‹ Les œuvres de Monsieur de VoitureChapitre 91 sur 229 · I.F.TTRF. CXXI · texte numérisé non relu

I.F.TTRF. CXXI

Monsievb,

Sans mentir, vous auriez tort de vous faire Turc. Car ie vous nssi’irc , que vous auez beaucoup d’amis dans la Clireslienté ; et vostre réputation y est si grande , que si j’eslois en vostre place, j'aymerois mieux en venir joiiir, t^ue de commander à quarante raille lanissaires, épouser la fille du Grand Seigneur, et estre estranglé à quelque temps de là. le ne sçay pas comme sont faites vos beautez d’Asie, mais ie vous asseure , que cinq ou six des plus belles personnes de l’Europe , sont deuenués iimotireuscs de vous. Et pourucu que vous ne vous soyez rien fait couper : au lieu que vous trouuez-là des filles qui vous prient de les acheter, vous vous vendrez icy aussi chèrement qu’il vous plaira. Tout de bon, vos lettres n’ont iamais fait tant de bruit à Londres , qu’elles en font à Paris. Tout le monde en parle ; chacun les desire : et si le Grand Seigneur sçauoit combien vous estes considérable parmy les Chrestiens , il vous mettroit pour toute vostre vie dans vne des tours de la Mémoire. Madame la Princesse me demandoit l'autre iour, s’il estoit donc vray, que vous eussiez tant d’esprit que l’on disoit. Il n’y auoit que quatre iours, que Mademoiselle de Bourbon m’auoit fait la mesme question ; et il n’y a personne, qui ne s’estonne du bruit qui se fait à cette heure de vous dans le monde. Car ponr vous din; le vray, vostre physionomie ne fait pas iuger tout ce qu’il y a de bon en vous ; et c’est vne merueille, que .sur vostre mine , on vous ait pris vne fois pour vu Ingénieur. On ne iugeroit iamais à vostre nez , ce que vous valez ; et pour vous estimer autant que vous le méritez , il faut vous auoir pratiqué autant que j’av fait , on ne vous I. >8

LETTHES

auoir jamais veu , et ne vous eonnoisire que par vos lettres. En vérité , elles sont extrêmement agréables : et ie ne le suis jamais tant, à tous ceux Iqui m’ayment , que quand ic leur en porte quelqu’vne. Particulièrement Monsieur et Madame de Raraboiiillet , Mailemoiselle leur fille , et Monsieur le Marquis de Pisany, en sont rauis, et ont pris de là vne estime et vne affection tres-particuliere pour vous.. Songez donc à entretenir ce que vous auez icy acquis , en m'écriuant le plus souuent , et le plus agréablement, que vous pourrez.’ll ne faut point faire d’effort pour cela. Le lieu où vous este® vous fournira d’icy à dix ans, de quoy dire tousiours des choses nouuelles. le voudrois bien , qu’il me fust aussi aisé de vous bien entretenir : et qu’en vous dcscriuant nos habillemcns, nos façons de fairiî, de viure, de manger, les accoustremens et les beautez de nos femmes , ie pusse faire des lettres que vous prissiez plaisir de lire. Mais hors les ceremonies de nostre Religion, ie crois que vous n’auez encore rien oublié de ce qui se fait ici. De sorte. Monsieur, qu'il ne me reste rien à vous dire , sinon que ie vous honore parfaitement , et que ie vous ayme de tout mon cœur : et vous sçauez cela aussi bien que moy. Car de vous raconter de quelle sorte nous uuons secouru Cazul , et comment nous auons pris Arras , et Turin : quel plaisir cela vous donneroit-il , vous qui estes accoustuméà vos armées de trois cens mille hommes , et qui auez encore assez fraische dans l’esprit vostre prise de Babylone? le vous diray seulement vne chose , qui vous doit estonner. Monsieur le Prince d’Orange est battu à cette heure tous les ans cinq ou six fois : et Monsieur le Comte d’Harcourt fait des choses que 1e Roy de Suede luy enuieroit, s’il estoit au monde. Adieu, Monsieur. Quoy qu’il en arriiie, aimez-moy tousiours : et faites-moy l’honneur de croire , que ii* suis autant que je dois, et auec toute sorte de passion,

rostre, etc.

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