I.KTTRE XLIII
Monsibvr,
Je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce pais : Et il sembloit que mon rnal-heur eust bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J’estois sorty de Madrid, suf l’avis qu’on in'avoit donné , qu’vn vaisseau .Anglois deuoit partir de Seville dans six semaines. Et pour ne pas attendre, et airiucr justement en ce temps-là, j’auois pris le tour de Gibraltar, et par Grenade. Cependant , il y en a six autres , que celles-là sont passées : et ie ne croy pas qu’il parte encore d’vn mois. L’impatience d’estre si longtemps en vn lieu, m’avoit fait venir de là , croyant y devoir retourner, seulement jiour voir celuy-cy. Et quoyque l’on m’eust escrit, qu’il n’y auoit point d’cm6arcac;on, je m’estois résolu de faire six-vingt lieues , et de passer deux fois la Sierra Morena , pour me divertir. Mais le bon- I. Il
heur a vuulu, (|iie taiuli:>(|iicj’estoisL'n chemin, il est an iuc vu nuuire Anglois, dans lequel. Dieu aidant, ie m’embarqueray. Il y a trois semaines que ie l’attens. Dans deux iours il sera achevé de charger, et partira au premier vent. La fortune dispose bien bizarrement de moy : et après m’auoir fait voyager en Espagne au mois d’Aoust, elle me fera nauiger, eu Novembre. Le vaisseau est de 2.S pièces, fort lx)ii , et bien armé. le pense que nous aurons l>esoin de tout. Car il y a beaucoup de Turcs à la costc. Et en ce temps-cy ie croy que ie ne seray pas si mal-heureux , que ie ne voye quelque tempeste que j'aye quelque jour à vous décrire. Cette embarcacion est sans doute une des meilleures que ie pouvois esperer. Le voyage est l>eaucoup plus aisé d’icy, que de Seville : et ie ne voudrois pour rien y estre demeuré, et ne m’estre pas résolu de venir voirie Portugal, levons asseure , Monsieur, que Dom Manuel , et la Seûora Osaria ont icy de beau bien : et que s’ils y pouuoient rentrer, ils y seroient mieux accomodez qu’à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré, vne des plus belles villes du monde , et qui mérité autant d'estre veuë. Ce sont/ trois montagnes couuertes de maisons et de Jardins, qui se mirent] toutes dans vne riuiere large de trois lieues : et la ville qui se voit sous le Tage , ne paroist pas moins belle , que celle qui est sur le i bord. le ne laisse pas pourtant d’y estre auec quelque ennuy. Car ie ' n’ay reçeu pas vne lettre depuis que j’y suis, et ie ne sçay rien d’aucune chose. On ne connoist quasi point icy d’autre France, que l’Antarctique. La plupart de ceux que j’y vois, sont des hommes de l’autre monde, et on y sçait plus sonnent des nouuelles do Capverf , et du Brésil , que de Paris ou de Flandres. De sorte qu’encore que ce me doiue estre quelque contentement d’estre au païs de la Marmalade, et que j’aye icy une maislrcsse qui est encore plus douce qu’elle : tout cela ne me louche point ; et ie fais des vœux pour en sortir, comme si j’estois en Nordvvegh. C’est vne estrange chose , Monsieur, que des aiiantures d’Espagne, l’y ay esté toujours aussi cliaste qu’vno Demoiselle que ie croy que vous voyez lous les soirs : et auec toute ma sévérité, ie ne laisseray pas de vous pouuoir montrer quelque iour des poulets en Castillan, en Portugais, et en Andaluz. Et si vue More qui demeure deuanl mes feneslres sçauoit escrire, ie vous en pourrois faire voir encore en Guinois. Mais j’espere que le vent emportera bieu-tost toutes ces affections, et me mettra en lieu où j’en ay de plus solides, et de mieux fondées. Vous qui faites tout seul vne grande partie de toutes les miennes , vous pouuez vous imaginer auec quelle impatience ie désire ce bou-beur. le vous puis au moins asseurer, que ie ne laisseray ia-
UE MONSIEVK [)E VOITVllE.
mais (ic maistrcsse auec tant de plaisir, que quand ie vous iray reuoir : et luoy qui in’eslois défendu toute ma vie des tristesses , des langueius , et des inquiétudes de l’amour, ie trouuc à cette heure tout cela dans rainitié. le pense. Monsieur, que vous me croirez, et que vous vous persuaderez aisément, qu’vn homme auquel vous auez fait tant de bien, et à qui vous en aucz enseigné encore dauantage, ne peut manquer d’en auoir le ressentiment qu’il doit. La fermeté et la rcconnoissance sont deux vertus que vous m’auez apprises, que ie ne s^'aurois mieux employer qu’en vous ; et (]uand, auec toute sorte de générosité, ie vous aurois payé au double tout ce (]uc ic vous dois , après cela ie ne serois pas cncoce quitte ; et ie vous deurois cette generosit(i-là mesme , puisque ce scroit auprès de vous que ic l’aurois acquise. Aussi n’est-ce pas mon intention de m’acquitter envers vne personne à qui ie prens tant de plaisir d’estre redeuable : et outre que mon inclination et ma raison me donnent à vous, ic suis bien -aise d’auoir encore des obligations inûnies d’estre toujours ,
Monsievb, Voslre,etc.
k Msbonne, le 32 Octobre 1033.
A MONSIEUR I.ETTRE XLIV.
Monsievb ,
Pour vous monstrer que ie trouue vostre excuse fort bonne , c'est que ie m’en veux seruir. Elle me sera beaucoup plus necessaire qu’à vous : et vous ne deuez pas trouuer estrange que ie l’allegue en mon besoin , moy qui ay tousiours moins d’esprit, et qui ay à cette heure moins de temps. Vous le croirez aisément, quand vous sçaurez, que l’on m’a dit aujourd’huy, que nous partirons dans cinq iours. De sorte qu’il me faut acheter vn lit, des matelats, des couuertures, vn petit troupeau de moutons, vingt hestes à corne , cinquante poules , et quelques chats de voliere. Car le Capitaine ne veut pas nourrir les passagers. Outre cela, il faut que j’escriue à Scuille, à Madrid, en Flandres, en France, à mes Amis, et à des Marchands, à des Ministres, à des Amies, et à des Maistresses. Et ce qui est le plus embarrassant, il me faut tous les iours respoudre
LKTTRES
UH
à vn poulet Portugais , que, par ma foy, ie ne puis lire ni entendre, lugez si iamais personne a eu tant d’affaires : et si ie puis'esperer de votis enuoyer vne lettre qui puisse payer la vostre, inoy, qui dans tout mon loisir ne lë pourrois pas. Elle m’a apporté toute la consolation que vous pouuezimaginerqu’en doit receuoir vn homme de bon goust, et de bonne amitié : et a fait, ce me semble, en moy vn effet merueilleux ; m’ayant empesché d’estre triste de n’atioir point eu de nouuelles de mon Pere, et de mes Amis de France. le m’estonne qu’il ne me soit point venu de lettre par l'Ordinaire. Quoy que ie vous die de partir dans cinq iours, ne laissez pas, ie vous supplie, de m’escrire tousiours. Car, comme vous sçauez, les iours de ces paîscy ne sont pas de vingt-quatre heures : et ceux d’Espagne ne durent guère moins que ceux de Noruegue. le voudrois bien que l'enuie de venir icy eust pris au Paladin. (Car ie ne le s^-nurois appeler plus magnifiquement ; et il faut adiioüer que personne ne peut estre si ingénieux que vous à luy trouuer de beaux tiltres.) Et certainement il ne sçauroit trouuer de meilleure occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de quatre-vingt lieues , ie crois qu’ils partiront pour le moins quinze iours plus tard. Et puis il faut qu’il triomphe de plusieurs Nations, et qu’npres aiioir brusié tant de Castillanes , il fasse fondre quelques Portugaises. Certes , si j’estois assez sage pour ii’ayrner personne , de ceux que ie ne vois point : ie n’aurois guère eu de meilleur temps en ma vie, que ccluy que j’ay passé depuis trois mois, esloigné de toutes sortes d’embarras et d’afVaircs, et n’entendant de nouuelles que celles que de temps en temps il vous plaisoit de m’apprendre. Le vray secret , pour auoir de la santé et de la gayeté, est que le corps soit agile , et que l’esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour l'ordinaire, il nous arriue tout au rebours. Lors que nous pen.sons nous reposer, nousnous trauaillons le plus. Le trot de la plus mesebante mule, ne lasse pas tant, que d’attendre C.arnero sur les bancs do la .Secretairerie : et la moindre mauuaise affaire , tourmente dauantage que le plus mauuais temps, ou le plus inauuais chemin. Croyez donc que j’approuuc extrêmement le dessein que vous faites do vous desabuser de la fortune de la quitter comme vne dangereuse maistresse. Ses caresses èf mis mépris sont également à craindre, ü’vne façon ou d’autre, elle tué tous ses Amans : et ceux qui estiment scs faucurs pour des véritables biens, sont beaucoup plus trompez, que ceux qui prennent vn chut pourvu pigeon. Si ie n’eusse finy par cette boufonnerie , il me semble que j’estois trop serieux pour vn homme qui l'a si |k‘u accoiistumé, et qui a tant de haste. Quand
DE MONSIEVU DE VOITVKE. Km
vous voudrez faire cette relrailte, ie vous accompagneray : et nous irons en quelque lieu , où nous appellerons chaque beste comme il nous plaira. Aussi bien qu’Adam nous donnerons de nouueanx noms aux choses , et quand nous irons au contraire de tous les autres hommes , et que nous nommerons mal ce qu’ils nomment bien, peut-estre que nous nous rencontrerons. Mais jusqu’à ce que celaarriue, et tant que ie demeiireray dans le monde, ie vous supplie de me conscruer aiiec toute sorte de soin l'amitié de ces Messieurs. Il n’y a pas vne recommandation de celles de Monsieur le Comte de Maure, que ie n’estime vn million. Contez les marauedis de la flotte, et considérez quelle richesse vous m'auez enuoyée. Si Monsieur le £omtc Stufe, auoit auec vous la fortune qu'il a auec moy, il y a long-temps qu’il vous auroit ruïné. Car ie fie me puis deffendre de luy, et il m’a gagné jusqu’à l’amc. 11 est vTay que vous auez interest en cette perte, et que cela est gagner vostre bien, estant obligé d’estre tout à vous, et plus que personne,
JMoxsievb, Vnsire, etc.
K Usitonne le I5 Oclohre IG33.
A M0>S1EVR ••*.