‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 61 sur 229 · A MADAME LETTRE L.\XV · texte numérisé non relu

A MADAME LETTRE L.\XV

Madame,

Puis que le iour d’hier m’a duré plus que les trois derniei-s mois que j’ay esté sans vous voir, et qu’il n’y a icy personne qui prenne mes lettres, trouuez bon que ie vous cscriuc, et que ie vous die que ie ne fus iainais si amoureux. Trois ou quatre choses de celles que vous me dites l’autre iour, me sont tellement demeurées dans l’esprit, que ie n’ay pù depuis apprendre pas vne de celles que l'on m’a dites. De plus , ce que vous m’accordasles du bout des levies , et que vous fistes pour m’obliger, est tout prest de me j)erdre , et ie trouue par expcriencc que vous m’emprisonnastes, lors que vous pensiez me secourir. Cela fait vn bien plus beau feu que ces bois aromatiques que vous auiez préparez pour moy, et il faut croiix; que la flamme en est bien agréable, puis (ju’elle me plaist, lors inesme qu’elle me deiiore. Aussi ie ne vous demande pas de secours en l’estai oii ie suis, le iic vomlcois pas des remedes qui la pourroietil

DE MUNSIEVR DE VüITVRE.

esteindrc, et ie me [tasscray bien de ceux qui lapourroient soulager. Ce dont ie vous supplie stmlement , c’est que ie brusie en vostre presence, et puis que j’ay à estre consumé , que cela m’arriue chez vous, afin qu'au moins les cendres vous en demeurent. Celles d’vn Amant si respectueux , si raisonnable, et si peu intéressé, méritent bien d’estre gardées : et vous ne deuez pas refuser cette faneur à vn homme qui prend tant de plaisir à mourir pour vous.

Madame, quand j’ay pris la plume, ie pensois vous demander seulement , si vous iriez demain à la Comédie des petites Saintot : mais ie n’ay pû m’empescher de vous escrire cecy, qui ressemble , à mon auis, bien fort à vn Poulet, quoy que vous n’ayez pas accoustiimé d’en receuoir de pas vn de vos quarante-trois Amans, le vous supplie de lire celuy-cy de bon cœur. Si vous pouuez vous empeschcr demain de sortir, vous m’obligerez infiniment. Mais au cas que vous ne vous puissiez defendre d’aller à la Comedie , au moins plaignez-moy, et en voyant toutes les morts qui y seront , souucnez-vous de celles que ie souffriray au mesme temps pour vous.

Page 1