ie croy qu’il ne m’est pas fiermis d’estre triste, en vn temps où tout le monde parle si auantageusement de vous Et ie ne me puis empescher que ie ne me resioüisse, toutes les fois que j’entens dire icy, que vous aucz appris aux Espagnols à estre humbles, et qu’ils ne vous honorent pas moins que si vous estiez de la Maison des Gusmaus, ou de celle des Mendosscs. Par là, Monseigneur, vous pouuez juger, que ie n’ay pas l’amesi dure que vous dites; et qu'au moins, j’ay cela de commun auec tous les honnestes gens , que ie prens beaucoup de part à tous les bons succez qui vous arriuent. Il est vray que j’estois résolu de tenir ce sentiment si'cret , sans vons en rien communiquer. Car dans les grandes affaires que vous traitiez maintenant, ie croyois que ç’eiit esté estre perturbateur du repos public, que de vous diuertir par vne mauuaise lettre, de la moindre de vos pensées; et quelque permission que i’en aurois euë de vous , ie n’aurois pas encore esté assez hardy pour m’en seriiir, si ie n’auois vne autre aiicntiirc extraordinaire à vous conter. Vous s<,^iirez donc. Monseigneur, que le Dimanche vingt-vniéme du mois passé, enuiron sur les douze heures de la nuit, le Roy et la Reine sa mere estant assemblez auec toute la Cour , on vid en l’vn des bouts de la grande salle du Louure, où rien n’auoit paru aiiparauant, éclater tout à coup vne grande clarté, et paroistrc en mesme temps entre une infinité de lumières, une troupe de Dames toutes couuertes d’or et de piene-
(I) Il mourut à Paris le 26 février 1052, Agé de soixanle-quinrs^ aps.
DE MONSIEVR DE VOITVRE
ries, et qui seinbloient ne faire que de descendre du Ciel. Mais particulièrement l’vne d’elles estuit aussi aisée à remarquer entre les autres, que si elle eust esté toute seule : et ie croy certainement que les yeux des hommes n’ont iamais rien veu de si beau. C’estoit celle-là mesme, Monseigneur, qui en vne autre rencontre, auoit esté tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame^ et qui vne autre fois s’apparut dans les roches de itambuüillcl auec l'arc et le visage de Diane. Mais ne pensez pus vous imaginer plus de la moitié de sa l)eauté, si vous ne vous figurez (|ue celle ipie vous luy auez vciie : et svachez que cette nuit-là les Fées auoient ré|>andu sur elle ces beautez et ces grâces secrettes qui mettent de lu différence entre les femmes et les Deesses. .Mais lors qu’elle eut pris le mas(|ue, en mesme temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu’elles vouloient représenter; et qu’ainsielle eut perdu l’auantagc que son visage lui donnuit sur elles : sa taille et sa tonne grâce la rendirent aussi recommandable qu’auparaiiant ; et en quelque lieu 4|u’elJe tournast scs pas, elle tiroit auec elle les yeux et les cœurs de toute l’assemblée. De sorte qu’abjurant l’erreur oiij’estois, de croire qu’elle ne dansa.st pas parfaitement bien, j’unoiic à cette heure qu’il n’y a qu’elle seule qui sçiiche bien danser. Et ce mesme jugement a esté donné si généralement de tout le monde, que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les iours ses louanges, seroient contrains de se bannir de la Cour. C’est pour vous dire , Monseigneur, que [ondant que vous receuez de grands honneurs où vous estes, vous jierdez icy de grands contentemens ; et que la fortune, quel(|ue grand employ qu’elle vous donne ailleurs, vous fera tousiours beaucoup de tort toutes les fois (|u'elle vous tirera de vostre maison. Car, enlin, après auoir passé les l’yiXMiées, quand vous passeriez encore cette mer qui separt^ l’Eiu-ope et l'.Vfrique; et qu’allant plus allant, vous voulussiez voir cette autre partie du monde, qu’il sembloit que la .Nature eust exprès éloignée, pour mettre en seureté les trésors et les richesses : vous ii’y |»ourriez rien trouuer de si rare que ce que vous auez laissé icy ; et en tout le reste de la terre il n’y a rien d’égal à ce que vous auez à Paris. Cela me fait croire que vous n’en serez abseut que le moins qu’il vous sera possible, et qu’aussi-tost que les affaires du Hoy vous le permettiont, vous reuiendrez icy jvosseder des biens, dont il n’y a que vous seul qui soyez digne. Mais, .Mon-seigneiir, ie ne s^ay si l’im ne s’est pas trop lié à vne nation ijui a desia vsur|M'> tant de choses sur nous,(|uc <le vous auoir mis en son |>ouuuir : et ie crains ipie les Espagnols ne vous vciiillcnt non plus rendre que la Valteline. Et certes, «dti*
Lt'ITHES
crainte me domieroit de la peine, si je ne sçauois bien, que ceux du conseil d’Espagne ne sont pas maistres de leurs resolutions, depuis que vous estes en ce païs-là : et que vous y auez desia trop fait de seruiteurs, pour y receuoir quelque violence. Nous deuonsdonc espérer, qu’aussi-tost que le Soleil qui brûle les hommes, et qui tarit les riuieres, conmiencera à s’échauffer ; vous reuiendrez icy retrouuer le Printeidps que vous auez desia passé delà, et y receuoir des violettes, apres auoir veu tomber des roses. Pour moy , je souhaitte cette saison auec impatience : non pas tant à cause qu’elle nous doit rendre les fleurs et les beaux iours, que pource qu’elle vous doit ramener : et ie vous iure que ie ne la trouuerois pas belle, si elle reuenoit sans vous, le pense que vous croirez aisément ce que ie vous dis. Car ie sçay bien que vous m’estimez assez bon, pour désirer auec passion vn bon-heur qui regarde tant de personnes. Et de plus vous sçauez, que ie suis particulièrement ,
Monseignevb, Voslre,elc.
A Varii, ce 8 Marafiaa^
A MONSEHINEVH LE UVC DE BELLEGAKUE (I),
en liiy enuoyant VÀmndis.
LETTRE lit.
Moxseignevb,
En vne saison où l’Histoire est si broûillée, j’ay creu que ie vous pouuois enuoyer des Fables : et qu’en vn lieu où vous ne songés qu’à vous délasser l’esprit, vous pourriez accorder à l’entretien d’Amadis, quelques-vnes de ces heures que vous donnez aux Gentilshommes de vostre Prouince. Pespere que dans la solitude où vous estes, il vous diuertira quelquefois agréablement, en vous racontant scs auantures; qui seront sans doute les plus belles do monde, tant que vous ne voudrez pas qu’on sçache les vostres. Mais quoy que nous lisions de luy, si faut-il aduoüer, que vos fortunes sont aussi merueilleuses que les siennes : et que de tant d'enchantemens qu’il a mis à fin, il n’y en a pas vn que vous n’eussiez pù acheuer , si ce n’est, peut-estre, celuy de l'Arc des loyaux Amans. En effet, Monsei-
(t) Roger de Sainl-t.ary, dur de Brtiegardc, grand écuyer de France sous tltnri tV, mourut en 1648, .igé de quatre-vingt-tmis ans.
DE MONSIEVH DE VOITVHE.
giicur, vous aucz fait voir à la France vn Roger plus aimable et plus accompiy, que celuy de Grèce, et que celuy de l’Arioste. Et sans armes enchantées; sans le secours d’AIquife, ni dTrgande ; et sans autres charmes que ceux de vostre personne : vous auee eu dans la Guerre et dans l’Amour, les plus heUFeux succee qui s’y pcuuenl souhaiter. Aussi, à considérer cette courtoisie si exacte, et qui ne s'est iamais démentie , cette grâce si charmante dont vous gagnés les volonlez de tous ceux qui vous voyent, et cette grandeur, et fermeté d'ame, qui ne vous a jamais permis d’aller contre le deuoir, ni inesme contre la bien-seance : il est bien difTicile de ne se pas imaginer, que vous estes de la race des Amadis. Et ie croy, sans mentir , que Thistuirc de vostre vie sera quelque iour adjoustée à tant de liurcs que nous auons d’eux. Vous aiiez esté l’ornement et le prix de trois Cours différentes. Vous auez sceu auoir des Roys pour riuaux, sans les auoir pour ennemis, et posséder en mesme temps leur faueur, et celle de leurs maistresses. Et en vn siecle, ou la discrétion, la ciuilité, et la vraye galanterie , estoient l)annies de cette Cour : vous les aucz retirées en vous, comme dans vn azyle, où elles ont esté admirées de tout le monde, sans pouuoir estre imitées de personne. Et certes , vne des principales rai.sons qui m’a persuadé du vous enuoyer ce liure, a esté de vous faire voir, quel auantage vous auez sur ceux mesmes qui ont esté formez à plaisir , pour estre l'exemple des autres : cl combien il s'en faut que l’inuention des Italiens et des Espagnols, ait pù aller aussi haut que vostre vertu. Cependant, ie vous supplie très-humblement de croire, qu’entre tant d’alTections qu’elle vous a acquises, elle n’a fait naistre en personne tant d’admiration , ni de véritable passion , qu’en inoy , et que ie suis (dus que ie ne puis dire , et aiiec toute sorte de respect ,
MoNSKir.NRVR , Vostre, etc.
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