‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 42 sur 229 · I.ETTHE XL · texte numérisé non relu

I.ETTHE XL

MiUEHOISELLE,

Enfin ie suis sorti de l’Euru|ie, et j’ay passé ce détroit qui luy sert de bornes. Mais la mer qui est entre vous et moy, ne peut rien éteindre de la passion que j’ay pour vous : et quoy que tous les esclaucs de la Chrestienté se trouuent libres en abordant cette coste, ie ne suis pas moins à vous pour cela. Ne vous estonnez pas de m’oüir dire des galanteries si ouuertement. L’air de ce pals m’a desia donné ie ne sçay quoy de félon, qui fait que ie vous crains moins : et quand ie traitteray désormais auec vous, faites estât que c’est de Turc à More. 11 ne vous doit pas pourtant desplaire que l’on vous parle d’amour de si loin : et quancLce ne seroit que par curiosité, vous deuez estre bien-aise de voir des poulets de Barbarie. 11 manquoit à vos auentures d’auoir vn Amant au delà de l’Océan ; et comme vous en auez dans toutes les conditions, il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. le grauay hier vos chiffres sur vne montagne qui n'est guere plus basse que les estoilles, et de laquelle on découurc sept Royaumes : et j’enuoye demain des cartels aux Mores de Mai roc et de Fez , oii ie m’offre à soustenir, que l'Afrique n’a iamais rien produit de plus rare , ni de plus cruel que vous. Apres cela. Mademoiselle, ie n’auray plus rien à faire icy, fjue d’aller voir ros parens ; à qui ie veux parler de ce mariage , qui a fait autresfois tant de bruit , et tâcher d’auoir leur consentement, atin que personne ne s'y oppose plus. A ce que j’entens , ce sont gens peu accostables. l'auray de la peine à les trouuer. On m’a dit qu'ils doiuent estre au fond de la Lybie : et que les lions de cette coste sont moins nobles, cl moins grands. On en vend icy de jeunes qui sont extrêmement gentils, l’ay résolu de vous en eniioyer

ÜE MONSIEVK DE VOITVRE. 153

vne demy-douzaine , au lieu de gands d’Espagne. Car ie sçay que vous les estimerez dauantage , et ils sont à meilleur marché. Tout de bon , on en donne icy pour trois escus qui sont les plus jolis du monde. En se Jouant , ils emportent vn bras ou vne main à vne personne : et apres vous , ie n’ay iamais rien veu de plus agréable. Disposez , s’il vous plaist , Madame Anne à s’accommoder auec eux, et à leur donner la place de Dorinthe. le vous les enuoyeray par le premier vaisseau qui partira : et pleust à Dieu que ie pùsse aller auec eux me mettre à vos pieds ! Ce sera là , Mademoiselle , qu’ils auront sujet d’estre les plus fiers animaux de la terre, et de s’estimer les Roys de tous les autres. Mais vne des plus grandes marques que ie pusse donner, que l’air d’Afrique m’a inspiré quelque felonnie ; c’est que j’ay escrit desia trois pages, et que j’ay pensé acbeuer cette lettre sans parler de Mademoiselle de Ramboüillet. le vous asseurc pourtant, qu’en quelque part que ie sois, elle est tousiours dans mon coeur, et dans mon souuenir, et mesme à ce moment hen che di tanta lontanunzu, le fo humilissima riuerenza, et suis son tres-humble et tres-obeïssant seruiteur, Branbano. Tant que ie seray hors de la Chrestientt; , ie n’oserois rien dire à Madame de Clermont. Pour Mademoiselle de Rambouillet, ie crois qu’elle ne me voudra pas plus de mal pour cela. l’espere lui payer quelque iour le plaisir que j’ay eu d’oüir les auentures d’Alcidalis, en luy racontant les miennes. le luy feray entendre des choses estranges et incroyables : et j)Our ses fables , ie luy rendray des histoires. Vostre Seruiteur a tousiours dans mon esprit la place que son mérite, et l'affection qu’il me fait l’honneur d'auoir pour moy, luy doiiient donner. Il y a vn de vos amis. Mademoiselle, que j’ayme auec tant de passion , que j’en oublie mon deuoir, et qu'il ne me souillent pas de dire combien ie le respecte , et ie l'honore. L’extréme enuie que j’ay d’estre dans son souuenir, m’a pensé obliger à faire vne folie. Car sans considérer toutes les raisons qui me deuoient arrester, il ne s’en est guere fallu , que ie ne luy aye escrit : et j’auois résolu de commencer ainsi :

Monseigneur, ie ne sçaurois m’empescher de vous escrire : quand ce ne seroit que pour datter ma lettre de Ceuta. Apres auoir veu les Palais des Rois de Grenade , et la demeure des Abencerrages : j'ay voulu voir le pais de Rodomont, et d’Agramant, cl connoistre la terre d’où sortirent ces grands hommes.

Cht furo al tempo che passaro i Mon

n'Africa il Mar e’ n Francia nocqiier lanlo.

LETTRES

le crois. Mademoiselle , que ce commencemeiil luy eusl doniu^ enuie de voir le reste, que j’eusse continué de cette sorte :

Si vos inclinations ne sont changées , ie sçay. Monseigneur, que vous ne desaprouuerez pas cette curiosité : et que dans la félicité où vous estes , il y aura quelques heures , où vous enuierez la condition d’vn banny, et d’vn misérable. Au cas que j’obtienne vn passeport que j’esperc de Tetuan : et que les Alarbes qui couureni celte campagne ne rompent pas mon dessein : j’auray le plaisir de voir dans quelques iours, vne ville toute pleine de Turbans, vn peuple qui ne jure que par Ala, et des Africaines qui n’ont rien de barbare que le nom : et lesquelles, malgré le Soleil qui les brusie, sont plus belles et plus brillantes que luy. C’est vn pays. Monseigneur, où il n’y a point de sottes , de froides, ni de cruelles. Elles sont toutes amoureuses, pleines de feu, et d’esprit. Et (ce que quelqu’vn y estimera dauantage], elles ne vont iamais à confesse. Par le contentement que j’auray de voir toutes ces choses, vous pouucz juger, Monseigneur, que ce n’est pas toùjours la fortune qui rend les hommes heureux, et qu’il n’y en a point de si mauuaise, qui n’aye quelques bons endroits, pourueu que l’on les sçache trouuer. Tandis que vostre bon-heur, vous occupe , et qu’il vous donne au moins les soins de vous en seruir, et de le bien employer; ie jouis du loisir, et de la liberté, où mon mal-heur me laisse. Il me semble qu’en m’ostanl la France, on m’a donné le reste de la terre : et ie ne me dois non plus plaindre du destin qui m’en a chassé, que les léthargiques de ceux qui les pincent, et qui les frappent pour les réueiller. Au lieu que ie passois ma vie entre dix ou douze personnes, cinq ou six rues , et deux ou trois maisons : changeant maintenant de lieu à toute heure, ie vois des montagnes, des déserts, et des précipices, des fleurs et des fruits, que ie n’auois iamais oüy nommer, des peuples différons , et des riuieres, et des mers qui m’estoient inconnuës. le change tous les iours de Villes, toutes les semaines do Royaumes, le passe en vn moment d’Europe en Afrique ; et j’irois plus aisément à la source du Nil, que ie n’eusse esté autresfois à celle de Rongis. Si en cét estât de vie , Monseigneur, ie ne gouste jws les delices dont vous jouissez, dans l’enlretien des seules aymables personnes du monde : au moins n’ay-je pas aussi ces heures de chagrin, et d'accuhlemenl, qui empoisonnent jusquesk l’ame, et qui peuuent tuer en vne heure le plus fort homme du monde. Dans l’innocence où ie vis, ie prie Dieu tous les iours qu'il vous en garde, et qu'il conserue long-temps vostre personne , la plus pure générosité de nosire siecle , cl tant

DK MO.NSIEVR DE VüITVKE.

d’autres belles qualitez qu’il vous a données. Si apres cela, ie fais quelques souhaits particuliers pour nioy, c’est qu'à la fin de tant d’erreurs , ic puisse auoir l’honneur de vous en entretenir, et vous témoigner. Monseigneur, que ie ressens, comme ie dois, les solides

obligations que j’ay d’estre

Mais , Mademoiselle . pour vn homme qui vouloit vous cscrire vn poulet , il me semble que ie mets icy beaucoup de choses qui n'y |)cuuent entrer. Voila ce que c’est que n’y estre pas acconstnmé , et de m’auoir tenu si long-temps en contrainte. Si vous m’eussiez permis dés le commencement de vous en enuoyer, j’en sçaurois faire à cette heure de fort jolis ; et ie ne fmirois pas niaisement comme ie fais, en disant que ie suis,

Mademoiseu.b,

Vostre t res-humble et 1res- obéissant Serviteur,

Ce 7 AUUtI KI33.

VoiTVBB l’APBICAia.

A LA MESME

En tiiy enuoyant plusieurs l.ions de cire rouge. LETTRE XLI.

MAUt:Muiski.i.E,

Ce Lion ayant esté contraint , pour quchpics raisons d’Estat, de sortir de Libye, auec toute sa famille, etquelques-vns de ses Amis, j’ay creu qu’il n’y auoit point de lieu au monde où il se piist retirer si dignement qu’aupres de vous : et que son malheur Iny sera heureux en quelque sorte, s’il luy donne occasion de connoistre vne si rare personne. Il vient en droite ligne d’vn Lion illustre, qui commandoit il y a trois cens ans sur la Montagne de Cancause, et de l’vn des petits-tils duquel on tient ici qu’estoit descendu vostre bisayeul, celuy qui le premier des Lions d’Afrique passa en Europe. L’honneur qu’il a de vous appartenir, me fait esperer que vous le receurez auec plus de douceur et de pitié, que vous n’auez coustume d'en auoir . cl ie croy que vous ne Irouuerez pas indigne de vous, d'estri' le refuge des Lions affligez. Ola augmentera vostre réputation dans toute la Itarbaric : oii vous estes desia estimée plus que

LETTRES

tout ce qui est delà la mer, et où il ne se passe iour que ie n'entende loüer quelqu’vne de vos actions. Si vous leur voulez apprendre l’inuention de se cacher sous vne forme humaine, vous leur ferez vne faueur signalée. Car par ce moyen ils pouiroient faire beaucoup plus de mal , et plus impunément. Mais si c’est vn secret que vous vouliez reseruer pour vous seule , vous leur ferez toùjours assez de bien , de leur donner place auprès de vous , et de les assister de vos conseils, le vous asseure , Mademoiselle , qu’ils sont estimez les plus cruels et les plus sauuages de tout le pais, et j’espere que vous en aurez toute sorte de contentement. Il y a auec eux quelques Lionceaux, qui pour leur jeunesse, n’ont encore pû estranglcr que des enfans et des moutons. Mais ie croy qu’avec le temps , ils seront gens de bien , et qu’ils pourront atteindre à la vertu de leurs peres. Au moins sçay-je bien qu’ils ne verront rien auprès de vous, qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, et qu’ils y seront aussi bien nourris , que s’ils estoient dans leur plus sombre forest d’Afrique. Sur cette esperance, et l’asseurance que j’ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce qui est de la générosité, ie vous remercie desia du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure que ie suis ,

MAOBMOISBLI.E,

Vastre tres-hvmble et tres-obeissanl Serviteur, LÉONARÜ,

Gouuerneur des Lions du Roy de Marror.

A LA MESME

l.KTTRF. Xül.

Madehoisei.le,

Depuis que ie suis party de Madrid, J’ay fait deuant que de venir icy, deux cens cinquante lieues d’Espagne , qui n’en valent gueres moins que cinq cens de France. Ce n’est pas mal aller pour vn homme qui auoit les jambes si roides, et à qui on reprochoit qu’il ne pouuoit marcher, l’ay iiigé tout ce chemin bien employé, lors

Diqlürcd by Googk

ÜE MüNSIEVR DE VÜlTVKE. 157

qu'en arriuant en ce lieu , j'y ay trouiié les lettres qu’il vous a plu me faire tenir, du troisiesme de luillet. Et quoy que j'aye rencontré à Seuille toute la dépouille de la flotte des Indes, et que l’on m’y ait fait voir six millions d’or dans vne seule chiunbre : ie puis dire que ic n'ay point veu de si grands trésors , que ccluy que vous m'auez enuoyé. Vous pouuez imaginer le contentement que j’ay eu de receuoir tant de témoignages d’affection de tout ce qu’il y a d’aimables personnes au monde. Et certes , cette joye auroit esté plus grande , que ne l’eust pù supporter vn homme qui est si peu accoustumé d’en auoir, si elle n'eust esté temperée par la nouuelle que vous me donnez de vostrc indisposition. La colique n’auoit pi'i Jusqu’icy venir à bout de ma patience. Mais elle a trouué moyen de la vaincre en me prenant par là ; et la douleur me touche en la plus sensible partie de raoy-mesme, quand elle vous attaque, l’ay vne extrême tristesse , de voir que mon ame soit diuisée en deux corps si foibles que le vostre et le mien , et qu’il faille que ie sois tousiours malade de mes maux ou des vostres. Enfin, Mademoiselle, ie voy bien qu'il me faudra chercher des remedes plus solides que celuy de l’Ejade. Nous serons contraints de nous soûmettre à l’aduis des Médecins : et nous deuons plustost nous résoudre à perdre vne vertu , que deux vertueux. La Charité qui est la première de toutes, nous oblige à auoir pitié de nous-mesmes, et puis que la douleur et la maladie , sont des effets du péché, et vne des malédictions qu'il a causées : nous deuons faire tout ce qui nous sera possible pour les füir, et pour auoir soin de nostre santé. Vous auez encore plus d’inteiest que moy, de suiure ce conseil. Car la mienne est à cette heure en meilleur estât qu’elle n’auoit accoustumé : et le trauail et l’agitation du chemin , m’ont mis au moins hors d’apprehension pour quelque temps. Si vous voulez vser de ce régime , ie vous attcndray en Angleterre : et ie vous meneray partout , par la coustume du Royaume de Logres. l’estois sorty de Madrid, contre l’opinion de tout le monde, auec ce peu de prudence que vous sçauez que les Philosophes de la Secte de vostre Mary, ont en tout ce qui est de leur plaisir. Et en vne saison où les Espagnols osent à peine sortir de leur logis , j’auois entrepris de trauerser la plus grande partie de l’Espagne ; et de venir passer le mois d'Aoust, au lieu le plus chaud de l’Europe. Cependant ie suis venu à bout , Dieu-mercy, de mon dessein : et à cette heure que ie suis en Portugal , ie me mocque de ceux qui disoient que j’allois mourir en Andalousie. Sans mentir. Mademoiselle , ce ne vous est pas peu de gloire d'auoir pù allumer le cceiir d’vn homme aussi froid que ie

suis. Le Soleil qui fend icy la terre, et qui brusle les rochers, ii’a pû à grand’ peine que m’échauffer : et ie n’ay point eu d’incommodité en ce voyage , qu’vne nuit que ie ne ni’estois pas assez couuert. Trois hommes qui estoient partis auec moy, ont esté contraints de demeurer en chemin. La chaleur, la lassitude, ni la peine qu’il y a de voyager en ce pais, n’ont pû m’arrester : et quoy que j’aye trouué beaucoup de lits plus mal-garnis que ceux de Villeroy, et beaucoup de chambres plus mauuaises que celles de Panfou, et que ie n’aye point dormy (chose de considération) depuis trois mois : ie suis icy arriué plus fort et plus sain que iamais. Ne pensez donc pas que ie sois encore cette foible créature que vous auez veuë antresfois. le suis tout autre que vous ne sçauriez vous imaginer, le suis creu de six grands doigts dans ce voyage, l’ay le teint extrêmement bruslé , le visage plus long que ie ne l’auois, les dents de douant fort serrées, les yeux noirs, la barbe noire : et selon que ie me ligure qu'est fait le Baron de Ville-neuue, ie luy ressemble plus à cette heure, qu’à Monsieur de Serisay. Cette mine entre douce et niaise, est passée en vne autre toute contraire ; et il ne m’est plus rien resté qui ne soit changé , sinon que j’ay encore les sourcils joints , qui est la marque d’vn fort méchant homme, l’espere que dans trois ou quatre iours j’esprouueray si ie sçauray aussi bien résister au trauail de la mer, qu’aux autres : et dés qu’vn vaisseau Anglois qui a desia les deux tiers de sa charge, l’aura toute entière, nous partirons. Dieu aidant , au premier vent. 11 faut auoûer, Mademoiselle, que ma fortune a quelque chose de bien bizarre, ftloy qui autresfois n’ay pû me résoudre d’aller jusqu’au Pont aux Dames, en la meilleure compagnie du monde : j’ay esté à cette heure plus loin qu’Hercule, et il y a plus d’vn mois que j’ay passé ses colonnes. Et au lieu que ie ne pouuois souffrir vn petit vent dans le cabinet de Madame de Rambouillet, iem’envay à cette heure en deftier trente-deux au milieu de l’Océan et de l’Hyuer. Ce n’est pas là pourtant le plus grand péril. Trente vaisseaux de Barbarie qui couurent cette coste, donnent dauantage de peur à tous ceux qui partent d’icy, et se font plus craindre que la tempeste. le voudroi.s bien sçauoir s’il y a quelque Astrologue qui eust pû dire en me voyant il y a deux ans, dans la rué Saint Denis , auec ma rotonde , que ie courrois bien-tost fortune de ramer dans les galcres d’Alger, ou d’estre mangt; par les poissons de la mer Atlantique. Mais au cas que ie sois destiné à estre pris par les Pirates : ie souhaite , au moins , que ie tombe entre les mains d’vn célébré Corsaire, que j'ay oüy nommer autrefois h Mademoiselle de Ramboûillet, et dont le nom seul me fait

UK MüNSlKVK UK VOITVKK.

ir>y

auoir de l’incliniition pour luy. Si Madcmuiselle de Uambuüillet le peut deuiner en quatre , et le dire apres sans rire, ie lui donncray vn petit peigne, dont on me fit hier présent, qui anoit esté fait pour la Reyne de la Chine. le n'ay pourtant pas trop do [>eur de payer ma rançon , et d’estre réduit à racheter ma liberté. Car le Capitaine du nauire m’a asseuré que ie pouuois dormir en repos pour ce qui est de cela , et m’a juré qu’en tous cas , il mettroit le feu aux poudres. Voyez le bon expédient, et s’il ne me vaudroit pas mieux embarquer auec vn Anabatiste. Mais ce qui est remarquable , et qui s’est plaisamment rencontré : c’est (et par ma foy ie ne ments pas,) que ie m'en vay dans vn vaisseau qui- ne porte que moy, et huit cent caisses de succre. De sorte que si ie viens à bon port, f’arriueray confit : et si d’auenture ie fais naufrage auec cela . ce me sera au moins quelque consolation, de ce que ie mourray en ( eau douce. lugez si ie pouuois rencontrer vne cmbarcacion qui me fust plus connenable. Apres cela, il me semble que ce voyage ne me peut estre qu’heureux. l’espere que les Zephirs <|ui sont du nombre des esprits doux, me seront fauorables, et que deuant que celle lettre soit en France , ie pourray estre en Angleterre, le vous supplie tres-humblement. Mademoiselle, de me faire la faneur de témoigner à la première des deux personnes dont ie vous parlois à cette heure, qu’encore que ie change de tant de lieux, elle garde tousiours celuy qu’elle a accoustumé d’auoir en ma mémoire. Tous les objets qui se présentent à moy, me font souuenir d’elle : et toutes les fois que ie voy vn magnifique basliment , vn pais agréable, et vne belle ville , ou quelque rare ouurage de l’art ou de la nature, ie la souhaite, et ie désirerais sçauoir le jugement qu’elle en ferait. Celuy qu’elle a fait depuis peu en ma faneur, me rend plus satisfait de moy-mesme , que ie ne le fus de ma vie : et le prix qu'elle m’a donné venant d’vne si bonne part, me semble estre hors de prix. U ne me pouuoit rien arriuer tant à mon auantage , que de rcceuoir cét honneur, d’vne personne, qui en peut estre si ^n iiige , et de qui on peut dire auec vérité , qu’il n’y a iamais eu vne Dame qui ait si bien entendu la galanterie , ni si mal entendu les galants. le trouue seulement à désirer qu’en me faisant cette grâce, on me l’eust signifiée en d’autres termes, qu’en disant qu’elle donnoit, c/ precio de mas galan al Rey thir/uito. C’esloit, ce me semble , assez de dire, Chico. Mais du stile de la Demoiselle qui l'a escrit, ie m’estonne encore qu’elle n’a mis Chiquiliro. Toutesfois cela peut auoir esté fait ii bon dessein : et dans vne si grande gloire que celle que ie receuois. il estoit à propos de me faire souuenir

iGO

LETTRE

de ma petitesse, le fais ce qu’il m’est possible pour défendre sa bonté. Car j’auouë, qu’à ce coup, ie serois trop méconnoissant, si ie me plaignois d’elle , apres l’honneur qu’elle m’a fait de m’escrire. Lors mesme qu’elle me reproche que ie suis petit, elle m’éleue par dessus tous les autres : et auec vnc feuille de papier, elle me rend le plus grand homme de France. Celle que j’ay receué d’elle, est si excellente, et si pleine de gentillesse, qu’apres cela, ie ne sçay si j’aurois assez de temps ni de hardiesse pour liiy escrire. le ne me trouue iamais si glorieux que quand ie reçois de ses lettres : ni si humble que lors que j’y veux respondre , et que ie considéré combien mon esprit est bas au dessous du sien, le voudrois bien , Mademoiselle, dire icy quelque chose de cette personne qui sera tousiours louée, et ne le sera iamais assez : et ie souhaitterois qu’il y eust des paroles aussi belles et aussi bonnes qu’elle , pour en parler comme ie desirerois. Mais il n’y a point de langage au monde pour cela : et c’est tout ce que peut faire le dernier effort de la pensée , que de conceuoir quelque chose digne d’elle, le remercie Madame de Clermont, de ce que les extrêmes chaleurs d’Andalousie ne m’ont point fait malade ; et de ce que j’ay eu le temps fauorable les deux fois que j’ay passé le Destroit. le la supplie de me continuer ses faueurs; et de croire que ie ne sçaurois iamais oublier de si solides obligations, l’acheueray de connoistre d’icy en Angleterre, à quel point est l’affection qu’elle me fait l’honneur d’auoir pour moy . •

On dit qu’il y a en Noruegue, des personnes qui vendent le vent. .Mais iecroy qu’elle le peut donner : et si ie ne l’ay tousioursen poupe, ie me plaindray d’elle. .\ucc sa permission , ie baise tres-humblemeut les mains à .Mademoiselle Atalanle : et quoy que sa legereté soit vne des premières choses que j’ay lottées en elle , ie la supplie de n’en point auoir pour moy. le luy rends mille grâces, et à Mademoiselle sa soeur, de l’honneur qu’elles me font de se souuenir de moy. Mais, Mademoiselle , voicy la cinquième page que ie vous écris, sans vous écrire : et quand vous lirez tant de choses que je mets pour les autres, sans parler de vous, ilscndile que l’on vous pourroit demander: El vous, pourquoi/ ne mangez-vovs point de gasleau? Vous sçavez que c’est vostre faute plus que la tnienne. Si vous en voulez manger, il ne faut que le dire. Tout sera pour vous , je vous jure, et vous aurez les parts de tous les autres, le ne puis pourtant m’empescher de vous dire icy l’extrême joye que l’on m’a donnée, en me mandant que j’eslois tout entier dans le cœur de cet homme, que vous sçavez qui est si fort selon le mien. Je sçay bien que ce n’est pas vn lieu de repos. Je croy qu’il n’y a point d’endroit dans

DE MUNSIEVR DE VOITVKE.

l’Afrique, si chaud, ny de Golpbc en la mer qui soit plus agité. Mais cela ne m’empeschc pas, que ie ne me rejoùisse infiniment d’y estre, et que ie ne me tienne tres-heureux d’avoir une si grande place dans le meilleur cœur de France. Si du reste , il n’y a que des pieds et des mains , je croy, au moins , que ce sont de belles mains et de beaux pieds, et il y en aura quelques-uns que je baiserois de bon cœur. Mais puisqu’il luy a plu de me faire un si grand honneur, je le supplie tres-humblement, que pour achever cette bonté, il vous permette d’y entrer plus avant que les autres, et qu’au moins il vous y laisse mettre la moitié du corps. Car sans mentir. Mademoiselle , je ne puis estre bien entier en un lieu où vous n’estes pas. S’il a encore la bonne inclination qu’il avoit ii bienfaire, je svay qu’il m’accordera bien volontiers cette faveur : et qu’il sera bien-aise de nous mettre là à part tous deux ensemble. J’ay extrêmement besoin d’une occasion comme celle-là, et de vous pouvoir entretenir en particulier : pour vous dire sans que tant de personnes l’entendent, ce que ie sens pour vous ; de quelle sorte je vous aime , et je vous honore : combien vostre absence m’est insupportable , et vostre mémoire m’est douce , et avec quelle passion je suis ,

Mademoiselle, Vostre, etc.

A MONSIEVR DE €H4VBE-BuIü1E;

Page 1