‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 78 sur 229 · I.F.TTRE Cil · texte numérisé non relu

I.F.TTRE Cil

Mossievb,

Il eût mieux valu danser vne courante moins, et m’enuoycr une lettre : et vous eussiez mieux fait d’employer vne de vos boutades à m’escrire. On nous a dit icy, qu’en vn mesmc bal vous l’auez recommencée trente fois. C’est beaucoup dansé pour vn grand Mareschal de Camp, et pour vn homme qui veut tesmoigner, d’auoir quelque sentiment |X)ur ce qu’il a laissé à Paris. Si vous continuez de la sorte, j’abandonne icy le soin de vos affaires : et ie trouue que les Dames de Lorraine seront plus obligées de vous ennoyer des fruits, que celles de la Cour. le ne sçay pas, Monsieur, comme vous l’entendez, ni quel auantage vous voyez à cela. Mais pour moy, il me semble que ce n’est pas danser en cadence , que de danser à Mets : et ie iurerois, qu’il n’y a pas là vingt personnes plus belles et pins aimables , que trois ou quatre qui parlent ici quelquefois de vous , et qui ne trouuent pas bon , que vous vous puissiez si fort resioiiir on leur absence. Que si vous estes deuenusi grand danseur, et que vous ne vous en puissiez tenir ; elles vous prient au moins , de ne plus tant danser la boutade, et de choisir quelque danse plus

DE MÛNSIEVII DE VOITVIIE.

Soi)

graue, comme les branles, ou la pauanc. l’ay creu, Monsieur, que j’estois oblige à vous donner cét aduis. Vous en ferez ce qu’il vous plaira , et pour moy, ie seray tousiours

Votire , etc.

A MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.

LETTRE cm (I).

Mademoisbllb,

La nouuelle de la Icuéc du siège à Thurin , a esté pour moy lu plus agréable que j’aye receuë de ma vie. l’ay eu pourtant quelque déplaisir, de ce que cela m’ostoit vne occasion , de donner à Monsieur le Cardinal de la Valette , vne preuue de la véritable affection que j’ay pour luy. Car j’auois résolu d’entrer dans la ville , et de luy porter du rafraichissement , en luy disant de vos nouuelles. Monsieur le Comte de Guiche, à qui ie m’en estois vanté, m’auoit dit , que d’ordinaire l’on pendoit ceux que l’on surprenoit dans ce dessein. Mais cela ne m’estonnoit pas : et ayant eu de Madame de la Trimoüille , des raisons pour me consoler, au cas que ie fusse roué en Italie, iene mesouciois pas trop d’y estre pendu. Mais cela eust esté plaisant, que Monsieur le Cardinal de la Valette se promenant sur la muraille, m’eust reconnu sur l’échelle. Tout de bon, ie vous asseure, que quand on ne vous voit pas , on se feroit pendre pour vn double (2) : et on se sent sur l’estomac vne si grande pesanteur, qu’il vaudrait peut-estre mieux estre estranglé tout d’vn coup. Vous ne sçauez ce que c’est que ce mal. Mademoiselle, vous qui n’auez iamais esté sans vous , et qui n’auez pas esprauué la douleur qu’il y a, de se séparer de la plus aymable personne du monde. Mais si vous voulez, ie vous diray comme cela se fait. Le premier iour on est tout endormy, le second tout assoupy, le troisiesme tout estourdy : et puis quand on commence à se reconnoistre, et que le sentiment est reuenu, on soùpire à dire D’où venez -vous? Et soûpir deçà : et soûpirdelà : et vous en aurez. C’est la plus pi-

(I) Celle lettre n’est pas à sa place; elle est datée de Grenoble, où Voilure n'arriva qu'au mois de septembre, tandis que la lettre suivante est du i août.

(•>} Le double était une petite monnaie de cuivre |valant deiiv deniers tourunis, ou les deux tiers d'un liard.

LETTRES

toyable chose du monde. Ne craignez point que cecy soit veu. Les Courriers vont à cette heure en seureté. Mais au cas que ce paquet fust surpris , ie déclaré au Prince Thomas , et au marquis de teganez, et à tous ceux qui ces présentés lettres verront, qu’il ne faut pas prendre garde à moy ; que c'est par raillerie ce que j’en dis, et que j’ay accoustumé d’écrire comme cela d’vne façon extrauagantc. Ils en croiront ce qui leur plaira. Il est pourtant vray, Mademoiselle, que ie suis au delà de tout ce qui se peut dire ,

Vostre , etc.

K Grenoble.

Page 1